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Hier au théâtre

Anne Delbée, à la Racine de la passion

Quand on aime, on ne compte pas. Depuis plus de trente ans, Anne Delbée déclame sa passion inconditionnelle pour Racine. Après l’avoir souvent joué et mis en scène, elle a décidé de lui consacrer un spectacle-hommage repris au Poche-Montparnasse. Exégète pas pédante pour un sou, la grande dame de presque soixante-dix printemps nous convie à une leçon dense et irrévérencieuse. La mise en scène riche d’idées désamorce un biopic théâtral qui aurait pu rapidement devenir barbant. Seule en scène, la tragédienne-caméléon assure le show !

Enseigner Racine à des lycéens relève à bien des égards d’un parcours du combattant : les difficultés de la langue classique, son lexique et sa syntaxe complexe entravent souvent la compréhension du texte. Faire la démarche d’aller voir Racine ou la leçon de Phèdre équivaut à entrer dans la cour du grand dramaturge par des détours aussi instructifs qu’étonnants.

S’appuyant sur la méthode Sainte-Beuve, Anne Delbée tente de décortiquer la galaxie Racine en plongeant au cœur de la vie de Jean. Les allers-retours sans préambule entre la biographie condensée et l’interprétation pure offrent une diversité bienvenue. L’ombre de la tragédie a toujours plané sur Racine : perdant très rapidement ses parents, sans le sou, il est bringuebalé de proche en proche jusqu’à son entrée à Port-Royal… Ses deux rencontres amoureuses décisives, avec la Du Parc et La Champmeslé se confrontent aux tirades de ses plus belles héroïnes.

En rouge et noir
Cet entrechoquement de la fiction et du réel s’insère particulièrement bien sur scène. YSL n’aurait pas renié la tenue très masculin/féminin de la comédienne qui endosse tous les costumes : la pédagogue potache, la femme ravagée par des pulsions inavouables ou l’amant en proie à la révélation de l’amour.

Un court-métrage en filigrane imaginant un Racine enfant apporte une touche d’innocence dans cet univers funeste et la suggestion érotique de corps féminins (une nuque, un dos, des bras) illustre bien à quel point tout le théâtre de Racine se fonde sur une poétique du désir.

Sur scène, le gris métallique, le noir et le blanc dominent : la couleur provient de la projection de la voix de la comédienne, de ses modulations. Comment dire Racine ? Comment trouver le ton juste sans tomber dans l’emphase ? Anne Delbée tente de répondre à ces questions loin d’être évidentes avec un art de la♥ nuance assez remarquable. On regrettera néanmoins certains excès pas vraiment à notre goût (des tirades sur fond rock) mais on ressent une telle gourmandise de jeu, un plaisir si évident de transmettre son admiration pour cet auteur qu’on embarque volontiers dans ce voyage des sentiments.

RACINE OU LA LEÇON DE PHÈDRE, d’après Jean Racine. M.E.S d’Anne Delbée. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h30. ♥ ♥ ♥

© Emmanuel Orain

Poupée de son ravageuse à la Huchette

2016 sourit à Gaston Leroux… en chansons ! Alors que Le Fantôme de l’opéra débarquera en grande pompe à Mogador début octobre, le petit Théâtre si sympathique de la Huchette accueille dans ses locaux bien plus modestes La Poupée sanglante. En ces temps coutumiers de disette estivale, cette adaptation rafraîchissante signée Didier Bailly et Éric Chantelauze fait salle comble tous les soirs. Et c’est mérité ! Avec deux francs six sous et un décor réduit au strict minimum, le trio de choc fait des étincelles. On chantonne, on frisonne, on rigole en chœur.

Paris. 1923. Sur l’Île Saint-Louis, un mystère agite la populace : de jeunes femmes disparaissent à la suite sans laisser de traces. Fiancée à Jacques, un scientifique prometteur, la belle Christine semble volage. Son voisin Bénédict, difforme de naissance, brûle d’amour en secret pour elle. Leur union sera-t-elle possible ?

