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La volte-face goldonienne de Maxime d’Aboville réjouit le Théâtre Hébertot

Après avoir proposé sa version entraînante des Rustres, Jean-Louis Benoît récidive avec Goldoni, dans le privé cette fois-ci, au Théâtre Hébertot. Comédie bouillonnante à double-face, Les Jumeaux vénitiens explore les troubles de l’identité. Avec le génial Maxime d’Aboville dans le rôle-titre, la soirée ne peut être que délicieuse. Il mène la danse avec gourmandise coutumière et se démène comme un beau diable. Son énergie intarissable fait oublier les tariscotages de la pièce qui s’embourbe dans des longueurs inutiles.

Le thème de la gémellité a toujours été un formidable terreau comique pour les dramaturges, Shakespeare en tête. Il offre des quiproquos en pagaille et des situations ubuesques. L’action des Jumeaux vénitiens oppose deux frères qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau mais au caractère diamétralement opposé. D’un côté, Tonino excelle par ses bonnes manières et son honnêteté et de l’autre côté Zanetto, épouvantable rustre. Vingt ans après leur séparation, les voilà réunis sans le savoir à Vérone pour retrouver chacun leur promise. Bien sûr, des confusions identitaires vont semer le trouble.

Un classique de bon goût
La dramaturgie goldonienne repose ici sur une construction en double qui aurait gagné à être moins dense et abracadabrantesque. Le principe de vraisemblance n’est pas vraiment à l’honneur ici et l’intrigue s’éparpille dans des énormités qui desservent son intérêt. La pièce dure deux heures ; pour une comédie, c’est trop long. Saluons néanmoins le coup de fouet vivifiant que Benoît insuffle à cet ensemble alerte. La fluidité des décors crème qui montent et descendent à la vitesse de l’éclair, l’utilisation totale de l’espace qui crée du relief et de la profondeur dynamisent la mise en scène. Au demeurant très classique, mais au sens noble et non poussiéreux du terme, le travail de Benoît a du cachet. Les somptueux costumes d’époque signés Frédéric Olivier égayent la scène : pas besoin d’actualiser ici des propos qui résonnent de façon très actuelle. Le public d’ailleurs rit de bon cœur face aux innombrables péripéties de nos Italiens.

Maxime d’Aboville domine la distribution avec un éclat comique qui n’appartient qu’à lui. Janus ébouriffant, il joue sur les deux tableaux avec facétie. Jeune homme bien élevé aussi bien que pouilleux sans gêne (son accent mi-chti ; mi-provencal est hilarant), il passe d’un rôle à l’autre naturellement. À ses côtés, Olivier Sitruk campe un Tartuffe inquiétant et ridicule ; Benjamin Jungers un Arlequin plein de panache ; Agnès Pontier une domestique pleine de gouaille… Toute la distribution tourbillonne autour d’Aboville et se meut avec complicité au rythme des combats d’épée et des déclarations enflammées. ♥ ♥ ♥

LES JUMEAUX VÉNITIENS de Carlo Goldoni. M.E.S de Jean-Louis Benoît. Théâtre Hébertot. 01 43 87 23 23. 2h.

© Bernard Richebé

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Une maison sens dessus dessous

Une bonne comédie repose avant tout sur des caractères bien trempés et hauts en couleur. Une plume enlevée et mordante est donc requise pour assurer le spectacle. Comme à la maison remplit parfaitement son contrat. La pièce concoctée par Bénédicte Fossey et Éric Romand se définit comme un huis-clos familial explosif qui n’épargne personne. Les noms d’oiseau volent à tout va et Pierre Cassignard booste ces tensions avec vivacité. Une réussite !

Nous sommes le premier Janvier et comme tout les ans, Suzanne reçoit sa famille pour fêter l’événement.  Seulement voilà, la matriarche a un caractère de cochon et n’a pas sa langue dans sa poche. Sa franchise blesse son entourage : elle déplore la mollesse de son fils Michel qui a repris le garage ; elle se lamente sur le sort de son actrice de fille Sylvie incapable de garder un homme et elle n’en peut plus de se coltiner son impotente de soeur Geneviève. Seul le benjamin Titou trouve grâce à ses yeux. Exilé au Canada, le jeune homme est chouchouté par Maman qui désapprouve cependant ses penchants sexuels. Que peut-il bien se passer une fois la troupe réunie ? Une catastrophe pardi !

