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Hier au théâtre

Liddell, incandescente sorcière anti-féministe

Angélica Liddell est de retour et en colère. La performeuse espagnole se métamorphose en sorcière anti-féministe et réduit les compagnes d’Eve en cendres dans son nouveau spectacle. Reprenant la trame de La Lettre écarlate de Hawthorne, l’enfant terrible du théâtre cloue au pilori la bien-pensance et dénonce la mise à mort du mâle suite au mouvement Metoo. À rebours, comme toujours,  Liddell enflamme la scène de la Colline et dresse finalement un auto-portrait peu flatteur de femme vieillissante et aigrie. Le théâtre ne serait-il pas, au bout du compte, une catharsis destinée à rester éternellement jeune ?  Par sa fougue démentielle, la señora Angélica renaît tous les soirs de ses cendres et devient un Phénix au cri perçant.

Assister à un spectacle d’Angélica Liddell revient toujours un peu à se confronter à deux extrêmes : accepter d’une part la beauté énigmatique de puzzles visuels et s’ouvrir d’autre part à une loghorrée impitoyable. Entre un silence propice à une méditation souvent perplexe et un torrent verbal qui noie tous ceux qui l’écoutent, le public est pris entre deux eaux. Ce sentiment de malaise, l’artiste le provoque sciemment et en joue. On ne sort jamais indemme à la fin d’une de ses représentations. Ici, c’est la fin de l’égalité homme-femme qui crée la contreverse : Liddell n’est pas en faveur d’une émancipation de la femme bien au contraire ; elle trouve son salut dans sa soumission à l’homme, son maître.

Rouge sang
La scénographie, saturée de rouge, évoque aussi bien la passion christique qu’un flot d’amour qui ne demande qu’à se déverser. Entre sacré et profane, les frontières se brouillent. La beauté qui se dégage de l’ensemble tient sans doute d’un sentiment d’offrande qui irrigue constamment la scène. Un bouquet d’hommes nus se livre et s’abandonne, obéit à l’orchestration enfiévrée de la diablesse, se transforme en tables. Qui dirige l’autre alors ici ? Ce paradoxe entre le dire et le faire interroge. Si les hommes se donnent, Liddell n’est pas en reste et franchit une étape vers le don de soi (on se souvient de ses scarifications en direct) en saisissant victorieusement et amoureusement des sexes en main et en bouche !

Si les femmes en prennent pour leur grade, Liddell semble, elle, vivre en symbiose avec cet essaim masculin qui butine autour d’elle. En résulte, un sentiment confus de violence et d’apaisement. On adhère. ♥ ♥ ♥ ♥

THE SCARLET LETTER d’après Nathaniel Hawthorne. M.E.S d’Angélica Liddell. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h30.

© Simon Gosselin

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Audrey Bonnet et Marina Hands : un duo de titanes explosives

Qui ne s’est jamais disputé au sein d’une fratrie avec une petite soeur étouffante ou un grand frère moqueur ? Personne. Est-ce suffisant pour créer un terreau théâtral ? Pascal Rambert nous le prouve en élevant un conflit sororal somme toute assez banal en duel épique. Le crêpage de chignon, d’une violence inouie, se transforme en bataille orale où le pouvoir réside dans la prise de parole et les efforts colossaux à déployer pour la conserver. S’inscrivant toujours dans un théâtre de l’adresse, Sœurs questionne notre rapport au langage, ce que l’on en fait. Dans cette cruelle joute oratoire, les mots cognent dur. Audrey Bonnet et Marina Hands enfilent leurs gants et s’affrontent comme deux lionnes en cage. Sans rémission possible.

Audrey et Marina sont deux sœurs que tout oppose. La première, critique littéraire, vit dans l’ombre des autres. Elle essaye d’exister face à son aînée qui prend beaucoup de place. Ancienne championne de natation, reconvertie dans l’humanitaire, Marina ne tient pas en place et sillonne le monde afin d’aider les plus démunis. Quand Audrey débarque à l’improviste sur le lieu de travail de Marina, le règlement de compte a sonné. Qui se relèvera indemne du combat ?