Avec La Poupée sanglante, on se replonge assurément dans le roman-feuilleton en vogue au siècle d’Eugène Sue. Chacun y trouvera son compte : histoire d’amour impossible entre la belle et la bête ; thriller angoissant ; chansons d’antan tellement titi ; réflexion scientifique sur l’homme démiurge et l’automate ; roman fantastique avec vampires et cie ; parodie de films d’action… Les rebondissements s’enchaînent sans répit et la minuscule scène n’autorise aucun égarement. Tout est bien synchronisé dans une ambiance bon enfant. Il s’agit ici d’un divertissement rocambolesque savoureux et ingénieux : pas besoin d’aller au Châtelet pour savourer une comédie musicale qui se défend comme une lionne.

Petits moyens, maxi efficacité
Trois comédiens seulement. Pour une quinzaine de rôles. Un casse-tête arithmétique demandant une interprétation en béton armé. Nos caméléons-chanteurs se métamorphosent à loisir en vieillard gâteux, en gamin des rues, en commère ou en monstre incompris en un tour de main. Charlotte Ruby se montre mutine et dévouée : Alexandre Jérôme hilarant en marquise hypocondriaque et grave en homme de sciences érudit. Enfin, on a été particulièrement sensible à Édouard Thiébaut : voix de velours et plastique séduisante (il ressemble comme deux gouttes d’eau au charismatique Lambert Wilson), c’est lui qui captive surtout l’attention et semble mener la danse. Il irradie surtout de sensibilité dans le rôle du mal aimé Bénédict. Son numéro inattendu de claquettes en ravira plus d’un ! Didier Bailly les accompagne avec malice et entrain au piano et on se régale !

Paris est une fête et La Poupée sanglante le confirme bel et bien. Une proposition très modeste dans ses moyens mais qui ne se ménage pas. Avec une adaptation haletante et une distribution complice et rodée, cette comédie musicale prouve qu’il n’y a pas besoin d’une pluie de paillettes pour que la magie opère. Et on y prend vite goût ! ♥ ♥ ♥ ♥

LA POUPÉE SANGLANTE de Didier Bailly et Éric Chantelauze, d’après Gaston Leroux. M.E.S d’Éric Chantelauze . Théâtre de la Huchette. 01 46 26 38 99. 1h25.

© Fabienne Rappeneau

Ludmilla Dabo, le Jaz dans la peau

Et de deux. Alors que Big Shoot confrontait le maître et l’esclave dans un duel comico-cruel à la sauce télé-réalité, Jaz sonde les souffrances intérieures d’une jeune femme violée en proie à la honte et la culpabilité. Intrigué par l’écriture si profondément musicale de Koffi Kwahulé, Alexandre Zeff retrouve le dramaturge ivoirien dans un solo jazzy intense et éprouvant. Le cadre exigu de la Loge est l’occasion pour Ludmilla Dabo de briller de mille feux.

Il manque un z à Jaz. Une amputation profonde, qui laisse des marques. Tous les dimanches, Jaz se fait violer dans la sanisette glauque près de chez elle. Fuyant la merde qui a envahi son HLM ; profitant du calme agréable de la cité pendant que les habitants font la grasse matinée. Jusqu’à ce qu’un voisin possédé, surnommé l’Inquisiteur (on regrettera d’ailleurs un jeu outrancier qui confine au grotesque avec des cris beaucoup trop marqués, loin de rendre compte finalement de la perversité du monstre), la souille invariablement avec la pointe de son sexe aussi virulent que la queue d’un scorpion. Comment surmonter cette répétition traumatisante ?

Jaz repose sur une écriture en tension : par bien des aspects, elle s’avère blanche, c’est-à-dire sèche, abrupte, violente dans son aridité descriptive comme si le viol était raconté d’un point de vue extérieur et sans affect. Par ailleurs, elle est aussi lyrique au sens littéral du terme. Aficionado de jazz, Kwahulé conçoit sa pièce comme une partition musicale marquée par les reprises, les variations.

