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Hier au théâtre

Musset : l’art et la manière au Lucernaire

Déclarer sa flamme, est-ce si compliqué ? La Marquise et le Comte jouent au chat et à la souris, se cherchent, se provoquent, se titillent, se battent même ! Jusqu’à la reddition finale et l’explosion des sentiments… Avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, Musset signe un piquant caprice sur l’aveu amoureux. En 2018, cette courte pièce demeure toujours autant d’actualité malgré l’invasion des réseaux sociaux et du portable. Anne-Sophie Liban et Matthias Fortune Droulers ont concocté une adaptation très moderne et rafraichissante qui tape dans le mille. On suit leur épuisant duel comme une bonne série T.V pleine de rebondissements !

Couple assorti
Arrivés tout en haut de la salle Paradis du Lucernaire, les spectacteurs sont conviés à admirer l’intérieur cosy d’un loft parisien : ambiance cocooning avec feu fictif projeté sur Mac, fauteuil moutarde tendance, collection de bonnets excentrique… Bref, bienvenue chez les bobos ! La Marquise, languissante, bouillonne. Elle semble attendre quelqu’un… Voici que le Comte fait son entrée ! Les deux font la paire décidément : elle, ultra lookée en kimono étincelant, jupe en cuir et talons orange ; lui, ultra hipster en costume à carreaux et Stan Smith. Malgré leur assortiment vestimentaire du tonnerre, ces deux-là ont bien du mal à communiquer et n’arrêtent pas de tourner autour du pot.

Anne-Sophie Liban campe une insolente Marquise avec beaucoup de facétie : elle mène la danse comme une chatte sure de sa supériorité tout en dévoilant progressivement ses failles. Face à elle, Matthias Fortune Droulers joue l’amoureux fou qui ne comprend pas les égarements de sa belle. Une jolie tête d’ahuri pour un comédien qui trempe bien la chemise ! Beaucoup d’ardeur entre ces deux-là qui se sont bien trouvés. En outre, la mise en scène ne manque pas d’humour et évite de rendre ce badinage trop bavard. Non seulement la bataille est évidemment verbale chez Musset, mais ici, elle s’avère également très énergique, physique. La frustration, les non-dits, le désir qui s’échappe par tous les pores trouvent en ces deux boxeurs de l’amour un intense réceptacle. On adhère ! ♥ ♥ ♥ ♥

IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE d’Alfred de Musset. M.E.S d’Anne-Sophie Liban et de Matthias Fortuné Droulers. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h

© Stanislas Liban

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La fraîcheur de la jeunesse au service de Shakespeare

Chaque été, Florence Le Corre et Philippe Person proposent un spectacle de sortie à leurs élèves de deuxième année au Lucernaire. Après nous avoir régalés l’année dernière avec Le Dindon, la jeune troupe confirme son talent comique en se lançant dans une féerie shakespearienne. En conservant le suc érotique et fougueux du Songe d’une nuit d’été, le duo de metteurs en scène ne s’embarasse pas de fioritures et va à l’essentiel. Le rythme apporté par les coupes met en valeur le talent d’une jeunesse qui en a sous le coude !

Une fête masquée bat son plein : les noces de Thésée et d’Hippolyta sont sur le point d’être célébrées. Tout se déroulerait à merveille si Obéron et Titania ne se disputaient pas. Pour punir son épouse de son insolence, le roi des Elfes décide de lui jouer un mauvais tour. Mais son serviteur Puck, décidément bien maladroit, multiplie les gaffes…

Dans ce chassé-croisé amoureux nocturne, les sens se révèlent déréglés par la magie et la sève du désir consume les êtres jusqu’à la moelle. L’intrigue, resserrée autour de ces appétits sexuels multiples, se donne à entendre de manière très physique. Les corps bondissent, agressent, se défendent, se caressent. Que d’action !

Forêt complice
La direction d’acteurs fait d’ailleurs la part belle à la fraîcheur d’une troupe complice. Bien que certains comédiens soient encore un peu verts dans leur jeu (et que les fées soient complètement cruches), l’ensemble crée une forte impression de cohérence. Encore une fois, Lucas Bottini se détache du lot en Puck punk diablotin à souhait. Sa bouille d’ange faussement innocent et son insatiable énergie n’en finissent pas de convaincre. Mention spéciale également pour Florine Leleu en exubérante Titania et pour Thomas Modeste, épatant en latin lover de pacotille et en niaise Thisbé.