La langue de Rambert taille dans le vif. Les mots blessent et la parole assassine. Il est saisissant de constater à quel point ici le langage s’accouple au corps. Au départ, les adversaires,  poings serrés, se jaugent. Une distance insurmontable semble les séparer. Le discours s’envenime de plus en plus, les rancœurs remontent à la surface, les complexes d’Oedipe aussi. La dureté des mots souhaite trouver une issue physique alors on en vient aux mains. On s’assoit aussi pour récupérer son souffle. Et ses esprits peut-être aussi. On tente d’oublier cette guerre larvée le temps d’une danse, parenthèse enchantée.

Yin et yang
Pour incarner cette parole, pour la restituer dans toute sa puissance, il faut des comédiennes d’envergure. Audrey Bonnet et Marina Hands sont de cette trempe-là. On retrouve avec un immense plaisir la première. Petite souris frêle, il lui suffit d’ouvrir la bouche pour se transformer en Érinye possédée. Chaque mot est pesé, proclamé, projeté. On frissonne devant une telle maîtrise. Marina Hands n’est pas en reste, davantage moqueuse peut-être, incrédule devant la véhemence de la cadette. Il faut l’admirer en train d’énumérer toutes les horreurs dont elle a été témoin au cours de ses voyages, d’une voix blanche. Le duo, organique, se déchire avec la violence de l’incompréhension. Vêtues chacune de noir et de blanc, elles se dévorent pour mieux rayonner sur scène. Elles sont formidables.

On sort exsangue et K.O de cette mise à mort oratoire avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de théâtre, face à un grand texte et d’immenses comédiennes. Avec Rambert, on retrouve ce plaisir du verbe, de l’apostrophe. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

SŒURS de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h25

© Pauline Roussille

Sophie Cadieux, captivante suicidaire

Porter sur les planches 4.48 Psychose en 2018 pourrait relever d’un suicide scénique. Depuis plusieurs années, le monologue-testament de Sarah Kane n’en finit plus d’être monté. Incarner une névrose lucide une heure durant relève d’un sacré défi et nécessite une interprète particulièrement solide. Florent Siaud a trouvé sa muse en la Québecoise Sophie Cadieux, renversante de justesse. D’un cynisme ravageur, la comédienne se lance dans un one woman show désespéré trahissant une solitude qui fait mal au cœur.

On s’en prend plein la face au Théâtre Paris-Villette. Pas de cadeau ici. On assiste à la fin programmée d’une âme sombre, en souffrance. Une femme est lasse de vivre, de constater que personne n’est là pour la soutenir. Alors, elle nous balance son chant du cygne sans ménagement. La plume de Kane brûle autant qu’elle apaise. Sophie Cadieux, muse kanienne, nous apostrophe et nous assène ses fuck avec une énergie assourdissante. Comme si les pulsions de vie et de mort se livraient un combat sans merci au sein même de ce corps meurtri, mutilé. Cette tension de tous les instants captive.

Amazone éperdue, tendant son micro telle une lance meurtrière, cette femme anonyme, au bord du suicide, se lance dans une confession sans filtre. Perturbante, dérangée, d’une totale lucidité aussi, Sophie Cadieux ne fait qu’un avec son personnage. Regard de démente, à la dérive et en totale possession de ses moyens, l’interprète dévore les planches avec une boulimie d’ogresse. Florent Siaud la dirige à merveille, sans caricature. Il sait l’amener aussi bien vers l’autodérision que vers le pathétique et parvient à dresser un portrait de suicidaire terriblement frappant. Seule, sur une chaise, on pourrait presque l’imaginer dans du stand up. Une coloration plus fantastique, presque démoniaque, vient casser cette proximité avec le public. Dans un décor labyrinthique, nimbé d’un rouge cru, la représentation vire peu à peu à un cauchemar paradoxalement apaisé. Comme si la lumière était au bout de ce chemin serpentueux…  ♥ ♥ ♥ ♥