Alexandre Zeff respecte ce tempo si particulier en réunissant à nouveau le Mister Jazz Band. Ambiance feutrée, ombres chinoises érotiques… Le début du spectacle joue à fond la carte de l’effeuillage sexy et élégant. Ludmilla Dabo se montre d’abord canaille, séductrice avec sa robe noire moulante et ses talons hauts rouges. La panthère mène la danse. Arrive le moment de la confession et tout bascule : en enlevant sa perruque, la comédienne va dévoiler la fissure inaugurale du viol et se mettre à nu. Le temps des plaisirs semble dès lors bien loin : le changement de registre est brutal et prend de suite aux tripes.

La voix de la résilience
Seule sur scène, face à son destin, Jaz va trouver un exutoire grâce à la musique et au chant : crooneuse à la voix rauque et sensuelle, Ludmilla Dabo passe d’une diablesse mutine à une âme en détresse déchirante. Ces intermèdes donnent du souffle à la représentation, lui permettent de respirer, de se déployer. On écoute hypnotisés cette berceuse captivante…

La scénographie de Benjamin Gabrié inscrit les tourments de Jaz dans une cage étroite entourée de barreaux lumineux. Avec la sanisette comme élément central, l’espace devient le lieu de la monstration du viol, du retour incessant et cyclique sur le trauma. Ces toilettes de fortune symboliseront aussi la libération de la jeune femme dans une scène de rituel chamanique onirique. Telles les ailes d’un oiseau qui se déploient, les murs de la prison s’ouvrent pour entamer le processus de résilience par la beauté de la poésie. La musique intérieure de Jaz, cette note unique et inaudible pour le reste du monde, sera sa bouée de secours. Un moyen aussi de nous faire comprendre que l’art a aussi une fonction thérapeutique salvatrice.

Lors de saluts, Ludmilla Dabo semble submergée par l’émotion. Les larmes aux yeux, elle nous transmet son attachement à son personnage, à cette femme qui va utiliser les armes et son chant pour résister. ♥ ♥ ♥ ♥

JAZ de Koffi Kwahulé. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de la Loge. 01 40 09 70 40. 50 min.

Une Addition qui a un peu de mal à passer

À la Gaîté, l’Addition se révèle un brin indigeste. Pourtant, cette histoire de buddies qui se retrouvent le temps d’un week-end à la campagne s’annonçait prometteuse avec Sébastien Castro à l’affiche. On a un peu mal au ventre à la sortie : à trop s’éparpiller, Clément Michel livre une comédie touffue aux ramifications sans fin (l’amitié, l’adultère, le mensonge, la crise de la quarantaine, l’ennui, les remises en question) et au potentiel comique bridé par des interrogations pseudo-existentielles qui ne s’imbriquent pas avec naturel dans la trame de l’ensemble. Rien à redire sur la synergie du trio, impeccable à leur manière. C’est davantage au niveau de l’efficacité humoristique que le bât blesse.

Le canevas d’Addition se révèle somme toute anecdotique : après un repas arrosé, Axel décide d’inviter ses deux amis Antoine et Jules. Sauf qu’à presque cinq cents euros, la note s’avère salée… Le lendemain matin, le fêtard décuve et demande au duo de lui « rembourser » le repas. Cette revendication tardive va permettre à des incompréhensions et à des rancœurs du passé de remonter à la surface…

C’est toujours bien compliqué d’être dynamique lorsque l’on construit une comédie à trois personnages. La configuration en triangle ne laisse guère de marge de manœuvre et on tombe vite dans le schéma classique du deux contre un en médisant sur l’absent. On tombe malheureusement dans ce travers ici et la mécanique s’enraye au bout d’un moment malgré des rebondissements en cascade et des revirements (trop) nombreux de situations. La métaphore du ping-pong symbolise d’ailleurs assez justement à cet égard ce constant mouvement de va-et-vient.

Le prof, le dragueur et le stressé 
Si l’on passe en revue, la psychologie de nos trois zigotos, on s’aperçoit que Clément Michel joue à la fois sur des stéréotypes et cherche à s’en dépêtrer en les prenant à contre-pied. Et c’est plutôt réussi. On retrouve le beauf-vieux beau-dragueur et queutard en la personne de Stéphan Guerin-Tillie qui se rendra finalement compte que la fidélité, ça peut être cool. On retrouve l’ami casse-pieds-stressé de la vie et insupportable en la personne de Clément Michel, idéal en emmerdeur de première mais aussi touchant dans sa solitude. Enfin, on retrouve avec un immense bonheur notre Droopy national en la personne de Sébastien Castro, hilarant en prof flegmatique pseudo coincé qui goûte aux joies de l’interdit. On sent une vraie complicité entre ces trois-là, intensifiée par le regard de David Roussel.

