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Hier au théâtre

Mogador s’encanaille avec Chigago

Mogador s’encanaille drôlement ! En programmant Chicago, le temple parisien du musical s’enveloppe d’une aura sulfureuse et jazzy. Faisant la part belle aux femmes, le show minimaliste et léché met en lumière deux artistes éblouissantes. Sofia Essaïdi et Carien Keizer mènent la barque en prisonnières revanchardes.

Du noir et des paillettes. Une bonne façon de résumer Chigago. Le fantasme de reconnaissance et la gloire des projecteurs se heurte violemment à la réalité blafarde et étriquée de la prison. Roxie Hart et Velma Kelly sont deux criminelles-artistes qui considèrent finalement leur enfermement comme une chance de briller. Ou plutôt leur ticket vers la sortie. L’intrigue, qui joue avec les espaces-temps, souligne la beauté fatale et vénéneuse de ces meneuses de revue au caractère bien trempé.

La chorégraphie très alanguie et aguicheuse d’Ann Reinking entraîne dans une danse endiablée. Beaucoup de corps à corps sur un espace finalement assez réduit. Mogador nous a habitués à beaucoup plus d’extravagance. Peu de décor ici, pas de changement de costume, peu de personnages… Tant mieux ! On peut davantage se concentrer sur les deux vedettes de la soirée. Sofia Essaïdi, d’une assurance féline et gracieuse, dévore la scène avec un appétit insatiable. Plus pétillante, Carien Keizer dévoile tout son potentiel comique en apprentie star. Jean-Luc Guizonne, en avocat charismatique, contrebalance l’omniprésence féminine.

Intégralement revisitée en français grâce aux soins de Nicolas Engel, cette version n’a pas à rougir de son illustre aînée et la traduction des chansons tient la route. Entre jeux de mots sympathiques et rimes bien troussées, on ne perd pas le nord. Bravo ! ♥ ♥ ♥ ♥

CHICAGO. Théâtre Mogador. 01 43 72 17 00. 2h25 (entracte compris)

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Hard, une comédie qui donne la trique

Porno et comédie, mariage heureux ? On salive de plaisir en sortant du Théâtre de la Renaissance. Bruno Gaccio à l’adaptation et Nicolas Briançon à la mise en scène ont osé mettre le X sur le devant de la scène avec panache et effronterie. Dialogues savoureux, situations cocasses, personnages bien croqués et comédiens qui mouillent la culotte : que demande le peuple ? Une bonne dose de culot ragallardit les troupes et les rires ne se font pas prier. On en redemande !

Comment une mère de famille catholique irréprochable pourrait-elle se retrouver à la tête d’un empire du porno sur le déclin ? Le ciel tombe sur la tête de la pauvre Sophie lorsqu’elle prend connaissance de cet héritage inattendu et encombrant à la mort de son mari. La collision entre les convenances et l’absence totale de tabous fait tout le charme de Hard. Le public pénètre dans l’univers intrigant des films pour adultes et découvre les rouages de cette industrie peu scrupuleuse avec beaucoup d’entrain.

Pas le temps de s’ennuyer ici ! Les jeux de mots douteux pleuvent tout comme les répliques cultes (que la décence nous interdit de reproduire ici). L’alternance tournage/gros plan sur Sophie s’installe avec fluidité, à l’image du décor dynamique de Juliette Azzopardi.

Passer de la mère coincée à la femme d’affaires aguerrie est une métamorphose qui sied parfaitement à Claire Borotra, si frêle en apparence. Celle qui a incarné Marilyn sur scène sait aussi se montrer féroce. François Vincetelli est irrésistible en playboy bien calibré. Entre le beauf et le romantique, notre cœur balance. La complicité ne fait pas de doute avec sa partenaire.

On adore détester Isabelle Vitari, odieuse en meilleure amie fourbe. Nicole Croisille, délicieuse en belle-mère franc du collier, amuse la galerie dans un rôle à contre-emploi.  Stephan Wojtowicz est impayable en réalisateur flegmatique et l’accent faussement espagnol de Charlie Dupont Stephan Wojtowicz déclenche des éclats de rire perpétuels. La sauce prend bien avec Hard ! ♥ ♥ ♥ ♥

HARD d’après la série de Cathy Verney. M.E.S de Nicolas Briançon. Adaptation de Bruno Gaccio. Théâtre de la Renaissance. 01 42 08 18 50. 1h45

© Charlotte Spillemaecker

Les lucioles de l’amour selon Thomas Jolly

Il y a toujours une curiosité presque enfantine à découvrir le premier spectacle d’un metteur en scène en vue. Avec Arlequin poli par l’amour, Thomas Jolly dévoile d’emblée son ADN, sa patte. À mi-chemin entre Beetlejuice et la fête foraine, son travail exhume notre âme de gosse et entraîne les sens dans une féerie éveillée. La Scala, récemment ouverte, a bien fait de programmer ce bonbon piquant.

