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Les désirs féminins se donnent rendez-vous Au Bois

Promenons-nous dans les bois… Depuis Bettelheim et sa lecture psychanalytique des contes de fée, on a pris conscience de toute la symbolique de la forêt : interdits, débauche, tentation, peurs qui nous effraient et nous excitent. Claudine Galéa s’engouffre dans la brèche et concocte une version féministe et moderne du Petit Chaperon Rouge. À la Colline, Benoit Bradel souligne l’auto-dérision du texte, son humour, son actualité dans une mise en scène distanciée, un brin malsaine.

Le Petit Chaperon Rouge a bien grandi depuis Perrault et Grimm. Adieu les bouclettes blondes, vive les dreadlocks rouges (et pas blond vénitien, attention ! Trop mémère comme appellation…). Ce n’est plus une petite fille mais bien une ado mi-rebelle, mi-aimante à laquelle on a affaire. Si le conte mettait en relief les rapports familiaux sur trois générations, la perspective adoptée ici semble un brin décalée. Notre héroïne étouffe sous le poids d’une mère peu conventionnelle, boulimique aussi bien de nourriture que de plaisir. Les années passant, elle a bien du mal à attirer sur elle l’attention des loups malgré une fringale sexuelle toujours aussi intense…

Ce renversement mère/fille chamboule donc nos représentations de la famille. Mère-ado fantasque cotoie fille plus terre-à-terre. Cependant, une même quête hédoniste les lie. Et c’est dans les bois que s’opérera une transformation plus ou moins consentie.

Près d’une autoroute, ce bois sale jonché de seringues de junkies attire tous les pervers du coin. Un loup guitariste (imposant symbole phallique) séduit les foules telle une rock-star. La mère souhaite croquer du loup, consciemment et plutôt deux fois qu’une tandis que la fille semble le vouloir mais de manière plus refoulée. Qui triomphera ?

Attachement
Benoit Bradel convoque habilement la vidéo sous la forme d’une sitcom lugubre qui ancre l’instant dans une réalité à la fois familière mais aussi inquiétante. On se croirait presque dans La Famille Addams. L’alternance avec le plateau fonctionne sans accroc. Les personnages s’avèrent très vite attachants : encore une fois, Émilie Incerti Formentini prouve ses talents de caméléon. Avec sa choucroute blonde platine juchée au sommet de sa tête et sa robe pailletée improbable, elle promène tranquillement son rôle de mère un peu barré mais terriblement encline au plaisir avec un incroyable bagout. On adore ! Séphora Pondi imprime à son PCR un dynamisme brut de décoffrage, une absence de crédulité certaine tant en revendiquant un girl power final qui ne tombe pas comme un cheveu au milieu de la soupe. Lionne féroce ! Emmanuelle Lafon campe un bois élégiaque et très intrigant avec son beau costume fouillu.

Cette version revisitée d’un classique du genre met donc bien avant les aspirations de la femme à vivre comme elle le souhaite, à vingt ou quarante ans.  Le loup n’est pas craint, il titille et démange et ce sont bien les humains, les chasseurs qui ont l’air si rassurant, qui se révèlent les plus dangereux. Méfiez-vous donc des apparences…

AU BOIS de Claudine Galéa. M.E.S de Benoit Bradel. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

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L’adolescence, brûlant mausolée selon Clément Hervieu-Léger

Comment mieux définir l’adolescence qu’en évoquant l’image d’un mausolée ou d’une prison ? Clément Hervieu-Léger, avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi, prend la métaphore au pied de la lettre et conçoit L’Éveil du printemps comme un espace d’aliénation trouble. Oscillant constamment entre la candeur désarmante et distanciée de la jeunesse dans sa direction d’acteurs et la machinerie implacable, monacale et glacée d’un décor interlope, son interprétation de la pièce sulfureuse de Wedekind séduit. Relevant le défi d’une imposante distribution, le sociétaire qui monte sait très bien où il va et nous embarque dans cette odyssée adolescente avec brio.