La soirée est donc loin d’être désagréable. On aurait simplement voulu rire plus souvent et les quelques punchlines bien senties ne sauvent pas une intrigue qui peine à se recentrer, plombée par des directions thématiques soit trop dispersées, soit trop malmenées. ♥ ♥

ADDITION de Clément Michel. M.E.S de David Roussel. Théâtre de la Gaîté Montparnasse. 01 43 22 16 18. 1h20.

Michaël Hirsch ou les vertiges de l’interrogation

Rencontrer Michaël Hirsch pour la première fois, c’est découvrir un grand enfant (haut comme trois pommes mais à la toison bien virile) au regard pétillant et à la curiosité insatiable. Précédé d’un joli succès, le jeune humoriste pose ses valises au Lucernaire avant d’enchaîner sur les chapeaux de roue à Avignon. À contre-courant du stand up formaté, le jeune Michaël revendique des inspirations plus intello, boostées par l’éventail illimité de bons mots que nous fournit notre bonne langue française : Devos, Desproges, Queneau ou Woody Allen pour ne citer qu’eux. Il nous prend par la main et ne nous lâche plus, jusqu’au vertige étourdissant du verbe.

Si on a souffert en étudiant Pascal, il faut avouer que le bougre avait des catchphrases du tonnerre comme « l’homme est un roseau pensant ». Il peut plier sous le poids des opinions mais son appétit de connaître le dresse toujours vers une aspiration qui le dépasse. Michaël Hirsch reprend à son compte cette illustre pensée et exalte le pouvoir des interrogations qui traverse chaque être humain dans les divers âges de sa vie : du môme qui ne voit pas encore les multiples acceptions du mot « maîtresse », de l’ado qui aimerait bien gagner sa vie sans avoir à trimer ou du papi « homosapionse », fidèle défenseur de l’horizontalité.

Glouton verbal
Il se fait plaisir le Michaël. On sent bien qu’il prend son pied à manipuler le langage comme un alchimiste l’or. Concaténations en rafale, contrepèteries à gogo… Il vaut mieux être en forme pour suivre la cadence car c’est à un feu d’artifice poétique que nous convie le maître de soirée. De ce sketch hilarant où un métier est systématiquement associé à une ville, de cette galerie hilarante de doigts ou de cette enfilade un peu trash à partir du fameux proverbe : « femme qui rit à moitié dans ton lit », Michaël Hirsch utilise la richesse de notre patrimoine linguistique avec une décontraction assez hors-norme. Cette gourmandise est parfois trop frénétique, on aimerait pouvoir savourer plus lentement les jeux d’esprit mais ne boudons pas notre plaisir. Nos oreilles ressentent des frissons, un petit orgasme auditif en écoutant ce ping-pong sans fin. Discrètement appuyé par Ivan Calvérac, Michaël Hirsch pose les bonnes questions, apparemment futiles mais qui au fond relèvent d’une attention essentielle à l’autre, à l’auditoire, à la prise en compte d’un interlocuteur. Car, se poser sans cesse des questions revient quelque part à ne pas mourir… Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

POURQUOI ? de Michaël Hirsch. M.E.S d’Ivan Calvérac. Le Lucernaire.01 45 44 57 34. 1h10.

© Fabienne Rappeneau

Rire avec la dépression

Parfois, la frontière entre le documentaire et le théâtre tient à un fil. Avec Rendez-vous Gare de l’Est, Guillaume Vincent s’empare du témoignage d’une maniaco-dépressive avec laquelle il a eu des entretiens réguliers pendant six mois et agence un seule en scène brut de décoffrage. À mille lieues du larmoyant, Émilie Incerti Formentini manie l’art de la rupture avec un talent rare. Cette confrontation cash face au public tient lieu d’une catharsis tout sauf lyrique. La confession sans chichis de cette femme qui tente de reprendre le contrôle de sa vie émeut et faire rire. Le portrait d’une battante courageuse malgré les psychoses à découvrir d’urgence au Rond-Point.

