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Hier au théâtre

Quand Bob Wilson convie Tex Avery et Freddy Krueger chez Faust

Plus de douze mille vers attendent celui qui oserait s’aventurer dans la lecture du Faust de Goethe. Autant dire une épreuve d’endurance peu propice à la rigolade. En fieffé filou, Bob Wilson nage à contre-courant et condense l’intrigue sous la forme d’un cabaret burlesque maniériste. L’effet plus que le sens. Wilson reprend son credo de toujours dans cette adaptation (trop longue) de quatre heures. Déluge visuel et géométrique, opéra-rock sensuel et cartoonesque… Ce Faust ne se prend pas au sérieux et malgré une dramaturgie décousue, la beauté des atmosphères et la qualité de jeu du Berliner Ensemble enthousiasment et provoquent l’émerveillement.

Se rendre à un spectacle de Bob Wilson, c’est accepter de savoir lâcher prise. D’abandonner la quête absolue du sens pour se concentrer sur l’objet plastique qu’il nous est offert de contempler. D’affûter son regard et son ouïe. Le projet de porter à la scène Faust relève d’une forme de défi provocant : comment transformer un texte touffu  et ardu en un feu d’artifice déjanté, facétieux et ludique ? La tentation aura été grande de décrocher son attention des sous-titres pour se focaliser exclusivement sur le jeu des comédiens, sur la mise en place du décorum wilsonien reconnaissable entre mille. Si Wilson respecte les grandes étapes de la pièce de Goethe, leur agencement reste caduc et un manque de lisibilité se fait parfois ressentir. Ce qui nous amène à considérer qu’il faut laisser en arrière-plan le texte et tant pis si la compréhension fait défaut. Ce qui compte, c’est cette immersion si réussie dans un univers barré,  monochrome (vert, bleu, ocre ou blanc), aux visages poudrés de blanc et aux ombres si délicates.

Cabaret diabolique
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le voyage entre la Terre, le Ciel et les Enfers n’est pas de tout repos. Locomotive de tous les diables, Christopher Nell fait le show pour notre plus grand bonheur. Croisement atypique entre le loup de Tex Avery, Freddy Krueger des Griffes de la nuit et Mélissandre de Game of Thrones, le comédien à la flamboyante perruque rousse ne manque pas une pitrerie. Son Méphisto n’est pas effrayant pour un sou ; au contraire, il est sacrément sympathique. Polisson insolent, il devient le fil conducteur d’un cabaret opéra-rock déchaîné. Le plateau du Châtelet subit sauts en tout genre, courses effrénées et danses plus ou moins lascives. On s’amuse au rythme du chef Herbert Grönemeyer et on hallucine devant les Faust quadruplés ou les Marguerite triplées. Avec autant de gags si bon enfant, on veut bien faire un petit tour aux Enfers… ♥ ♥ ♥

FAUST I & II de Goethe. M.E.S de Robert Wilson. Théâtre du Châtelet dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville. 01 42 74  22 77. 4h  (entracte compris).

© Lucie Jansch

Alexis Michalik nous mène par le bout du nez

Monsieur Michalik a du flair : pour sa troisième création, après les succès phénoménaux du Porteur d’Histoire et du Cercle des illusionnistes, le multi-Moliérisé conçoit un biopic fantasmé autour de la figure attachante d’Edmond Rostand. Par un système imparable de poupées russes, Edmond dévoile les coulisses de la genèse du plus grand succès théâtral français. Si nous n’avons pas atterri sur la lune, nos yeux ont clairement pétillé comme des étoiles. Plus le temps passe, plus Alexis Michalik impose sa patte de conteur avec une magie déconcertante. Troupe visiblement ravie de porter ce texte malicieux ; public sous le charme de cette histoire où fiction et réel se confondent dans un charmant méli-mélo parfaitement orchestré.