Si Marivaux a écrit des chefs-d’œuvre, certaines de ses pièces sont complètement passées à la trappe. Certaines à tort. C’est le cas d’Arlequin poli par l’amour, une délicieuse variation sur la naissance du désir et les dangers qu’il y a à vouloir le contrarier. Le cadre est simple, tout comme l’action. Une puissance fée tombe amoureuse d’un Adonis sans savoir qu’il est sacrément bête. Bien décidée à parfaire son éducation sentimentale, elle se lance dans une entreprise désespérée. Le jeune homme succombe aux charmes de Silvia, gentille bergère. Ce coup de foudre inattendu attise évidemment l’ire de la sorcière…

Peut-on forcer quelqu’un à tomber amoureux de soi ? La réponse est évidemment négative. C’est ce violent affrontement entre l’innocence des premiers émois et la furie d’une passion à sens unique qui irrigue l’intrigue de la pièce.

Enchantement de tous les instants
Ce que propose Thomas Jolly relève d’un véritable enchantement visuel. Peu de moyens mais tellement d’effet ! Confettis, ballons, costumes de mouton, lumières chromatiques, musique entraînante, esprit cabaret… Tout concourt au plaisir dans cette relecture mi-dark, mi-canaille d’un marivaudage allégé et qui va droit au but. Tout comme sa proposition bien secouée qui bénéficie de l’abattage infaillible d’une belle brochette de comédiens.

On adore la sorcière-castafiore baroque campée par Julie Bouriche. Charlotte Ravinet est une Silvia mutine, attachante et entière tandis que Romain Tamisier est un Arlequin tout en facettes, de l’idiot béat à l’amoureux transi en passant par l’effrayant despote.

Entre ombre et lumière, cet Arlequin embarque le public dans une odyssée amoureuse aussi périlleuse qu’exaltante. Populaire et dynamique, ce premier spectacle esquisse tous les ingrédients phares des futurs succès de Thomas Jolly. On retrouve avec joie ce qu’on a tant aimé chez lui : une candeur touchante qui renvoie à l’enfance et au jeu. Tout en n’occultant jamais une certaine noirceur, ici la transition délicate entre la jeunesse et l’âge adulte. ♥ ♥ ♥ ♥

ARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR de Marivaux. M.E.S de Thomas Jolly. La Scala. 01 40 03 44 30. 1h15

© Nicolas Joubard

Christelle Reboul et Jean-Pierre Michaël : un couple saveur nature entre fantasme et routine

L’amour serait-il une illusion ? Dans La Vie rêvée d’Helen Cox, Antoine Rault entretient le mystère entre fantasme hollywoodien et routine crispante. Entraînante et piquante, la mise en scène de Christophe Lidon décortique la mécanique du couple en misant sur de délicates vapeurs oniriques. L’ensemble est joliment troussé ; l’alchimie entre Christelle Reboul et Jean-Pierre Michaël y est sans doute pour beaucoup.

Les histoires d’amour commencent souvent tels des contes de fée ; celle d’Helen et de Paul n’échappe pas à la règle. Leur rencontre dans une galerie d’art se montre riche de promesses. Les années passant, le désir s’émousse tout comme la représentation d’une relation idéale. Alors Helen rêve sa vie et se réfugie dans des films à l’eau de rose. Un moyen de supporter l’éloignement et l’incompréhension. Comment s’extirper du rêve pour retomber dans la réalité ? Peut-on concilier les deux ?