Tel un bourgeon de fleur prêt à enclore, L’Éveil du printemps s’ouvre sur le personnage espiègle de Wendla qui refuse de porter une robe trop longue pour son anniversaire. Quatorze ans déjà, le temps file… Femme-enfant, la jeune fille dévoile de plus en plus (consciemment ?) ses atours au grand désespoir de sa mère surprotectrice. Trois heures plus tard, lorsque le rideau tombe, Wendla meurt suite à un avortement brutal. Ce grand écart entre la sève vivifiante de la jeunesse et la mort précipitée d’une génération ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’adolescence.

Cette étape cruciale dans la vie de tout un chacun est abordée sans fard par Wedekind. Suicide, viol, désirs SM, homosexualité, masturbation : rien ne nous est épargné dans cette quête identitaire qui prend la forme d’un jeu aussi innocent que malsain. Dans cette pièce chorale, où l’individu n’existe qu’au sein du collectif, les comédiens du Français virevoltent avec énergie. Trois d’entre eux se distinguent : Georgia Scalliet irradie d’innocence mutine dans le rôle de Wendla : sa soif de compréhension du monde et de questionnement sur ses propres désirs captive. Sébastien Pouderoux, lui, dévoile une virilité mi-brutale, mi-intellectualisée attirante. Christophe Montenez, enfin, n’en finit pas de démontrer son talent en interprétant des personnages tourmentés et opaques. Sa composition très énigmatique de Moritz relève presque de la démence : chien fou en rut au comportement ultra intériorisé, on sent bien qu’il est sur le point de craquer à tout moment mais l’acteur se maintient constamment en équilibre. Prodigieux. Saluons aussi Cécile Brune, formidable en mère poule, Serge Bagdassarian effrayant de rigorisme en directeur obtus et Éric Genovèse terrifiant mari macho qui tente de sauver son enfant de la perdition.

L’ensemble des trois groupes, adolescents, parents et enseignants, évolue au sein du monumental décor de Richard Peduzzi : cet assemblage de panneaux coulissants d’un bleu-gris monochrome étonne de prime abord. On se serait attendu à plus de couleurs, de psychédélisme, de vie en somme pour incarner cette irruption des désirs. Que nenni : l’austérité presque glaciale de la scène contrebalance les émois amoureux de nos jeunes gens et confirme cette sensation étouffante d’enfermement et d’onirisme. Ce contraste chaud/froid permet de mieux abattre la carte de la distanciation, qui fonctionne à merveille.

Malgré quelques tunnels, cet Éveil du printemps maintient effectivement les sens en alerte. L’excitation brûlante se révèle tempérée par une prison glacée qui relèverait presque de l’ascétisme. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVEIL DU PRINTEMPS de Frank Wedekind. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45.

© Brigitte Enguérand

La pêche est bonne avec La Truite

Vous reprendrez bien de la truite ? Au Théâtre Ouvert, le repas de famille explosif de Baptiste Amman lorgne ouvertement du côté de Tchekhov. Des gens ordinaires, ceux qui n’ont pas l’habitude d’être sur le devant de la scène, se voient propulsés au centre d’un réseau de tensions et de rapprochements qui touchent en plein cœur. La langue du jeune dramaturge ne s’embarrasse pas de circonvolutions : brute de décoffrage et très naturaliste, elle sait aussi jouer sur les décalages. Rémy Barché joue avec finesse sur ces ruptures et met en avant

À l’occasion des soixante ans du patriarche Daniel, toute la famille a été conviée à un repas festif. Ses deux filles, Marion et Suzanne, sont venues accompagnées de leur conjoint respectif, à savoir Julien et Samuel. La benjamine Blanche, photographe casse-cou, débarquera par surprise au dessert. Récemment convertie au végétarisme, Suzanne a décidé de se préparer une truite afin d’éviter la sempiternelle blanquette de veau.. Bien mal lui en prendra !