La recette de Comme à la maison est loin d’être originale et reprend tous les ingrédients de la comédie familiale avec son lot de terribles secrets et de non-dits (les passages plus graves sont d’ailleurs difficiles à gérer). Il ne sert cependant à rien de bouder notre plaisir car tout fonctionne comme sur des roulettes. La mécanique est fluide, bien agencée ; les dialogues sont aux petits oignons tout comme les uppercuts verbaux. On rit sans arrêt.

Névrose collective
Les personnages s’avèrent particulièrement bien brossés. On adore Annie Grégorio en patronne à l’accent chantant, peau de vache sans concession qui a trimé toute sa vie et aimerait bien un peu de repos. Aude Thirion est géniale en belle-fille pincée WASP provinciale qui s’ennuie comme un rat mort. Lisa Martino campe une comédienne mal dans sa peau avec beaucoup de naturel. Françoise Pinkwasser est hilarante en tata gaga. Pierre-Olivier Mornas convainct en loser déprimé et humilié et le séduisant Jeoffrey Bourdenet irrite avec délice dans le rôle du fils prodigue un brin beauf.

Comme à la maison catalyse donc avec brio nos névroses familiales. On se régale en compagnie de ces êtres à la dérive. On rigole sans gêne de leurs malheurs et de leurs vacheries. ♥ ♥ ♥ ♥

COMME À LA MAISON de Bénédicte Fossey et Éric Romand. M.E.S de Pierre Cassignard. Théâtre de Paris. 01 42 80 01 81. 1h20.

© Céline Nieszawer

Patxi Garat, un « miracle » sur les planches

Souvenez-vous… Il y a presque quinze ans, le jeune Patxi avait conquis le public de la Star Academy par sa bonne humeur, son côté boy next door et ses talents de guitariste. Le temps a passé, les talents ont évolué : Patxi Garat se lance désormais dans la comédie et bien lui en a pris. Le Miracle, écrit à quatre mains avec Alexandre Chouraqui, est une petite pépite qui fait du bien au moral tout en abordant un sujet touchy. Aucun temps morts, des interprètes au cordeau qui savent comment toucher nos zygomatiques, une atmosphère musicale soignée… N’hésitez plus !

Alexandra et Patxi sont au bout du rouleau : essayant par tous les moyens de devenir parents, le couple se heurte à une succession de tentatives infructueuses. Leur libido, réglée comme un coucou, en pâtit sérieusement et la rupture semble imminente. Leur docteur leur conseille un petit séjour sous les tropiques pour des retrouvailles piquantes et complètes. Le charme opèrera-t-il ?

Le Miracle aborde le désir d’enfant par le biais de l’humour tout en se ménageant des moments d’émotion qui ne tombent jamais comme un cheveu sur la soupe. Toute la réussite de cette pièce provient de cette finesse d’écriture qui mélange moments de pure trivialité à des fulgurances plus délicates.

Vacances sans répit
Construite sous forme de saynètes fluides, Le Miracle brosse une galerie de portraits savoureuse et donne à chacun de ces personnages une identité bien définie. Saluons à ce propos l’homogénéité des forces en présence, à commencer par le couple principal. Malgré quelques doutes au départ, le « miracle » a bien lieu : Alexandra Chouraqui est un véritable tourbillon comique. Son bagout insuffle du peps à l’ensemble tout comme sa mauvaise foi et son caractère de femme castratrice. Elle est très nature, pour notre plus grand plaisir. À ses côtés, Patxi Garat est tout à fait crédible en écrivain à la dérive, complexé et frustré de vivre une relation dans laquelle il se soumet sans arrêt. Son personnage d’intello coincé et râleur est un contrepoint rêvé à celui d’Alexandra.

Yvan Naubron et Laetitia Vercken déménagent en couple libertin adepte du tantrisme. Le premier est parfait en beauf vantard horripilant tandis que la seconde assume avec gourmandise son personnage complètement déluré de hippie coquine à la voix traînante. Enfin, Benjamin Gauthier (qui cosigne la mise en scène avec Constance Carrelet) assure aussi bien en médecin qu’en DJ espagnol exubérant.