Le sel du couple
Sur un thème rabattu, Antoine Rault propose une comédie qui tient la route en évoquant avec justesse les aléas de la vie à deux, les moyens de combattre le train-train qui use les sentiments. De la rencontre à la vieillesse. Christophe Lidon a su accentuer avec soin les envolées lyriques et caricaturales des films à l’eau de rose, drapées justement dans de douces lumières roses. Christelle Reboul et Jean-Pierre Michaël passent en un claquement de doigts de l’exaltation hystérique au désenchantement énervé. Ils s’investissent avec énergie dans leur rôle. On y croit car ils sont à la fois drôles et touchants dans leur humanité, dans leur rupture et leurs retrouvailles. Une comédie pimpante mais plus profonde qu’il n’y paraît. On y va ! ♥ ♥ ♥ ♥

LA VIE RÊVÉE D’HELEN COX d’Antoine Rault. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre La Bruyère. 01 48 74 76 99. 1h15

© Lot

Natalie Dessay et Macha Méril, deux folles d’amour

Natalie Dessay, star du mélo ? Après avoir dérouté dans Und, la chanteuse lyrique revient sur les planches dans un rôle de composition, celui d’une mater dolorosa. En montant La Légende d’une vie de Stefan Zweig, Christophe Lidon fait naître beaucoup d’émotion. Pas une émotion facile mais une émotion vraie, naturelle, fluide. On croit au destin de cette famille hantée par le spectre écrasant d’un père adulté. Chaque comédien, intense dans sa partition, exprime pleinement son potentiel : la constellation de ces êtres finalement bien seuls forme une touchante galaxie

Peut-on dissocier l’homme de l’artiste ? Pour comprendre l’artiste, le critique Sainte-Beuve estimait qu’il fallait nécessairement se pencher sur la personnalité de l’homme, en connaître chaque aspect, chaque grain de sable. Karl Frank, lui, rayonnait à Vienne. Poète respecté, il suscitait l’admiration de tous. Sa mort a laissé un immense vide dans la maisonnée. Sa femme Léonore ravive la mémoire de feu son époux à travers des réceptions mais la lassitude guette. Friedrich, son fils, se lance dans une carrière littéraire mais comment exister face à une ombre aussi glorieuse et intouchable ? L’arrivée de Maria, ancienne compagne de  Karl, va tout chambouler dans ce mausolée. Les confessions qui suivront risquent d’écorcher l’hagiographie si vivement entretenue du père…

Intense duo féminin
La Légende d’une vie questionne la distance entre l’être et le paraître, la dissimulation, la transmission, la peur d’échouer, la nécessité de s’émanciper… Autant de thèmes universels brillamment agencés par Zweig. Dans un magnifique décor Art Déco digne de Zweig, Christophe Lidon dirige l’ensemble tel un chef d’orchestre fort habile. Malgré un départ un peu mou du genou, la pièce prend de l’ampleur petit à petit. Natalie Dessay s’empare de son rôle de mère castratrice avec l’énergie du désespoir : elle donne tout sur scène. Volcanique, odieuse, anéantie, elle passe par toute la palettes émotionnelle. Face à elle, Macha Méril se montre pétrie de dignité, terrienne et attendrissante. On s’attache à elle, à son histoire d’amante délaissée. La réconciliation finale entre les deux femmes touche la corde sensible. Ce combat de lionnes au caractère si différent se suit avec plaisir. Gaël Giraudeau, lui, campe avec fougue un jeune artiste torturé qui se cherche et essaye de comprendre qui il est. ♥ ♥ ♥ ♥

LA LÉGENDE D’UNE VIE de Stefan Zweig. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h40

© J. Stey

Dans la jungle des appétits shakespeariens

Coup de tonnerre à la Comédie-Française ! Thomas Ostermeier tranforme la majestueuse salle Richelieu en cube d’expérimentation identitaire. Palmiers et gorilles figurent un ailleurs primitif, un lieu où les corps se vautrent dans la débauche tout en essayant de se contraindre. En mettant en scène La Nuit des rois, le directeur de la Schaubühne nous invite à une orgie débridée, un désordre des sens aussi sensuel que grotesque. La comédie des apparences shakespearienne se teinte d’une violence hyperbolique. Trouble dans le genre, confusion du moi… Autant d’interrogations crûment mises en lumière dans ce spectacle qui ne se refuse rien. Pour notre plus grande joie.

Shakespeare aime les naufrages sur une île déserte. L’occasion d’avancer incognito en terre étrangère et de se déguiser à l’envi. Viola et Sebastien sont des jumeaux fusionnels séparés à la suite d’une tempête. Afin de gagner la confiance du Duc Orsino, Viola choisit de travestir son sexe. Une idée aux lourdes conséquences….

