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Hier au théâtre

Kane à vif avec Benedetti

Ouverture et clôture. Plus de quinze ans après avoir monté pour la première fois du Sarah Kane, Christian Benedetti recrée le diptyque Blasted/4.48 Psychosis dans son Théâtre-Studio d’Alfortville. Pourquoi ce besoin régulier de revenir sur la dramaturge britannique ? Peut-être que ces deux pièces phares constituent le yin et le yang d’une psyché insaisissable ? Alors que la mise en scène épurée de 4.48 invitait à l’intériorisation et à une forme de contemplation apaisée et bouillonnante, Blasted dévoile une facette beaucoup plus démonstrative. A rebours de la métaphore chère à Kane, Benedetti rentre dans le lard du texte et n’y va pas par quatre chemins : c’est gore, sanglant, excessif. Des effets marqués et osés qui assument leur outrance. Si l’hyperréalisme montre parfois ses limites, force est de constater que cette crudité franche atteint son but : elle remue les consciences, elle nous renvoie aussi à notre propre barbarie. La justesse des trois comédiens y est aussi pour beaucoup.

Blasted a été traduite en français par Anéantis. Un choix assez malheureux car beaucoup trop imprécis. « To blast » signifie « exploser sous le souffle d’une bombe ». Pulvérisés aurait doute été plus adéquat. Dans la pièce liminaire de Kane, un trio explose sous la menace de la guerre, de l’autre et de la violence. On fait la connaissance de Ian, un journaliste cancéreux imbuvable et raciste, de Cate, son ancienne petite amie beaucoup plus jeune et instable émotionnellement et le Soldat, un être tourmenté par la perte tragique de sa compagne torturée, violée et mutilée. En théorisant la zone grise, Primo Levi s’interroge sur la porosité de la frontière entre victime et bourreau. Dans Blasted, on pourrait parler de zone grise du viol : la chaîne qui lie les trois personnages passe incontestablement par la violence faite au corps et ces abus vont se déplacer progressivement.

Une violence qui prend à la gorge
Benedetti retranscrit ces maillons de violence avec une brutalité démoniaque : sa mise en scène est éminemment littérale, sa poétique se veut grandguignolesque, too much, à la limite du supportable. Il ne s’interdit rien : il s’offre même en pâture dans le rôle peu flatteur de Ian en exposant son corps bedonnant au public avec un sans-gêne et une désinvolture cynique assez sidérantes. Face à lui, Marion Tremontels est parvenue à saisir toutes les subtilités de Cate : son statut ultra ambigu, oscillant entre femme-enfant androgyne et femme-mère, rejaillit avec beaucoup de véracité sur scène. Ses crises de fous rires effraient ; ses incertitudes et ses revendications passionnent. Une jeune comédienne à suivre de près. Yuriy Zavalnyouk, soldat camouflé en noir, est criant d’humanité.

Le sang gicle, le con s’affiche, les viols ne sont pas joués hors-scène : on est vraiment ici dans une monstration exacerbée, qui brûle et contamine. Cette façon de saisir Kane à bras-le-corps séduit. On pourra reprocher un manque de finesse et de prise de distance à Benedetti. Mais Blasted demande un investissement physique et moral de tous les instants. Et c’est réussi. ♥ ♥ ♥ ♥

BLASTED de Sarah Kane. M.E.S de Christian Benedetti. Théâtre-Studio d’Alfortville. 01 43 76 86 56. 1h30

La tolérance sur son 31

Une comédie musicale sur les fêtes du réveillon ? Avec ce pitch alléchant, Gaétan Borg et Stéphane Laporte ont concocté un spectacle surprenant qui concilie les registres avec une étonnante maîtrise. Une ambiance à la Friends dynamitée par des sujets in comme le sida ou l’homosexualité. Une tonalité gay-friendly assumée mais qui ne se montre jamais vulgaire, toujours à fleur de peau. Boostée par une construction dramatique intelligente et un quatuor de comédiens complémentaires et au taquet, 31 est la bonne surprise de ce début d’année au Studio des Champs-Élysées.