4.48 Psychose de Sarah Kane. M.E.S de Florent Siaud. Théâtre Paris-Villette. 01 40 03 72 23. 1h.

© Nicolas Descôteaux

Un océan de beauté inonde la Comédie-Française avec la Petite Sirène

Géraldine Martineau est une enchanteresse : elle métamorphose le Studio-Théâtre en un superbe palais des mers, d’une beauté énigmatique et mystérieuse. Remodelant le conte d’Andersen, la jeune metteur en scène imagine sa Petite Sirène perdue entre deux univers, une étrangère en quête d’identité. Ce parcours initiatique, à la recherche de soi, insiste sur la dimension sacrificielle de l’héroïne. Pas d’édulcoration ici ; les personnages espèrent et souffrent, en silence ou en chantant. Pour éviter de sombrer dans une noirceur extrême, des bulles humoristiques détendent l’atmosphère. C’est cet équilibre instable, entre sourire et tragédie, que maintient parfaitement Géraldine Martineau. Une parenthèse féerique entre ombre et lumière.

Une forêt de coraux dorés suspendus et des balançoires cueillent le public quand le rideau se lève. Ce paysage-amphibie, entre terre et mer, donne le la. Ces stalactites brillantes émerveillent autant qu’elles inquiètent. Notre petite sirène s’ennuie sous l’océan, dans les profondeurs marines. Sa grand-mère essaye de la raisonner : rien ne vaut son chez soi. Inutile de se montrer si curieuse à propos du monde des humains ! L’adolescente, curieuse, s’obstine et tombe amoureuse de l’homme qu’elle sauve du naufrage.. Ce geste courageux signera le début de sa perte…. et de sa renaissance.

Étrange étrangère
S’éloignant clairement de l’idéologie Disney, Géraldine Martineau s’emploie à mettre en avant la bravoure extraordinaire de cette jeune fille qui risque tout par amour. L’inadéquation entre le monde terrestre et maritime est exploitée tout au long du spectacle : d’un point de vue scénographique déjà, des astuces simples mais inspirées soulignent ce contraste. Un rideau de tulle bleu sert de frontière ; une lumière trouble donne l’illusion d’être sous l’eau, du maquillage qu’on enlève à coup d’éponge scelle la métamorphose de la sirène… Ensuite, une métaphore tenace éclaire différemment le conte : la sirène est assimilée à une migrante, une étrangère qui symbolise le danger et l’inconnu pour le père du prince. Ce phénomène primitif de rejet renforce la mise à l’écart du personnage, qui ne parviendra jamais à acquérir les codes des humains. La xénophobie initiale du roi cède ensuite le pas à la découverte comique des coutumes terrestres. Un moment de mimétisme décalé assez clownesque et irrésistible.

Si Géraldine Martineau démontre une sensibilité artistique évidente, sa direction d’acteurs se révèle également à toute épreuve. Adeline d’Hermy nage comme un poisson dans l’eau dans le rôle éponyme. Sa voix enfantine s’accomode divinement bien de l’émerveillement curieux du personnage ; son regard, si expressif, dévoile une myriade d’émotions – étonnemment, douleur, impuissance. Très investie d’un point de vue corporel, elle devient ballerine muette quand le mots ne peuvent plus prendre en charge les sentiments. Jérôme Pouly, lui, réjouit en roi rustique proche de la nature. Ses interventions bourrues et spontanées égayent l’ensemble. Julien Frison séduit en prince ardent ; Danièle Lebrun s’amuse dans ses différents costumes. On adore notamment sa sorcière des mers-Castafiore à la bouche fluo.

On plonge donc avec délice dans cette odyssée maritime en si bonne compagnie. ♥ ♥ ♥ ♥

LA PETITE SIRÈNE d’après Hans Christian Andersen. M.E.S de Géraldine Martineau. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10.

© Christophe Raynaud de Lage

L’Écoles des femmes en rouge et noir de Braunschweig

Molière à la salle de gym, est-ce vraiment raisonnable ? Une petite moue dubitative s’esquisse sur nos lèvres en apercevant Arnolphe et son ami Chrysalde suer sang et eau sur des vélos d’appartement. Les disciples de Véronique et Davina sont un peu à la peine dans cette scène d’exposition laborieuse. Quel est le sens de cette métaphore sportive ? Se maintenir en forme pour séduire Agnès, la jeune femme qu’Arnolphe a éduquée loin du monde ? Installer d’emblée l’importance du corps chez Molière ? On ignore où veut réellement en venir Stéphane Braunschweig au début de L’École des femmes. On sent que la soirée va être longue si la suite se révèle du même acabit.