Nous sommes en 1897. Face à Feydeau et Courteline, le jeune Rostand est à la peine. Vivant chichement avec sa femme et deux enfants en bas âge, le dramaturge se voit offrir l’occasion de sa vie lorsque Constant Coquelin le pousse à écrire la pièce qui va devenir Cyrano de Bergerac… Mais les conditions de rédaction de ce futur bijou seront loin d’être un long fleuve tranquille.

Avec Edmond, Michalik pousse le vice à son comble en utilisant une dramaturgie à rebours, c’est-à-dire en partant d’une pièce gravée dans le marbre et dans les mémoires pour échafauder un scénario diaboliquement efficace : des événements totalement inventés de la vie de Rostand vont permettre la germination de Cyrano, un ouvrage déjà inspiré par la vie d’un écrivain oublié du XVIIème siècle. Vous voyez le processus ? L’imagination débordante du jeune auteur carbure à plein régime et chaque micro-événement s’imbrique à merveille dans l’économie d’ensemble de la pièce. La scène du balcon, les lettres, la muse… Tout ces passages-clé sont revivifiés avec un naturel, une simplicité et une fluidité plutôt bluffante.

Conteur i-nez
Si Michalik remplit pendant des mois les salles, il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre pourquoi. Il sait raconter une histoire et le public vient avant tout au théâtre pour être embarqué vers un ailleurs scotchant. Bien loin des facilités vulgaires et insignifiantes des Zeller et autres Thiéry, Michalik est l’un de nos plus grands conteurs actuels. Les décors fusent à toute vitesse, les acteurs se transforment en deux trois mouvements et on prend un plaisir immense à suivre les aventures de cet anti-héros attachant, angoissé et si touchant.

Guillaume Sentou, avec sa petite moustache, est une pile électrique, il porte la pièce sur ses épaules avec pétulance. Kévin Garnichat, craquant et juste en bel idiot l’accompagne avec un charisme indéniable.Christine Bonnard et Valérie Vogt jouent avec délice les femmes à poigne tandis que Stéphanie Caillol et Anna Mihalcea, en apparence plus fragiles, cachent très bien le feu sous la glace. Pierre Forest est un Coquelin/Cyrano avec du coffre et de la gouaille.Christian Mulot et Pierre Benezit sont la caution comique de la pièce, impayables en mafieux corses tout comme Régis Vallée, irrésistible en neuneu piètre acteur. Jean-Michel Martial ne manque pas de bonhomie en maître de cérémonie et Nicolas Lumbreras est hilarant en Feydeau filou.

On peut ne pas apprécier Cyrano de Bergerac. Résister à Edmond s’avère plus compliqué. Au Palais-Royal, la magie du théâtre nous entraîne deux heures durant dans les méandres de la création artistique sur un ton volontiers taquin, bon enfant tout en proposant une véritable tentative de mise en adéquation entre les données biographiques et littéraires et la verve d’un Michalik très en forme. Carton assuré. ♥ ♥ ♥ ♥

EDMOND d’Alexis Michalik. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Palais-Royal. 01 42 97 40 00. 2h.

© Alejandro Guerrero

Vania, comme une évidence

Le choc. Julie Deliquet nous a mis K-O à la sortie du Vieux-Colombier. Invitée à présenter son adaptation d’Oncle Vania, la jeune metteur en scène tranche dans le vif avec le sentiment d’une évidence folle. Ce Vania, c’est nous et la force de la mise en scène bi-frontale explose toutes les frontières. Une fiction vraie nous éclate à la figure : celle d’un noyau d’êtres humains harassés et perdus qui se raccrochent aux derniers radeaux en vue. Avec une troupe de comédiens au sommet de leur art, Julie Deliquet en appelle à notre compassion, à notre révolte. Et on se prend diablement au jeu. Rires et larmes en mariage pour observer juste la fin d’un monde…

Autour d’une table, beaucoup de choses peuvent arriver : on trinque, on se saoule, on se confie, on pleure, on rit et on mange bien sûr. L’ambiance n’est pas vraiment à la fête pourtant : le retour de Sérébriakov, vieux professeur fat à la retraite, accompagné de sa charmante et jeune épouse Éléna sème le trouble dans la maisonnée. Le couple cristallise les tensions amoureuses, les rivalités et les jalousies.