Ils sont quatre : presque autant que les cinq doigts de la main. On dénombre Victoire, la mère de substitution accro à la gym et franche du collier ; Stéphane (énergique Carole Deffit), la médecin surexcitée ; Ruben, l’ex-réceptionniste qui jongle avec sa sexualité et Anthony, jeune PDG ouvertement gay et exubérant. En ce 31 décembre 1999, les amis sont réunis comme d’habitude pour célébrer le nouvel an. Sauf que juste avant le bug de l’an 2000, les rancœurs vont refaire surface et le grand déballage va commencer…

Mais surprise ! Le pugilat attendra car on remonte le temps en assistant à chaque réveillon passé en compagnie de nos quatre trublions. Toute la décennie 90 y passe. On ne comprend rien au début, puis les fils de l’intrigue se dénouent progressivement. Cette chronologie à rebours ressemble à la méthode pointilliste : on a une vue d’ensemble et les détails s’accumulent au fur et à mesure qu’on y prête plus d’attention. Le procédé s’avère diaboliquement bien mené et réserve son lot d’imprévus et d’émotions : on passe de la poilade entre copains aux disputes en passant par les malentendus, les non-dits… La mise en scène fluide de Virginie Lemoine, qui va à l’essentiel avec peu de moyens, gère ces saynètes avec entrain.

Chanter pour accepter l’autre et soi-même
Les jolies chansons aux paroles futées de Stéphane Corbin alternent gravité et légèreté. Elles prônent surtout la tolérance. Lorsque Valérie Zaccomer évoque les ravages des années sida en donnant de sa voix, on a la chair de poule. Ou encore lorsqu’Alexandre Faitrouni se lance sans fard dans une chanson dénonçant le rejet homophobe au cours des différents âges de la vie. Le couple qu’il forme avec Fabian Richard (son personnage d’Espagnol viril qui a du mal à vivre son homosexualité est très convaincant) sur le plateau n’est jamais racoleur : au contraire, leur complicité éclate à travers des gestes discrets de tendresse, des regards, des sourires. Le véritable message de 31, au-delà d’être une belle histoire d’amitié, se joue sans doute ici : apprendre à accepter qui l’on est ne va pas forcément de soi mais à partir du moment où l’on ose verbaliser ses émotions, la bulle éclate dans un ouf de soulagement.

On abordait 31 l’esprit léger. On en ressort un peu mouvementés, surpris d’une telle finesse d’écriture alors qu’on s’attendait seulement à une comédie musicale sympathique. Comme quoi, le théâtre est bien le lieu de tous les possibles. ♥ ♥ ♥ ♥

31 de Gaétan Borg et Stéphane Laporte. M.E.S de Virginie Lemoine. Studio des Champs-Élysées. 01 53 23 99 19. 1h40.

© Anthony Klein

Fauve Hautot électrise la Fièvre du Samedi Soir

Au Palais des Sports, il est temps de sortir vos plus beaux pantalons pattes d’eph, vos mocassins argentés à paillettes et vos bodys gainants ! Stéphane Jarny ressuscite Saturday Night Fever, le film culte des années 70 avec une frénésie endiablée. Du rythme, de la sensualité, du peps et de la joie : un cocktail explosif qui enflamme le public ! La sublime et flamboyante Fauve Hautot fait grimper la température et éclipse sans mal Nicolas Archambault, son partenaire de scène falot. C’est parti, le disco va vous mettre en transe !

Stéphanie Mangano et Tony Manero n’ont a priori aucn centre d’intérêt en commun. Elle, une jeune femme ambitieuse qui rêve de percer dans l’édition musicale ; lui, un petit voyou insouciant qui trime dans un garage. Pourtant, leur passion pour la danse va les réunir dans un concours.

Soyons clairs, le livret ne casse pas la baraque, les dialogues sonnent plutôt creux mais là ne réside pas l’essentiel. On nous avait prévenus que ce serait le show non stop et le spectacle tient effectivement toutes ses promesses ! On se trémousse sans arrêt, la musique résonne indéfiniment. Bref, on est là pour shaker son booty ! Stéphane Jarny impose une cadence d’enfer à sa mise en scène ultra dynamique. La scénographie très astucieuse de Stéphane Roy en tournette fluidifie l’action en concentrant l’espace sur un cercle. Rien de très innovant mais c’est efficace.

