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Hier au théâtre

Karin Viard, une Vera qui a du chien

Les dramaturges tchèques demeurent inconnus au bataillon dans notre plat pays. Petr Zelenka va sûrement changer la donne. Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo proposent une lecture acide et ébouriffante de sa pièce Vera au Théâtre de la Ville. Karin Viard explose dans le rôle-titre en odieuse dragonne intransigeante qui perd pied. Très bien entourée, la comédienne fait miroiter un cynisme diabolique et consumériste avec un abattage criant de maîtrise.

Vera n’a jamais caché ses ambitions : cette carriériste a rapidement grimpé les échelons pour devenir une puissante directrice de casting. Tyrannisant avec volupté son entourage, la quinquagénaire a décidé de fusionner son agence avec la filiale européenne. Le début d’un engrenage infernal qui la conduira à la déchéance…

La pièce ne fait pas dans la dentelle et ce parti-pris outrancier ne verse paradoxalement pas dans la caricature. On sent bien la part de vérité dans la description du milieu artistique entre egos surdimensionnés, prises de bec, réconciliations et dérives en tout genre. Tout commence par une situation ubuesque qui donne le la : des coups de fil déplacés dans une chambre mortuaire suffisent à imprimer ce ton décalé-familier. Tout un chacun pourrait aisément se projeter en Vera, figure catharthique de la self-made girl partie de rien et parvenue au sommet. Le théâtre cristallise ce personnage de businesswoman en soulignant ses excès avec un humour ravageur : on rit souvent du grotesque effroyable de l’intrigue.

Descente aux enfers captivante
Le rire s’avère cependant bien noir : toute la finesse de la partition provient justement du fait qu’on éprouve de la compassion pour cette virago au parcours personnel chaotique. Zelenka ne juge pas son personnage ; il la laisse se débattre dans son chemin de croix vers la rédemption. Karin Viard papillonne avec insolence dans ce monde d’apparences. Femme fatale, mante carnassière, gamine égoïste, loque croulant littéralement dans sa propre merde : elle est tout cela. Et elle assume avec panache toutes les facettes de son rôle complexe. Hélène Noguerra, Lou Valentini, Pierre Maillet, Rodolfo de Souza et Marcial Di Fonzo Bo lui-même l’accompagnent avec brio.

L’usage pertinent de la vidéo en mode « intrusion Closer » se combine bien avec le voyeurisme des propos, cet étalement indécent de l’ultra-libéralisme : le décor convertible de Marc Lainé et Sylvain Zimmerli assure une transition fluide entre l’intime et le public. Quel plaisir de suivre une mise en scène aussi alerte et « folledingue », barrée et si lucide sur nos travers contemporains effrénés.

VERA de Petr Zelenka. M.E.S de Marcial Di Fonzo Bo. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h50. ♥ ♥ ♥ ♥

© Tristan Jeanne-Valès

Trois bulles de fraîcheur s’envolent au fil de L’Écume des jours

Après avoir rendu Mme Bovary si proche de nous, le duo Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps poursuit son exploration musicale du patrimoine littéraire avec L’Éume des jours. Dans le petit cocon de la Huchette, l’écriture si touchante de Vian, déploie ses fleurs poétiques avec grâce et légèreté. Le trio de jeunes comédiens sur scène possède cette naïveté si touchante d’adultes-enfants en proie à la beauté et à la douleur du monde. Brillant.

Un joli papier peint géométrique très 60’s en toile de fond ; une guitare électrique, un synthétiseur et un sampleur en guise de musique : un mariage décalé et étrange qui résume à lui seul la loufoquerie poétique de Boris Vian. Dans son roman-phare, l’auteur déroule la trajectoire amoureuse de Chloé et Colin, accompagnés de leur ami Chick, un ingénieur fanatique. De la découverte de l’autre et du désir, de la sensualité au mariage puis de la maladie à la mort, aucune étape ne nous est épargnée. Ce crescendo émotionnel, de la lumière riante des débuts à la métaphore cancéreuse du nénuphar, est respecté avec tact et finesse.

