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Hier au théâtre

Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

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Tea time corrosif à l’Artistic Athévains

Probablement les Bahamas évoque un décor de carte postale, des cocotiers, le sable brûlant… Un cadre idyllique néanmoins nuancé par l’adverbe « probablement » qui induit le doute et l’hésitation. En digne successeur de Pinter, Martin Crimp décape un quotidien apparemment terne en lui injectant une bonne dose d’inquiétante étrangeté. L’air de rien, ses dialogues renvoient à une société déliquescente et violente. La mise en scène que propose Anne-Marie Lazarini à l’Artistic Athévains traduit avec intelligence l’imposture des apparences et des convenances.

Home sweet home ! C’est ainsi que nous sommes accueillis dans la maison cossue de Milly et de Franck, un couple de retraités anglais. Ils font la causette à un invité (qui sera toujours de dos et silencieux) et insistent notamment sur la réussite spectaculaire de leur fils unique Michael. Madame rêve d’exotisme tout en ayant peur de l’extérieur ; Monsieur semble plus en retrait, dévoré par la logorrhée insatiable de son épouse. La jeune fille au pair hollandaise, elle, parait déconnectée de la réalité comme s’il vivait dans un monde intérieur après un traumatisme.

Sous le vernis des convenances…
Concrètement, il ne se passe rien sur scène : tout se tapit dans le langage, dans ses redites et ses errances, ses reformulations. Milly, par exemple, fait preuve d’une nette xénophobie et juge sans ménagement sa bonne en critiquant sans cesse son accent. Elle ne cesse de répéter que son fils est parfait alors qu’on comprend qu’il abuse de son pouvoir et a sans doute violé la pauvre fille au pair. Sous cette apparente platitude des échanges, percent une déflagration impitoyable, une mise à jour de la vieillesse et de ses peurs irrationnelles. Le spectateur se retrouve coincé à la place de cet invité (un ami, une connaissance ?) et pris au piège : obligé de subir les poncifs du genre (exhibition de photographies, évocation de projets, conversation qui tourne en rond), il devra faire semblant de rester attentif jusqu’au bout. Des saillies menaçantes viendront pourtant perturber la trivialité des échanges : cambriolage qui tourne mal, perte d’un bébé, chien décapité…

Le trio de comédiens se révèle à la hauteur des subtilités du texte de Crimp. Catherine Salviat excelle dans les rôles de peau de vache perfide. Monopolisant la parole, elle dégaine ses piques avec une politesse hypocrite délicieusement insupportable. Jacques Bondoux joue les époux endormis et résignés avec une certaine flegme. Heidi-Eva Clavier est fantastique en bonne évaporée et bouleversante lors de sa confession. Évoluant dans une jolie maison de poupée décloisonnée, le trio se croise sans jamais vraiment s’écouter les uns les autres. Un dialogue de sourds qui se termine insolemment sur l’impératif  « Écoute ».  À méditer. ♥ ♥ ♥

PROBABLEMENT LES BAHAMAS de Martin Crimp. M.E.S d’Anne-Marie Lazarini. Artistic Athévains. 01 43 56 38 32. 1h.

© Marion Duhamel

Anne Alvaro, rock star dionysiaque

Les dramaturges antiques n’ont pas vraiment le vent en poupe dans nos contrées. Pourtant, ces tragédies millénaires dissèquent l’âme humaine et ses emportements avec une terrible véracité. Dans Les Bacchantes, Euripide érige la folie comme une nouvelle raison, une libération chamanique de la pensée et des actes, un excès à la fois bénéfique et meurtrier. La jeune Sara Llorca s’empare de cette fable cruelle en l’ornant finement d’un enrobage rock et vénéneux. Fiévreuse et paradoxalement en sourdine, cette folie contamine le public.