Qui sommes-nous ? C’est à cette question vertigineuse que le dramaturge élisabéthain tente de répondre. Un déguisement suffit-il à créer l’illusion du paraître ? Changer d’habit, n’est-ce pas changer d’être ? En brouillant les identités sexuelles, le grand Will souligne une grande constante de l’Homme avec un grand H : l’impulsivité de ses désirs, l’impossibilité de dominer les élans du cœur, la folie qui guette à se consumer d’amour…

Comédiens en rut
Tel un volcan, Thomas Ostermeier fait exploser la lave sexuelle de la pièce en déshabillant tout ce beau monde. Sus aux pantalons et vive les strings, les petites culottes et les boxers ! Dévêtus, au sens propre comme figurés, les comédiens s’exposent et se mettent en danger. Ils sont tous magnifiques, tous au sommet de leur art. Georgia Scalliet est superbe en cavalière androgyne perdue entre vérité et mensonge. Le duo qu’elle forme avec Adeline d’Hermy, érotique Madone au teint d’ange, restera dans les annales. Julien Frison est un très bel Adonis, vif et frais dans son innocence. Les bouffons ne sont pas en reste : Laurent Stocker, Stéphane Varupenne et Christophe Montenez nous entrainent dans des scènes d’anthologie. Ces grotesques harangueurs apostrophent la foule avec culot et fantaisie telles des rock stars ivres et pathétiques. On adore ! On ignorait la fibre comique de Sébastien Pouderoux, on la découvre dans un rôle de prêtre opportuniste et fat absolument délicieux. Anna Cervinka, elle, convainc en soubrette malicieuse et manipulatrice.

Sulfureuse, cette mise en scène se veut très gourmande et généreuse. Elle dévoile les corps, les attirances au gré des sexes. Pas de provoc’ gratuite non (même si certaines sorties sur Macron étaient  faciles bien qu’amusantes) mais une volonté de marquer la chair d’une empreinte ultra bestiale et raffinée à la voix. En contrepoint à ce torrent impétueux, résonnent les airs délicats de Monteverdi. Un moment de grâce. Dionysos et Eros s’unissent en une alliance magique.

Finalement, le décor s’écroule comme un château de cartes, révélant la vérité au grand jour. Un vérité mâtinée d’ambiguïté puisque dans un ultime éclat, le désir passe de bouche en bouche. Un ultime pied de nez aux conventions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA NUIT DES ROIS de William Shakespeare. M.E.S. ded Thomas Ostermeier. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h50

© Jean-Louis Fernandez

Marivaux en pleine lumière

Sur la scène du Vieux-Colombier, un espace blanc virginal évoque un champ de tous les possibles. Conquêtes, manipulation, crise et reconciliation vont se battre en duel dans vaste chantier des sentiments. Des bâches salies de coups de pinceau rageurs laissent entendre que des meurtrissures subsistent sous le vernis des apparences…

Dans ce décor ambivalent, entre pureté ascétique et saleté frénétique, Emmanuel Daumas orchestre son ballet marivaudien avec une légère cruauté. Pour mettre en scène les inconstances du cœur, le prolixe dramaturge règne en maître. Avec un titre tel que L’Heureux Stratagème, il annonce d’entrée la couleur.  Cette pièce (justement) méconnue s’enlise cependant dans des considérations sur l’infidèlité que le metteur en scène a su heureusement vivifier grâce à une volonté de mouvement tout à fait salutaire. Nos amoureux déçus ou pleins d’espoir cabriolent avec fougue, tous très bien dirigés.

Comme toujours, un chassé-croisé amoureux alimente l’intrigue de la comédie : la Comtesse est amoureuse de Damis et délaisse Dorante. La Marquise aime Damis mais celui-ci la délaisse. La Marquise propose donc à Dorante de s’unir afin de rendre malades de jalousie le couple nouvellement formé. Qui triomphera ?

L’amour en short
Ce qui assure du piquant à cet heureux stratagème, c’est le comportement de la Comtesse qui revendique le droit de laisser libre court aux fluctuations de ses sentiments. En refusant de s’enfermer dans un schéma traditionnel, elle revendique une liberté tout à fait moderne pour l’époque. Claire de la Rüe du Can trouve enfin ici un rôle qui l’expose en pleine lumière. Gracieuse et piquante, presque vaporeuse, elle mène le bal. À ses côtés, Julie Sicard impressionne en Marquise bafouée dans sa dignité et son amour. Une aura impériale pleine de rage rentrée nimbe la fabuleuse comédienne. Laurent Lafitte épate en Gascon beauf écervelé tandis que Dorante touche en amant prêt à tout pour reconquérir sa belle.