De la vitalité à revendre
Julie Deliquet ne perd pas de temps : le public est plongé au cœur d’un dispositif bi-frontal qui le transforme en voyeurs involontaires et attentifs. Une longue table rectiligne trône au milieu de la salle ; un jeu de fléchettes métaphorise le danger et les piques qui menacent les personnages. Quatrième mur définitivement envolé ! Et c’est sur ce point que l’adepte de l’écriture de plateau emporte la mise. On a rarement vu un Vania aussi pêchu, aussi plein de peps et de naturel (attention, pas de naturalisme). Tout coule de source, de fluidité ; les mots s’enchaînent sur le fil d’une conversation quotidienne, comme si Vania était notre voisin et qu’on prenait part à ses déchirures existentielles.

Et que dire de la direction d’acteurs… En plein dans le mille ! Chaque comédien est à sa juste place, comme si le rôle avait été conçu rien que pour lui. Après Néron, Laurent Stocker se glisse dans la peau de Vania, un farceur paumé et trompé par la vie. Il se monte criant de vérité, un anti-héros élevé au rang de martyre. La violente scène de confrontation avec le professeur, où tout vole en éclats, effraie et galvanise : la sève de la colère coule à flots et ce déferlement n’a absolument rien d’hystérique. Stocker prouve encore ici sa finesse de jeu. Face à lui, Hervé Pierre déménage en vieux dégueulasse dégoulinant de suffisance médiocre dans sa chemise à fleurs kitsch. Quel détestable Sérébriakov ! Florence Viala, ravissante dans sa robe fleurie et ses talons rose fluo, souffle le chaud et le froid et insuffle une profondeur appréciable au personnage souvent méprisé d’Éléna. On ne présente plus le talent d’Anna Cervinka, môme si mature bouleversante en Sonia. Son fameux monologue final serre la gorge. Dominique Blanc est à croquer en mamie-hippie-féministe à grosses lunettes et les interventions rares mais souvent hilarantes de Noam Morgensztern en valet brave et revêche tombent toujours à propos. Enfin, Stéphane Varupenne ne montre aucune arrogance dans le rôle du beau médecin Astrov. Il reste droit dans ses bottes et donne du cachet à son personnage.

On aurait tant voulu recevoir les roses d’automne de ce Vania-là. Il continuera de résonner longtemps en nous. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

VANIA d’après ONCLE VANIA d’Anton Tchekhov. M.E.S de Julie Deliquet. Comédie-Française. Vieux-Colombier. 1h45. 01 44 39 87 00.

© Simon Gosselin

Ariane Ascaride, fille de Molière bien monotone

Marc Paquien est un metteur en scène à femmes : Catherine Frot, Ludmila Mikaël, Anouk Grinberg… Autant de  comédiennes de génie dirigées avec passion, exigence et amour. Avec Le Silence de Molière, Paquien s’associe à Ariane Ascaride au Théâtre de la Tempête. Le tandem ne resplendit pas d’une belle complicité ici : la faute déjà sans doute au texte aride de Giovanni Macchia qui se répercute sur la mise en scène, très austère et froide. Le jeu monotone d’Ascaride, ensuite, bien trop sec, entraîne une représentation statique et ennuyeuse. Rendez-vous manqué.

Si la vie grouillante d’agitation de Jean-Baptiste Poquelin a marqué les esprits, celle de sa fille unique Esprit-Madeleine reste un mystère. Très peu d’informations ont filtré sur l’existence monacale de cette enfant traumatisée par le théâtre. Giovanni Macchia a donc imaginé un entretien entre elle et un jeune dramaturge curieux d’en savoir davantage sur la fille de son idole (tenace Loïc Mobihan). Réticente à se livrer au début, elle se confiera sans tabou à cet inconnu. Une manière de soulager sa conscience et sa solitude. Ce basculement de l’indicible vers la logorrhée a au fond quelque chose de touchant. La confusion entre la scène, les coulisses et la maisonnée perturbe la petite qui rejette en bloc un art cruel et moqueur…

