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Hier au théâtre

Florence Viala, une nounou d’enfer

Peut-on éprouver de la compassion pour une meurtrière ? En adaptant Chanson douce, roman choc de Leïla  Slimani, Pauline Bayle met en lumière le portrait d’une nourrice victime de la violence sociale. Florence Viala s’engouffre jusqu’au vertige dans la peau de ce personnage trouble. Un rôle en or pour une comédienne d’exception.

Pas de fioritures sur le plateau exigu du Studio-Théâtre. Un canapé, des chaises et une table. Nous sommes bien loin des paillettes et du sang de L’Odyssée et de L’Iliade. Cette sobriété affichée rend encore plus insoutenable l’infanticide annoncé dès le début de la pièce. Respectant la chronologie à rebours du texte source, Pauline Bayle remonte à l’origine du mal en proposant un déroulé fluide. Des conséquences à la cause. Pourquoi donc Louise, une baby-sitter dévouée, aurait-elle commis l’irréparable en assassinant les deux enfants d’un couple qui était aux petits soins pour elle ?

La metteur en scène n’éclaircit pas les zones d’ombre de ce personnage énigmatique. En revanche, elle lui insuffle une dose d’humanité qui empêche de condamner véritablement cette nourrice. Isolée, désespérée et rageuse, Florence Viala décrit la routine maussade des petites gens. Une banlieue grise, des dettes, un appartement glauque… Une immense solitude s’empare de la comédienne. Une rancoeur terrible aussi. S’attaquer à des petits innocents serait-il un moyen de prendre une revanche sur la vie ? De punir cette injustice sociale qui contraint cette femme à basculer dans l’horreur ? On ne saura jamais vraiment pourquoi.

Dense dans son jeu, Florence Viala conserve à la fois une part d’opacité, forcément mystérieuse et se dévoile sans fard au public. Cette tension entre secret et confession poignante engendre une attention accrue sur ce personnage. La comédienne éclipse donc ses deux camarades. Bien qu’Anna Cervinka et Sébastien Pouderoux ne déméritent pas, on reste fasciné en présence de ce monstre froid, qui dissimule une mélancolie touchante. Elle est d’autant plus mise en avant que Pauline Bayle a eu la bonne idée de concentrer sa distribution sur trois personnages.  Les deux comédiens jouent à la fois les parents et les enfants, papillonnant autour de cette figure centrale. ♥ ♥ ♥ ♥

CHANSON DOUCE de Leïla  Slimani. M.E.S de Pauline Bayle. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h15

© Brigitte Enguérand

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Un carré haute couture se délecte du poison pinterien

Aux Bouffes du Nord, Ludovic Lagarde décale avec intelligence La Collection et accentue le parfum de mystère propre à Pinter. En résulte un jeu mensonger pervers et glaçant dans lequel la vérité n’émergera jamais complètement.

Dès le début, le ton est donné : un homme, visiblement ivre, rentre chez lui avec une énorme tête d’animal vissée sur le crâne. Soirée trop arrosée ou délire cauchemardesque ? On ne sait pas sur quel pied danser. Le metteur en scène joue sur cette ambiguité et transforme une apparente histoire d’adultère en enquête labyrinthique.

Dans un espace trouble tout à la fois design/cosy et étrangement impersonnel, deux couples cohabitent. L’univers de la mode les réunit, puisqu’ils baignent tous les quatre dans ce milieu. Il se pourrait bien aussi que Stella soit le fil d’Ariane du quatuor… En effet, son mari James la soupçonne de l’avoir trompé dans une chambre d’hôtel avec Bill, un prodige de la couture en couple avec Harry, son mécène.

De cette banale histoire de tromperie, Pinter coud une diabolique réflexion sur les fantasmes, les non-dits, l’imagination, l’ennui au sein du couple. Pour éviter de verser dans le vaudeville, Ludovic Lagarde a eu la sage idée de miser sur la carte de la distanciation. Alors qu’il est question de désir, de chair, le carré de personnages semble prisonnier à l’intérieur d’un cube de givre. La sensation est assurément étonnante et inattendue.

Il faut contempler Micha Lescot se lécher une main ensanglantée avec une effrayante gourmandise pour saisir à quel point la menace pointe le bout de son nez. Une violence en sourdine brillamment soulignée par un jeu d’éclairage ouaté qui suggère plus qu’il n’assène. Si à jardin, le blanc spectral semble dominer tandis qu’à cour l’obscurité se démarque davantage, les espaces semblent fusionner, comme si le poison de la tromperie s’était infiltré dans les deux habitations.