Pour ne rien gâcher à la fête, la mise en abyme avec la représentation de Pyrame et Thisbé n’a pas été oubliée ! Les répétitions, puis le spectacle sont l’occasion d’une bonne tranche de rigolade, servie par des dialogues modernisés. Manon Hincker est très amusante en maîtresse des opérations qui n’arrive pas à tout gérer.

Si les riffs de la guitare électrique ont remplacé les intruments d’antan, les amours versatiles, elles, n’ont pas pris une ride. C’est dans ce labyrinthe des passions que nous conduit avec délice Florence Le Corre et Philippe Person. ♥ ♥ ♥

LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ de William Shakespeare. M.E.S de Florence Le Corre et Philippe Person. Théâtre du Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h25

© Jennifer Guillet

Feydeau au music-hall !

L’été est une saison propice aux boulevards. Labiche et Feydeau trônent toujours en majesté parmi les maîtres du genre. Avec Un Fil à la patte, Christophe Lidon était sûr de frapper dans le mille. Distribution aux petits oignons, scénographie soignée, sens du rythme et du gag… Rien n’est oublié et l’on rit de bon cœur.

Dans ce vaudeville pur jus, la satire se veut corrosive : entre les pique-assiettes, les vieilles filles, les idéalistes nunuches, les amants lâches et les belle-mères snob, tout le monde en prend pour son grade ! Bois d’Enghien, anti-héros autour duquel l’intrigue se noue, ne sait plus où donner de la tête : comment rompre avec une maîtresse collante tout en préparant son mariage avec une damoiselle riche à foison ?

Christophe Lidon démarre au quart de tour : l’arrivée de la cocotte Lucette (exquise et piquante Noémie Elbaz) évoque le Moulin-Rouge et ses effeuillages coquins. L’ambiance est à la fête et la crise de nerfs n’est jamais bien loin… Dans un décor à damier noir et blanc très chic, les péripéties s’enchaînent sans faiblir.

Les comédiens, en totale symbiose, ne ménagent pas leur peine. Ils donnent tous de leur personne et on en redemande ! Jean-Pierre Michaël a beaucoup d’allure (marcel ou costume d’ailleurs, peu importe !) en noble désargenté pusillanime. Il parvient à rendre son personnage attachant. On adore Catherine Jacob en cougar taquine, chapeau XXL vissé sur la tête et accent bourgeois à se damner. Bernard Malaka est formidable en général bolivien impulsif (ha cet accent… !). Adèle Bernier, véritable caméléon, se fond dans tous ses rôles avec un naturel déconcertant. Enfin, Marc Fayet campe un Bouzin du tonnerre, aux mimiques et à la maladresse prononcées (impossible en revanche de ne pas penser à Christian Hecq…)

Un divertissement estival tout trouvé !

Un fil à la patte de Georges Feydeau. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h50. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jeep Stey

L’Oiseau Vert entonne son étourdissant ramage à la Porte Saint-Martin

Et dire que sans l’intervention avisée de Jean Robert-Charrier, le public parisien aurait manqué la splendide féérie de L’Oiseau Vert ! Toujours à l’affut, le directeur de la Porte Saint-Martin a en effet proposé à Laurent Pelly de remonter le conte italien de Carlo Gozzi créé en 2015 au TNT de Toulouse. Grand bien lui en a pris.

Inutile de chercher la vraisemblance ici, elle n’existe pas ! Des pommes chantent version Crazy Horse, de l’eau danse, des statues parlent, des jumeaux sans le sou retrouvent leur illustre naissance grâce à une pièce magique, leur mère désespère sous un évier.. . Bref, on perd joyeusement la tête !

Spectacle à l’ancienne, tout en majesté, cet Oiseau Vert entonne son ramage flamboyant sans l’artifice de la vidéo. Une manière de rappeler que pour créer l’illusion, point n’est nécessaire de s’aventurer dans la jungle lassante des nouvelles technologies. Suspension du temps donc. Quel régal ! Le merveilleux s’immisce par la magnifique scénographie de Laurent Pelly qui, paradoxalement, n’impose pas un décor écrasant. Tout s’inscrit dans la recherche du détail, de la beauté des costumes bouffants, de lustres scintillants, de nappes ondulantes… Pour ce faire, des machinistes s’improvisent simples magiciens et qui actionnent poulies et autres rouages. Tout cela est fluide, magique : aucun accroc !