Les deux metteurs en scène, aidés par l’adaptation efficace (qui aurait tout de même pu être resserrée d’un bon quart d’heure) de Paul Emond, respectent l’esprit de l’écrivain : on retrouve avec délice cette langue si gourmande d’inventivité, cette étrangeté si proche de nous, cet onirisme du quotidien. La production est modeste mais pas chiche en trouvailles ; le travail remarquablé opéré sur les bruitages par exemple, suffit à évoquer tout un imaginaire. Le dire se combine au chanté et au joué en une harmonie salutaire et naturelle.

La fureur de vivre
Trois comédiens seulement se partagent tous les rôles et pas que : Roxane Bret, Antoine Paulin et Maxime Bouteraon sont des bulles de fraîcheur absolument prometteuses. Ces graines de talent se lancent à corps perdu dans leur rôle pour un résultat plein de peps, de joie solaire et de complexité. Ils jouent non seulement la comédie mais se font en plus récitants, musiciens et chanteurs. Multi-casquettes ces jeunes ? Oui et plutôt deux fois qu’une. Retenez bien leurs noms, ils ont de beaux jours devant eux.

L’ÉCUME DES JOURS de Boris Vian. M.E.S de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps. Théâtre de la Huchette. 01 43 26 38 99. 1h30 ♥ ♥ ♥ ♥

© Lot

Des aveux modelés dans la glaise

Le Studio-Théâtre se prête merveilleusement aux formes courtes et enlevées. Preuve en est encore avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Le proverbe de Musset mis en scène par Laurent Delvert est expédié en quarante-cinq minutes chrono. Le temps d’un épisode d’une série T.V. Cette sitcom badine à la langue pétillante tranche dans le vif avec des saillies d’esprit étonnamment modernes. Jennifer Decker irradie en chipie piquante qui mène à la baguette un Christian Gonon hypnotisé et transi d’amour.

La Marquise invite le spectateur à pénétrer dans son loft-atelier au design épuré sans son élégante géométrie. Telle Demi Moore dans Ghost, elle sculpte patiemment la glaise en T-shirt décontracté-chic (Cristina Cordula approuverait, surtout quand les costumes sont signés Christian Lacroix). Le geste est lent et obstiné, éminemment sensuel. L’ombre du désir plane. Un homme de dos semble hésiter à franchir la porte de l’appartement. Il se décide et se déclenche alors une conversation qui mènera à une issue pour le moins heureuse. Mais avant d’en arriver là, notre Marquise aura fait tourner en bourrique le Comte. Elle lui aura aussi tout de même appris à s’affirmer et à tirer au clair ses sentiments.

Les piques fusent : les hommes et leurs techniques de séduction d’une affligeante banalité subissent les moqueries exaspérées de la gent féminine tandis qu’on reproche aux dames de se montrer trop froides et cruelles.

Une partition rêvée pour Jennifer Decker
Jennifer Decker trouve ici un rôle à sa mesure : espiègle comme une gamine qui ferait tourner en bourrique ses prétendants, elle déploie un jeu naturel et convaincant qui insuffle un sentiment d’actualité à la verve mussienne. Face à elle, Christophe Gonon ne démérite pas en homme gentiment malmené et un brin torturé par le feu qui le ronge. Laurent Delvert anime cet échange du chat et de la souris avec une simplicité bienvenue. Claire et fraîche, cette proposition évoque une matinée ensoleillée de novembre : là où le feu et le gel se convoitent, se cherchent et terminent par s’accoupler dans une charmante reddition. Et si finalement, la créature informe puis sculptée avec soin dans la matière malléable n’était autre que ce cher Comte transformé par les paroles malicieuses de la marquise ?

IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE d’Alfred de Musset. M.E.S de Laurent Delvert. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 50 min. ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand

Les dessous cachés (et lubriques) de la politique

Des portes qui claquent sans arrêt, des cocufiages en veux-tu en voilà, des situations abracadabrantesques… En réunissant tous les codes du boulevard, C’est encore mieux l’après-midi en fait exploser les cadres : menée sur un tempo diabolique par José Paul, habitué du genre, cette comédie explore avec malice les addictions sexuelles de nos politiques. On ne sait plus où donner de la tête en sortant du Théâtre Hébertot : une belle tranche de rire à consommer sans complexe.

La fameuse expression « de 5 à 7 » prend tout sens lorsque l’on suit la vie riche en cachotteries de Richard. Ce célèbre député trompe Madame avec la secrétaire du Premier Ministre dans une chambre d’hôtel à deux pas de l’Assemblée Nationale. Pratique ! Sauf lorsqu’un assistant gaffeur vient faire capoter cette histoire d’adultère bien huilée…

La pièce de Ray Cooney, adaptée avec doigté par Jean Poiret, ne s’embarrasse absolument pas du vraisemblable. Les quiproquos s’enchaînent à une vitesse vertigineuse (accrochez-vous !) et la mécanique implacable des malentendus carbure à plein régime. Attention à l’overdose mais ne boudons pas notre plaisir.

Bande d’obsédés !
En vieux loup de mer, José Paul a soigné une mise en scène aux petits oignons : les personnages sont assaisonnés comme il le faut mais le mérite en revient aux comédiens, tous très à l’aise dans leur rôle. Pierre Cassignard est odieux de lâcheté et de lourdeur en député cochon (mention spéciale à son boxer léopard) ; Lysiane Meis, potiche idéale qui s’accoquine avec des airs faussement effarouchés (dommage que les femmes soient cependant traitées de manière aussi caricaturale) et Rudy Milstein, filou en diable dans la peau du groom avide et complice.

La palme d’or revient toutefois à l’ineffable Sébastien Castro : le Droopy de la comédie fait des merveilles en Gaston Lagaffe embarqué dans des situations ubuesques. On se demande tout le temps comment il va bien pouvoir se sortir du pétrin : ses pirouettes génialement embarrassées déclenchent illico le fonctionnement des zygomatiques.

En outre, le décor élégant et très fonctionnel de Jean-Michel Adam dynamise la mise en scène et la synergie de la troupe : les entrées, sorties, confrontations entre les comédiens gagnent ainsi en piquant.

Finalement, cette bande d’énergumènes lubriques n’en finit pas de nous surprendre. On y court ! ♥ ♥ ♥ ♥

C’EST ENCORE MIEUX L’APRÈS-MIDI de Ray  Cooney. Adaptation française de Jean Poiret. M.E.S de José Paul. Théâtre Hébertot. 01 43 87 23 23. 1h25.

© Lot

Dans la jungle de la psychanalyse

Les beaux jours recommencent à poindre le bout de leur nez sur la capitale. Un climat en parfaite adéquation avec la serre tropicale imaginée par Stéphane Braunschweig. Le nouveau directeur de l’Odéon inaugure sa première création avec Soudain l’été dernier de l’injustement boudé Tennessee Williams. En refusant de céder aux sirènes tentant d’un psychologisme terrien, le metteur en scène réussit cependant par un coup de baguette magique à offrir une solide densité à ses comédiens, teintée d’un onirisme moite. Luce Mouchel et Marie Rémond trônent au milieu des lianes telles des Amazones meurtries et vindicatives.