Tous les comédiens sont dirigés avec finesse : Valérie Dashwood campe une épouse vaporeuse, superbe dans son immense vison ; Laurent Poitrenaux joue le mari jaloux qui bouillonne avec une retenue presque masochiste. Mathieu Amalric est remarquable de maîtrise désabusée en Pygmalion paternaliste et Micha Lescot est follement flegmatique en dandy poseur et insolent. ♥ ♥ ♥ ♥

LA COLLECTION de Harold Pinter. M.E.S de Ludovic Lagarde. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h20

© Gwendal Le Flem

Verte ou les plaisirs de la magie

Les sorcières ont le vent en poupe ces derniers temps. Séries, films, ou livres à vous de choisir ! Sous la plume fantaisiste de Marie Desplechin, Verte voit le jour il y a déja vingt ans. Cette apprentie sorcière facétieuse et au caractère bien trempé connaît un succès fort mérité. C’est sur les planches du Théâtre Paris-Villette que Léna Bréban a choisi de donner vie à notre petite héroïne. Pétillante et inventive, son adaptation a conquis les petits et les plus grands, ravis de pénétrer une heure durant à l’intérieur d’une bulle magique. Abracadabra !

Verte n’est pas une fille comme les autres puisqu’elle possède des pouvoirs surnaturels qui ne demandent qu’à s’épanouir ! Sa maman Ursule aimerait bien en faire une sorcière de premier plan… sauf que Verte refuse de respecter les traditions et aimerait bien vivre sans ce fardeau. Les balais et les potions magiques sont à mille lieues d’occuper ses pensées : elle ne pense qu’à Soufi, un gentil footballeur.

Mine de rien, Verte met en scène avec beaucoup de justesse le passage difficile à l’adolescence. Comment forge-t-on sa propre identité ? Peut-on se libérer complètement de l’hérédité et refuser toute forme de transmission ? Peut-on se construire sans figure paternelle ? Autant de questions qui traversent le spectacle et qui parlent à chacun d’entre nous.

Léna Bréban a parfaitement su équilibrer son spectacle entre instants délirants et moments plus émouvants et graves. Elle s’est adjoint les services de deux magiciens, Abdul Alafrez et Thierry Collet, qui enchantent le public avec leurs tours de passe-passe. Le plateau se métamorphose aussi bien en maison hantée effrayante avec ces ustensiles qui se mouvent tout seuls, ces allumettes cracheuses de feu ou ces vers de terre coriaces qu’en jardin-luciole poétique. L’illusion est totale et on se triture les méninges afin de traquer les astuces magiques !

Les quatre comédiens se glissent en outre totalement dans la peau de leur personnage. Ils sont remarquables. Avec ses airs d’ado en jean/baskets, Rachel Arditi campe une Verte malicieuse et têtue. Céline Carrère joue la maman excentrique avec beaucoup d’aplomb . Pierre Lefebvre est un Soufi un peu lunaire et attachant. Enfin, la palme revient sans conteste à Julie Pilod, ébourrifante en mamie fantasque et complètement délurée. On adore son timbre de voix perché !

Pleine d’intelligence, cette réjouissante adaptation fourmille d’idées bien vues. On se régale ! ♥ ♥ ♥ ♥

VERTE de Marie Desplechin M.E.S de Léna Bréban. Théâtre de la Ville (hors les murs). 1h10. 01 40 03 72 23.

© Julien Piffaut

Constance Dollé : confessions d’une femme du siècle

Constance Dollé est une maîtresse de maison pas comme les autres… Conviant le public du Petit Saint-Martin à un dîner-confession, la comédienne, prodigieuse, narre la lente descente aux enfers d’une mère de famille. Implacable, le récit glaçant de Dennis Kelly jette l’oprobre sur les hommes, de manière un peu trop schématique.

Le temps d’une soirée, quatre spectateurs deviennent les invités muets d’une jeune femme décidément bien volubile. Elle ne leur donnera jamais la parole mais leur présence, réconfortante, sera nécessaire pour panser les blessures d’un aveu épouvantable. En plaçant ces convives en position de témoins, Mélanie Leray met en lumière la dimension cathartique de la parole. Se lancer à corps perdu dans une loghorrhée est une tentative, vaine sans doute, d’enrayer la douleur du deuil.