Soulignons également l’efficacité de la scénographie en cubes modulables qui évoque des jeux enfantins tout en impulsant un tempo endiablé. Quelques palmiers gonflables, un dauphin et hop, on se croirait aux Seychelles ! Ce coffre au trésor magique épate par sa simplicité et ses trouvailles. On ressort de la Comédie de Paris le sourire aux lèvres. ♥ ♥ ♥ ♥

LE MIRACLE de Patxi Garat et Alexandra Chouraqui. M.E.S de Constance Carrelet et Benjamin Gauthier. Comédie de Paris. 01 42 81 00 11. 1h15.

Dominique Valadié, mégère bernhardienne

Pour parvenir à supporter des pièces denses, ponctuées de tunnels, il faut des interprètes d’exception. Christophe Perton l’a bien compris en mettant en scène Au but, pièce confidentielle de Thomas Bernhard.  Dans l’écrin anxiogène de la petite salle du Poche, Dominique Valadié phagocyte l’espace telle une Méduse vampirique. À rôle-monstre, comédienne-monstre. Deux heures durant, elle soliloque avec majesté, déesse trônant sur son Olympe désabusé.

Au But est une histoire constante de « flux et de reflux ». La métaphore maritime, rappel du séjour annuel dans la petite station morne de Katwijk, évoque le « stream of consciousness ». Il n’y a pas d’action à proprement parler dans cette pièce caustique de Bernhard. Le verbe, le ressassement mémoriel, le souvenir d’une vie de frustration tiennent lieu de fil conducteur. Une mère et sa fille se disputent à propos d’une pièce : un jeune auteur dramatique tient le haut de l’affiche. À tort ou à raison ? La mère se rend compte en sortant du spectacle que le théâtre la dégoûte : elle n’en peut plus de cette « saleté ».

Fascinant monstre
Bernhard n’est pas tendre avec le théâtre : même Shakespeare ne trouve plus grâce à ses yeux. Comment faire théâtre en démolissant le théâtre ? Dominique Valadié cristallise ce paradoxe en funambule acariâtre. Son personnage de mère indigne et blessante s’avère particulièrement travaillé. Une partition idéale pour la bête de scène qu’est cette immense actrice. Sa voix de petite fille, un brin geignarde et caressante renvoie à une tendresse crispante. On rit jaune avec Madame Valadié. Ses petites piques assénées l’air de rien, avec la tranquillité d’une femme sûre d’elle ravissent. Les horreurs qu’elle adresse à sa fille, les évocations de son raté de mari dont le mantra Tout est bien qui finit bien résonne avec une ironie mordante, sont autant de signaux d’une vie ratée et pleine de rancœur. Le spectacle repose entièrement sur ses épaules. Il ne faut y aller que pour elle car avouons-le, le texte de Bernhard s’étire dans une logique de ressassement qui confine à l’ennui, surtout dans la deuxième partie de la pièce.

Difficile de marcher dans les pas de cette grande dame mais Léna Breban n’a pas à rougir de sa performance. Mutique, la jeune femme exprime une palette d’émotions colorées rien qu’avec son visage. Soumise, complexée, humiliée, révoltée : elle papillonne sans cesse avec sa foule d’habits et ses valises. Habile idée de Christophe Perton d’avoir joué sur l’opposition immobilité hiératique de la mère/agitation permanente de la fille. Malgré cette relation compliqué, les deux actrices savent communiquer une forme d’amour qui repose sur un non-dit. En revanche, Yannick Morzelle est plus vert dans son jeu, la faute à son rôle un peu ingrat de jeune auteur fougueux.

La scénographie élégante et géométrique de Christophe Perton et Barbara Creutz évoque un univers feutré et un brin aride. Un bar chic et aseptisé. Tout le contraire de la mère qui n’a pas sa langue dans sa poche mais qui portera jusqu’au bout les marques d’un engagement sincère et passionné. ♥ ♥ ♥

AU BUT de Thomas Bernhard. M.E.S de Christophe Perton. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h55.

© DR Scène&Cités

Les vieilles au pouvoir !

Visiblement inspirée par Beckett, la nouvelle comédie noire de Pierre Notte au Rond-Point est un écrin pour deux grandes comédiennes qui n’ont plus l’âge des jeunes premières. Catherine Hiegel et Tania Torrens campent deux Tatie Danielle revenues de tout et fières de leurs rides. Cette ode à la vieillesse, à la fois tendre et sans pitié, bénéficie d’une écriture en dents de scie. Des fulgurances émaillent l’ensemble, le ton se veut souvent caustique mais la dynamique tourne aussi à vide.