Captivante outrance
Laurent Pelly a décidé d’accentuer le grotesque de la fable en faisant preuve de beaucoup d’autodérision dans sa direction d’acteurs : Emmanuel Daumas s’avère impayable en roi-fantoche enfantin ; Georges Bigot déménage en charcutier cupide ; Nanou Garcia touche en humble mère de substitution. Une affection toute particulière pour Marilú Marini épatante en sorcière tarentulesque digne de Walt Disney : avec sa longue cape noire et ses deux cannes d’araignée, elle dépote en horrible mégère à la voix enrouée.

Difficile de concilier la parodie et le sérieux de l’œuvre : d’un côté, Gozzi se moque ouvertement des codes du conte en exagérant la situation (ce que Pelly met en relief à merveille) ; d’un autre côté, la pièce constitue une fable philosophique à la morale terrible. L’argent corrompt les mœurs et transforme la sagesse en vanité stupide. Le metteur en scène fusionne plutôt habilement les deux registres malgré des ruptures de ton parfois trop brutales.

Finalement, certains rejetteront sans doute ce conte volontairement outré, bariolé, réfractaires au vent de folie magique qui souffle près de Strasbourg Saint-Denis. D’autres au contraire succomberont à l’envoûtement jeté par le magicien Pelly. De la belle ouvrage !

L’OISEAU VERT de Carlo Gozzi. M.E.S de Laurent Pelly. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h20 ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Polo Garat Odessa

Les désirs féminins se donnent rendez-vous Au Bois

Promenons-nous dans les bois… Depuis Bettelheim et sa lecture psychanalytique des contes de fée, on a pris conscience de toute la symbolique de la forêt : interdits, débauche, tentation, peurs qui nous effraient et nous excitent. Claudine Galéa s’engouffre dans la brèche et concocte une version féministe et moderne du Petit Chaperon Rouge. À la Colline, Benoit Bradel souligne l’auto-dérision du texte, son humour, son actualité dans une mise en scène distanciée, un brin malsaine.

Le Petit Chaperon Rouge a bien grandi depuis Perrault et Grimm. Adieu les bouclettes blondes, vive les dreadlocks rouges (et pas blond vénitien, attention ! Trop mémère comme appellation…). Ce n’est plus une petite fille mais bien une ado mi-rebelle, mi-aimante à laquelle on a affaire. Si le conte mettait en relief les rapports familiaux sur trois générations, la perspective adoptée ici semble un brin décalée. Notre héroïne étouffe sous le poids d’une mère peu conventionnelle, boulimique aussi bien de nourriture que de plaisir. Les années passant, elle a bien du mal à attirer sur elle l’attention des loups malgré une fringale sexuelle toujours aussi intense…

Ce renversement mère/fille chamboule donc nos représentations de la famille. Mère-ado fantasque cotoie fille plus terre-à-terre. Cependant, une même quête hédoniste les lie. Et c’est dans les bois que s’opérera une transformation plus ou moins consentie.

Près d’une autoroute, ce bois sale jonché de seringues de junkies attire tous les pervers du coin. Un loup guitariste (imposant symbole phallique) séduit les foules telle une rock-star. La mère souhaite croquer du loup, consciemment et plutôt deux fois qu’une tandis que la fille semble le vouloir mais de manière plus refoulée. Qui triomphera ?

Attachement
Benoit Bradel convoque habilement la vidéo sous la forme d’une sitcom lugubre qui ancre l’instant dans une réalité à la fois familière mais aussi inquiétante. On se croirait presque dans La Famille Addams. L’alternance avec le plateau fonctionne sans accroc. Les personnages s’avèrent très vite attachants : encore une fois, Émilie Incerti Formentini prouve ses talents de caméléon. Avec sa choucroute blonde platine juchée au sommet de sa tête et sa robe pailletée improbable, elle promène tranquillement son rôle de mère un peu barré mais terriblement encline au plaisir avec un incroyable bagout. On adore ! Séphora Pondi imprime à son PCR un dynamisme brut de décoffrage, une absence de crédulité certaine tant en revendiquant un girl power final qui ne tombe pas comme un cheveu au milieu de la soupe. Lionne féroce ! Emmanuelle Lafon campe un bois élégiaque et très intrigant avec son beau costume fouillu.