Émilie pourrait être la bonne copine de service : un peu boulotte, épanouie dans son métier de vendeuse dans un magasin de déco et en pleine harmonie avec son mari Fabien. Elle aimerait bien devenir maman malgré ses réticences premières car elle adore les enfants. Sauf qu’Émilie souffre d’une dépression chronique qui l’oblige à ingurgiter des tonnes de médicaments pour ne pas sombrer dans la psychose. Elle commence à en avoir assez Émilie d’être assujettie à tous ces produits chimiques. Coincé dans leur petit cagibi, le couple à l’étroit un peu à battre de l’aile. Monsieur, un ange de patience et d’indulgence, a de plus en plus de mal à gérer les crises de sa femme. Elle, tente désespérément de regagner du terrain.

Un casse-tête d’aborder la maladie sans verser dans l’émotion facile. Habile, Guillaume Vincent désamorce le pathos en mettant sur le devant de la scène le portrait d’une « girl next door », d’une femme ordinaire prise dans une lutte au fond ordinaire. Il ne s’agit pas ici d’une quelconque héroïsation. La retranscription scénique de ces interview s’enracine de plein pied dans le quotidien. Cet effet de réel (le réel en fait, médiatisé par le théâtre) spatialise le journal intime et permet de passer du cadre intime du dialogue vers le partage avec le public.

Émilie Incerti Formentini, funambule à fleur de peau
On se livre à nu, sans pudeur. Et cette absence d’ornementation procure un bien intense. L’empathie carbure à plein régime envers cette femme tordante malgré son instabilité psychologique. Il faut dire qu’Émilie Incerti Formentini est proprement hallucinante. Dans ce one woman show, avec une chaise pour seule partenaire, la comédienne excelle en funambule en permanence sur le fil du rasoir. Elle pratique le yo-yo émotionnel sans transition : enrobé dans un emballage comique (la scène de Mission Impossible avec des fils à Ste-Anne vaut le détour), le spectacle opère des trouées fulgurantes vers l’émotion, des éclairs précieux qui touchent justement par leur furtivité. ♥ ♥ ♥ ♥

RENDEZ-VOUS GARE DE L’EST de Guillaume Vincent. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 50 min.

© Elizabeth Carecchio

Vinaver, une laborieuse entreprise

Pour sa première mise en scène au Français, le sociétaire Gilles David a opté pour La Demande d’emploi de Vinaver. Mais pourquoi, en fait ? L’ancien PDG de Gillette a tenté de fusionner le cadre professionnel d’un entretien d’embauche avec le foyer conjugal d’un homme à la dérive. Mêler l’intimité de la cellule familiale aux humiliations de l’entreprise était audacieux en 1971. Plus en 2016. Tout comme cette écriture hybride et hachée extrêmement compliquée à suivre. Malheureusement, on pique rapidement du nez. La faute, non pas au quatuor toujours très bien dirigé, mais bien davantage à un texte poussif qui se perd dans les méandres d’un lexique technique vite fatigant.

Départ volontaire ou licenciement, on ne saura jamais vraiment. Fage souhaite en tous les cas changer de vie. Un entretien décisif avec Wallace, DRH d’une société innovante, pourrait aboutir à une vie plus palpitante. Si le commercial paraît d’abord sûr de lui, la pugnacité et la sournoiserie de son interrogateur le mettent à rude épreuve. Pauvre Fage ! Chez lui, le temps est aussi à l’orage : son ado Nathalie annonce qu’elle est enceinte (l’avortement reviendra comme un leitmotiv tout au long de la pièce) et sa femme se pique de vouloir travailler ! La bérézina en somme.

On voit très (trop) bien où Vinaver veut nous embarquer : en brouillant les frontières entre les cloisons du foyer et celles du brouillon, le prolixe dramaturge souligne le chaos généralisé qui gouverne notre monde. Comment faire front au travail alors qu’on ne parvient même pas à gérer son chez soi ? En souhaitant valoriser cette poétique du banal et du quotidien, Vinaver aplatit les enjeux de son texte. Le vocabulaire beaucoup trop trivial n’autorise pas d’échappées réellement littéraires et l’ensemble paraît bien plat.