Si vous êtes amateur d’intrigue au théâtre, fuyez votre chemin. Soudain l’été dernier, comme la plupart des pièces de Williams, joue sur les réminiscences et les absences. En l’occurrence, celle de Sébastien Venable, un poète incompris brutalement assasssiné dans une station balnéaire populaire d’Espagne. Violette, sa mère surprotectrice, tient à conserver intacte la mémoire de son fils chéri. Pour cela, elle souhaite entendre de vive voix le témoignage de sa nièce Catherine, présente au moment du drame. Violette souhaite clouer le bec aux affabulations éhontées et scandaleuses de Catherine. Qui détient la vérité ? Le Docteur Sugar devra trancher.

Songe touffu
On nage ici constamment en eaux troubles. Comment démêler le vrai du faux ? Qui est la plus folle entre l’énigmatique Catherine et la castratrice Violette ? Braunschweig ne tranche jamais et grand bien lui en a pris. De fait, la complexité de la pièce éclate dans toute sa majesté : au public de se forger son opinion. Par ailleurs, le choix de conserver le mystère évanescent du souvenir de Sébastien en occultant tout recours à la vidéo s’avère judicieux. Nul besoin ici, la force d’évocation s’empare du plateau par la puissance de jeu des comédiens qui lui insuffle une consistance palpable.

Luce Mouchel est impériale en virago diminuée et obstinée. Son air narquois et enflammé de diva étouffante mérite le déplacement. Elle gouverne son petit monde à la baguette tout en découvrant les béances d’un deuil inconsolable. Face à elle, Marie Rémond papillonne sur scène dans sa robe fleurie : dans l’ailleurs et le maintenant, elle fait preuve d’une impétueuse dépossession. Femme-enfant qui se brûle les ailes à force de défendre mordicus sa vérité, elle a tout d’une héroïne tragique dont le destin atteint son acmé au moment où elle se lance dans le terrible récit de la mise à mort de Sébastien. Lors de ce pur moment de bravoure, les spectateurs retiennent leur souffle.

Ces formidables comédiens bénéficient de l’écrin vert émeraude splendide concocté par Braunschweig. Prenant littéralement au pied de la lettre les didascalies initiales, celui-ci déploie dans un décor grandeur nature les moiteurs d’une jungle luxuriante. Troncs d’arbre massifs et feuilles géantes enveloppent les personnages de leur présence paradoxalement très mentale. La scénographie permet donc elle aussi de brouiller les frontières entre ultra réalisme et percée psychique. ♥ ♥ ♥ ♥

SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER de Tennessee Williams. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h35.

© Elizabeth Carecchio

De Petites Reines si attachantes

Comment transformer l’injure et le harcèlement en force émancipatrice ? Avec Les Petites Reines, Clémentine Beauvais concentre en une boule d’énergie solaire une multitude de faisceaux adolescents qui sont autant d’interrogations judicieusement soulevées. L’humour et l’émotion font bon ménage dans l’adaptation enlevée de Justine Heynemann présentée au Montansier. Une économie de moyens au service d’une interprétation enjouée et attachante, complexe également. Le trio de comédiennes au centre de cette folle aventure se montre soudé et complémentaire. Une belle réussite.

Hakima, Astrid et Mireille ont un point commun : elles ont toutes les trois été élus Boudin de l’année au collège-lycée de Bourg-en-Bresse. Cette distinction honorifique réunissant les pires laiderons de l’établissement selon leurs camarades va constituer le pivot d’une nouvelle existence. Un périple de longue haleine se prépare lorsque Hakima décide de ruiner la Garden Party de la Présidente de la République. L’adolescente a en effet appris qu’on allait décorer ce jour-là le général responsable de l’amputation des jambes de son frère Kader. Mireille, la meneuse de troupe, souhaite se rendre dans la capitale à vélo avec ses deux nouvelles amies après avoir pris au mot les paroles en l’air de sa philosophe de mère. Malgré les coups durs, la persévérance et la bonne humeur du trio contamineront un public en délire via les réseaux sociaux et les reportages en tout genre…

On comprend rapidement pourquoi Les Petites Reines a cartonné en libraire : Clémentine Beauvais s’attarde sur les chamboulements de l’adolescence avec un sens de la formule cinglante et une forme d’auto-dérision salutaires. Mireille accepte ses kilos en trop avec sagesse malgré les moqueries. Aucun pathos ici mais une maturité touchante et décapante. L’acceptation de soi, le regard des autres, l’absence d’un modèle paternel, le rejet, l’entraide, la complicité, le dépassement de ses limites : autant de thèmes, qui loin d’être éparpillés, s’unissent avec harmonie et limpidité.