Ouf ! Cette bizarrerie ne s’éternise guère. Durant cette mise en bouche déconcertante, on aura eu le temps d’apercevoir le décor : un sol rouge sang, du noir partout et une immense vitre teintée qui trace une frontière poreuse entre la sphère du social et celle de l’intime, (la chambre de Suzanne). Entre donjon SM sadien et caverne vampirique, notre cœur balance. Faudrait-il comprendre qu’Arnolphe est un démon pervers ?

La direction d’acteurs du patron de l’Odéon se montre sans doute plus ambigüe. Claude Duperfait compose un insaisissable serpent : on éprouve de la compassion envers ce pauvre bougre qui a bien du mal à assumer son amour un brin incestueux. Une compassion en même temps atténuée par l’inflexibilité du personnage, qui veut aller jusqu’au bout de son idée folle de mariage. Le comédien n’est jamais dans la caricature : plein d’une violence rentrée, on le sent bouillonner en permanence sans jamais vraiment exploser. Il ne tient pas en place, égaré dans les tourments d’un amour impossible.

Face à lui, Suzanne Aubert campe une Agnès moins futile qu’il n’y parait. À la voir manier avec dextérité une paire de ciseaux aiguisée, on se demande si ce n’est pas elle qui aurait tué le petit chat.. Par ennui peut-être ? Elle se cherche cette fleur en quête d’épanouissement. Avatar nabokovien, cette Lolita en herbe, moulée dans un simple T-shirt et un mini-short en jean, hypnotise. Gracile, la comédienne passe d’une ravissante ingénuité à une savoureuse effronterie. Il faut l’observer rire à gorge déployée lorsqu’elle Arnolphe lui lit consciencieusement le manuel de la parfaite épouse. Il faut observer avec quel aplomb elle éconduit son père de substitution, estomaqué. La poupée enfermée dans sa cage en verre s’est métamorphosée en une lionne farouchement attachée à sa liberté. Qui décidera même de fuir Horace à la fin du spectacle, apeurée peut-être à l’idée d’épouser finalement le premier venu. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉCOLE DES FEMMES de Molière. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40 . 1h50

© Simon Gosselin

Seasons of Love

Retenez bien son nom : Alexander Zeldin. Encore inconnu en France, le trentenaire britannique a fait chavirer d’émotion l’Odéon. Avec Love, l’ancien assistant de Peter Brook met un coup de projecteur sur les exclus de la société, sans racolage ni misérabilisme. Des paroles saisies sur le vif, troublantes d’authenticité. Un théâtre du quotidien où la vraie vie rejaillit sur scène et vous prend à la gorge.

Le vivre-ensemble est une expression devenue tellement galvaudée qu’elle semble en avoir perdu son sens. Pourtant, le noyau qui gravite autour d’un foyer d’urgence insalubre n’a pas le choix. La cohabitation s’avère compliquée ; l’intimité difficilement permise. La pièce, écrite à partir de témoignages malheureusement bien réels, tente une radiographie de ces laissés pour compte qui n’abandonnent pas. Dean et sa petite famille ; leur voisin-ovni et sa mère malade ; un réfugié syrien et une exilée soudanaise essayent de s’apprivoiser, non sans difficulté. Les toilettes, à jardin, constamment occupées rendent criante la métaphore de la promiscuité indigente. Et pourtant, quelle dignité dans le traitement de ce combat de tous les jours !

Le dramaturge expose sans fard la précarité de ces honnêtes gens qui n’arrivent plus à  joindre les deux bouts. Sans tomber dans un voyeurisme malsain, il s’appuie sur des silences éloquents, des regards, une langue crue ainsi que sur une élégante pudeur qui évite le démonstratif. Le public, très proche de la scène, se retrouve partie prenante dans cette odyssée de l’intime.