Cette version revisitée d’un classique du genre met donc bien avant les aspirations de la femme à vivre comme elle le souhaite, à vingt ou quarante ans.  Le loup n’est pas craint, il titille et démange et ce sont bien les humains, les chasseurs qui ont l’air si rassurant, qui se révèlent les plus dangereux. Méfiez-vous donc des apparences…

AU BOIS de Claudine Galéa. M.E.S de Benoit Bradel. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

L’adolescence, brûlant mausolée selon Clément Hervieu-Léger

Comment mieux définir l’adolescence qu’en évoquant l’image d’un mausolée ou d’une prison ? Clément Hervieu-Léger, avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi, prend la métaphore au pied de la lettre et conçoit L’Éveil du printemps comme un espace d’aliénation trouble. Oscillant constamment entre la candeur désarmante et distanciée de la jeunesse dans sa direction d’acteurs et la machinerie implacable, monacale et glacée d’un décor interlope, son interprétation de la pièce sulfureuse de Wedekind séduit. Relevant le défi d’une imposante distribution, le sociétaire qui monte sait très bien où il va et nous embarque dans cette odyssée adolescente avec brio.

Tel un bourgeon de fleur prêt à enclore, L’Éveil du printemps s’ouvre sur le personnage espiègle de Wendla qui refuse de porter une robe trop longue pour son anniversaire. Quatorze ans déjà, le temps file… Femme-enfant, la jeune fille dévoile de plus en plus (consciemment ?) ses atours au grand désespoir de sa mère surprotectrice. Trois heures plus tard, lorsque le rideau tombe, Wendla meurt suite à un avortement brutal. Ce grand écart entre la sève vivifiante de la jeunesse et la mort précipitée d’une génération ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’adolescence.

Cette étape cruciale dans la vie de tout un chacun est abordée sans fard par Wedekind. Suicide, viol, désirs SM, homosexualité, masturbation : rien ne nous est épargné dans cette quête identitaire qui prend la forme d’un jeu aussi innocent que malsain. Dans cette pièce chorale, où l’individu n’existe qu’au sein du collectif, les comédiens du Français virevoltent avec énergie. Trois d’entre eux se distinguent : Georgia Scalliet irradie d’innocence mutine dans le rôle de Wendla : sa soif de compréhension du monde et de questionnement sur ses propres désirs captive. Sébastien Pouderoux, lui, dévoile une virilité mi-brutale, mi-intellectualisée attirante. Christophe Montenez, enfin, n’en finit pas de démontrer son talent en interprétant des personnages tourmentés et opaques. Sa composition très énigmatique de Moritz relève presque de la démence : chien fou en rut au comportement ultra intériorisé, on sent bien qu’il est sur le point de craquer à tout moment mais l’acteur se maintient constamment en équilibre. Prodigieux. Saluons aussi Cécile Brune, formidable en mère poule, Serge Bagdassarian effrayant de rigorisme en directeur obtus et Éric Genovèse terrifiant mari macho qui tente de sauver son enfant de la perdition.

L’ensemble des trois groupes, adolescents, parents et enseignants, évolue au sein du monumental décor de Richard Peduzzi : cet assemblage de panneaux coulissants d’un bleu-gris monochrome étonne de prime abord. On se serait attendu à plus de couleurs, de psychédélisme, de vie en somme pour incarner cette irruption des désirs. Que nenni : l’austérité presque glaciale de la scène contrebalance les émois amoureux de nos jeunes gens et confirme cette sensation étouffante d’enfermement et d’onirisme. Ce contraste chaud/froid permet de mieux abattre la carte de la distanciation, qui fonctionne à merveille.

Malgré quelques tunnels, cet Éveil du printemps maintient effectivement les sens en alerte. L’excitation brûlante se révèle tempérée par une prison glacée qui relèverait presque de l’ascétisme. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVEIL DU PRINTEMPS de Frank Wedekind. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45.