La Truite est une pièce très dense : presque trois heures et demi qui filent pourtant à une vitesse folle. La raison ? Un équilibre tenu entre comédie et drame, des personnages très bien croqués qui nous ressemblent, des dialogues vifs et ciselés et une interprétation au cordeau. On se projette fatalement dans cette famille qui connaît ses hauts et ses bas, ses jalousies et sa complicité. La sauce est relevée et tous assument leur gouaille : entre monologues graves et échanges à bâtons rompus, chacun possède son moment de bravoure à la fois au sein du collectif et de manière plus individuelle. On adore le karaoké foldingue-désabusé-kitsch qui permet une réelle confrontation-synergie entre tous les personnages.

Rémy Barché dirige avec doigté l’ensemble de la troupe à commencer par Suzanne Aubert, petite poupée au caractère bien trempé qui explosera en plein vol. Samuel Réhault est particulièrement tordant en beauf lourdingue et à côté de la plaque. Christine Brücher est formidable en mère pince-sans-rire alors que Daniel Delabesse touche en père brisé qui tente de sauver la face. Marion Barché apporte une touche de folie délurée.

La scénographie de Salma Bordes alterne brillamment le dedans et le dehors ; le travail de Rémy Barché, la distanciation et le naturalisme, la joie et la mort, la perception et la réalité, la jeunesse et la vieillesse avec un même souci de justesse dans ces ruptures. On commence en riant gras, on finit en larmes. La force de l’écriture pleine de vérité de Baptiste Amman confirme le talent d’une plume à suivre. On s’éclate ! ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRUITE de Baptiste Amman. M.E.S de Rémy Barché. Théâtre Ouvert. 01 42 55 74 40. 3h20 avec entracte.

© Sonia Barcet

Jennifer Decker, une Phèdre d’envergure

Sept ans. L’âge de raison. Le temps qu’il aura fallu à Jennifer Decker pour trouver sans doute son plus beau rôle au Français. La trentenaire a pourtant tenu le haut de l’affiche, dans des rôles de conséquence (Doña Sol, Aricie ou Ophélie) mais la magie n’avait jusque-là pas vraiment opéré. La faute à des mises en scène douteuses. Et puis petit à petit, la comédienne a su gagner en force et s’imposer avec plus de conviction. Marivaux, Lagarce ou Musset : rien ni personne ne semble lui résister désormais. Au Studio-Théâtre, la jeune Louise Vignaud lui a confié le rôle éponyme de Phèdre. Un personnage qui impressionne, d’autant plus dans la version de Sénèque, d’une violence épurée et presque bestiale.

Hippolyte/Phèdre : un couple d’anthologie qui fait s’affronter la pieuse vertu froide et le désir brûlant et l’interdit. La chaleur et la glace d’un amour non réciproque qui finira par littérallement brûler le duo. Sénèque ne perd pas de temps et présente successivement les deux protagonistes : d’un côté, le viril et intrépide Hippolyte, chasseur émérite au coeur chaste et de l’autre côté sa belle-mère Phèdre, accablée par une envie contre-nature. Cela finira mal, on le sait.

Le texte antique possède l’avantage de resserrer l’intrigue de manière drastique, contraiment à Racine qui s’épanche plus longuement et introduit des personnages secondaires comme Aricie. On ne perd donc pas de temps et le travail de Louise Vignaud se fonde sur un principe d’énergie et de mouvement qui revitalise la tragédie.

Nâzim Boudjnah ouvre notamment le bal en Hippolyte guerrier, dévoué à son exercice physique, la lance à la main. Incapable de tenir en place, il exhibe fièrement son torse nu et glabre d’éphèbe. Ce dynamisme s’oppose à l’entrée en scène de Phèdre, abattue et alanguie. Cette passion qui détruit de l’intérieur est balancée au public avec une retenue lancinante et douloureuse. Pas de hurlement non. Presque un murmure qui livre son désarroi. Dans son fourreau doré ultra chic, Jennifer Decker donne d’emblée le ton et se révèle majestueuse par son accessibilité même. Aucune arrogance, aucune fierté, juste une impuissance à résister au feu qui ravage tout sur son passage. Très peu maquillée, au naturel, la comédienne se livre et se confie. Et on y croit.