La bonne idée provient de l’ajout de personnages extérieurs : Gwendal Marimoutou est formidable en Monsieur Loyal-DJ. Sa bonne humeur communicative, son sourire étincelant et sa complicité naturelle avec le public comblent habilement les brèches narratives sans alourdir le récit. Un trio de chanteurs impeccable vient combler les carences vocales du duo phare : Nevedya (lionne à la voix Tina Turnesque) ; Stephan Rizon (crooner né) et Flo Maley (le swing dans la peau). Bravo à eux car ils tiennent tout de même le spectacle sur leurs épaules ! On se régale à écouter de nouveau « Stayin’ Alive », « Night Fever », « If I can’t have you »…

Queen of the night
Mais si la BO tient une part primordiale dans le show, on vient surtout évidemment admirer les chorégraphies au taquet et torrides de Malik Le Nost ! Torses nus, combis ultra moulantes… L’ambiance bouillonnante invite au désir et au plaisir. Et justement, quel plaisir d’admirer la piquante Fauve Hautot qui prend visiblement son pied à chacune de ses apparitions sur scène  ! La belle rousse se déchaîne, se donne avec une énergie hallucinante et met le public à ses pieds. C’est elle la reine de la soirée ! Définitivement. Avec sa paire de jambes affriolantes, sa souplesse de chatte et son regard de braise, elle nous hypnotise. Et surprise, elle se révèle tout à fait convaincante dans les instants de pur jeu : sa fraîcheur, son insolence et sa spontanéité font des merveilles. À côté d’elle, Nicolas Archambault ne tient pas du tout la comparaison. Si ses abdominaux émoustillent les sens, ses talents d’interprète laissent sérieusement à désirer. Son zozotement et son accent indéfinissable sont des tue-l’amour : il ne semble pas du tout à l’aise dans ses moments parlés et on espère rapidement qu’il se mette à danser… Au niveau de la danse, les deux se complètent plutôt bien, l’alchimie opère mais Fauve Hautot méritait un partenaire avec un charisme à sa hauteur. ♥  ♥  ♥  ♥

SATURDAY NIGHT FEVER. M.E.S de Stéphane Jarny. Palais des Sports. 01 48 28 40 10. 2h (entracte compris)

L’apéritif 70’s trop bridé de Thierry Harcourt

Une soirée entre voisins, de l’alcool qui coule à flots, de la drague dans l’air… Sur le papier, Abigail’s Party s’annonçait ébourrifante. Force est de constater en sortant du Poche que la comédie de Mike Leigh s’essouffle sur la durée et manque de mordant. On se lasse de suivre les pérégrinations en vase clos de ces (aspirants) WASP : la faute à une écriture faiblarde qui patine vite malgré quelques traits d’esprit saillants. La mise en scène de Thierry Harcourt voulait « rester sur un fil tendu et prêt à craquer ». On aurait voulu qu’il craque pour de bon ce fil.

Beverly est sur le qui vive. Elle attend avec impatience ses voisins, qu’elle a invités pour une petite sauterie. Son mari Peter, noyé sous le travail, ne brûle pas d’enthousiasme. La maîtresse de maison met les petits plats dans les grands : elle veut épater la galerie ! Lorsqu’Angela et Tony débarquent, la compétition peut commencer. Précisons que Beverly adore étaler ses richesses au nez de ses convives et ne rate pas une occasion de pavaner. L’ultralibéralisme des années 70 a façonné les mentalités : une belle maison, un bel intérieur et un travail qui rapporte gros.

Une fête qui tourne en rond
Abigail’s Party joue donc sur une domination psychologique : Ang’ et Tonio, deux agneaux que la carnassière Beverly va dévorer tout cru. Quand Susan complète le quatuor, le malaise peut s’installer… Tout est paraître ici et tentative dérisoire de contrôle. On picole sévère pour se donner une contenance, on meuble la conversation, on fait les yeux doux à son voisin mais quel vide en fin de compte ! Cette vacuité existentielle se répercute directement sur la qualité de la pièce. Malgré quelques piques bien senties, le fond reste bien creux. Les dialogues tournent en rond, les situations s’étirent. L’explosion finale arrive comme un cheveu sur la soupe. On s’attendait à plus de folie (sans verser dans l’hystérie, ce qui peut être compliqué à gérer), moins de retenue. Du déjanté quoi ! Tout demeure trop en sourdine.