Louis Arène, remonté à bloc
Pour tenter de pallier cet ennui, il faut une mise en scène béton et Gilles David s’en tire plus qu’honorablement. On oubliera ces agaçants fondus au noir entre chaque séquence, qui tendent à robotiser sa proposition. Dans un espace blanc ultra épuré en forme d’angle droit, les quatre comédiens sont impeccables. On apprécie de revoir Louis Arène, sous-exploité cette saison, dans un rôle à contre-emploi : implacable, il titille le malheureux Alain Lenglet (tout en dignité fissurée) avec l’appétit féroce d’un lion trop longtemps retenu en cage. On aime également retrouver Clotilde de Bayser, touchante en mère inquiète et femme au foyer parfaite progressivement ouverte à la voie de l’indépendance. Enfin, Anna Cervinka (au contraire, très exposée cette saison) se prête avec naturel au jeu de l’ado rebelle.

En somme, malgré une interprétation au taquet, une direction d’acteurs éclairée et un travail scénique tout à la fois sobre et déchaîné, cette Demande d’emploi bâtit d’un texte faible et peu  palpitant. Dommage. ♥

LA DEMANDE D’EMPLOI de Michel Vinaver. M.E.S de Gilles David. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h25

Claude Perron, incandescente sorcière fitzgeraldienne

Au feu les pompiers ! Le Rond-Point s’enflamme littéralement dans Brûlez-la !, court monologue explorant la psyché ravagée et impétueuse de Zelda Fitzgerald. Aux manettes, on retrouve la plume aiguisée de Christian Siméon et la loufoquerie baroque de Michel Fau. On découvre surtout une perle brute en la personne de Claude Perron, Circé brisée et exubérante.

Alice au pays des zinzins : à contempler cette fée déglinguée par l’alcool et les fêtes en train de se mouvoir dans ce décor de maison de poupée (une façade aux fragiles fenêtres de papier), le rapprochement saute aux yeux. Internée en 1936 dans un hôpital psychiatrique pour schizophrénie, la muse de Scott retrace son parcours de reine des années folles. De son enfance de petite fille gâtée à son adolescence conquérante de belle plante fatale, Zelda dessine en creux l’auto-portrait d’une jeune femme irrésistible en quête de sensations fortes. Toujours plus. Tout le temps.

Sylphide en lambeaux
Michel Fau a su concrétiser les paradoxes de cette tête brûlée, insolente et provocante en diable mais minée, étouffée par ses déboires excessifs. Avec son tutu et sa couronne de fleurs, Claude Perron ressemble à une gamine déphasée avec le monde qui l’environne. Elle joue la provoc’ sans ciller, se donne, s’offre en pâture avec une moue à croquer. Elle embrase la scène et se démultiplie à foison : goguenarde en diable lorsqu’elle provoque Hemingway à un match de tennis d’anthologie ; aguicheuse sans scrupule mais terriblement seule au fond.

L’écriture de Christian Siméon évite le pathos : le désespoir de cette femme abandonnée de tous surgit plutôt à partir de l’absurde, d’un côté too much piquant et émouvant à la fois. Zelda cristallise un vent de liberté vivifiant sur son passage ; une audace qu’elle payera bien cher. On n’a certainement pas envie de brûler cette pauvre Zelda à la fin du spectacle. Juste saluer sa franchise et son irrévérence. Une sacrée bonne femme ! ♥ ♥ ♥ ♥

 BRÛLEZ-LA ! de Christian Siméon. M.E.S de Michel Fau. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h15

© Philippe Savoir

La Mouette d’Ostermeier rit jaune

On garde un souvenir éprouvant des Revenants d’Ibsen montée par Thomas Ostermeier en 2012 aux Amandiers. C’était la première fois que le directeur de la Schaubühne s’entourait d’une distribution exclusivement francophone. La mayonnaise n’avait pas pris, faute d’une direction d’acteurs rigoureuse et engagée. Quatre ans plus tard, Ostermeier récidive avec plus de bonheur en confrontant La Mouette tchekhovienne à notre modernité. Même casting (ou prou) mais cette fois-ci, la sauce ne dégouline plus (trop). A l’Odéon, le metteur en scène allemand déplace délibérément le curseur vers l’humour grotesque : une Mouette au rire cassant et inconvenant soutenue par la délirante Valérie Dréville.