Adolescence criante de vérité
La mise en scène lumineuse de Justine Heynemann éclaire les enjeux du roman : un décor réduit au strict minimum (trois jolis vélos colorent égayent le plateau ainsi que des routes de France et de Navarre projetées en toiles de fond), une adaptation dynamique sans temps mort et une brochette d’actrices au taquet. Manon Combes est une Mireille pétillante et rentre-dedans, éclatante de naturel ; Justine Bachelet campte une Hakima droopy-darienne lunaire et Barbara Bolotner une Astrid complètement déjantée accro aux jeux de management et exubérante. Rachel Arditi et Mounir Margoum complètent la distribution en se glissant avec talent dans la peau de divers personnages.

LES PETITES REINES de Clémentine Beauvais. Adaptation de Justine Heynemann et Rachel Arditi. M.E.S de Justine Heynemann. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

Les Liaisons décrépites d’Anne Théron

Les Liaisons dangereuses, bijou de cruauté délicate et d’élégance perfide, continue de galvaniser les foules. Aussi bien au cinéma qu’au théâtre, le chef-d’oeuvre de Laclos brûle les sens et enchante les neurones. Alors que la version pesante de Christine Letailleur était complètement à côté de la plaque, la variation scénique proposée par Anne Théron possède un cachet bien plus subtil. Le titre, sublime, annonce la coulur : dans Ne me touchez pas,  le tactile frôle l’émotion ; le concret affleure l’inssaisissable. En essentialisant l’intrigue autour de l’ultime duel entre Merteuil et Valmont, la metteur en scène met à distance autant qu’elle rapproche les deux anciens amants en proie au naufrage des années. Une mélancolie touchante imprègne dès lors le Théâtre des Quartiers d’Ivry. Nous n’avons plus deux montres en face de nous. Seulement deux êtres las de se faire la guerre malgré un dernier sursaut.

Un sensation de décrépitude nous accueille. D’emblée. Une grande baignoire crasseuse trône sur un sol dallé de noir et de blanc. Un jeu d’échecs grandeur nature où le miroir du vice côtoie le cheval de bois de l’enfant. Les murs verdâtres exhalent une saleté qui autrefois devait être émeraude. Exit le boudoir rassurant au faste doré : tout nous renvoie à la fin d’un monde. Au moment où les masques volent en éclats pour révéler des zones fissurées. Anne Théron confronte une Merteuil et un Valmont hiératiques. Les mouvements sont étudiés, lents, photographiques. La course folle du désir n’est plus qu’un lointain souvenir. Il s’agit plutôt ici de revêtir une dernière fois les masques de la comédie perverse : sincérité ou dissimulation ? Sur le fil du rasoir, la parole se veut tour à tout objet de réminiscence et force performative : la beauté du verbe, de la langue du XVIIIème siècle s’accoquine d’insultes anglaises (« fuck » ou « bitch », au choix) et de références cinématographiques (montage, travelling, gros plan…). Pas un signe de provocation, non, simplement la contamination d’un phrasé toujours d’actualité, renforcé avec malice par le tranchant du grand Will.