Pourtant, au départ, l’insouciance règne. Il faut écouter notre hôtesse raconter sa jeunesse débridée et sa rencontre improbable avec son mari dans un aéroport. Un vrai sketch ! La traduction française retranscrit d’ailleurs avec vivacité ces anecdotes rigolotes. Cette femme retrace sa vie de son ascension professionnelle à un mariage heureux.

Puis, sans y prendre garde, la tonalité change. Que c’est étrange déjà de s’adresser à des enfants absents de scène, comme s’ils vivaient uniquement dans la mémoire de leur mère. Si ces saynètes comiques soulignent l’impuissance à la fois tendre et touchante d’une maman à gérer deux bambins vifs, il n’en demeure pas moins qu’on ressent un souffle glacial sur nos épaules.

Petit à petit, les indices s’accumulent et on bascule dans la tragédie. Irrémédiablement. Jamais larmoyante, Constance Dollé porte sur ses épaules, loin d’être frêles, ce monologue. D’une diginité à couper le souffle, raide, drôle aussi, poignante, elle est d’une justesse de tous les instants. Cultivant volontairement une allure androgyne avec ses cheveux plaqués et sa chemise blanche, elle semble symboliser la dichotomie fondamentale qu’expose Kelly dans sa pièce. La société serait créée par les hommes et pour les hommes causant ainsi la violence du monde. On aurait pourtant davantage cru à une version modernisée de Médée car la comédienne joue parfaitement l’équilibre précaire entre folie et lucidité. Cela s’avère troublant car on dirait que l’esprit du mari en viendrait presque à posséder sa femme dans cette superposition/fusion des sexes.

Sous ses airs anecdotiques, Girls and Boys tend donc à l’universel : comment tenir debout quand on a tout perdu ? Les souvenirs nous font-ils perdre la raison ou nous aident-ils à continuer de vivre ? La forme du seule en scène, éprouvante, exigeante, requiert une comédienne extrêmement solide et bien dirigée. Constance Dollé fait partie de nos héroïnes modernes. Elle est de cette trempe-là. ♥ ♥ ♥ ♥

GIRLS AND BOYS de Dennis Kelly. M.E.S de Mélanie Leray. Théâtre du Petit Saint-Martin. 1h30. 01 42 08 00 32.

© Pascal Victor/ArtComPress

Ce sacré coquin de Louis XIV au pays de la galette !

Louis XIV était un sacré coureur de jupons ! Amateur de bonne chère/chair, le Roi-Soleil se voit offrir une loufoquerie sur mesure par Nicolas Lumbreras. Aux Béliers-Parisiens, le dramaturge parodie la vie de sa Sainte-Majesté en un vaudeville sous la ceinture assez tordant. Nonobstant quelques lourdeurs, le public ne se fait pas prier pour rire un bon coup en compagnie de ce petit coquin ! Cette comédie musicale à perruques ne se prend pas du tout au sérieux et joue à fond la carte de la désacralisation scatologique et outrancière.

Il y a dans l’orage dans l’air à Versailles ! Marie-Thérèse soupçonne à juste titre son mari de la cocufier. Elle lui pose un ultimatum, qu’il accepte mais la reine sent l’entourloupe et décide de le suivre… Son voyage la mènera jusqu’en Bretagne où bien des surprises l’attendent !

Ne cherchez aucune logique ici ; elle a été rayée de la surface de la carte ! Assumant pleinement son délire sans queue ni tête, Lumbreras nous embarque dans une savoureuse course-poursuite adultérine au cours de laquelle on rencontre de drôles de personnages. Mention spéciale au bourreau bavorois complètement dérangé et au tenancier follement gay de l’auberge ! Dans un astucieux décor tournant qui ressemble à une maison de poupée abritant tous les vices, les comédiens se déchaînent. On adore surtout Emmanuelle Bougerol, impayable reine tyrannique à l’accent prononcé. Serge Da Silva est aussi tordant en roi filou et poltron !

Peu de temps mort ; pas mal de péripéties plus ou moins ubuesques et beaucoup de chansons déjantées, souvent très bien interprétées avec un joli grain de voix. Une combinaison gagnante et un divertissement bien agréable en somme.