Dans un univers apocalyptique, deux dames âgées se voient contraintes de cohabiter. Vissées les fesses sur leur chaise, elles essayent de combler le vide de leur existence comme elles le peuvent. Par la conversation notamment. Ou du moins, une ébauche de dialogue puisque ce duo de mamies se crêpe vite le chignon ! La première est une ancienne comédienne qui a nourri une passion intense pour un célèbre acteur ; la seconde, plus cassante, est une ancienne fille de joie épicurienne. Ces bêtes de foire s’amusent à se faire peur : l’une en simulant un Parkinson, l’autre une crise d’Alzheimer. Comment vivre ensemble dans un monde aseptisé, sans saveur, sans gluten et sans vilaines bestioles ? Peut-être en se lançant à corps perdu dans le jeu, la surenchère, la vindicative.

Pas de mamie blues !
Lorgnant vers Fin de partie et En attendant Godot, La Nostalgie des blattes évoque l’immobilisme d’une micro-société ankylosée par le poids des années et qui tente de survivre dans un monde qui l’a abandonnée. Contrairement à Beckett, ces vieilles ne semblent pas complètement résignées et revendiquent une volonté de se battre et de prouver aux autres qu’elles ne sont pas encore six pieds sous terre. D’abord ennemies, elles vont s’apprivoiser et comprendre que pour ne pas mourir, il faut accepter de s’ouvrir à l’autre.

Catherine Hiegel et Tania Torrens s’en donnent à cœur joie : elles prennent un malin plaisir à jouer les Tatie Danielle odieuses et touchantes. Leur complicité ne fait aucun doute. La première nage comme un poisson dans l’eau avec ses mimiques ahuries et sa voix rocailleuse. Elle râle et s’affirme comme une reine gériatrique. La seconde est plus maniérée, plus dans l’affectation avec ses airs de duchesse pincée et malicieuse à la fois. Avec pour seul décor deux chaises et des lumières mystérieusement bleutées, le spectacle se concentre clairement sur la performance d’actrices. Elle sauvent la pièce d’une écriture bavarde, qui aurait pu économiser davantage ses effets parfois un peu faciles (les blagues sur la vessie qui flanchent sont rigolotes mais tellement attendues). ♥ ♥ ♥

LA NOSTALGIE DES BLATTES de Pierre Notte. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01. 1h10.

© Giovanni Cittadini Cesi

Simone de Beauvoir, castor désirant

On connaît la Simone de Beauvoir intellectuelle, moins la femme passionnée, emplie de désir et d’amour. C’est cette Simone-là qu’Anne-Marie Philipe a décidé de mettre en lumière au Lucernaire. Un trio de comédiennes pour incarner les différentes facettes de la dame selon son homme du moment. Riche idée qui prend bien sur scène. Un moment feutré, mutin, parfois intense.

Une image vient de suite à l’esprit lorsque l’on évoque Simone de Beauvoir : celle d’un écrivain engagé dans son temps, cérébral. Une femme de lettres en somme. Et la femme tout court alors ? Sa riche correspondance épistolaire a fourni un matériau de choix pour Anne-Marie Philipe. La metteur en scène a pioché dans les lettres que Simone a envoyées à ses trois grands amours pour composer un échange ardent à quatre voix.

Simone X 3
Elle revient au début du spectacle sur les amours contingentes théorisées par le couple Beauvoir/Sartre : un pacte est crée selon lequel les aventures sont autorisées du moment qu’ils se confient tout l’un à l’autre, sans jamais rien se cacher. Cette façon ambitieuse de vivre leur histoire d’amour ne manque pas de sel. La dramaturgie est pour le moins originale : trois comédiennes d’allure et de jeu fort différents incarnent à tour de rôle Simone en fonction de l’amant privilégié. On commence avec le jeune Jacques-Laurent Bost, élève de Sartre. Cette passion, née d’un défi, se veut bucolique et ouverte sur la nature. Les deux comparses adorent marcher des heures au grand air, côte-à-côte.