L’éloquence des blessés
Alors que le roman de Laclos semblait défendre in fine Valmont en condamnant la Marquise au déshonneur public, la coloration plus féministe d’Anne Théron se veut plus manifeste. Marie-Laure Crochant paraît mener le jeu : d’une grâce austère, elle pousse le Marquis dans ses retranchements en insistant cruellement sur sa vieillesse et son amolissement généralisé. Elle prend le pouvoir : par la sophistication évolutive de ses habits ;  par l’insolence gourmande de ses répliques. Elle revendique le droit à la propriété de sa peau et de ses organes. L’abandon de Valmont l’a rendue impitoyable : elle partira seule dans le désert, en femme indépendante. La Présidente de Tourvel s’exprime également par sa bouche et ses gestes : ici, elle ne mourra pas terrassée de chagrin. Au contraire, la goujaterie de Valmont la transforme en virago. Valmont, lui, finira en poussière dans sa baignoire, isolé dans son grand château.

Laurent Sauvage possède le panache du guerrier las et cynique. Le comédien fétiche de Stanislas Nordey s’avance avec la nonchalence de l’homme vaincu d’avance mais qui continue malgré tout à parler pour survivre, pour essayer de séduire, en vain. Julie Moulier, elle, incarne la Voix, narratrice impassible et fantomatique. Matérialisation de l’inconscient du duo, elle assure le pont entre le monde de la Révolution à venir et celui de l’onirisme charnel et savoureux de l’enfance. Sa voix rauque et chaude, très érotique, captive. Lionne discrète mais omniprésente, elle rode sur le plateau telle une ombre caressante et angoissante à la fois.

Anne Théron a donc revisité Laclos avec un respect irrévérencieux : en insistant sur une oralité ciselée (par l’articulation, les micros, la résonance), sur un aspect global de décadence, elle confronte le mordant des débuts libertins à leur fin désabusée. L’écrin est terriblement beau et parlant. ♥ ♥ ♥ ♥

NE ME TOUCHEZ PAS. D’après Choderlos de Laclos. M.E.S d’Anne Théron. Théâtre des Quartiers d’Ivry. 01 43 90 11 11. 1h30.

© Jean-Louis Fernandez

Les brouillages nébuleux de la politique

Le théâtre résonne souvent avec la réalité. Alors que la France subit de plein fouet une violente secousse politique, Frédéric Bélier-Garcia met en scène Honneur à notre élue. La pièce de Marie NDiaye explore les intérations entre le terreau de l’intime et la sphère publique pour aboutir à un constat peu reluisant. À force de mulitplier les pistes, l’écrivain nous égare et rate le coche. Au Rond-Point, la proposition du directeur du Quai d’Angers manque de lisibilité et de clarification des enjeux.

Dans une ville portuaire au nom inconnu, notre élue règne paisiblement depuis dix ans. Respectée de tous pour son intégrité et son sens de la justice exemplaires, elle fait face à l’acharnement de l’Opposant. Tout va bien jusqu’au jour où les parents de l’édile débarquent à l’improviste chez elle. Entre thriller politique, inquiétante étrangeté, pause sportive en compagnie d’une majorette (Rambert si vous nous lisez..), fanatisme alarmant et mystère inssaisissable,  on ne sait pas dans quelles eaux nager avec Honneur à notre élue. NDiaye cultive la bizarrerie et refuse de donner des réponses tranchées. On navigue dans un entre-deux que Bélier-Garcia se plaît à entretenir.

Cerveau en bouillie
Le début du spectacle donne le ton et embrouille d’emblée le cerveau du spectateur puisque trois niveaux de perception se distinguent : au premier plan, Patrick Chesnais, l’Opposant (bien mal dirigé ; il faudrait qu’il apprenne à articuler correctement et à se montrer moins léthargique) et son assistant regardant la télévision, tous les deux en chair et en os. Au second plan, une vidéo projetant des visages grossis sur une belle tapisserie de Bayeux et au dernier plan, cette même vidéo en mode dézoomé. Résultat : on ne comprend rien et la première demi-heure s’avère éprouvante. L’espace démesurément grand engloutit en outre les comédiens qui semblent perdus.