© Brigitte Enguérand

La pêche est bonne avec La Truite

Vous reprendrez bien de la truite ? Au Théâtre Ouvert, le repas de famille explosif de Baptiste Amman lorgne ouvertement du côté de Tchekhov. Des gens ordinaires, ceux qui n’ont pas l’habitude d’être sur le devant de la scène, se voient propulsés au centre d’un réseau de tensions et de rapprochements qui touchent en plein cœur. La langue du jeune dramaturge ne s’embarrasse pas de circonvolutions : brute de décoffrage et très naturaliste, elle sait aussi jouer sur les décalages. Rémy Barché joue avec finesse sur ces ruptures et met en avant

À l’occasion des soixante ans du patriarche Daniel, toute la famille a été conviée à un repas festif. Ses deux filles, Marion et Suzanne, sont venues accompagnées de leur conjoint respectif, à savoir Julien et Samuel. La benjamine Blanche, photographe casse-cou, débarquera par surprise au dessert. Récemment convertie au végétarisme, Suzanne a décidé de se préparer une truite afin d’éviter la sempiternelle blanquette de veau.. Bien mal lui en prendra !

La Truite est une pièce très dense : presque trois heures et demi qui filent pourtant à une vitesse folle. La raison ? Un équilibre tenu entre comédie et drame, des personnages très bien croqués qui nous ressemblent, des dialogues vifs et ciselés et une interprétation au cordeau. On se projette fatalement dans cette famille qui connaît ses hauts et ses bas, ses jalousies et sa complicité. La sauce est relevée et tous assument leur gouaille : entre monologues graves et échanges à bâtons rompus, chacun possède son moment de bravoure à la fois au sein du collectif et de manière plus individuelle. On adore le karaoké foldingue-désabusé-kitsch qui permet une réelle confrontation-synergie entre tous les personnages.

Rémy Barché dirige avec doigté l’ensemble de la troupe à commencer par Suzanne Aubert, petite poupée au caractère bien trempé qui explosera en plein vol. Samuel Réhault est particulièrement tordant en beauf lourdingue et à côté de la plaque. Christine Brücher est formidable en mère pince-sans-rire alors que Daniel Delabesse touche en père brisé qui tente de sauver la face. Marion Barché apporte une touche de folie délurée.

La scénographie de Salma Bordes alterne brillamment le dedans et le dehors ; le travail de Rémy Barché, la distanciation et le naturalisme, la joie et la mort, la perception et la réalité, la jeunesse et la vieillesse avec un même souci de justesse dans ces ruptures. On commence en riant gras, on finit en larmes. La force de l’écriture pleine de vérité de Baptiste Amman confirme le talent d’une plume à suivre. On s’éclate ! ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRUITE de Baptiste Amman. M.E.S de Rémy Barché. Théâtre Ouvert. 01 42 55 74 40. 3h20 avec entracte.

© Sonia Barcet

Jennifer Decker, une Phèdre d’envergure

Sept ans. L’âge de raison. Le temps qu’il aura fallu à Jennifer Decker pour trouver sans doute son plus beau rôle au Français. La trentenaire a pourtant tenu le haut de l’affiche, dans des rôles de conséquence (Doña Sol, Aricie ou Ophélie) mais la magie n’avait jusque-là pas vraiment opéré. La faute à des mises en scène douteuses. Et puis petit à petit, la comédienne a su gagner en force et s’imposer avec plus de conviction. Marivaux, Lagarce ou Musset : rien ni personne ne semble lui résister désormais. Au Studio-Théâtre, la jeune Louise Vignaud lui a confié le rôle éponyme de Phèdre. Un personnage qui impressionne, d’autant plus dans la version de Sénèque, d’une violence épurée et presque bestiale.

Hippolyte/Phèdre : un couple d’anthologie qui fait s’affronter la pieuse vertu froide et le désir brûlant et l’interdit. La chaleur et la glace d’un amour non réciproque qui finira par littérallement brûler le duo. Sénèque ne perd pas de temps et présente successivement les deux protagonistes : d’un côté, le viril et intrépide Hippolyte, chasseur émérite au coeur chaste et de l’autre côté sa belle-mère Phèdre, accablée par une envie contre-nature. Cela finira mal, on le sait.

Le texte antique possède l’avantage de resserrer l’intrigue de manière drastique, contraiment à Racine qui s’épanche plus longuement et introduit des personnages secondaires comme Aricie. On ne perd donc pas de temps et le travail de Louise Vignaud se fonde sur un principe d’énergie et de mouvement qui revitalise la tragédie.