L’évolution des sentiments de Phèdre se veut fluide et on parvient aisément à se faire une idée du labyrinthe amoureux dans lequel semble se complaire la reine. Phèdre abandonne ensuite sa féminité et rêvet le costume d’une amazone androygyne, sans sexe défini. La métaphore du combat est donc explicite ici, plus de lamentations et place à l’action ! La scène centrale de l’aveu, qui a du mal à se frayer un passage, est superbement portée sur le plateau. Il s’agit ni plus ni moins d’un viol sacralisé, d’une lutte sauvage et érotique dans laquelle Hippolyte semble confus et Phèdre triomphante. Le glaive, support phallique au possible, accompagne cet accouplement étrange. L’aspect chorégraphique de la pièce, très clairement mis en avant, vivifie le discours et souligne la place du corps, absolument centrale ici. La confession ultime de Phèdre à Thésée résonne comme un cri de victoire lugubre : elle a triomphé de la crédulité de son époux mais à quel prix… !

Claude Mathieu incarne, quant à elle, une nourrice d’exception, cruelle et dure au départ puis pleine de compassion par la suite. Sa diction limpide offre une écoute religieuse du texte : le récit culte de la mort d’Hippolyte vaut son pesant d’or. En revanche, Thierry Hancisse en fait beaucoup trop dans le rôle de Thésée, il n’est pas très crédible.

Par une économie de moyens qui met en lumière l’apport du corps au jeu, Louise Vignaud signe donc une lecture revigorante de la Phèdre de Sénèque et révèle Jennifer Decker, formidable d’intensité dans un rôle difficile. ♥ ♥ ♥ ♥

PHÈDRE de Sénèque. M.E.S de Louise Vignaud. 01 44 58 15 15. Comédie-Française. 1h20.

© Christophe Raynaud de Lage

Opéraporno : orgasme poilant

Pierre Guillois n’a peur de rien : pas même de remplir l’immense salle Renaud-Barrault  avec une opérette ultra trash qui ferait rougir Jean-Marie Bigard. Au Rond-Point, l’auteur de Bigre repousse les limites du mauvais goût en assumant un esprit 100% provoc’. Résultat des courses : on se fait pipi dans la culotte durant près d’1h30 car il fallait tout de même oser. Et quel plaisir coupable !

Oh my god(e) !
Une petite bicoque près d’un lac… Quel charme désuet, n’est-ce-pas ? Ce cadre idyllique et forestier sera pourtant loin d’être une virée romantique de tout repos. Avec Pierre Guillois aux commandes, il fallait s’attendre à un feu d’artifice verbal bien costaud et fleuri. On n’est pas déçu du voyage ! Entre le petit-fils pas si coincé à l’érection indétrônable, la grand-mère aux bouffées de chaleur incontrôlables, le père incestueux au corps déchiqueté et la belle-mère nymphomane, le compte est bon !

La surenchère dans l’horreur ne choque pas tant elle est attendue : on se demande jusqu’à quelles extrêmités (et c’est le cas de le dire va nous conduire le dramaturge). Le bois, propice au déchaînement de tous les interdits, coasse de jouissance et nous avec. Le talent combiné des chanteurs et des comédiens permet de faire passer les pires horreurs : Lara Neumann, Jean Paul Muel, Flannan Obé, François-Michel Van Der Rest se déchaînent sur scène et ne se refusent rien. Peu importe l’incongruité totale de la situation, on accepte la folie douce de l’ensemble d’entrée de jeu. Et cette catharsis d’une vulgarité sans nom achève de prouver la joie d’exploser les tabous. ♥ ♥ ♥ ♥

OPÉRAPORNO de Pierre Guillois. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h25

© Fabienne Rappeneau

L’odyssée de Jatahy : de guerre lasse

Christiane  Jatahy semble raffoler des fêtes désabusées. Après La Règle du jeu alcoolisée de Renoir au Français, elle remet le couvert à l’Odéon cette fois-ci. En tentant de combler les zones d’ombre de L’Odyssée, la metteur en scène brésilienne s’éloigne de l’épique homérique. Ce qui la captive, c’est le domos, la maison, la vie hors des exploits guerriers. Sur le papier, l’idée est séduisante. Sur scène, l’écriture de plateau montre très rapidement ses limites.