Isabelle Carré mène sa barque dans cette brume épaisse : troublante et imperméable à toute tentative de compréhension, elle conserve un charme énigmatique qui lui sied parfaitement. Solaire et lunaire, aucune prise ne l’atteint. Imperturbable et faillible malgré tout, elle donne de la consistance à son personnage de maire opaque. Chantal Neuwirth et Jean-Paul Muel campent un couple de Bidochon odieux avec délectation et Christelle Tual joue la  traîtresse faussement greluche avec un aplomb incroyable.

Surcharge cognitive en sortant du théâtre : nos neurones capitulent face à cette pièce alambiquée qui circule dans tous les sens pour arriver à une fin confuse. La juxtaposition des genres et des registres ne prend pas. L’ensemble aurait pu être plus percutant s’il s’était agi de véritables saynètes séparées les unes des autres. Seulement, cet assemblage hétéroclite nous fait perdre la tête. ♥ ♥

HONNEUR À NOTRE ÉLUE de Marie NDiaye. M.E.S de Frédéric Bélier-Garcia. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h40.

© Giovanni Cittadini Cesi

Les Choristes à l’épreuve de la scène

En 2004, Christophe Barratier donnait un bon coup de pep’s aux chorales avec sa bande de gamins filous qui faisaient tourner en bourrique Gérard Jugnot. Avec ses chansons entêtantes et son esprit bon enfant, Les Choristes avait attiré en masse les foules. Treize ans plus tard, la madeleine de Proust musicale n’est pas devenue rance. Toujours aux manettes, Barratier adapte sur les planches des Folies-Bergère. Le plaisir de retrouver Pépitot, Morhange et toute la troupe de chenapans est toujours intact et l’ensemble demeure de belle facture. Cependant, le passage sur scène occasionne des problèmes de fluidité et d’artifice que la magie du cinéma gomme naturellement avec plus de panache.

L’histoire, on la connait tous. En 1949, Claude Mathieu devient pion dans un internat de jeunes garçons en difficulté. Ce musicien raté peine à se faire respecter. Il décide donc de reprendre les choses en main en ouvrant une chorale. La ténacité encourageante de Mathieu engendrera des miracles malgré la surveillance de Rachin, le directeur aigri.

Que penser de cette mouture 2017 ? Les rouages manquent un peu d’huile au début et la mécanique prend du temps à se mettre en place. Jean-Louis Barcelona ne tient pas la comparaison avec Jugnot bien que sa bonhomie ne fasse aucun doute. Au fil du temps, il gagne en capital sympathie et réussit à nous faire oublier quelque temps l’interprète original. Nouveauté : quatre fillettes rejoignent la troupe et apportent un souffle taquin à cet univers si masculin.

Plaisir régressif
Au niveau scénographique, la tournette permet des changements de décors rapides et efficaces. On a pourtant connu Stéphanie Jarre plus inspirée : les « effets spéciaux  » (l’incendie) font un brin cheap. On s’attendait à plus de moyens de ce côté-là car le plateau apparaît bien vide.

Barratier a doublé le nombre de chansons pour le spectacle : pourtant, le narratif semble prendre beaucoup le pas sur le musical. Barcelona est loin de posséder une voix de rossignol et il faudra attendre l’arrivée de la chorale et des enfants pour qu’enfin le show gagne en ampleur et en harmonie. « Vois sur ton chemin », « Cerf-volant », « Caresse sur l’océan » reviennent avec nostalgie à nos oreilles. La Maîtrise des Hauts-de-Seine, espiègle et dynamique, met le public dans sa poche.

Les Choristes version scène : un divertissement familial qui fleure bon les souvenirs sans parvenir à se hisser au niveau du film. Idéal tout de même pour égayer vos soirées. ♥ ♥ ♥

LES CHORISTES de Christophe Barratier. M.E.S de l’auteur. Folies-Bergère. 08 92 68 16 50. 2h (entracte compris).

© Cyril Moreau

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