Léthargie contagieuse
Le projet était alléchant. Seulement, la forme de l’entretien se montre trop didactique pour emballer. L’écriture manque de mordant, bien que le portrait pince-sans-rie d’Esprit-Madeleine soit croqué avec détail. Austère, le texte contamine le travail scénique, bien raide. Ariane Ascaride semble engoncée dans sa tenue, mal à l’aise. Elle délivre une partition sans réelle nuance, toujours sur le même fil et on décroche malheureusement assez vite. Ambiance ascétique qui rejaillit immanquablement sur le mental du public. On sort léthargique de ce Silence, malgré un beau rendu clair-obscur de Dominique Brugière qui sculpte le visage du duo. ♥

LE SILENCE DE MOLIÈRE de Giovanni Macchia. M.E.S de Marc Paquien. Théâtre de la Tempête. 01 43 28 36 36. 1h20.

© Pascal Victor

Dom Juan, galaxie libertine

Dom Juan déroute : une intrigue décousue dont le fil d’Ariane se tisse par une succession de performances au centre desquelles gravite la figure mythique du libertin moliéresque. En acrobate échevelé, Jean-François Sivadier transforme l’Odéon en piste de cirque borderline avec un Nicolas Bouchaud impeccable en Maître Loyal désinvolte et cinglant.

Dom Juan, playboy ou gros beauf ? Ce séducteur invétéré multiplie les conquêtes tout en provoquant un dégoût tenace. Pourquoi ? Car il se moque absolument des conventions et sa liberté de ton excite son entourage. C’est cela qui fascine chez ce personnage, pas sa beauté. Jean-François Sivadier l’a très bien compris en proposant un bourreau des cœurs blasé et cynique. En peignoir, improvisant une reprise coquine et rauque de « Sexual Healing », Nicolas Bouchaud attise les regards.Son entrée sur scène fracassante joue la carte de l’improvisation décontractée et du détachement : le drôle d’oiseau n’hésite pas à apostropher des donzelles aux premiers rangs et à les draguer ostensiblement. C’est punchy, acéré et cocasse. On aime. Par la suite, le comédien sait se montrer plus grave tout en  gardant cet air absolu de mépris léger. Marie Vialle l’accompagne admirablement en Elvire déchaînée et digne. Telle une plume goudronnée, elle virevolte sur le plateau mi-Mégère, mi-groupie.

Crooner céleste
Sivadier nous propulse dans une galaxie lointaine et si proche à la fois, celle du libertinage moral et sensuel. La scénographie céleste de Daniel Jeanneteau démultiplie les suspensions-planètes, qu’elles soient argentées ou mates. Le ciel, si moqué et si craint, devient l’acteur principal. Tempête et fumée enveloppent les corps dans un rythme tonitruant. Ce Dom Juan a du panache derrière ses allures de bazar déglingué. La scène des paysans est à mourir de rire (Lucie Valon et Stephen Butel déménagent) et Vincent Guédon incarne un Sganarelle clochard loin d’être bête et très facétieux.

Si la pièce de Molière continue de nous laisser de marbre, force est de reconnaître le dynamisme explosif de la version Sivadier, qui ne nous laisse presque aucun répit. Du show, du vrai ! ♥ ♥ ♥

DOM JUAN de Molière. M.E.S de Jean-François Sivadier. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30.

