Après une Puce à l’oreille bondissante à souhait, Lilo Baur revient en pleine forme au Français pour célébrer le quatre centième anniversaire de l’ami Molière. Assumant un parti pris radical, la metteure en scène suisse concentre tous ses efforts sur la dimension farcesque de la pièce. Rejetant tout esprit de sérieux, son travail évacue une lecture intellectualisante de l’œuvre. Pour notre plus grand bonheur.

Nous ne sommes plus au XVIIè siècle mais dans les années 50. En Suisse. Contrée idéale pour un homme très près de ses sous. Devenu banquier, Harpagon étale sa réussite sociale : évoluant dans une villa luxueuse au bord d’un lac, s’adonnant au golf, il mène la belle vie. Cependant, l’avare impose un véritable enfer à sa famille. Élise et Cléante, ses enfants, voient leur projet de mariage étouffé dans l’œuf. Comment survivre au milieu d’un patriarche ravagé par la cupidité et l’égoïsme ?

Lilo Baur ne prend pas de pincettes et lorgne allégrement du côté du grotesque. Dans le bon sens du terme ! Se situant à la limite de la caricature, sa proposition pousse le ridicule d’Harpagon à son paroxysme. Il fallait un comédien digne de ce nom pour endosser un tel costume et Laurent Stocker est de cet acabit. Il éclipse presque le reste de la troupe tellement chacune de ses apparitions est succulente. Savant mélange entre Clavier, de Funès et Chaplin, son jeu verse dans l’outrance avec une générosité qui fait plaisir à voir. La pile électrique ne ménage pas ses efforts et le public se régale. Entre hystérie burlesque, froideur saisissante et méchanceté hargneuse, le sociétaire sait trouver le bon ton.

Françoise Gillard tire son épingle du jeu en intrigante chafouine et pin-up, tout comme Serge Bagdassarian, insolent valet brillant par sa franchise. Jean Chevalier emporte l’adhésion en fils à papa un brin tête à claques. Enfin, Jérôme Pouly est idéal en valet bourru, ours colossal.

La mise en scène multiplie les gags : certains crieront aux incohérences ou à la démesure mais cette vision presque cartoonesque de la pièce est tout à fait défendable et pertinente. On a trop souvent tendance, ces dernières années, à proposer des versions très noires des comédies de Molière, étouffantes, voire plombantes. Lilo Baur, elle, va dans l’autre extrême et a la modestie de proposer un divertissement agréable à suivre et non dénué d’intentions satiriques. Nonobstant certains tunnels (la scène d’exposition, trop longue et le dénouement, tiré par les cheveux), l’ensemble est tiré vers le haut par plusieurs pépites : la rencontre entre Mariane et Harpagon (ha ces lunettes), l’ambiance de fête foraine ou la scène culte de la cassette aux allures cauchemardesques sont particulièrement bien trouvées.

L’excès peut s’avérer salutaire. C’est le cas ici et Laurent Stocker restera dans les annales dans ce rôle taillé sur mesure.

L’AVARE de Molière. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h. ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand