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Du théâtre à l’époque de Marie-Antoinette : une fantaisie aux chandelles!

Afin de célébrer les deux-cent quarante ans du Montansier, le plus beau théâtre de Versailles a mis les petits plats dans les grands. Féerie inspirée, La Guerre des théâtres offre une passion reconstitution historique à l’époque du Roi-Soleil.  Comment est né l’Opéra-Comique ? Vous le découvrirez en plongeant avec délices dans cette bataille sans merci entre les puissants et les honnis !

Le spectacle de Jean-Philippe Desrousseaux est un petit bijou intimiste et chatoyant à la fois. Point d’éclairage violent ici, c’est la chaleur de la chandelle qui apporte la lumière à l’ensemble. On se croirait invité à une soirée privée, en compagnie de happy few. Ingénieux procédé de mise en abyme, la pièce joue la carte du théâtre dans le théâtre en mettant en lumière les tensions opposant les forains (les intermittents d’aujourd’hui) aux institutions protégées par le roi que sont la Comédie-Française et l’Opéra-Royal. Ces dernières sont jalouses du succès obtenu par les forains et vont œuvrer pour leur mettre des bâtons dans les roues.

Comme si vous y étiez…
Cette bataille sans merci est propice aux fantaisies en tout genre. Les forains ne manquent pas d’imagination pour contrer les censures toujours plus nombreuses : recours au chant, aux marionnettes, voire au public ! Le rendu est truculent et le quintette de comédiens ne ménage pas sa peine. Dans de très beaux costumes d’époque, ils se montrent piquants, outranciers, taquins. On se régale avec Arnaud Marzorati, tragédienne ratée et grandiloquente ; Marie Lenormand est une Colombine espiègle ; Jean-Philippe Desrousseaux une personnification hilarante et manière du Français ; Bruno Coulon un Arlequin du tonnerre, qui sait tenir en haleine son auditoire. Seul Jean-François Lombard semble pâlot en Pierrot.

Dans le magnifique écrin d’origine du Trianon avec son décor pop-up en trompe l’oeil, le dépaysement est total. Il est renforcé par l’orchestre baroque avec instruments baroques (clavecin, luth). Bref, une soirée hors du temps et réjouissante ! ♥ ♥ ♥ ♥

La Guerre des théâtres, opéra-comique d’après La Matrone d’Éphèse (1714) de Louis Fuzelier. M.E.S de Jean-Philippe Desrousseaux. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 1h30

© Pierrick Daul

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La Cantatrice chauve ou le voyage chez les zinzins

Bienvenue chez les zinzins ! Sous la houlette de Pierre Pradinas, La Cantatrice chauve se mue en une folie douce minutieusement orchestrée. Logique absurde, discussions abracadabrantesques, non-sens total… L’ancien directeur du Théâtre de l’Union respecte avec gourmandise l’esprit délicieusement tordu de Ionesco. Dirigeant avec une névrose décalée ses six comédiens, il dissèque les rapports homme-femme avec beaucoup d’humour.

L’intrigue de la plus célèbre pièce de Ionesco se réduit à peau de chagrin. Un couple, les Smith, papotent dans leur salon anglais à la tapisserie psychédélique. Madame semble parler dans le vide : Monsieur est plongé dans son journal. Ce dialogue de sourds évoque déjà la marotte du dramaturge roumain : le tragi-comique du langage ou comment les humains échouent à se comprendre. L’arrivée importune des Martin qui au bout d’une scène délirant s’aperçoivent qu’ils sont mariés va propulser le spectacle vers une loufoquerie abyssale.

Le travail de Pradinas se veut limpide : on comprend le délitement du couple, la difficulté de vivre à deux, les luttes de classe, la vacuité du discours. On se rend également compte que Ionesco a du mal à s’arrêter : certaines scènes sont tout bonnement interminables et l’effet s’use jusqu’à la corde.

Belle bande de dingues !
Cette version s’appuie sur une distribution éclatante qui parvient à bien mettre en relief l’absurdité de la situation et des personnages. Romane Bohringer est hilarante en bourgeoise pincée et frustrée ; Julie Lerat-Gersant campe une bonne provoc’ avec distinction. Stephan Wojtowicz joue le contraste à fond entre sa nonchalance et ses plongées délirantes.

Plusieurs idées judicieuses parsèment la représentation : une horloge détraquée perturbe la chronologie ; le canapé se transforme en lit ; des gobelets (ceux qu’on donne aux fous pour leurs pilules ?) pleuvent à la fin et puis des voix de cantatrices vampirisent nos personnages ! L’affrontement épuisant entre les deux couples à coup d’associations verbales virtuoses évoque une crise de nerfs très savoureuse. On sort du 13ème Art exténué ! ♥ ♥ ♥

LA CANTATRICE CHAUVE d’Eugène Ionesco. M.E.S de Pierre Pradinas. 13ème Art. 01 53 31 13 13. 1h15.

Les paradis artificiels de Tchekhov

On frissonnait d’impatience à l’idée d’assister à la relecture des Trois Soeurs par Simon Stone. Douche tiède en sortant de l’Odéon. L’Australien en vue modernise la version originale en la soupoudrant généreusement de références trash qui feraient passer Patrick Sébastien pour un enfant de choeur. Alors que sa transposition des classiques grecs ouvrait de monstrueuses caisses de résonance en nous, il semblerait que sa rencontre avec le dramaturge russe soit plus conflictuelle.

Qu’est-ce-qui pose problème au fond ? Relier Tchekhov à nos jours n’a en soi rien de choquant, bien au contraire. Seulement, le jeune metteur en scène échoue à restranscrire cette mélancolie désabusée, propre au dramaturge russe. en tout cas dans la première partie. Celle-ci compile tous les tics horripilants à la mode à savoir du micro à tout va, des insultes salées à tire-larigot, des réécritures d’une platitude extrême (Andrei adore cuisiner des croque-monsieurs, Irina est végan et Olga lesbienne). Alors oui, 2017 pue : Trump a bien été élu, Kim Kardashian hypnotise encore les foules et les réfugiés vivent toujours dans des conditions misérables. Est-ce-pour cela que la pièce concentre autant de mauvais goût ? On a presque l’espoir d’une parodie mais non, tout est très premier degré.

Le fond manque absolument de lisibilité. On ne comprend pas où veut aller Stone, ce qu’il a à nous offrir. Cette grande pièce chorale ne trouve pas d’échos chez les comédiens : la maison de poupée configurée en vase clos s’avère une fausse bonne idée. La communication heurtée entre les membres de cette grande famille est bien trop éclatée. Il aurait fallu faire davantage coexister tous ces personnages dans un même espace car c’est là que tout se joue. Comment parvenir à se parler alors que nos sensibilités ne sont pas identiques ?

Le temps retrouvé
Cette première partie fait donc craindre le pire pour la suite : où donc sont passées cette finesse psychologique, cette élégance dans l’invective ? Pourquoi nous bombarder le cerveau de références actuelles alors que l’essentiel est bien ailleurs ? Heureusement, Stone se reprend en main dans la seconde partie, débarrassée de tout ce clinquant vulgos. La pièce trouve enfin sa vérité et respire dans un univers de désolation et de perte irrémédiable. On atteint enfin la tragédie, ce sentiment de dépossession qu’on ne peut arrêter malgré tous nos efforts. La vente de la maison rachetée par l’ogresse Natacha (impeccable Servane Ducorps, chipie insouciante) précipite le drame et scelle le destin malheureux de la fratrie. Les personnages quittent leurs costumes caricaturaux et accèdent à leur essence.

Céline Sallette est la seule à posséder de bout en bout cette âme tchékhovienne : elle irradie en Macha dépressive et exaltée. Amira Casar ne démérite pas en Olga besogneuse, la tête sur les épaules. Éloïse Mignon est plus inégale en Irina, son jeu sonne souvent faux. Éric Caravaca donne à André un aspect beauf à souhait, pathétique loser drogué et accro aux jeux. Laurent Papot enfin, colore son personnage de fiancé d’un désespoir caché sous un vernis de plaisanterie. Le reste de la distribution s’avère bien plus effacé. Le spectacle se clôt sur l’étreinte émouvante de ce trio sororal qui a tout perdu sauf l’amour qui le lie. La magie de cette dernière scène permet de terminer la soirée sur une note plus satisfaite.