Thierry Harcourt a trop bridé sa mise en scène : il a voulu instaurer une inquiétante étrangeté sur le plateau qui fonctionne à moitié. Alexie Ribes est par exemple dirigée à merveille en greluche gaffeuse moulée dans une combi pattes d’eph indécente. Séverine Vincent est exemplaire d’exaspération dans le rôle de l’intruse qui aimerait bien être ailleurs. Ses petits airs hypocrites et furibards conquièrent le public. En revanche, le jeu très fade de Cédric Carlier ennuie. Lara Suyeux se démène en femme au bord de la crise de nerfs : ses fêlures passent par des mimiques, un rire qui masque la détresse… Dimitri Rataud s’en sort bien en agent immobilier coincé et irritable. Il amène un contrepoint ronchon appréciable. Dans un décor kitsch à souhait et psychédélique, le mal être se dévoile à nu et toutes les manœuvres de dissimulation sont vouées à l’échec. ♥ ♥ ♥

ABIGAIL’S PARTY de Mike Leigh. M.E.S de Thierry Harcourt. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15

© Victor Tonelli

Jatahy pousse les règles du jeu dans leurs derniers retranchements

Après Les Damnés version van Hove, au tour de Christiane Jatahy de chambouler les codes du Français. Attentif au microcosme théâtral, Éric Ruf a su convaincre les grands metteurs en scène du moment de travailler avec sa troupe. En adaptant La Règle du jeu, la Brésilienne poursuit son exploration sur la porosité des genres cinématographique et dramatique. Ce spectacle hybride décuple notre plaisir voyeuriste et se plaît à proposer un jeu de piste entre fiction et réel qui souligne le faste  de la maison de Molière.

Jatahy donne le la dès le lever de rideau ; où plutôt lorsque l’écran géant commence à projeter un film. La caméra en plan subjectif invite le spectateur à pénétrer dans les arcanes d’une fête chatoyante et pleine de surprises. Les invités triés sur le volet papotent, se font la bise et se réunissent pour célébrer le retour en fanfare d’André Jurieux, un navigateur héroïque qui a traversé la Méditerranée en sauvant des émigrés. La soirée ne fait que commencer…

Renoir convoque Marivaux et Musset dans son film : ces références au répertoire ainsi que la réappropriation des classiques sont autant de questionnements qui passionnent la metteur en scène. Ces chassés-croisés amoureux, entre cocufiage, révélations et renonciations, donnent le tournis et servent d’écrin à la beauté des lieux. Jatahy explore littéralement de fond en comble les loges, les façades, les couloirs, les escaliers. Aucun recoin n’est épargné et la Comédie-Française se transforme véritablement en un personnage à part entière. On se retrouve perdu dans ce dédale, en proie à un vertige hagard qui nous désoriente avec un plaisir certain.

Pulsions scopiques
Si la vidéo occupe près de la moitié de la représentation, elle ne s’avère pas théâtrophage. Les deux genres dialoguent avec une fluidité qui joue sur les mises en abyme à gogo :  pièce dans la pièce dans la pièce… La caméra, omnipotente, scrute sans pitié les visages de ces âmes amoureuses, enragées ou désillusionnées. Elle zoome les moindres expressions faciales, carte du Tendre des surprises du désir. Lorsque l’on passe sur le plateau, les corps sont davantage appréhendés dans un mouvement global, d’ensemble. On s’épie, on joue à s’épier, on veut s’épier. Une démarche voyeuriste qui fait mouche.

Jatahy pousse les comédiens à s’encanailler, à lâcher prise, à sortir de leur zone de confort. Une chasse au lapin SM malsaine qui dégénère, un remix un brin alcoolisé des meilleurs tubes de Chantal Goya, du Dalida en mode karaoké… Le quatrième mur vole en éclats et la troupe se démène allègrement parmi un public médusé. Non, non vous ne rêvez pas. Tout cela se passe salle Richelieu.