Côté valets, Jenifer Decker convainc en soubrette insolente tandis que l’Arlequin de Loïc Corbery est déchirant d’une colère qui s’élève contre l’injustice. Éric Génovèse, lui, est un facétieux Iago, opaque à souhait.

Emmanuel Daumas a très bien su diriger tous ses comédiens qui révèlent tout leur talent. Une autre bonne idée de mise en scène consiste à brouiller les genres et les époques : les valets portent des bermudas enfantins, les maîtres des costumes actuels ou des polos et les maîtresses des robes chic mais sans prétention. On ne sait absolument pas à quelle époque nous nous trouvons : le venin de la jalousie et les passions incontrôlables n’ont pas d’âge. ♥ ♥ ♥

L’HEUREUX STRATAGÈME de Marivaux. M.E.S d’Emmanuel Daumas. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 1h45

© Christophe Raynaud de Lage

Emeline Bayart rafle la mise dans Fric Frac

Michel Fau crédible en voyou à deux sous ? Eh bien oui ! Le caméléon des planches poursuit son exploration des comédies d’antan en montant Fric Frac au Théâtre de Paris. Véritable dictionnaire d’argot sur pattes, le fantasque metteur en scène s’amuse beaucoup avec cette histoire de pieds nickelés. Moins de blabla et plus de rythme n’aurait pas fait de mal à cette pièce vintage. Les comédiens, menés par l’exceptionnelle Emeline Bayart, insufflent heureusement toute leur malice et leur extravagance à ce grotesque cambriolage.

Fric Frac narre avant tout l’histoire d’une gentille manipulation. Loulou a besoin d’argent pour aider son homme à se refaire. Elle trouve une occasion en or en la personne de Marcel, vendeur dans une bijouterie et fou amoureux de Loulou. Un pigeon rêve pour voler la marchandise…

Édouard Bourdet plonge dans le Paris des années 30 avec une certaine gourmandise. On écoute avec plaisir un parler ancien, on découvre des tournures désuètes et très imagées. Sans doute atteint d’une crise de nostalgie aiguë, Michel Fau se tourne vers un milieu interlope, celui des marginaux et des loubards de bas étage. Jouant sur un effet d’inquiétante étrangeté, Fau transforme l’univers criminel en un cabinet des curiosités biscornu. Le superbe décor en pop-up signé Bernard Fau détourne les lignes, tangue et penche au gré des ivresses de nos bandits de pacotille.

Afin de contourner une fois encore le danger du réalisme psychologique, Fau imprime une direction d’acteurs toujours aussi déjantée. Sa manie de l’extravagance tourne à plein régime ici. Alors qu’elle est entourée d’un parterre de célébrités, c’est bien Emeline Bayart qui gagne le jackpot ici. L’émouvante interprète de Bécassine dévore les planches et casse la baraque en fille de bijoutier hystérique, un brin pince-sans-rire et totalement imprévisible. Elle est géniale ! Julie Depardieu est parfaite en prostituée repentie à l’accent titi. Elle est toujours aussi fraîche. Régis Laspalès demeure dans le même registre, celui de l’idiot niais : il le fait avec toujours autant de talent. Enfin, Michel Fau, plus en retrait ici, est très drôle en voyou raté et paresseux.

Cette bande de bras cassés, aussi endiablée soit-elle, peine à masquer les longueurs de la pièce. La scène d’exposition, interminable, laisse présager du pire. On espérait vraiment plus d’action et moins de bavardages et d’explications. Le tout ronronne donc un peu trop pour tenir en haleine. À voir tout de même ! ♥ ♥ ♥

FRIC FRAC d’Édouard Bourdet. M.E.S de Michel Fau. Théâtre de Paris. 01 48 74 25 37. 1h50

© Marcel Hartmann

Nora, femme d’aujourd’hui

« Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. » En 2018, la chanson de Souchon n’a pas pris une ride car elle met en lumière un paradoxe propre à l’émancipation de la femme. Le slogan est clair : tu peux te sentir libre mais il ne faudrait pas abuser non plus. Reste à ta place de petite créature frêle sous l’égide de bras virils et protecteurs. Revendique ta liberté mais avec une muselière au visage.