© Brigitte Enguerand

Julien Gosselin en terre mexicaine

Pour Julien Gosselin, le théâtre est littérature. Après ses Particules élémentaires rock, le jeune metteur en scène monte d’un cran dans ses ambitions en adaptant 2666, le roman-monstre de Roberto Bolaño aux Ateliers Berthier. Une fresque éprouvante de onze heures sur l’héritage, la violence et les traces. Sans conteste créateur d’atmosphère, Gosselin dévoile encore un fois sa maîtrise léchée de la vidéo et sa capacité à fédérer sa troupe. Malgré tout, une impression décousue domine : le public monte à bord de montagnes russes avec triples loopings et ralentissements soporifiques. Cette odyssée vers l’origine du mal et de l’objet littéraire ne s’accomplit pas sans heurts. À vous de picorer…

À la croisée des chemins, 2666 multiplie les pistes dans un fourmillement labyrinthique. Conçue en cinq parties éclatées qui se rejoindront finalement en un tour de force un brin artificiel, l’adaptation brasse avec plus ou moins de bonheur les genres et les adresses : de la sitcom universitaire parodique entraînante aux monologues philosophico-existentialo-historiques un brin plombants en passant par les contes ou l’enquête policière il n’y a qu’un pas. Là résident la force et la faiblesse du spectacle : on y trouve à boire et à manger et la durée XXL de l’entreprise oblige à picorer les moments qui captent notre attention.

Face-à-face avec l’horreur
On retiendra surtout la beauté saisissante des vidéos de Jérémie Bernaert et de Pierre Martin qui parviennent à capter l’érotisme torride d’une scène d’amour à trois, la moiteur glauque d’une rave alcoolisée. On se croirait au cinéma tellement les prises de vue bluffent. Le jeu des comédiens, inégal mais pleinement investi, est percutant : Noémie Gantier, Antoine Ferron et Adama Diop vous saisissent et ne vous lâchent plus.

De la quête de l’écrivain inaccessible à ses origines ; de Ciudad Juárez à l’Allemagne nazie, 2666 s’inscrit dans une pensée et une matérialisation noir sur blanc (la partie des crimes est à cet égard particulièrement éprouvante, impitoyable et émouvante) de l’horreur, du mal, de la douleur et du deuil. On sort de l’Odéon logiquement épuisés : non seulement par ce marathon théâtral mais aussi et surtout par ce déluge noir et rouge de sexualité et de morbide.

La scénographie cubique de Hubert Colas confine les comédiens dans des cloisonnements asphyxiants et enfumés, portés par des riffles métalliques. La solitude de ces existences qui ne se croiseront pas éclate dès lors avec plus de résonance.

2666 se mérite : le parcours est semé d’embûches et l’ennui pointe assez souvent le bout de son nez. Mais avec une tension crescendo et des atmosphères pénétrantes, le charme opère malgré des réserves sur une intensité en dent de scie. ♥ ♥ ♥

2666 d’après Roberto Bolaño. M.E.S de Julien Gosselin. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40 . 11h15 (avec entractes)

© Simon Gosselin

Métaphysique de la merde

Avouez qu’une guerre de voisinage titille nos plus bas instincts : les commérages, le voyeurisme et les indiscrétions en pagaille. Souvenez-vous de l’émission Strip-tease diffusée sur France 3 il y a quelques années. Une caméra filmant le quotidien des Français sans le filtre de la voix off. Une absence de commentaire qui faisait tout son sel. Situations ubuesques, dérapages fréquents… On peut se demander pourquoi Thomas Blanchard a eu l’idée farfelue d’adapter un épisode pour le théâtre. L’écran de la scène apporte-t-il vraiment un plus ou dénature-t-il au contraire le principe même du reportage ? Au Rond-Point, l’expérience emballe et cristallise avec un humour scato-trash la question épineuse du fameux vivre-ensemble.

Nicole Vaucher en a gros sur la patate : ses voisins, les Dejousse, empiéteraient sur son terrain. Résultat des courses, la vieille agricultrice déverse des tonnes de purin sous leur fenêtre. Insultes, provocations, gamineries… Tout y passe et le village de Brioux Saint-Juire s’enflamme pour l’affaire.

Bouses explosives
Sur le plateau, un immense (trop) tas de fumier mange l’espace. On ne voit que lui, il concentre l’attention et la tension. Merde physique, merde orale : les mots doux s’échangent à la vitesse de l’éclair. Plaisir coupable : se confronter à l’autre, c’est tester ses limites et jouir de l’exercice d’un langage ordurier. Fumiers expose le conflit comme un principe dramaturgique fort, la source même du théâtre. On passe son temps à se voler dans les plumes et tant mieux peut-être finalement. Se disputer violemment revient à s’affirmer, à se revivifier sous la pression de l’autre.