Attention à l’abus de galettes tout de même car la lourdeur n’est jamais bien loin ! On regrettera le personnage de Dieu, peu inspiré, des chansons scato trop fréquentes (bien que la fissure anale du Roi déclamée façon Patrick Bruel fasse son petit effet) et une misogynie trop appuyée, surtout à la fin.

On reprendra donc bien du kouign amann et une bolée de cidre avec tous ces agités du bocal. Le vent de folie érotique et burlesque qui souffle à Versailles va sans doute s’étendre à l’ensemble de la capitale ! ♥ ♥ ♥ ♥

JEAN-LOUIS XIV de Nicolas Lumbreras. M.E.S de l’auteur. Théâtre des Béliers-Parisiens. 1h25. 01 42 62 35 00.

© Svend Andersen

Julie Deliquet déclare sa flamme au théâtre dans Fanny et Alexandre

Julie Deliquet s’épanouit dans le collectif qui le lui rend bien. Après avoir fait chavirer les cœurs avec son Oncle Vania, la metteur en scène débarquer sur la grande scène de la salle Richelieu. Conquérante d’espaces toujours plus ambitieux, elle propose cette fois-ci une adaptation de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Avec pour maître-mot l’illusion, ce spectacle confond habilement réel et fiction et file la mise en abyme jusqu’au vertige. Parvenant à allier une bonhommie triviale à une violence des plus glaçantes, Julie Deliquet mélange les registres avec une justesse confondante. La troupe, très nombreuse, irradie de vie et brille par la qualité impeccable de son jeu, entre légèreté et gravité.

Fanny et Alexandre constitue un diptyque aussi opposé et complémentaire que le soleil et la lune. La première partie du spectacle dévoile le quotidien joyeux de la famille Ekdhahl le soir de Noël. La maisonnée de théâtreux est en ébullition, tout est en mouvement et la vie distille son parfum enivrant aux membres de cette famille heureuse de se retrouver. Le décor est simple, pas de chichis ici. On danse, on festoie, on boit. L’ivresse de la réunion, dans ce théâtre où Shakespeare est à l’honneur, tourne à la tragédie quand Oscar, le maître des lieux succombe à une crise cardiaque en jouant le rôle du fantôme dans Hamlet.

Après l’entracte, le temps devient glacial. La chaleur pénétrante des débuts s’évanouit pour laisser place à la pénombre carcérale d’une nouvelle demeure infernale. Décidée à se remarier, Émilie s’unit au pasteur Vergerus, un monstre de cruauté et de sadisme. Laissant derrière elle sa passion initiale pour le théâtre, elle la sacrifie pour un amour qu’elle croit sincère et profond. Bien mal lui en prend quand elle se rend compte que son nouveau mari se transforme en effrayant geôlier.

Montagnes russes émotionnelles
Aussi à l’aise dans la comédie que dans le drame, Julie Deliquet accouche d’une œuvre à l’hybridation séduisante. En jouant sur l’effet de contraste entre l’ouverture lumineuse du début et le confinement lugubre et fantastique qui suit, la metteur en scène met en lumière l’intense interprétation des comédiens. Elsa Lepoivre, resplendissante, a tout d’une reine déchue. Elle est magnifique. Jean Chevalier trouve là son premier grand rôle en jouant Alexandre : son aspect enfantin tranche singulièrement avec la révolte sourde que l’on sent poindre en lui face à la frénésie de son beau-père. Dominique Blanc émeut en matriarche passionnée. L’entendre déclamer la tirade finale de Nora dans Une Maison de poupée est un bijou… Thierry Hancisse se glisse avec délectation dans la peau du pasteur tourmenté et odieux. Impressionnant. Laurent Stocker, lui, apporte un peu de légèreté en goujat pétomane. On ne peut pas tous les citer mais ils sont tout autant formidables : Florence Viala, Cécile Brune, Denis Podalydès, Véronique Vella…

Julie Deliquet offre une déclaration d’amour fracassante au théâtre : son amour des comédiens, de la troupe et du jouer ensemble suinte dans chaque geste, dans chaque intonation, dans chaque déplacement. Le théâtre peut être aussi drôle que terrifiant ; c’est un arc-en-ciel de sentiments où se déploie tout un dégradé d’émotions aussi futiles que bouleversantes. La metteur en scène capte ces nuances et les fait rejaillir avec vérité et justesse sur le plateau. ♥ ♥ ♥ ♥

FANNY ET ALEXANDRE d’Ingmar Bergman. M.E.S de Julie Deliquet. Comédie-Française. 2h45 (entracte compris). 01 44 58 15 15.