Que retient-on de Pénélope ? Sa fidélité à toute épreuve, son art du tissage, sa volonté de fer. C’est la grande oubliée de L’Odyssée, qui célèbre la bravoure rusée d’Ulysse. Jatahy, tout à son honneur, recentre la femme au coeur du propos. Comment survivre face à cinquante porcs qui essayent de vous assaillir de toute part ? Comment maintenir la flamme d’un amour qui s’étiole ? Comment ne pas céder à la tentation d’une caresse malgré le dégoût de l’adultère ?

L’originalité de Jatahy est de se positionner franchement face à ces non-dits : Pénélope n’est pas parfaite non, ni irréprochable. Elle est humaine. Parfois enjouée, prête à danser avec ses prétendants, parfois révoltée, parfois abattue. Insaisissable. Les hommes, eux, n’ont pas fière allure. Ces clowns pitoyables sont loin d’inspirer de l’effroi. Eux aussi semblent vouloir en finir.

Cette envie de désacraliser un texte fondateur de notre culture occidentale, loin de constituer un geste provocateur, tend plutôt la main à une humanité en perte de repères face à l’attente du retour d’une ombre. Pas d’apparat ici, bien au contraire : le festin se limite à de l’eau et des chips.

Comment survivre face à l’ennui ? En se divertissant, au sens pascalien du terme. Pour éviter de broyer du noir, autant faire la fête. Mais quelle fête ! Sinistre, glauque au possible.

Pour varir les plaisirs, Jatahy a conçu un dispositif bi-frontal qui brouille les perceptions. Tandis qu’une partie du public assiste au dialogue entre plusieurs Pénélope (trois qui se relaient) et des prétendants, l’autre moitié se centre sur Ulysse et Pénélope. On oublie d’ailleurs très rapidement qui est qui et cette porosité identitaire tend à constater qu’on ne sait plus qui est la victime ou le bourreau, qui désire et qui résiste…

Le trio féminin tient la barre dans ce naufrage de l’amour : Stella Rabello, Isabel Teixera et Julia Bernat jouent avec intensité et presque nonchalence la mascarade du désir. Les trois garçons semblent phagocités par la présence de cette sororité.

À vau-l’eau
Lorsqu’on prend Homère comme point de départ, la forte attente du spectateur est légitime. Ici, la matériau antique sert de prétexte à une écriture de plateau qui ne casse vraiment pas des briques. La beauté de la langue homérique se confronte à la pauvreté des dialogues, ce qui fait qu’on écoute tout cela d’une oreille très distraite. Reste la majestuosité d’une scénographie qui en met plein la vue. C’est au moment de la réunion des deux groupes que la magie opère : tout part à vau-l’eau, les couples se délitent malgré un rapprochement qui s’avère vain. Du coup, l’élément liquide envahit le plateau et stagne. Les corps pataugent maladroitement, une langueur insupportable envahit le plateau. Des vidéos admirablement bien filmées alternent les prises de vue, les parties du corps, les visages à vif. Exténués et trempés, nos héros abandonnent la bataille.

C’est cet émouvant lâcher-prise qu’on retiendra de cet Ithaque. ♥ ♥ ♥

ITHAQUE de Christiane Jatahy, d’après L’Odyssée d’Homère. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h.

© Elizabeth Carecchio

 

Hunter : monstre y es-tu ?

Sortez les crocs ! À Chaillot, Marc Lainé tente de créer un concept pour le moins original : le théâtre horrifique. Revisitant le mythe du loup-garou au féminin, l’auteur de Vanishing Point poursuit son mariage entre scène et cinéma. Le work in progress brouille les frontières entre artifice et fantastique avec art. Une expérience sans aucun doute déroutante.