En somme, ces Trois Soeurs ressemblent à des montagnes russes inversées. Le départ provoque la nausée, les sens sont saturés par tant d’agressivité puis la fin imprime un rythme plus sombre, obsédant. ♥ ♥

LES TROIS SŒURS d’Anton Tchekhov. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30 (avec entracte)

© Thierry Depagne

La télévision au cœur du couple

Rémi de Vos n’a pas son pareil pour créer des situations loufoques dans lesquelles des couples se déchirent assez violemment. Au Lucernaire, Projection privée ne déroge pas à la règle. En dynamisant la classique configuration triangulaire mari/femme/maîtresse, le dramaturge pose une question fondamentale : faut-il rêver nos vies ou avoir le courage d’accepter une réalité moins reluisante ? Michel Burstin entretient l’art du décalage propre à de Vos avec une drôlerie caustique absolument délicieuse.

Madame regarde la télévision à longueur de journée. Une manière d’oublier le comportement de sanglier de son médiocre mari. D’ailleurs, Monsieur rentre au logis conjugal mais avec une invitée de dernière minute… Une femme un brin éméché qui l’a suivi pour conclure sans savoir évidemment que Monsieur avait la bague au doigt. Surprise ! Madame n’a pas bougé du canapé, ce qui contrarie Monsieur… Commence alors une plongée dans le non-sens ! Monsieur ne sait même pas le prénom de sa femme, et déclare même que ce n’est pas sa dame ! L’invitée est bien embêtée et ne sait plus où se mettre…

Fantasme ou réalité ?
Projection privée navigue toujours entre deux eaux, comme souvent chez de Vos. D’un côté, une vision réaliste et désenchantée de la vie de couple ; d’un autre côté, une fantasmagorie absurde nimbée d’inquiétante étrangeté. La métaphore de la télévision comme passerelle entre réel et imaginaire est brillante : totalement zombifiée, Madame préfère s’enfermer dans un univers romantique et idéalisé plutôt que de subir un quotidien morne… Lorque la fiction rejoint la réalité, les perturbations sont à prévoir.

Michel Burstin conjugue ces deux espaces-temps avec maestria : on ne sait jamais si on nage en plein délire ou s’il s’agit bien de la vie telle qu’elle est. Le passage parodique version Le Coeur a ses raisons du soap-opera est tordant : c’est le clou du spectacle. Le décor très bien agencé nous fait basculer dans le grotesque le plus pur avec personnages américanisés ultra caricaturaux, avec la diction et les postures qui vont avec. On se régale !

Le trio de comédiens au manettes s’engouffre avec un plaisir partagé dans cette aventure complètement barrée. Sylvie Rolland est géniale en improbable médiatrice cruche au bon fond ; Elsa Tauveron hallucinante de maîtrise en épouse hypnotisée par sa T.V et Bruno Rochette parfait en beauf minable. L’alchimie est au rendez-vous entre ces trois-là ! ♥ ♥ ♥ ♥

PROJECTION PRIVÉE de Rémi de Vos. M.E.S de Michel Burstin. Théâtre du Lucernaire.  01 45 44 57 34. 1h15.

© Joseph Banderet

Les Barbelés ou la fureur du dire

Des barbelés… Quelle métaphore traumatisante pour évoquer une parole empêchée, heurtée, martyrisée ! La Québécoise Annick Lefebre a conçu un monologue éreintant autour de cette question fondamentale au théâtre : comment prendre le pouvoir sur scène autrement que par la parole ? Marie-Ève Milot incarne cette déflagration verbale avec un aplomb qui vaut de l’or. À la Colline, la comédienne tutoie des sommets d’engagement et jette ses tripes, au sens propre, sur le plateau. Fascinant !

Elle n’a pas de nom propre. Elle porte une petite robe noir et épluche des pamplemousses. Cette action apparemment anodine dérange pourtant. Le jus coule, un fluide vital s’échappe, l’arrachage de l’écorce étonne par sa violence. Pourquoi cette femme semble-t-elle si énervée ? La réponse ne tarde pas à arriver : dans un heure, des barbelés coudront ses lèvres et l’empêcheront à jamais de parler. Pourquoi ce châtiment si cruel ? La faute à tous ces compromis, ces lâchetés, ces absences de prise de position durable et sincère. Le compte à rebours inéluctable a commencé, tout comme une tragédie antique.

Fleuve verbal
Comment résister à l’inévitable ? Cette femme anonyme se lance à corps perdu dans cette bataille du verbe. Son harangue sera impitoyable. C’est SON moment et pour rien au monde elle ne voudrait le gâcher. Le public pris en otage, elle déclame avec un débit-mitraillette ce qu’elle a sur le cœur. Ce qu’elle a voulu dire mais qu’elle a tu par manque de courage. Le dégoût de son frère qui n’a pas soutenu sa collègue, le dégoût de ses parents racistes, le dégoût d’elle qui se met en avant au lieu de souligner les conditions de vie difficiles d’une famille de Syriens qu’elle a accueillie. L’heure du bilan a sonné et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’épargne personne cette jeune femme.

L’écriture de Lefebre s’assimile à un chant épique, à un souffle ardent qui brûle l’âme. Le spectateur français doit s’habituer à l’accent québécois et à ses délicieux anglicismes : un sourire vient naturellement aux lèvres à l’écoute mais ce rire est caustique, cruel. Cette langue si particulière possède une force de frappe assez démentielle. Il s’agit d’un rapport très cash à l’autre, au verbe. On ne prend pas de pincettes ! A mesure que le texte s’épuise, le public aussi, de même fatigue : l’expérience est véritablement épuisant des deux côtés de la scène.

La mise en scène très musclée, « in Yer face » d’Alexia Bürger joue sur les oppositions entre un décor blanc immaculé progressivement saturé par le désordre, le sang et l’ordure. Marie-Ève Milot, tel un feu qui couve et se déchaîne à l’instar d’un volcan en éruption, irradie. Elle est d’une spontanéité folle et sa présence nous hypnotise. On suit la mutation progressive de sa rage en une frustration impuissante avec intérêt. Un régal bien qu’on sorte complètement assommé de la petite salle… ♥ ♥ ♥ ♥

LES BARBELÉS d’Annick Lefebvre. M.E.S d’Alexia Bürger. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h15.

© Simon Gosselin

Bella Figura : je t’aime mélancolie

Pour son grand retour sur les planches, Yasmina Reza met en scène sa dernière pièce au Rond-Point. Mystérieusement baptisée Bella Figura, cette création navigue en eaux troubles autour de la déliquescence des âmes et des couples. Oscillant entre une comédie bourgeoise caustique et une ambiance crépusculaire shootée au fantastique, la « Belle Figure » se cherche encore dans une dramaturgie balbutiante. Solidement incarnée par un quitet de comédiens rodés et unis, cette vague à l’âme généralisée laisse un peu sur sa faim.

Cas de figure classique : un homme marié un peu lâche (Boris) – une amante possessive et un brin lasse (Andréa). Dispute sur un parking, les rancœurs éclatent ; on essaye de se rabibocher quand paf ! une mamie (Yvonne) se fait renverser par la voiture jaune flashy. Manque de chance, la bonne copine de la femme de Boris et son mari Eric font partie de la famille de la dame âgée.

Sur ce canevas improbable, Reza tisse une comédie de caractère et de moeurs piquante qui fait se rencontrer des personnages hauts en couleur et très bien dessinés. Voici d’ailleurs le principal atout de cette pièce. Josiane Stoléru amuse la galerie en vieille gaga infantilisée ; Camille Japy excelle en harpie qui se laisse progressivement aller : Micha Lescot toujours formidable en grand dadais bien sous tout rapport et qui explose : Louis-Do de Lencquesaing touchant en homme acculé, pathétique. Enfin, Emmanuelle Devos domine la distribution dans le rôle de cette femme extravagante qui aimerait enfin profiter de la vie. Carnassière, entière, émouvante, elle est toujours sur le fil et jamais dans la caricature.

Vague à l’âme nocturne
L’emsemble est imprégné d’une réelle mélancolie, d’une forme d’exténuation léthargique qui se propage jusqu’au public. Paradoxalement, malgré des situations explosives et incongrues (cf la scène des toilettes et du diner), le tout génère une léthargie qui plombe le rythme global. Reza cultive cette atmosphère nébuleuse mais de manière trop figurative. Des bruitages animalesques de crapauds tentent d’introduire une dimension inquiétante mais il aurait fallu densifier et complexifier l’affaire. Idem pour ces mini-films en noir et blanc entre chaque saynète. Le clair-obscur des lumières est beau, on a l’impression d’être une soir d’été à la terrasse d’un restaurant… Cela ne suffit pas à nous embarquer totalement dans cette histoire finalement banale.

Bella Figura de Yasmina Reza. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00 . 1h25 ♥ ♥ ♥

©Pascal Victor

Shakespeare ou le temple du consumérisme

En sous-titrant Le Marchand de Venise, Business in Venice, Jacques Vincey souligne l’importance du commerce dans nos sociétés et de la marchandisation non seulement des biens mais aussi des êtres. Le fric facile, la monétisation des échanges régissent le monde et Shakespeare l’avait bien compris. Qu’en retenir en 2017 ? Une mise en relief d’une surenchère consumériste, la dégradation des rapports humains ? Sans doute oui. D’une modernité acide, cette relecture outrancière dégomme le capitalisme en adoptant un point de vue carnavalesque et bigarré. Une fête cruelle et sans pitié où l’amour véritable aura du mal à émerger.

Mais où donc se trouve Venise sur la scène du Théâtre 71 ? Nulle trace de la Sérénissime. En revanche, nous sommes accueillis par d’immenses étals d’un supermarché grandeur nature. Parfait pour le placement de produits ! Un Coca, des chips ou des céréales ? Vous pouvez presque grimper sur scène et attraper ce qui vous fait envie… Dans ce temple de la nourriture, un sympathique bouffon de roi ouvre le bal en guise de prologue un brin provoc. Pierre-François Doireau est impayable dans sa manière d’apostropher le public et de réclamer de l’argent. C’est lui qui dirige les opérations avec un malin plaisir !

L’intrigue est somme toute assez cruelle : Bassanio souhaite emprunter de l’argent à son riche ami Antonio afin de conquérir sa belle Portia. La fortune d’Antonio navigue sur les flots. Il décide donc d’emprunter de l’argent à Shylock, vieil usurier juif méprisé par tous. L’homme accepte à une condition : si le délai de l’emprunt est dépasser, il pourra prélever une livre de sa chair… La question de l’antisémitisme irrigue donc l’ensemble de la pièce et la violence des attaques et des injures perpétrées contre les Juifs épouvante. Tous les clichés y passent : insensibles, ladres, monstrueux…

Le fric, c’est (pas) chic !
Jacques Vincey pousse la valeur marchande de l’Homme dans ses derniers retranchements. Le début du spectacle hérisse les poils et l’on craint franchement le pire. Fête costumée trash avec au choix masque d’éléphant rose à grosse trompe, Superman à fraise ou combi moulante avec des poils extra-longs à l’entrejambe ; musique à plein tube… On hurle, on crie. Bref, c’est un peu pénible. Et agaçant. Dans quelle galère s’est-on embarqué…