Sueurs froides et gros malaise pendant les quinze minutes d’exposition : une peintre se lance dans une esquisse d’estampe japonaise au fond de la scène. On croit y déceler des ailes de mouette mais non en fait. Le temps paraît bien long. Tous les personnages sont assis autour d’une grande boîte grise. La dépressive Macha et l’instituteur un peu bête Medvedenko se bougent enfin jusqu’au centre d’un promontoire en bois. Et là, c’est le drame : pourquoi Cédric Eeckhout se met-il à déblatérer sur la Syrie et la loi 49-3 ? On cherche encore le rapport. Surtout qu’Ostermeier confesse lui-même avoir resserré son adaptation autour de l’art et de l’amour. Bon. Que c’est laborieux ! On a peine pour le comédien. Cette sorte de sketch gratuit et inutile semble totalement déplacé et la soirée commence très mal.

Heureusement, on rentre ensuite dans le vif du sujet : La Mouette oppose deux crédos artistiques entre d’un côté l’académisme et le conventionnel de la vieille école incarnée par l’écrivain Trigorine et l’actrice Arkadina et de l’autre côté, la jeune avant-garde fougueuse et des idées (parfois ridicules) plein la tête représentée par le dramaturge Treplev et la belle Nina. Qui emportera la bataille ?

Cette Mouette est l’occasion d’apercevoir une autre facette d’Ostermeier : il peut se montrer absolument hilarant. Notamment lors de cette scène de réécriture dans laquelle Treplev dézingue les tics des metteurs en scène contemporains alors qu’il en est lui-même la victime. Kostia déplore la paresse de ses collègues, toujours enfermés dans des décors minimalistes blancs avec des personnages à poil ou en slip parlant dans des micros… tandis que dans le fameux épisode de la tirade en plein air, le charmant Matthieu Sampeur apparaît torse nu. La fragile Nina, elle, se transforme en performeuse à la voix d’outre-tombe rappelant L’Exorciste (ou Jeanne Moreau) avec derrière elle un bouc ensanglanté suspendu. Ce moment de grand guignol réjouit par sa franchise et son insolente moquerie. Et pour le coup, l’adaptation s’avère parfaitement justifiée.

Valérie Dréville, drama queen d’exception
On rit beaucoup dans cette Mouette : l’accent sur les émotions et la tragédie de la jeunesse impuissante est mis en sourdine. Attention, on n’est pas à la fête de la saucisse pour autant. Non, ici on a affaire à un rire très jaune, outrancier, à relier avec des crises d’ego et la sensation d’une imposture. C’est l’actrice Arkadina qui cristallise le plus ce malaise. Et il faut avouer que Valérie Dréville est à se damner dans un rôle enfin clairement comique. Extra en vamp sur le retour, lunettes de soleil et trikini pour faire la belle. Elle balade son petit monde avec l’assurance d’une ogresse mégalo. Quel pied ! Matthieu Sampeur lui donne la réplique avec une sensibilité à fleur de peau. Son Kostia tourmenté offre un contraste saisissant avec l’insouciance de sa mère. En revanche, Mélodie Richard semble bien fade et transparente en comparaison. Elle correspond à son personnage, un peu molle et insignifiante.

En somme, malgré un début fastidieux et une fin poussive (les trente dernières minutes rament), cette Mouette brille par son autodérision et son humour grinçant. Ostermeier utilise la pièce de Tchekhov pour y projeter ses propres réflexions sur l’art d’aujourd’hui, sur ses cliches condamnables. Peut-on réussir pour le moment à les dépasser ? Vu le destin tragique de Kostia, la réponse paraît négative… ♥ ♥ ♥

LA MOUETTE d’Anton Tchekhov. M.E.S de Thomas Ostermeier. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h35.

© Arno Declair

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