Camille Lockhart joue avec brio la carte de la séduction malicieuse et fraîche ; on est moins convaincus par l’aspect plus charnel. Anne-Marie Philipe sert de garde-fou à la représentation : son expérience et son aisance captivent l’attention. C’est un réel plaisir de l’écouter nous raconter de-ci de-là la vie de Beauvoir. Elle manie les mots avec gourmandise et sa manière mi-distanciée, mi-coupable de nous raconter ses ébats avec une jeune fille vaut le coup. Enfin, Aurélie Noblesse est sans doute la plus émouvante du trio : sa Simone, folle amoureuse d’un auteur américain sans le sou, Nelson Algren, est déchirante d’absolu. Alexandre Laval, lui, incarne les trois hommes avec une interprétation encore un peu verte mais une gouaille rafraîchissante. Il faudrait creuser le filon émotionnel qui reste encore trop à découvert.

Pour l’amour de Simone offre finalement un paradoxe assez saisissant : il y est sans cesse question d’amour mais pas une seule fois les comédiens ne se touchent, se caressent ou se serrent vraiment dans les bras. Le cadre épistolaire crée une distance que l’ardeur crue des mots vient combler. Un peu plus de contact n’aurait sans doute pas fait de mal à l’affaire mais l’ensemble tient la route. À découvrir. ♥ ♥ ♥

POUR L’AMOUR DE SIMONE. M.E.S d’Anne-Marie Philipe. Théâtre du Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h10

© Michel Slomka

Un Dindon aux plumes ébouriffantes

Rien de tel qu’un vaudeville endiablé pour pimenter votre été théâtral. Le Lucernaire l’a bien compris et dégaine un remède miracle contre la morosité avec Le Dindon. Réorchestré par le couple Florence Le Corre et Philippe Person, le classique de Feydeau sort ses plumes fantasques et imprime son rythme de rouleau-compresseur comique avec une énergie récréative.

Inutile de résumer l’intrigue du Dindon, ce serait y consacrer des heures. Pour clarifier un tant soit peu la situation, rappelons qu’il sera question comme de coutume d’adultère, d’arroseur arrosé, de quiproquos à foison et de rivalités hommes/femmes. Comme toujours, les lieux auront une importance cruciale, en l’occurrence, une chambre d’hôtel qui suscitera tous les désirs.

Le théâtre de la rue de Notre-Dame-des-Champs réussit une gageure en condensant sur un petit plateau et avec une dizaine de comédiens la pièce de Feydeau en 1h20. Ainsi amplement dégraissie, l’histoire éclate sous ses saillies les plus monstrueusement outrancières. La lâcheté de ces petits bourgeois menteurs, incapables et infidèles explose donc tout comme l’ambivalence des femmes, outrées d’être trompées mais qui se rabibochent bien vite avec leurs conjoints…

L’art de la troupe
Le parti-pris saute donc aux yeux : il s’agit de projeter sous une lumière crue les tares d’un microcosme hypocrite. Autant en mettre plein la vue et le duo aux manettes ne s’en prive guère. Il respecte la mécanique implacable du Dindon en maniant l’art du décalage avec pas mal de doigté. On pense notamment à une hypnotisante séduction via « Ti Amo » ou alors ce couple de touristes revenus de chez Disney en vue d’une soirée déguisée pour le moins étonnante (avis aux amateurs de Minnie)… Le deuxième acte, concentré dans la chambre d’hôtel, est à cet égard savoureux : les rebondissements et les allées et venues des personnages s’enchaînent avec un tempo du tonnerre de Brest.

Il fallait trouver des comédiens à la hauteur de la folie de Feydeau : pari réussi avec la première promotion de l’École d’art dramatique du Lucernaire. Saluons la délurée Cécile Caubet en Anglaise-mante religieuse ; Ondine Savignac en épouse S.M castratrice (avec fouett ET pantalon en cuir s’il v©ous plaît) ; Alexandre Zelenkin en bourreau des cœurs filou un brin mauvais garçon ; Nans Gourgousse en pseudo-amant snob et sacrément vorace du bas-ventre ; Lucas Bottini jeune mari attendrissant désespéré de se coltiner une épouse sourde comme un pot (hilarante Chloé Philippe). Le reste est à l’avenant.

Feydeau a toujours eu le vent en poupe, surtout lorsque la chaleur augmente. La preuve avec l’inquiétant Hôtel du Libre-Échange monté par Isabelle Nanty au Français. S’il est clair que les moyens ici sont beaucoup plus modestes (et ne s’en cachent pas), le résultat s’avère fort sympathique et tout à fait euphorisant. ♥ ♥ ♥ ♥

LE DINDON d’après Georges Feydeau. M.E.S. de Florence Le Corre et Philippe Person. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h20.