Thomas Blanchard a bien compris que le prisme théâtral pousse à l’excès. Il autorise la distanciation tout en appuyant sans ménagement ses effets. Le risque serait de transformer le documentaire en caricature et le point de non-retour est très tendu ici. Le reportage s’avère déjà en lui-même grotesque et hilarant au possible. Que pourrait apporter une transposition scénique ? Une prise de conscience plus forte par ce phénomène de monstration appuyée ? Peut-être.

Le metteur en scène s’appuie sur des comédiens béton : Johanna Nizard est méconnaissable en Tatie Danielle voûtée et chipie. On adore ! Olivier Martin-Salvan n’a plus rien à prouver : son physique d’ogre-nounours est tout-terrain. Il se montre désopilant en journaliste maniéré qui zozotte et en fermier ahuri aux cheveux longs. Christine Pignet régale en bourgeoise de pacotille et Thomas Blanchard lui-même campe un voisin en pétard du plus bel acabit.

Si ce Fumiers ne brille pas par sa finesse (ce serait vache de le lui reprocher), on passe un moment de détente assuré en compagnie d’une brochette de talents qui s’amusent visiblement comme de petits fous. Et nous avec. ♥ ♥ ♥

FUMIERS d’après un épisode de Strip-tease. M.E.S de Thomas Blanchard. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h20

© Alain Monot

La Version Browning ou l’école du cœur

La rentrée 2016 sera preppy ou ne sera pas. Au Théâtre de Poche, Patrice Kerbrat assume sans détour le parfum suranné et so British de La Version Browning de Terrence Rattigan. Composé à l’aube des années 50, ce huis-clos professoral sur l’échec d’un ponte à la veille de sa retraite a pris un petit coup de vieux. Si Jean-Pierre Bouvier se glisse corps et âme dans la peau de l’enseignant au bout du rouleau, l’ensemble manque de peps et met du temps à démarrer.

Quand un prof arrive à la fin de sa carrière, vient l’heure du bilan. A-t-il été juste ? A-t-il pris goût à découvrir des perles rares et à transmettre avec pédagogie son savoir ? Pour Andrew Crocker-Harris, le constat ne semble pas vraiment glorieux. Exigeant (trop ?), tyrannique (le Himmler des secondes selon le principal !) et idéaliste… Sa femme Millie déchante aussi : quelle plaie d’avoir épousé un raté égocentrique ! Souffrant du coeur, le passionné de lettres classiques se voit contraint de déménager. Mais avant, Taplow, un de ses élèves, doit valider une version grecque à son domicile pour savoir s’il passera dans la classe supérieure.

Terrence Rattigan signe une comédie douce-amère assez terrible sur le métier d’enseignant, sur ses grandes illusions et le choc de la réalité. Il prend le temps de poser le cadre de son thriller vintage, de brosser avec soin sa galerie de personnages mais le rythme s’en ressent cruellement. Patrice Kerbrat, trop respectueux sans doute du texte, aurait pu pratiquer quelques coupes et nous éviter certains passages franchement ridicules (les scènes d’amour entre Millie et son amant Hunter, le prof de sciences, sont désolantes de fausseté – on se croirait dans un mauvais soap !).