L’amour en partage
L’émotion vous cueille sans y prendre garde. Vous vous surprenez à sentir des larmes salées couler le long de vos joues tandis que cette femme âgée (campée par Anna Calder Marshall, bouleversante de lucidité) dont le corps lâche, passe, les yeux dans le vague, parmi les spectateurs, à la recherche d’une main tendue. Et là, la magie du théâtre opère : on la tend spontanément cette main, on veut accompagner les derniers instants de Barbara. Un silence règne aux Ateliers Berthier. Une silence d’une beauté saisissante qui invite à goûter aux joies du partage.

Love pourrait glacer le sang par ses thématiques bien sombres. Pourtant, le désespoir ne gangrène jamais les éclairs heureux qui illuminent l’espace. Oh, il suffit de trois fois rien pour esquisser un sourire : un shampooing au liquide-vaisselle, une petite qui se prend pour un professionnelle du gospel, un baiser d’amour pur qui scelle la promesse d’un futur plus radieux. L’amour comme ultime protection contre les coups du sort.

Saluons-les tous : Janet Eduk, le sourire toujours aux lèvres, épatante en compagne enceinte jusqu’aux dents ; Emily Beacock, adorable gamine étonnamment mature pour son âge ; Luke Clarke, père courage droit dans ses bottes ; Nick Holder, voisin bien mystérieux et maladroit ; Waj Ali, fantôme boiteux au mutisme sympathique ; Mimi Malaz Bashir, discrète exilée et Yonatan Pelé Roodner, ado rebelle amateur de rap. Ce sont eux qui composent la galaxie Love. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE d’Alexander Zeldin. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon puis Comédie de Valence. 1h30

© Sarah Lee

Florence Viala, une Locandiera de caractère

Alain Françon connait bien Goldoni. Il avait déjà monté au Français une formidable Trilogie de la villiégature. L’ancien directeur de la Colline retrouve la troupe de Molière pour La Locandiera. Comme toujours avec Françon, pas de révolution théâtrale en vue mais une direction d’acteurs à couper le souffle et un respect du texte. Après La Nuit des rois ultra sexuelle de Thomas Ostermeier, un vent plus conventionnel souffle salle Richelieu. Ce qui n’est pas pour nous déplaire ! L’occasion pour Florence Viala d’illuminer la scène de sa présence malicieuse et si sensible.

Mirandolina mène son petit monde à la baguette. Aubergiste florentine appréciée de tous, elle navigue entre une foule de prétendants. Ce n’est pas de sa faute si tout le monde tombe amoureux d’elle ! Et pas n’importe qui s’il vous plait ! Un Comte dépensier et un Marquis pingre se disputent ses faveurs, en vain. Elle tient à son indépendance la belle… L’insulte d’un Chevalier misogyne va piquer la dignité de la locandiera au vif. Bien décidée à laver cet affront, elle se lance dans une entreprise de séduction qui se retournera contre elle…

Au centre de la distribution, Florence Viala rayonne avec une assurance lumineuse. Elle sait insuffler à ce rôle ambigu suffisamment de complexité pour ne pas faire de Mirandolina qu’une simple manipulatrice. Orpheline et célibataire, elle doit se débrouiller seule pour survivre. Son franc parler le dispute à sa duplicité envers le Chevalier. La sociétaire souffle le chaud et le froid avec intensité entre être et paraître.

Autour d’elle, gravite un essaim de mâles en pleine forme à commencer par le duo Michel Vuillermoz/Hervé Pierre qui se tire constamment dans les pattes avec une exquise délectation. Impeccable en homme du peuple digne et impassible, Laurent Stocker tempère les ardeurs de tout ce beau monde. Enfin, Stéphane Varupenne amène de la densité à  son interprétation du Chevalier. Détestable au premier abord, il gagne peu à peu notre sympathie en homme rongé par le désir et les brûlures de l’amour.

Alain Françon sait exactement où il doit mener ses comédiens et toutes les pièces du puzzle s’assemblent harmonieusement. Le décor taupe, d’un doux rustique, de Jacques Gabel, tout comme les détails raffinés des objets, évoque un cadre accueillant. On s’y sent bien… Une soirée très agréable en perspective, dans le respect des traditions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA LOCANDIERA de Carlo Goldoni. M.E.S d’Alain Françon. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Christophe Raynaud de Lage

Résilience musclée

Généralement, quand un artiste monte sur scène, il endosse le costume d’un personnage. Il se met dans la peau d’un autre le temps de la représentation. Ce n’est pas le cas de Gaël Leiblang. Le journaliste sportif transforme une expérience personnelle douloureuse, la perte de son fils, en une course contre la montre désespérée. Au Lucernaire, Tu seras un homme papa aborde le processus de la résilience avec une maladresse touchante, celle d’un comédien amateur qui tente de se reconstruire par le jeu.