C’est exactement sur cette implacable contradiction que Lorraine de Sagazan ouvre son spectacle au Monfort. Dans Une maison de poupée, elle revisite la pièce d’Ibsen en une guerre des sexes manifestement axée sur l’incompréhension. Féroce dialogue de sourds, la réécriture joue sur l’improvisation et l’outrance pour mettre à mal l’hégémonie patriarcale. Et la démonstration s’avère particulièrement glaçante et impitoyable à défaut d’être subtile.

On pénètre au cœur d’un dispositif tri-frontal qui respire le désenchantement. Un simulacre de fête transpire sur scène : des ballons en forme de cœur parsèment l’espace, des cadeaux au papier pailleté semblent promettre un erzatz de joie. C’est le soir du réveillon et des révélations vont avoir lieu. Pour le moment, Nora est heureuse de retrouver son mari Torvald et leur ami Frank. Contrairement au texte d’Ibsen, c’est la jeune femme qui tient ici la chandelle : son poste d’avocate dans une banque prestigieuse lui assure un revenu confortable tandis que son mari s’occupe de la maison. Autant cette situation ravit Nora, autant elle exaspère Torvald qui sous un sourire de façade a bien du mal à cacher son amertume.

Ce renversement des genres permet à Lorraine de Sagazan d’accentuer les disparités homme/femme. L’épanouissement professionnel de Nora cache en réalité une origine bien plus glauque dont elle apprendra l’existence à la fin de la pièce. La chute sera d’autant plus douloureuse que Nora aura déjà goûté au plaisir de la revanche des sexes. Ce que Lorraine de Sagazan questionne, c’est bien la possibilité pour une femme de gravir les échelons sans l’aide des hommes. Existe-t-il un déterminisme masculin ? Vaut-il encore le coup de lutter pour les femmes si la société est encore conditionnée par une norme testostéronnée ?

Incompréhension manifeste
Jeanne Favre porte sur ses épaules de Wonder-Woman le poids de ce combat. Amazone heureuse, elle virevolte telle une fée satisfaite dans tous les domaines. Puis vient le temps des doutes et de l’épiphanie finale et là, la colère s’exprime franchement. La conscience soudaine d’avoir vécu son mariage dans un mensonge permanent, l’incommunicabilité fondamentale entre lui et elle, le désir enfin d’être égoïste et de vouloir vivre pour soi.

Cette transformation intérieure, la comédienne sait la transmettre au public. Cette rage impuissante, cet anéantissement d’une vie rangée se manifestent par des poings serrés, des secousses. C’est intense. Face à elle, Romain Cottard est admirable dans le rôle du salaud lâche et sûr de sa supériorité. On aurait sans doute attendu un face-à-face plus équilibré entre Nora et Torvald car la bêtise suinte trop rapidement des pores de ce mari odieux. La caricature n’est jamais bien loin et son personnage aurait mérité d’être plus nuancé car on a du mal à comprendre comment l’avocate a pu tomber amoureuse de ce goujat. Les seconds rôles paraissent pâles à côté du couple (Antonin Meyer-Esquerré en particulier dont la diction est vraiment à retravailler). Benjamin Tholozan tire son épingle du jeu en ami condamné et lucide dans sa future déchéance.

Malgré ce défaut d’écriture, saluons la vivacité de l’adaptation de la metteur en scène qui verse beaucoup dans l’esprit work in progress contribuant ainsi à rendre les propos plus dynamiques et naturels. On a vraiment l’impression de pénétrer dans l’intimité de ce couple. La fin de la représentation se montre d’une violence absolue puisque Nora se terre dans un silence assourdissant. Son ultime tirade, manifeste féministe et rupture en bonne et due forme, défile sur un écran. Comme si la parole, exsangue et tarie, n’avait plus la force de s’exprimer et qu’il fallait le pouvoir de l’écriture pour fixer une bonne fois pour toutes la mise à mort du patriarcat. Cette dissociation de la voix et du corps exalte la révolte sourde mais bien réelle de la jeune femme. Le mari, lui, ne comprend toujours rien… Affligeant constat d’une impossible réconciliation. ♥ ♥ ♥ ♥

UNE MAISON DE POUPÉE d’après Henrik Ibsen. M.E.S de Lorraine de Sagazan. Monfort Théâtre. 01 56 08 33 88. 1h40.

© Pascal Victor/Artcom Press

 

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