© Brigitte Enguérand

On lève nos verres pour Ivan Calbérac !

Décidément, en ce début d’année, comédie et gastronomie font bon ménage ! Après un Canard à l’orange délicieusement assaisonné par Nicolas Briançon, Ivan Calbérac propose La Dégustation, cocktail inédit réunissant un couple inattendu. Isabelle Carré et Bernard Campan, que tout semble opposer, s’apprivoisent progressivement pour produire une belle alchimie sur la scène de la Renaissance. On avait déjà apprécié L’Étudiante et Monsieur Henri ainsi que Venise n’est pas en Italie. Jamais deux sans trois !

Comme toute bonne comédie sentimentale qui se respecte, La Dégustation mise sur une disharmonie initiale. D’un côté, Jacques tient un petit commerce de vins et vit reclus dans sa tanière, en bon ours bourru. De l’autre côté, Hortense catho altruiste et toujours de bonne humeur, débarque en ville et recherche une bonne bouteille à offrir à ses bons amis SDF. Cette rencontre provoquera des étincelles, attisées par Steve, jeune voyou repenti qui vient se cacher dans le magasin de Jacques après un braquage dans les environs…

Si le spectacle fonctionne beaucoup sur le comique de caractère et de situation, il n’en demeure pas moins que des sujets plus graves sont abordés comme la mort d’un enfant ou la PMA. C’est toujours un sacerdoce lorsqu’il s’agit de combiner comédie et drame dans une pièce. Ici, les parties plus sérieuses détonnent et on sent la volonté de l’auteur de traiter de sujets d’actualité mais tout cela demeure trop effleuré. Clairement, Ivan Calbérac est beaucoup plus à l’aise dans l’humour et réserve quelques scènes d’anthologie, notamment la scène éponyme de la dégustation, à mourir de rire !

Isabelle Carré, avec sa tête d’ange blond, est idéale en femme de conviction à la naïveté troublante, surtout quand elle enchaîne maladroitement les grivoiseries au nez de ses voisins ! Son petit côté coincé s’allie très bien à son enthousiasme débordant. Face à elle, Bernard Campan incarne un homme blessé par la vie, presque blasé. Excellent dans ce contre-emploi, il est plaisant de l’observer fondre sous l’optimisme et la volonté folle de sa partenaire. Éric Viellard, lui, est génial dans le rôle de l’ami libraire envahissant et lourdingue.

Mais la vraie bonne surprise s’appelle Mounir Amamra. Ce jeune homme apporte un vent de fraicheur à la pièce. Très naturel, jouant à fond le cliché de la petite frappe, il fait habilement le lien entre le couple en devenir et amuse par ses facéties. Il s’avère très attachant.

En somme, l’envie nous prend à la fin de savourer un bon verre de vin en compagnie de cette brillante troupe. Avec ses dialogues qui font mouche et ses comédiens heureux de partager l’affiche, cette Dégustation vaut la peine qu’on s’y attarde. ♥ ♥ ♥ ♥

LA DÉGUSTATION d’Ivan Calbérac. M.E.S de l’auteur. Théâtre de la Renaissance. 01 42 08  18 50. 1h40

© Charlotte Spillemaecker

Julie Gayet, mère à fleur de peau

Comment surmonter la perte d’un enfant ? Dans Rabbit Hole, David Lindsay-Abaire allie fureur et apaisement pour aborder le sujet sensible de la résilience. Sans tomber dans un manichéisme simpliste, le dramaturge américain suit le lent processus de renaissance d’une famille touchée par l’injustice avec délicatesse et sensibilité. Porté par les épaules solides d’une Julie Gayet convaincante, le spectacle jouit en outre de la mise en scène plutôt fluide de Claudia Stavisky.

Deux soeurs réunies dans un salon ; tout commence sur un ton badin. l’exubérante Izzie raconte tout excitée à Becky ses mésaventures dans un bar.  Impassible, l’aînée plie consciencieusement des habits d’enfant. Pourtant, le vernis se craquelle assez rapidement. Quand la cadette annonce qu’elle est enceinte, tout bascule : un drame récent, qui n’a pas eu le temps de cicatriser, remonte à la surface. Becky chancelle et pense à son fils Danny, victime d’un tragique accident de la route. Comment peut-on se remettre d’une telle abomination ?