Tout commence et tout se termine par le pouvoir des fables : au coin du feu, dans le noir, on pourrait nous faire avaler n’importe quoi. Du moment que le conteur se montre à la hauteur… En l’occurrence, Marc Lainé s’attache à la figure du loup et à tous ses clichés pour créer une nouvelle créature, féminine celle-ci. Irina, jeune fille, apeurée mord un soir David dans son jardin. S’en suivront hallucinations en tout genre, aggresivité progressivisme et fête cannibale.

Le parti-pris du dramaturge/metteur en scène joue avec provocation sur les contrastes. Assiste-t-on à un rêve ? Ou bien tout cela n’est-il qu’une machination qui s’assume avec ses trucs et gadgets ? Les deux à la fois en réalité. Avec une esthétique du carton-pâte (ha ces fameux décors verts qui par la magie de la vidéo projettent l’intérieur d’une maison) ou bien cette maquilleuse à vue qui asperge un comédien d’eau afin de recréer l’effet transpiration, le quatrième mur est abattu de toute part. Bien que ce procédé soit très à la mode depuis quelques années, l’effet fait mouche.

On se doute bien que cette histoire de femme cannibale n’est qu’une métaphore. Laquelle ? Celle du désir bestial qui ravage le corps d’une adolescente ? Celle d’un patriarcat qui doit souffrir pour avoir réprimé les pulsions sensuelles féminines ? Le monstre n’est finalement pas celui que l’on croit et tout converge à tourner les regards vers le père d’Irina, un homme surprotecteur qui étouffe son enfant.

Nyctalope hypnotisante
Féministe, Hunter peut se concevoir comme une chasse à l’homme ou comme un conte moderne dont le personnage principal assouvirait les hommes à ses désirs, telle une mante religieuse. L’hémoglobine coule à flots et les passages érotico-gores alternent avec le burlesque de la vie de couple de David et de sa femme (Bénédicte Cerutti et David Migeot, confondants de naturels), véritable parodie de la médiocrité conjugale.

Marie-Sophie Ferdane est impériale en reine de la nuit. Sa longue chevelure hirsute et sa silhouette longiligne d’éternelle ado entretiennent le doute sur son âge véritable. Sa voix, mi-angélique, mi-démoniaque, ses mouvements chaloupés ou craintifs, dressent le portrait d’une femme complexe, d’une petite fille qui sort de sa chrysalide pour se transformer en vamp décomplexée et fatale.

Rythmé par la musique électro envoûtante de Superpoze, Hunter tient en haleine malgré des faiblesses d’écriture. Sitcom effrayante, le spectacle tire sur la corde méta sans excès. On tient le bon bout ! ♥ ♥ ♥ V

HUNTER de Marc Lainé. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Chaillot. 01 53 65 30 00. 1h30.

Victoria Abril pimente le jeu dans Paprika

Il suffit que Victoria Abril débarque sur scène en Tyrolienne pour attirer la sympathie d’un public déjà conquis d’avance. Bâtie sur mesure pour la piquante Espagnole, Paprika s’engouffre avec bonheur dans la tradition du boulevard. Rocambolesque, la nouvelle pièce de Pierre Palmade met à l’honneur une comédienne peu présente sur les planches.  Jeoffret Bourdenet agence efficacement l’ensemble et dirige avec malice la majorité de la distribution. Un petit tour au Théâtre de la Madeleine s’impose donc pour une bonne tranche de rire !

Quelle drôle d’idée de s’appeler Paprika ! Au vu des circonstances, Eva a dû rapidement improviser… Cette meneuse de revue dans un cabaret de Pigalle ne s’attendait certainement pas à voir débarquer dans sa vie son fils Luc, qu’elle avait abandonné à la naissance. Forcée de cacher sa véritable identité, Eva se fait passer pour la femme de ménage afin de pouvoir tranquillement observer le retour du fils prodigue.