Par la suite, on trouve son rythme de croisière. La situation et les comédiens se posent. On respire. Si on regrette parfois une direction d’acteurs un peu brouillonne, les comédiens tiennent parfaitement leur rôle. Thomas Gonzalez est un superbe Bassanio, maniéré et impétueux ; d’une élégance sale. Jacques Vincey donne de l’humanité au personnage de Shylock. La longue scène du procès permet de mettre en lumière l’entêtement digne de l’homme qui ne revient jamais sur sa parole. La machine infernale l’écrase mais sans jamais en faire un être abject. Jean-René Lemoine campe un Antonio à la voix posée et bienveillante, charismatique. Océane Mozas est une irrésistible Portia, à la fois évanescente et tellement too much avec sa perruque blonde et sa longue robe blanche tirée d’un conte de fée… Vincey manie d’ailleurs à merveille la parodie lors des scènes de l’épreuve du coffre destiné à tester la valeur des prétendants de Portia. Un mélange entre la télé-réalité, la Roue de la Fortune et Dallas… C’est clinquant, débordant de strass et d’artifices mais tout cela renvoie bien à la société corrompue par le fric que dénonce Shakespeare.

Cette version supermarché aura donc le mérite d’aller jusqu’au bout de son parti-pris qui peut énerver par son extravagance appuyée, sa folie tapageuse et démonstrative. Mais l’ensemble se tient malgré des longueurs notamment au dénouement qui aurait pu être expédié bien plus rapidement. ♥ ♥ ♥

LE MARCHAND DE VENISE (BUSINESS IN VENICE) d’après William Shakespeare. M.E.S de Jacques Vincey. Théâtre 71 (puis tournée). 3h (avec entracte).

© Christophe Raynaud de Lage

Des femmes à la parole incendiaire

Elles s’appellent Anissa, Ludivine, Chirine, Laurène ou Yasmina. Jeunes et bien dans leurs baskets, elles ont la rage. La rage de déclamer à la face du monde leurs histoires, leurs émotions et leur sensibilité.Elles brûlent de l’urgence de se confier. Sur un mode décalé, comique, intellectuel ou plus poignant. Elles sont magnifiques ces neuf femmes qu’Ahmed Madani a réunies dans F(l)ammes, repris aux Métallos. Bien loin de faire de la figuration, elles imposent leur présence avec conviction, bonne humeur et volubilité. Qu’est-ce-qu’être une femme en banlieue ? Comment se construit-on en tant que filles d’immigrés ?

F(l)ammes est un spectacle qui brûle. Qui irradie. À la façon du stand-up, des femmes vont défiler et raconter une tranche de vie sur un ton plus ou moins imagé. Anissa par exemple. Elle a du mal à comprendre pourquoi Ulysse est vanté par tous alors qu’il a cocufié sa femme pendant des années. Pénélope, vertueuse et fidèle, a gâché vingt ans de sa vie à attendre un goujat. Manière de tordre le cou aux représentations viriles et patriarcales de la société. Avec un vrai sens de l’humour et de la dérision, Anissa énonce une vérité qui fait mal pour les hommes. Chérine, elle, a appris le karaté dès l’âge de trois ans pour ne pas se faire violer dans la rue. Il faut survivre dans cette jungle hostile. Haby raconte avec une pudeur bouleversante son excision sous la forme d’un conte.

Comment être à la fois femme et vivre en banlieue ? C’est cette articulation que travaille au corps Ahmed Madani. S’inspirant manifestement du témoignage de ces neuf femmes, le spectacle irradie d’une parole brute et vivifiante. Des mots coup de poing qui ébranlent dans leur fraîcheur brûlante. Chacune à le droit à son « numéro », variable en intérêt pour le spectateur mais toujours égal dans une forme d’urgence et d’ardeur à dire.

Groupe ou individu ?
C’est sans doute sur ce point formel que le mât blesse le plus : la mécanique s’enraye au bout d’un moment et la dramaturgie en prend un coup du fait d’un statisme parfois pesant. Les témoignages s’enchaînent sans réelle surprise (un happening corsé et spectaculaire vient toutefois corser l’affaire). Pourquoi Madani n’a-t-il pas développe l’aspect choral de son spectacle ? Quelques saynètes bien senties sur l’identité (en quoi une Arabe serait-elle plus intégrée qu’une Noire ?) auraient gagné à être approfondies. La fièvre se serait propagée avec d’autant plus d’éclat. Un cours express de karaté ou une danse dionysiaque, eux, galvanisent le public. Il est certain que mêler l’intime au collectif relève d’une gageure mais l’équilibre n’a pas trouvé sa juste mesure ici. On s’interrogera également sur l’utilité des vidéos parfois belles (des cheveux au vent) parfois incompréhensibles. Bref, si ces femmes sont éblouissantes dans leur parler, leur beauté, leur sensibilité, un problème de forme subsiste.