© Doriane Chapelier

Médée respire au présent avec Simon Stone

Alors que la Médée hiératique et primitive de Vassiliev semblait à mille lieues de nous, Simon Stone ancre son héroïne tragique dans une immédiateté salutaire à l’Odéon. Le canevas mythologique se superpose au fait divers en une alchimie aussi troublante que dérangeante. On comprend tout des agissements de cette femme au bord du gouffre : cette Médée, incarnée par une époustouflante Marieke Heebink, respire au présent. La sorcière barbare ne participe plus d’un phénomène d’exception mais bien d’un mouvement spéculaire qui nous place face à nos folies.

La Médée de 2017 ne fabrique plus des élixirs et de potions en tout genre. Quoique. C’est une brillante chercheuse en pharmacie, une femme de tête et à poigne. C’était à vrai dire. Un gros plan projette l’image d’une femme usée, à l’éclat terne. Sa gloire passée semble un lointain souvenir. Ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle revient d’un séjour en clinique. Anna a commis une faute grave en tentant d’empoisonner son mari Lucas qui la trompe avec Clara, la jeune fille de son patron. Elle souhaite se racheter et promet un nouveau départ. Cependant, on sent bien que cette volonté de faire table rase du passé n’est qu’une façade. Les morceaux s’avèrent impossibles à recoller.

Cette première apparition du couple, éloigné l’un de l’autre, préfigure le dénouement inéluctable. Comment combattre le temps qui passe et comment lutter contre une insolence jeunesse ? C’est ce défi que se lance Anna/Médée, une femme prête à tout pour reconquérir son homme. La réécriture de Simon Stone innove par son rapport au pardon : bien que tout semble condamné par avance, il n’en demeure pas moins que la relation entre Anna et Lucas/Jason connaît des périodes d’accalmie, voire de réconciliation qui pourraient laisser croire à une possible réconciliation. Cette tension entre fatalité et rachat fait tout le sel de cette adaptation.

Violent apaisement
Dans l’écrin aseptisé et dépouillé de la scène se joue un affrontement larvé qui prend aux tripes car l’issue est laissée en suspens. De purs moments de grâce traversent la représentation comme lorsque la petite famille est réunie dans la chambre parentale. Les rires et les sourires émeuvent car dans ces gestes est contenu un amour diffus, un instant d’accalmie reposant. Cette volonté d’inscrire sa Médée dans un espace impersonnel permet de souligner le rôle joué par les nouvelles technologies et notamment notre rapport à la vidéo (et ses conséquences plus ou moins facheuses). Loin d’être un simple gadget, elle participe réellement à la dramaturgie et précipite le drame. Les zooms faciaux accentuent le désespoir du couple, sa rage et ses euphories passagères.

La troupe du Toneelgroep d’Amsterdam, dirigée par Ivo van Hove, s’avère impeccable de maîtrise. Marieke Heebink irradie en femme à la dérive, brisée, qui se raccroche malgré tout à l’espoir d’une reconquête. Elle est terriblement humaine dans sa lente descente aux enfers. On ne la rejette pas, au contraire on la comprend. Aus Greidanus campe un Lucas/Jason déboussolé malgré ses prétendues certitudes. Leur couple explosif forme comme une évidence. Eva Heijnen s’en sort avec panache dans le rôle difficile de Clara/Créuse, l’intruse fille à papa qui essaye de creuser son trou au sein d’une famille éclatée.

Contrairement à Thyestes, à la violence beaucoup plus radicale, Medea offre une horreur en sourdine, malgré les cris de la dispute. Le récit par hypotypose des meurtres par Médée glace par leur sécheresse et leur absence d’emphase. Cette sobriété de moyens accentue par contraste la cruauté de la situation. Quelques images se détachent à l’instar de cette pluie continuelle de cendres noires qui se déverse lentement sur le plateau. Cette métaphore du temps qui passe, tel un sablier obscur, renvoie aussi au terreau, source de résurrection et de nouveau départ. L’image finale, celle d’une mère éteinte serrant contre elle ses deux bambins morts asphyxiés marque par sa beauté sereine.