Pierre Palmade n’a pas peur des scénarios ubuesques. Partant d’un canevas peu crédible, la mayonnaise aurait pu ne pas prendre. Pourtant, la comédie trouve rapidement son rythme de croisière. La générosité de Victoria Abril, son franc parler, son côté volcanique et son caractère chaleureux contribuent grandement à la réussite du spectacle. Son personnage haut en couleurs cache des blessures que l’actrice met brillamment en relief.

Les seconds rôles ne sont pas laissés de côté : Prisca Démarez campe une hilarante strip-teaseuse nymphomane ; Julien Cafaro s’amuse en concierge collant et Jules Dousset joue le pompier crétin, vulgaire et attirant avec gourmandise. En revanche, Jean-Baptiste Maunier est un cran en-dessous : raide dans son jeu, fade, peu naturel. Alors qu’il avait été si convaincant dans La Chanson de l’éléphant, on le retrouve complètement transparent ici. Quel dommage.

Malgré cette déception, Paprika vaut le détour au milieu de toutes ces comédies  insipides. Le bonheur de voir Victoria Abril sur scène suffit à vous rendre à la Madeleine ♥ ♥ ♥ ♥

PAPRIKA de Pierre Palmade. M.E.S de Jeoffrey Bourdenet. Théâtre de la Madeleine. 01 42 65 06 28. 1h30.

© Fabienne Rappeneau

 

Du grand Art

Au moment des saluts, Charles Berling, Alain Fromager et Jean-Pierre Darroussin rayonnent. Le public du Théâtre Antoine leur a réservé une ovation du tonnerre. Réaction somme toute logique au vu de leur qualité de jeu. Le trio s’engouffre avec gourmandise dans Art, le succès mondial de Yasmina Reza. Dirigés avec générosité par Patrice Kerbrat, les trois comédiens se disputent et tentent de renouer les liens d’une amitié éprouvée.

Et vous, comment réagiriez-vous si votre ami avait acheté un tableau blanc à un prix exhorbitant ? Marc s’emballe : c’est une « merde » ! Aucun doute possible pour l’ingénieur : Serge, son ami d’enfance est irresponsable et fou. Yvan, lui, habitué à ne pas trop se mouiller, change d’opinion en fonction de son interlocuteur.  Les relations au sein de notre trio de comparse se révèlent donc pour le moins tendues.

Si le titre de la pièce de Reza pourrait laisser supposer une satire de l’art contemporain, il s’agit seulement d’un prétexte. L' »art » en question ici concerne surtout l’art de cultiver et de nourrir une amitié qui s’érode au fil du temps. Rancœurs, incompréhensions, piques et autres blessures irriguent la conversation. Sous ses dehors badins et un brin surréalistes, Art met face à une situation familière pour beaucoup d’entre nous. Nous devenons souvent amis avec des gens qui ne nous ressemblent pas ou peu : on recherche chez l’autre la part qui manque à nous-même. Les différences s’accentuent et l’on constate que nous n’avons plus grand chose à nous dire. Quelque part, la vie.

Le décor épuré d’Edouard Lang contraste avec la noirceur des costumes des comédiens, comme si cette élégance apparente était pur mirage. Extrêmement fluide, le travail de Patrice Kerbrat va à l’essentiel : ménageant avec finesse les apartés, les duos et le trio, le metteur en scène met en lumière l’humanité de ces échanges pathétiques, absurdes, tendres et violents à la fois.

La distribution, aux petits oignons, réunit trois interprètes d’envergure : Alain Fromager dégage une hauteur un peu snob et nonchalente ; Charles Berling explose en ami impulsif et émotif et Jean-Pierre Darroussin, avec son air constant de Droopy, arbitre la bataille avec un petit air blasé hilarant.

Comédie acide, Art égratigne les relations amicales sous des airs de faux boulevard. La soirée est exquise, que demander de plus ? ♥ ♥ ♥ ♥

ART de Yasmina Reza. M.E.S de Patrice Kerbrat. Théâtre Antoine. 01 42 08 77 71. 1h25

© Pascal Victor

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