Il n’en reste pas moins que F(l)ammes frappe les esprits par son énergie, sa sincérité, son engagement. Un spectacle qui respire la spontanéité et qui fait beaucoup de bien tout en s’interrogeant sur la place de la femme au XXIè s. ♥ ♥ ♥ ♥

F(L)AMMES d’Ahmed Madani. M.E.S de l’auteur. Maison de Métallos. 01 47 00 25 20. 1h45

© François-Louis Athénas

West Side Story : Madeleine de Proust musicale

West Side Story revient en fanfare en France cinq ans après son éclatant triomphe au Châtelet. Respectant au millimètre les chorégraphies intemporelles de Jerome Robbins, ce musical continue d’enchanter les générations à la Seine Musicale. La romance contrariée de Maria et Tony continue de nous faire flancher au rythme de chansons cultes. Mambo !

La Grande Pomme dans les années 50. Guerre des gangs entre les Jets et les Sharks sur fond d’immigration et de racisme. De la testostérone, l’envie d’en découdre, du désir et de la violence. L’amour pourra-t-il survivre à la haine ?

Dans un décor finalement assez dépouillé malgré la présence imposante d’échaffaudages, les corps et les voix sont superbement mis en relief. Plus de trente artistes sur scène mènent la danse avec un tonus d’enfer. Les tablaux choraux sont éclatants (« Mambo », « Somewhere », « Cool ») et la petite musique familière résonne agréablement à nos oreilles. On frissonne sur « Tonight » et « Maria ». L’orchestre dirigé par Donald Chan procure une ampleur épique à l’ensemble. Le résultat sonore s’avère assez prodigieux.

Natalie Ballenger campe une Maria flamboyante et courageuse. Elle est impeccable. Kevin Hack, lui, est bien plus falot que sa partenaire. C’est elle qui tient clairement la culotte. Keely Berne apporte beaucoup de piquant et de caractère à Anita.

Mention spéciale au jeu de lumières qui parviennent à vire complètement d’atmosphère : carré rouge sange de l’affrontement ou bien le rose flash de l’amour ou encore le blanc immaculé d’une utopie pacifique. Idée simple pour résultat très efficace.

Rêve parsemé de quelques nuages
Quelques bémols : la Seine Musicale n’est pas le lieu idéal pour accueillir WSS. L’espace est noyé dans un espace bien trop imposant (six-mille places !). Scène trop élevée pour les premiers rangs et on n’aperçoit rapidement plus grand chose au milieu de la salle (en catégorie 1 pourtant) si l’on ne se munit pas de jumelles. Cela reste frustant bien qu’on connaisse le spectacle par cœur.

Un petit goût d’inachevé demeure tout de même sur nos lèvres : le musical est tellement célèbre qu’il n’y a plus vraiment de surprises. On aurait voulu être plus bousculé, secoué. Le spectacle s’y prêtait à merveille mais tout cela est un peu trop lisse et aseptisé, pas assez « rough ». Si l’alternance entre la brutalité des groupes et l’intimité des duo fonctionne bien, un manque de passion éclate.

Alors évidemment, hors de question de bouder cette super production ! Il s’agit d’un spectacle incontournable à voir au moins une fois dans sa vie. Simplement, il aurait fallu pimenter un peu plus l’affaire. ♥ ♥ ♥ ♥

WEST SIDE STORY de Stephen Sondheim, Leonard Berstein et Arthur Laurents . M.E.S de Joey Mckneely. Seine Musicale. 01 74 34 54 00. 2h20 (avec entracte).

© Susanne Brill

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