La pièce de Lindsay-Abaire n’est jamais plombante : l’écriture, agile, navigue entre bouffées d’oxygène légères et confrontations plus musclées. La question de la fatalité, de la démesure renvoie aux tragédies antiques : qui faut-il blâmer ? Une machination divine ou simplement une série de circonstances malheureuses ? Le poids de la culpabilité et les remords, bien présents, ne tournent pourtant pas au pathos. Le jeu des comédiens y est pour beaucoup, Julie Gayet en tête. La comédienne, d’une remarquable dignité, sait également dévoiler sa vulnérabilité, sa colère et sa peine. Sa justesse de jeu ne fait aucun doute. Face à elle, Lolita Chemmah campe une soeur hybride, mi-gaffeuse, mi attentionnée avec beaucoup de naturel. Christiane Cohendy s’illustre également dans un subtil double jeu : entre mère fantasque et maladroite portée sur la boisson et oreille attentive et réconfortante. Seul Patrick Catalifo dénote dans la distribution, trop en force.

L’émotion surgit peu à peu, dans un doux crescendo, pour se terminer par une note de réconciliation lumineuse, à l’instar de la projection de souvenirs heureux rappelant un Éden perdu. Le trou sombre se résorbe afin de laisser place à des rayons d’espoir. ♥ ♥ ♥ ♥

RABBIT HOLE de David Lindsay-Abaire. M.E.S de Claudia Stavisky. Théâtre des Bouffes Parisiens. 01 42 96 92 40. 1h55

© Simon Gosselin

Un Canard à l’orange assaisonné avec goût par Nicolas Briançon

La saison des chapons vient de s’achever mais une folle envie de déguster de la volaille s’empare de nous en sortant du Théâtre de la Michodière. Retrouver Nicolas Briançon aux commandes est presque toujours synonyme de réussite. En exhumant du grenier un vieux boulevard anglais, Le Canard à l’orange, le metteur en scène se fait plaisir. Alors que Michel Fau s’est récemment cassé les dents avec Douce amère et Fric Frac, Briançon a eu plus de flair. Bien qu’un petit esprit vintage flotte dans l’air, cette comédie sans prétention s’impose par sa cocasserie, ses personnages léchés et sa machination amoureuse réjouissante.

De canard à l’orange, il n’en sera pas réellement question dans cette pièce. Si quelqu’un se fait bien plumer dans l’histoire, c’est Liz. Mariée depuis quinze ans à Hugh Preston, célèbre présentateur télé, elle le trompe avec John, avec qui elle projette de fuir en Italie. En apprenant que sa femme a un amant, le mari volage ne semble pas vraiment contrarié. Il décide même de passer pour le goujat de service en se faisant prendre en flagrant délit d’adultère avec sa secrétaire. Le stratagème, visant à récupérer Liz, marchera-t-il ? Comment John va-t-il réagir face à ce plan de reconquête ?

En poussant à son paroxysme le thème de la tromperie, la pièce joue à fond sur le thème de l’arroseur arrosé. Et ça marche, malgré des ficelles énormes ! Le chassé-croisé amoureux tourne à plein régime et les comédiens osent en faire des tonnes. On retrouve avec délice François Vincentelli en Belge nigaud et impulsif, impeccable en dandy crédule dans son costume à rayures. Son accent à couper au couteau et ses mimiques sidérées ravissent. Anne Charrier est délicieuse en femme bien décidée à croquer la vie à pleines dents. On apprécie son naturel. Alice Dufour écope d’une rôle compliqué, celui de la secrétaire vamp au déhanché suggestif et s’en sort très bien sans faire les potiches. Sophie Artur est truculente en gouvernante sans gêne.

La palme revient à Nicolas Briançon, dont la roublardise s’acoquine avec une espièglerie quasi enfantine (malgré les verres de whisky qui défilent !). Très à l’aise en manipulateur affable, il multiplie les plaisanteries à la vitesse de l’éclair. C’est lui qui mène clairement son monde à la baguette et le chef d’orchestre dirige sa troupe avec une précision redoutable. On rit de bon cœur malgré quelques longueurs. Mission remplie ! ♥ ♥ ♥ ♥

LE CANARD À L’ORANGE de William Douglas Home. M.E.S de Nicolas Briançon. Théâtre de la Michodière. 01 47 42 95 22 . 1h55

© Théâtre de la Michodière

 

 

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