Cette sauterie-massacre réunit la crème du Français. Depuis quelques années, Jérémy Lopez se voit attribuer des rôles de plus en conséquents et s’impose comme l’un des jeunes les plus prometteurs et polymorphes de la maison. Après Roméo, voici Robert, un maître des lieux un peu schizo et sur la brèche. La gravité mélancolique et l’angoisse de la solitude siéent bien au trentenaire. Il retrouve Suliane Brahim, sa Juliette, fébrile et si farouche à la fois. Elsa Lepoivre campe une maîtresse à la dérive avec aplomb ; Jérôme Pouly un éternel numéro 2 charismatique ; Serge Bagdassarian une Zaza ultra extravertie et Laurent Lafitte un héros belle gueule qui joue parfaitement les golden boys. Du lourd, on vous dit. ♥ ♥ ♥ ♥

LA RÈGLE DU JEU d’après Jean Renoir. M.E.S de Christiane Jatahy. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h35.

© Christian Raynaud de Lage

Un Bal trop drôle pour être vrai

Mettre en scène relève avant tout du coup de cœur. Foudroyée par Le Bal, Virginie Lemoine a décidé d’adapter la nouvelle révoltée et incisive d’Irène Némirovsky sur scène. Un projet de longue haleine qui aura nécessité quatre ans de travail. Pour quel résultat ? La comédienne tranche pour un parti-pris assumé : celui de la satire grossissante et caricaturale des nouveaux riches snobs et ridicules. En pointant du doigt avec justesse et drôlerie l’inadéquation entre l’être et le paraître, Virginie Lemoine laisse de côté l’enjeu principal du court texte de l’auteur de Suite Française, à savoir l’éclosion vengeresse d’une adolescente qui devient brutalement femme. Quel dommage de ne pas retrouver cette rage noire et féroce qui fait pourtant tout le sel de la nouvelle ! Si cette adaptation demeure plaisante et jouée avec doigté, elle reste trop en surface.

Antoinette étouffe : entre une mère égoïste et cassante, un père démissionnaire et une professeur de piano exigeante et méchante, c’en est trop ! Quatorze ans seulement mais déjà des désirs de femme. Des envies d’amour, de tendresse, d’abandon. Impossible quand votre fille vous infantilise sans cesse ! Le jour où ses parents organisent un bal, Antoinette y voit l’occasion de pouvoir enfin briller. Sauf qu’évidemment, elle n’est pas conviée à la fête… Sa vengeance sera terrible et sans retour.

Noirceur à la trappe
Némirovky ausculte avec une précision folle les affres de l’adolescence, ses revendications sourdes, ses envies de meurtre. La nouvelle se montre d’une violence extrême. Virginie Lemoine édulcore cette noirceur, elle la gomme en privilégiant une farce vaudevillesque. Manœuvre délicate mais abordée avec aisance ici : les faux-semblants sont pointés du doigt avec humour, les caractères exacerbés : Brigitte Faure campe une Mme Kampf absolument irrésistible d’excès en tout genre. Elle occupe l’espace avec gourmandise et sa voix rocailleuse ensorcelle. Le jeu de Serge Noël est moins convaincant car plus monotone ; Françoise Miquelis ne dénote pas en vieille fille aigrie ravie du malheur des autres. Toute cette partie de la pièce fonctionne très bien.

En revanche, dès qu’il s’agit d’aborder le regard introspectif d’Antoinette, les choses se gâtent. Lucie Barret n’a pas à rougir de sa performance mais celle-ci aurait dû être poussée beaucoup plus loin. Cela reste trop gentillet, pas assez éclatant et venimeux.

Dans le décor Art Déco imposant de Grégoire Lemoine, le rire l’emporte clairement sur la colère et la frustration. Un choix que certains taxeront de contresens. On vous conseillera tout de même de lire chaudement la nouvelle originale, bien que cette adaptation ne démérite pas. On a tout de même la sensation d’une lecture déviante qui enrobe l’amertume sous un emballage de rires. Efficace mais réducteur. ♥  ♥  ♥

LE BAL d’Irène Némirovsky. M.E.S de Virginie Lemoine. Théâtre Rive-Gauche. 01 43 35 32 31. 1h10

© Laura Mariani

 

Judith Magre, quelle chipie de criminelle !

Pour ses quatre-vingt-dix printemps, l’incorrigible Judith Magre relève le défi d’interpréter du Duras. Une aventure dans les méandres énigmatiques de la psyché avec L’Amante anglaise. Au Lucernaire, Thierry Harcourt la dirige avec une espièglerie entêtée qui parvient partiellement à gommer les bavardages répétitifs de la pièce.