Nâzim Boudjnah ouvre notamment le bal en Hippolyte guerrier, dévoué à son exercice physique, la lance à la main. Incapable de tenir en place, il exhibe fièrement son torse nu et glabre d’éphèbe. Ce dynamisme s’oppose à l’entrée en scène de Phèdre, abattue et alanguie. Cette passion qui détruit de l’intérieur est balancée au public avec une retenue lancinante et douloureuse. Pas de hurlement non. Presque un murmure qui livre son désarroi. Dans son fourreau doré ultra chic, Jennifer Decker donne d’emblée le ton et se révèle majestueuse par son accessibilité même. Aucune arrogance, aucune fierté, juste une impuissance à résister au feu qui ravage tout sur son passage. Très peu maquillée, au naturel, la comédienne se livre et se confie. Et on y croit.

L’évolution des sentiments de Phèdre se veut fluide et on parvient aisément à se faire une idée du labyrinthe amoureux dans lequel semble se complaire la reine. Phèdre abandonne ensuite sa féminité et rêvet le costume d’une amazone androygyne, sans sexe défini. La métaphore du combat est donc explicite ici, plus de lamentations et place à l’action ! La scène centrale de l’aveu, qui a du mal à se frayer un passage, est superbement portée sur le plateau. Il s’agit ni plus ni moins d’un viol sacralisé, d’une lutte sauvage et érotique dans laquelle Hippolyte semble confus et Phèdre triomphante. Le glaive, support phallique au possible, accompagne cet accouplement étrange. L’aspect chorégraphique de la pièce, très clairement mis en avant, vivifie le discours et souligne la place du corps, absolument centrale ici. La confession ultime de Phèdre à Thésée résonne comme un cri de victoire lugubre : elle a triomphé de la crédulité de son époux mais à quel prix… !

Claude Mathieu incarne, quant à elle, une nourrice d’exception, cruelle et dure au départ puis pleine de compassion par la suite. Sa diction limpide offre une écoute religieuse du texte : le récit culte de la mort d’Hippolyte vaut son pesant d’or. En revanche, Thierry Hancisse en fait beaucoup trop dans le rôle de Thésée, il n’est pas très crédible.

Par une économie de moyens qui met en lumière l’apport du corps au jeu, Louise Vignaud signe donc une lecture revigorante de la Phèdre de Sénèque et révèle Jennifer Decker, formidable d’intensité dans un rôle difficile. ♥ ♥ ♥ ♥

PHÈDRE de Sénèque. M.E.S de Louise Vignaud. 01 44 58 15 15. Comédie-Française. 1h20.

© Christophe Raynaud de Lage

Opéraporno : orgasme poilant

Pierre Guillois n’a peur de rien : pas même de remplir l’immense salle Renaud-Barrault  avec une opérette ultra trash qui ferait rougir Jean-Marie Bigard. Au Rond-Point, l’auteur de Bigre repousse les limites du mauvais goût en assumant un esprit 100% provoc’. Résultat des courses : on se fait pipi dans la culotte durant près d’1h30 car il fallait tout de même oser. Et quel plaisir coupable !

Oh my god(e) !
Une petite bicoque près d’un lac… Quel charme désuet, n’est-ce-pas ? Ce cadre idyllique et forestier sera pourtant loin d’être une virée romantique de tout repos. Avec Pierre Guillois aux commandes, il fallait s’attendre à un feu d’artifice verbal bien costaud et fleuri. On n’est pas déçu du voyage ! Entre le petit-fils pas si coincé à l’érection indétrônable, la grand-mère aux bouffées de chaleur incontrôlables, le père incestueux au corps déchiqueté et la belle-mère nymphomane, le compte est bon !

La surenchère dans l’horreur ne choque pas tant elle est attendue : on se demande jusqu’à quelles extrêmités (et c’est le cas de le dire va nous conduire le dramaturge). Le bois, propice au déchaînement de tous les interdits, coasse de jouissance et nous avec. Le talent combiné des chanteurs et des comédiens permet de faire passer les pires horreurs : Lara Neumann, Jean Paul Muel, Flannan Obé, François-Michel Van Der Rest se déchaînent sur scène et ne se refusent rien. Peu importe l’incongruité totale de la situation, on accepte la folie douce de l’ensemble d’entrée de jeu. Et cette catharsis d’une vulgarité sans nom achève de prouver la joie d’exploser les tabous. ♥ ♥ ♥ ♥

OPÉRAPORNO de Pierre Guillois. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h25

© Fabienne Rappeneau

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