La naissance d’un enfant constitue sans aucun doute l’un des plus beaux cadeaux au monde. Quand Gaël assiste à la naissance de son fils Roman, il est fou de joie. Cependant, les mauvaises nouvelles s’accumulent rapidement car le nourrisson souffre de malformation congénitale. Comment se relever après ce coup de massue ?

À toute allure
Afin de symboliser l’échéance infernale de la mort précoce du petit, Thibault Amorfini signe une mise en scène fiévreuse où le corps délivre sa propre vérité. La métaphore du sport tourne à plein régime ici : course, corde à sauter, escalade horizontale… Autant de façons de se dépenser et de maintenir en haleine le public. L’issue fatale ne fait aucun doute mais l’activité physique s’érige comme un palliatif face à ce terrible coup du sort. S’épuiser comme une brute pour tenter d’oublier le malheur…

Gaël Leiblang se livre corps et âme sur scène : à l’écriture et au jeu, il se confesse sans pathos sur une injustice éprouvante. Le fait qu’il soit sur les planches depuis finalement peu de temps confère de la fraîcheur à son interprétation. Tout n’est pas parfait et c’est cette fragilité qui émeut. Un spectacle sensible qui ne laissera pas indifférent. ♥ ♥ ♥ ♥

TU SERAS UN HOMME PAPA de Gaël Leiblang. M.E.S de Thibault Amorfini. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 50 min.

© Véronique Fel

La jalousie va si bien à Romane Bohringer

Il existe des comédiennes qui n’ont pas besoin de se forcer pour être dans le vrai. Romane Bohringer est de cette trempe là. Désarmante de naturel, elle se glisse dans la peau d’une femme rongée par la jalousie. Seule sur scène, elle fait sienne la prose crue et violente d’Annie Ernaux. Pierre Pradinas, son fidèle compagnon de route, la conduit vers une intense « occupation », celle d’une actrice habitée par son personnage.

Qui n’a jamais connu la jalousie ? Ce sentiment déchirant et illusoire de vouloir imposer constamment sa présence à l’être aimé. Cette torture de ne plus être soi et de ne vivre qu’en fonction de l’autre, de s’immiscer dans sa nouvelle vie. Elle, elle connaît cette escalade dans la violence. C’est pourtant elle qui est à l’origine de la rupture avec W. Par lassitude et par souci de préserver sa liberté, elle le quitte. Bien mal lui en a pris. L’absence oblige à combler des manques. Elle n’arrête pas de penser à la femme qui l’a remplacée. La traque commence : nom, prénom, adresse, métier. Ce poison la contamine et lui fait du bien en même temps. Drôle de ménage à trois !

Romane Bohringer illumine le Théâtre de l’Oeuvre de sa folie espiègle. Solaire, elle prend le public en otage de ses confidences avec sincérité et surtout beaucoup d’auto-dérision. Elle fait ressortir tout l’humour du texte d’Ernaux qui n’apparait pas forcément à la lecture. Elle s’empare des mots avec une gourmandise de petite fille, heureuse d’être sur scène. Aussi explosive que narquoise, voici une véritable bête de scène !

On se demande encore pourquoi Pierre Pradinas s’est compliqué la vie avec des artifices de mise en scène. Des vidéos platement illustratives ainsi qu’un musicien parasitent la présence de la comédienne, qui se suffit amplement à elle-même. Davantage de simplicité, une ambiance plus intimiste, n’auraient pas fait de mal à l’ensemble.

Ces quelques fausses notes n’entachent en rien la qualité de ce spectacle, très fort, qui trouvera sans aucun doute des résonances en chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

L’OCCUPATION d’Annie Ernaux. M.E.S de Pierre Pradinas. Théâtre de l’Œuvre. 1h05. 01 44 53 88 88.

© Marion Stalens

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