On ne saura jamais vraiment pourquoi Claire Lannes a décidé de massacrer et de découper en morceaux sa cousine Marie-Thérèse Bousquet. On peut seulement supposer. Un homme (Jean-Claude Leguay, à l’écoute,tendu) l’interroge car il veut comprendre le pourquoi du crime. Duras n’a jamais aimé donner de réponses. Elle préfère laisser planer le doute tout en construisant sa pièce comme une enquête policière dont les fils tisseraient une toile d’araignée menant à la résolution de l’affaire. Les pièces du puzzle s’effleurent dangereusement sans parvenir à établir une connexion satisfaisante. Les explications rationnelles du mari (Jacques Frantz, pathétique et désemparé) retardent l’entrée en scène de la meurtrière. Il faudra attendre la moitié du spectacle pour que la reine Judith Magre fasse son apparition. C’est long.

Judith et Holopherne
Duras joue un peu trop avec les nerfs du spectateur : elle s’écouter parler et le mystère opaque des débuts se dissout en un galimatia : Thierry Harcourt a su respecter le tempo lancinant de la pièce mais le rythme en pâtit. La mise en scène, élégante et intrigante avec ses effets d’ombre et de lumière subtilement dosés, n’en demeure pas moins très classique. Il a su heureusement choisir des partenaires en or. Quand Judith Magre pointe le bout de son nez, le temps s’arrête. Elle colore le personnage de Claire d’une teinte complexe : si accessible et si inatteignable. Harcourt transforme le polar en jeu du chat et de la souris : malicieuse et effrontée, la comédienne sait tenir tête avec panache. Ses gamineries de petite fille opèrent un contraste saisissant avec la monstruosité pas vraiment ordinaire de cette femme qui se confie avec un plaisir non dissimulé. On comprend parfaitement à la fin de la pièce que Claire ne souhaite qu’un peu d’attention, d’écoute et de réconfort, elle qui aura mené une vie léthargique après la mort de l’amour de sa vie… ♥ ♥ ♥

L’AMANTE ANGLAISE de Marguerite Duras. M.E.S de Thierry Harcourt. Le Lucernaire. 01 42 22 66 87 . 1h30.

© Philippe Hanula

Piège mortel : un thriller énergique peu avare en rebondissements

Piège mortel pose un sacré souci à quiconque souhaiterait en rédiger la critique. Comment éviter de spoiler à tout va alors que cette comédie policière d’Ira Levin enchaîne les rebondissements à une vitesse folle ? Habitué à imprimer un rythme d’enfer à ses mises en scène, Éric Metayer nage comme un poisson dans l’eau au Théâtre La Bruyère. Colombo aurait sans doute apprécié l’affaire mais le pauvre se serait emmêlé les pinceaux tellement l’intrigue est tordue ! Le quatuor de dingos aux offices regorge de surprises et nous tient en haleine jusqu’au bout. Un divertissement familial de haute voltige qui vous fera envisager les dramaturges sous un nouvel œil…

Sidney Brown a le moral en berne : après avoir navigué de succès en succès, cet auteur de pièces policières se retrouve confronté à la page blanche. Son épouse Meera l’aide du mieux qu’elle peut mais les difficultés financières ne vont pas se régler d’un coup de baguette magique. Or, voici qu’arrive Piège mortel, une pièce prometteuse d’un de ses étudiants. Sidney fleure le bon filon et y voit l’occasion de briller sous les projecteurs… Jusqu’où ira-t-il pour retrouver la gloire ?

Mine de rien, le polar théâtral d’Ira Levin égratigne comme il faut l’ego et les appétits des gens du spectacle tout en livrant une réflexion juste sur l’aspect terriblement éphémère du succès dans une industrie sans cesse en quête de renouvellement. On retrouve l’idée d’une transmission, d’une passation de pouvoir qui ne se déroulera pas sans heurts… Avec son système diabolique de poupées russes, Piège mortel déroute sans arrêt : on pense avoir trouvé la solution et paf, renversement brutal de situation ! Certains crieront à la facilité, au grotesque même de ces situations hallucinantes mais nous sommes en plein dans une comédie acide qui maltraite allègrement ses personnages.

