Si on vous donnait le pouvoir, à vous public, d’être télépathe, en feriez-vous bon usage ? Dans Kvetch, Steven Berkoff fait le grand saut dans la psyché humaine et sonde nos états d’âme inconscients avec un humour décapant. Sur ce principe dramaturgique original et propice aux pires décalages, l’Américain bâtit une comédie au vitriol barrée. Jouant jusqu’au vertige sur ce don de dédoublement entre la réflexion profondément cachée et la réalité hypocrite, Sophie Lecarpentier s’appuie sur un quatuor de comédiens au diapason qui se prête aux folies interprétatives les plus extravagantes. Au Rond-Point, on s’époumone une heure sans faiblir. Et quel pied !

Pourtant, avant la logorrhée introspective à se tordre les boyaux, tout commence par des aveux d’angoisse. Alignés en rang d’oignon, les quatre protagonistes se confient face public sur leurs peurs les plus profondes et parfois les plus absurdes. Un témoignage qui en dit long sur la crise de confiance de nos sociétés épuisées par la surenchère compétitive.

Après ce préambule un brin glauque, la machine infernale peut s’activer lors d’un dîner cauchemardesque mémorable. Entre une belle-mère pétomane et qui rote, une épouse soumise et mauvaise cuisinière, un mari accro au travail et nul en amour et un collègue dépressif, la fête s’annonce mal partie. Seulement voilà, derrière les catastrophes qui s’enchaînent à force de maladresses, le cerveau cogite et gèle l’action. La grande force théâtrale de Kvetch provient de la mise en lumière de ces instants normalement intimes et inviolables mais jetés en pâture ici à un public qui jubile. Bien à l’abri dans notre petite tête, on se lâche et on peut sortir les pires vacheries l’air de rien et sans aucune risque. Et le quatuor n’y va pas de main morte. Tout le sel de cette pièce se joue dans le fossé entre des pensées répréhensibles car vouées à perturber le consensus social, conjugal et familial et la nécessité de paraître lisse et formaté face aux autres. C’est sur cet écart que s’appuie Berkoff pour amplifier ses effets comiques.

Décor nu pour quatuor déjanté
Sophie Lecarpentier l’a bien compris : pour preuve de son acuité et de son intelligence, elle ne s’embarrasse pas d’un quelconque décor : hop, quatre chaises et basta. À l’occasion, on peut retrouver une immense nappe blanche en guise de drap de lit ou des genouillères coquines pour éviter de se faire bobo lors de la levrette…  Simple mais très efficace et suggestif.

Tout repose sur la dynamique de groupe des comédiens et quel festival ! On ne cesse d’être surpris au fur et à mesure de la représentation tant les gags et les bons mots s’enchaînent, ponctués de mimiques et de sursauts délirants. Anne Cressent campe une délicieuse nunuche attentive mais qui s’ennuie dans son couple. Son jeu d’ingénue gourgandine ouverte peu à peu aux interdits fait mouche. Face à elle, Fabrice Cals est absolument renversant en petite teigne « workaholic », pathétique et désespérément « attention whore ». Le très sexy Stéphane Brel se régale en ami au bout du rouleau et Julien Saada endosse avec bonheur diverses casquettes, de la belle-mère gâteuse au client snob. Enfin, Bertrand  Causse souligne avec pertinence les tensions ou les revirements grâce au joli maniement de son violon.

Ce Kvetch se déguste donc comme un apéritif tout trouvé afin de décompresser en sortant du travail. Un dépaysement introspectif aux confins de nos cerveaux torturés qui vaut assurément le détour. Bravo ! ♥ ♥ ♥ ♥

KVETCH de Steven Berkoff. M.E.S de Sophie Lecarpentier. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h05.

© Serge Périchon

Publicités