En confrontant ainsi le fait divers au mythe, Simon Stone propose une Médée follement moderne, en prise avec un quotidien qui la dépasse. Cette actualisation n’est pas un effet de mode : elle fait sens car elle indique à quel point chacun d’entre nous peut basculer dans l’horreur. Puissant. ♥ ♥ ♥ ♥

MEDEA d’après Euripide. M.E.S et adaptation de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h10.

© Sanne Peper

Cendrillon ou l’art de la réparation pommeratien

Des obsessions habitent l’œuvre de Joël Pommerat : ses diverses relectures des contes d’antan englobent un questionnement sur le deuil, la perte, le déni, les nœuds familiaux. Sa Cendrillon ne déroge pas à la règle. Après avoir fait les beaux jours de l’Odéon, elle pose ses valises pendant plusieurs mois à la Porte Saint-Martin suite à la louable initiative de son directeur Jean Robert-Charrier. Plongée primitive au coeur de nos peurs les plus profondes, cette ambitieuse relecture de Perrault et des frères Grimm conçoit la scène comme un espace de réparation. Ou comment l’enfance s’affranchit d’une culpabilité trop lourde à porter pour de si jeunes épaules.

Les drames n’attendent pas les années pour poignarder une vie en plein vol. Une vieille femme se remémore en voix off une tragédie qui lui est arrivée. Ou peut-être pas. Sa mémoire lui joue des tours. Des nuages projetés sur des murs-vidéos apaisent la vue autant qu’ils symbolisent les flottements de l’esprit.

Brusque analepse : Sandra discute avec sa mère agonisante pour la dernière fois. En interprétant mal ses paroles, la petite fille se fait une promesse : elle pensera à sa mère à chaque minute de sa vie pour éviter sa mort effective. Cette mission impossible accélère la maturité de l’enfant qui refuse de voir la vérité en face. Ce n’est pas son père, passéisté et gérant maladroitement la situation qui va arranger l’affaire. Il se remarie d’ailleurs rapidement avec une odieuse femme hantée par le vieillissement et doté de deux pimbêches de filles accro à leurs téléphones portables. L’enfer commence alors pour Sandra, rebaptisée Cendrier : un enfer recherché, souhaité même par la petite. La version pommeratienne complexifie les données initiales en dotant son héroine d’un sens de la culpabilité aigu, voire maladif. Cette exigence de maltraitance, de rabaissement, de mépris vise à compenser la faute que pense avoir commise l’adolescente : avoir négligé trop longtemps de penser à sa mère.

Cauchemar réconfortant
D’où cette absence de couleurs : Éric Soyer, éclairagiste fétiche de Pommerat, enferme le conte dans une noirceur étouffante, trouée de rayons de lumière. Une ambiance crépusculaire aux allures de cauchemar qui jette un voile de deuil sur la représentation. L’imagination, le goût des histoires qu’on invente pour se rassurer apparaissent comme des soupapes de sécurité. La confrontation à la réalité, cruellement incarnée par la marâtre, s’inscrit dans l’onirisme inquiétant cher au dramaturge. Les contes de fées se révèlent débarassés de leur oripeau magique pour s’ancrer dans une déglamourisation terrienne. La marraine n’a plus de baguette magique mais se révèle accro à la nicotine ; pas de carosse magique ni de strass. La transposition moderne place le conte dans une trajectoire résolument universelle : l’éclatement du cocon familial, la difficulté de trouver sa place au sein d’un espace recomposé, la construction de soi sans la figure maternelle constituent autant d’échos bouleversants. Sans jamais verser dans le pathos puisque le décalage comique brise des épanchements larmoyants.

Avouons que l’abattage des acteurs contribue beaucoup au succès de l’affaire. Catherine Messtoussis campe une épouvantable belle-mère traquant les rides avec une réjouissante monstruosité. Noémie Carcaud est irréstible en bonne fée terre-à-terre. Alfredo Cañavate ne lâche rien en père à côté de la plaque et Déborah Rouach excelle en enfant-adulte à la maturité désarçonnante combinée à une répartie sans appel.

Les braises tombées au fond du cendrier ne s’éteindront pas dans l’esprit de ceux qui auront assisté à Cendrillon : la flamme d’un amour sans faille et les angoisses d’une âme pure ne manqueront pas de résonner chez chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

CENDRILLON de Joël Pommerat. M.E.S de l’auteur. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 1h40.

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