Suspects tourbillonnants 
Ceux-ci sont très bien brossés et les comédiens qui endossent leur costume trempent la chemise. En tête, Nicolas Briançon mène la barque en vieux briscard irascible et orgueilleux. Son impulsivité et sa passion pour les armes (sacrée collection au passage qui orne les murs du décor cocooning d’Olivier Hébert). Il se démène comme un diable ! Virginie Lemoine n’a pas à rougir en épouse mi-soumise, mi-révoltée tandis que Marie Vincent déclenche les fous rires en voyante allemande perspicace. Cyril Garnier, enfin, grande tige, joue le jeune dramaturge encombrant avec la malice d’un gamin faussement ingénu. Les quatre font la paire et prennent visiblement plaisir à évoluer ensemble. Nous aussi. Metayer, toujours aussi farceur, multiplie les jeux avec les accessoires, l’ambiance maison hantée avec les volets qui claquent et l’orage qui gronde… De l’humour et des frissons !

Inutile d’en dire plus : si vous adorez les surprises et le suspense, tout en appréciant une bonne tranche de rire, Piège mortel est faite pour vous ! ♥ ♥ ♥ ♥

PIÈGE MORTEL d’Ira Levin. M.E.S d’Éric Metayer. Théâtre La Bruyère. 01 48 74 76 99. 1h35.

© Lot

Intérieur : conte lunaire

Le Studio-Théâtre se veut le lieu de tous les possibles : après les contes de Marcel Aymé, virage à 180°. Le sociétaire Nâzim Boudjenah se lance dans l’expérience Maeterlinck avec l’austère et mystérieux Intérieur. On se souvient de la mise en scène d’une radicale beauté austère de Régy. Ici, la proposition s’annonce moins tranchée, dans un entre-deux vaporeux qui oscille entre conte japonisant et drame morbide. Ce flou artistique, sans doute volontaire,  laisse un peu sur notre faim. La pièce invitait franchement à une prise de risque maximale. Le pas n’a pas été franchi. En demeure une atmosphère singulière qui puise au fond de nos peurs les plus ancestrales.

Maeterlinck pose une question fondamentalement douloureuse dans Intérieur : comment annoncer la perte ? Comment prendre en charge la parole de la mort ? Voilà une interrogation épineuse à laquelle un vieillard et un étranger tentent de répondre. Amateurs d’action, passez votre chemin. Comme son titre l’indique, la pièce invite à une forme de méditation contemplative sur le passage de vie à trépas.  Intérieur également, car les deux hommes se transforment en voyeurs et observent par les fenêtres la vie de la famille avant la verbalisation du drame.

Mal-être en résonance
Boudjenah abat la carte de la distanciation : la direction d’acteurs se fonde très nettement sur une déréalisation. Thierry Hancisse campe un vieillard hagard à la voix douce et au débit mesuré ; son fils, Pierre Hancisse est plus sec. Les deux comédiennes, Anna Cervinka et Anne Kessler, apportent une dissonance supplémentaire. Leur jeu invite au malaise : une fausseté assumée qui entre en caisse de résonance avec le mal-être intérieur qu’expérimente le quatuor.

Alors que Régy avait privilégié la sur-articulation, Boudjenah s’est davantage concentré sur l’esthétisation : à mi-chemin entre des films d’horreur japonais (on pense inévitablement à The Ring) et une ambiance zen lunaire, cet Intérieur ressemble à un conte nocturne où le fantastique et le réel se superposent. La scénographie de Marc Lainé et l’animation vidéo de Richard Le Bihan rapprochent et éloignent à la fois ces personnages de nous. L’inquiétante étrangeté freudienne affleure sur le plateau tout en créant une routine.

Intérieur est donc une pièce qui engage à la fois le comédien mais aussi le spectateur. Elle demande un engagement total qui passe par une mise en scène sans compromis. Si Nâzim Boudjenah signe un spectacle étrange, intrigant et ambigu, il aurait pu encore aller plus loin. En orchestrant peut-être moins artificiellement les silences, en préférant une forme d’épure ou tout simplement en ramassant les dialogues. Reste une démarche audacieuse au sein du Français qui a tout à fait raison de proposer des œuvres beaucoup moins accessibles malgré des thèmes universels.

INTÉRIEUR de Maurice Maeterlinck. M.E.S de Nâzim Boudjenah. Comédie-Française. 1h10. 01 44 58 15 15. ♥ ♥ ♥

© Simon Gosselin

 

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