En sortant du Théâtre de Paris, une supplication nous brûle les lèvres : « Monsieur Zeller, par pitié, arrêtez d’écrire des comédies indigestes pour le bienfait de l’humanité ! » Dans son dernier opus, L’Envers du décor, le stakhanoviste du théâtre privé pompe allègrement Kvetch de Steven Berkoff (sans son talent acide, évidemment) en bricolant une daube vulgaire, interminable et truffée de clichés sexistes. L’art ancestral de la double énonciation (en l’occurrence, ici, le décalage entre l’hypocrisie du discours et les mesquineries de la pensée) tombe à plat, s’étire et consterne. Non Monsieur Zeller, les têtes d’affiche aussi brillantes soient-elles (le duo Valérie Bonneton et Daniel Auteuil est délirant) ne suffisent pas à masquer la vacuité de votre écriture. Vous remplissez les salles, tant mieux pour vous, mais vous ne trompez personne sur la médiocrité de votre « travail ». Passage en revue.

Trente minutes. C’est le temps qu’il faudra à Daniel pour annoncer à sa femme Isabelle son désir d’inviter à dîner Patrick et sa nouvelle compagne Emma. Mais Laurence, l’ex de Patrick, est la meilleure amie d’Isabelle. Comment faire ? Trente minutes, oui, vous avez bien lu. Daniel tente de se dépatouiller comme il peut dans un dilemme intérieur à n’en plus finir. Nos nerfs sont d’emblée mis à rude épreuve. Après moult tergiversations, Isabelle accepte et le quatuor se retrouve attablé à un dîner de cons aux enjeux existentiels aussi profonds que le nouveau Marc Lévy.

Vide intersidéral
Manifestement, Zeller ne se préoccupe pas vraiment de fournir une intrigue un minimum travaillée. Quelques stars sur le plateau et hop, ni vu ni connu. Malheureusement, L’Envers du décor est monstrueusement bavarde et enfile les perles. Tenant absolument à faire frétiller la bourgeoise dans son fauteuil, Zeller se fait fripon et multiplie les allusions explicitement cochonnes et d’une vulgarité non justifiée. Petit florilège : Daniel se demande de quelle couleur peut bien être la chatte d’Emma et oups, lapsus, hurle à la suite « ticket de métro » et « blond vénitien ». Embarras gêné mais le public s’esclaffe. Bon. Autre exemple : Daniel veut complimenter Emma en affirmant qu’elle adore la vie et évidemment, dans sa bouche, elle adore la bite… Vous voyez le genre.

Monsieur Zeller n’y va pas de main de morte dans la caricature non plus. Vous comprenez, une comédie doit forcément comporter des caricatures, sinon ce n’est pas drôle. Deuxième florilège : si tu es jeune et sexy, tu es forcément une pute ; si tu as dépassé la quarantaine, tu es forcément une vieille épouse aigrie et jalouse ; si tu es un intello (Daniel est éditeur, attention), tu es forcément un queutard frustré et si tu es âgé et riche, tu es forcément un pervers attiré par la chair fraîche. Aucune nuance donc dans cette succession affligeante de clichés machos d’hétérosexuel satisfait. Ce n’est pas fini, la morale est sauve tout de même ! Hors de question de terminer sur une orgie à quatre. Ce petit dîner aura certes réveillé les ardeurs de notre Daniel en rut mais au final, les charmes d’Emma auront renforcé l’amour de l’éditeur pour Isabelle…  Momone aura bien chapeauté son petit plan machiavélique pour reconquérir son homme !

Bien sûr, Auteuil (mais pourquoi a-t-il voulu se lancer dans cette aventure en signant la mise en scène…) crève la scène dans son jeu borderline, à mi-chemin entre Clavier et de Funès et on se régale de le voir baver de désir et de doute devant Pauline Lefèvre (qui possède le charisme d’une huître mais qui est immense : comme Auteuil est petit, l’effet comique est d’une finesse inégalable). Face à lui, Valérie Bonneton fait du Bonneton et se révèle divine en mégère exaspérée. Le couple est très bien assorti, sans conteste : la seule raison valable sans doute (et encore) de débourser 70 € pour assister à cette horreur.

L’Envers du décor dévoile ainsi brillamment l’envers de l’enfumage orchestré par Monsieur Zeller, adoubé dans les plus gros théâtres parisiens. On s’interroge toujours sur l’engouement du phénomène : soit le public a bu un coup de trop avant d’entrer en salle, soit il est tout simplement aveugle pour ne pas se rendre compte de la supercherie. Au lieu d’écrire trois pièces par an, remettez-vous à l’écriture de vos romans (d’une qualité autrement supérieure) ou naviguez plutôt du côté de La Mère. Mais, s’il-vous-plaît, abandonnez la comédie. Ce serait un immense soulagement. Merci.

L’ENVERS DU DÉCOR de Florian Zeller. M.E.S de Daniel Auteuil. Théâtre de Paris. 01 48 74 25 37. 1h45.

© Jean-Marie Leroy

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