Jean-Pierre Bouvier, le cœur sous la glace
À l’image du décor délicieusement rétro d’Édouard Lang, le spectacle se laisse regarder sans déplaisir mais avec une légère odeur de renfermé. Tout cela ronronne un peu trop, les enjeux tardent à s’imbriquer. Le jeu des comédiens sauve la mise ; la direction d’acteurs est au cordeau. Aux premières loges, Jean-Pierre Bouvier domine la scène : sur le fil constant du burn-out, le comédien se livre avec une pudeur accablée qui attise de suite la compassion. Malgré un rôle apparemment ingrat, celui du prof imbu de lui-même, il parvient à lui donner une belle humanité, une fragilité sur le point de se briser en mille morceaux, pour parvenir in extremis à se ressaisir et à changer la donne. Marie Bunel joue à merveille son rôle de femme abjecte et délaissée. Malicieux et gaffeur, Thomas Sagols est crédible en lycéen à la traîne. ♥ ♥

LA VERSION BROWNING de Terence Rattigan. M.E.S de Patrice Kerbrat. Théâtre de Poche. 01 44 45 50 21. 1h30

© Delalande/Sipa

Béatrice Agenin, une Louve aux crocs séduisants

S’aventurer dans l’écriture d’une pièce historique peut vite se révéler fatal. Daniel Colas se casse les dents en portant sur les planches l’accession au trône du jeune François Ier dans La Louve. Sous l’angle revendiqué de la comédie, ce spectacle à forte visée politique s’égare dans une vulgarité. Attention, la soirée est loin d’être désagréable mais le registre lourdement paillard gâche les réflexions pertinentes sur la condition de la femme. La plupart du temps enfermés dans la caricature, les comédiens semblent projetés dans un boulevard de la Renaissance interminable. Béatrice Agenin tire heureusement son épingle du jeu en redoutable intrigante.

L’Histoire a retenu de François Ier une jeunesse impétueuse et gouvernée par les sens charnels. Un Dom Juan vigoureux et insatiable. Daniel Colas a concentré l’intrigue de La Louve sur ce moment de bascule décisif : celui où le futur roi de France s’empare du trône à la suite d’un concours d’heureuses circonstances et de l’intelligence sans faille de sa mère. Sur le papier, l’idée est alléchante ; sur scène, on déchante. Dans ses notes d’intention, l’auteur-metteur souligne l’alternance de propos parfois légers, parfois « graves ». Rectification : La Louve se résume à 90% de blagues sexuelles pénibles dignes du pire Bigard (si au bout de ces deux heures trente on n’a pas compris que le plus grand roi de la Renaissance bande comme un âne…). On reste un peu sans voix devant tant de balourdise. Le problème majeur provient de cette absence de concordance entre une visée clairement politique (comment accéder au pouvoir alors que l’on n’est pas la premier dans la succession ?) et une tonalité « comique » omniprésente qui vient balayer les enjeux pourtant majeurs du texte.

Femmes déchirées
Les femmes ont un statut spécial ici : elles sont soit victimes de la goujaterie cruelle des hommes à l’instar de la pauvre reine Claude (touchante Maud Baecker) boiteuse et laide mais dévouée ou de la reine Marie (lumineuse Coralie Audret), folle amoureuse de son amant Suffolk (Adrien Melin, si fougueux)  mais prisonnière de son mari Louis XII, impuissant et débile. Louise de Savoie, la fameuse Louve, tire les ficelles avec humour et ambition, fermeté et hypocrisie. C’est le personnage le plus abouti et il faut avouer que Béatrice Agenin nage comme une anguille dans l’eau dans ce marécage rempli de flatteurs. Elle concentre les regards et le pauvre Gaël Giraudeau passe à la trappe, énervant queutard (mais le rôle est écrit ainsi). Il est si mal exploité ! Quel dommage.

Niveau scénographie, minimum syndical. On hésite entre le kitsch (intermèdes musicaux dignes d’un Era de supermarché) et l’ambiance d’alcôve avec les chandelles. L’accent est davantage porté sur les beaux costumes d’époque de Jean-Daniel Vuillermoz, qui suffisent à planter le décor.

En somme, cette Louve manque de sanglant. Faute de trancher entre caricature assumée et historisation théâtrale, Daniel Colas livre une pièce brinquebalante qui gère mal ses tournants dramatiques au profit d’un surlignage comique outrancier. ♥

LA LOUVE de Daniel Colas. M.E.S de l’auteur. Théâtre La Bruyère. 01 48 74 76 99. 2h30 (avec entracte)

© Lot

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