Folie douce
Les Bacchantes constitue avant tout l’histoire d’une vengeance. Celle du dieu bâtard Dionysos, un peu à part dans le panthéon grec. Pas franchement séduisant, il est le fruit de l’union de Zeus et de Sémélé. Le dieu cornu n’aura pas connu longtemps sa mère, foudroyée par l’apparition divine du dieu céleste (sa femme Héra n’appréciant pas vraiment de se faire encore une fois cocufier). Sa famille ne croit pas à son ascendance divine et le prend pour un fou. Pour les punir de cette audace, le dieu du vin va plonger toutes les femmes dans une transe infernale…

Sara Llorca a privilégié une mise en scène globalement sobre qui s’autorise quelques sorties plus endiablées. Ces effets soigneusement choisis évitent une foire tapageuse et vulgaire à laquelle on pourrait s’attendre au vu de certaines mises en scènes contemporaines et d’un tel sujet. Le plateau est noir, une batterie et une guitare impulsent un rythme saccadé à l’ensemble. Arrive Anne Alvaro, telle une rock-star avec ses lunettes de soleil. Dégaine assurée, tranquille, elle mène le jeu avec un calme olympien. Sa voix séduisante et roublarde hypnotise toujours autant. Elle joue là où on ne l’attendait pas, avec beaucoup de maîtrise. La metteur en scène assure le choeur d’un ton très scandé, discordant et harmonieux à la fois. Elle teinte les vers d’Euripide d’une modernité bienvenue. Ulrich N’Toyo est également très convaincant en roi déchu : une belle virilité qui s’érode au fur et à mesure que la folie le gagne.

Pas besoin de verser dans la surenchère pour exposer la perte des repères. Sara Llorca l’a bien compris et propose une version fluide et compréhensible du texte d’Euripide. Que demander de mieux ? ♥ ♥ ♥

LES BACCHANTES d’Euripide. M.E.S de Sara Llorca. En tournée. 1h40.

© Adrien Berthet

Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Cyril Teste nous régale avec Festen

Cyril Teste avait frappé fort avec son Nobody : en mariant avec intelligence l’art du théâtre et du cinéma, le metteur en scène avait conçu un objet hybride séduisant et vertigineux. Deux ans plus tard, passage à la vitesse supérieure. C’est désormais à l’Odéon que se produit son collectif MxM avec Festen. Même dispositif pour un rendu toujours aussi diablement efficace.

Qui n’a jamais lavé son linge sale en famille, surtout autour d’un repas censé être festif ? Ce n’est pas Christian qui dira le contraire… Invité à célébrer les soixante ans du patriarche, le jeune homme va exploser l’unité familiale et dégommer la bienséance. Une mise à mort méthodique et calculée d’un père incestueux trop longtemps impuni. La vengeance implacable du fils (et de la jumelle qui s’est suicidée) entraînera d’abord l’incrédulité, le rejet puis une acceptation sans contestation possible.

Caméré vengeresse.
Avec Cyril Teste, la caméra se transforme en Némésis : instrument punitif, elle scrute les visages qui s’affaissent, les colères qui dérapent, les recoins qui dissimulent. Comme toujours, la fluidité de la mise en scène apporte du dynamisme au propos. Le spectateur a l’impression d’être pourvu du don d’ubiquité. On navigue d’un espace à l’autre (cuisine/salon/salle à manger) avec aisance et tout s’imbrique à merveille dans cette machine infernale.

Le vernis lisse des apparences se fissure avec éclat : la névrose collective monte crescendo. Le spectacle tient en grande partie sur les épaules solides de Mathias Labelle, déjà extraordinaire dans Nobody. Dans le rôle de Christian, il laisse pointre une émotion à fleur de peau, travaillée par le trauma et la rage. L’intensité de son expression faciale, ses déchaînements de chien fou et sa terrible froideur emportent l’adhésion. Le reste de la distribution joue moins dans la subtilité, les personnages sont brossés à plus gros traits.

En définitive, une célébration glaciale et volcanique de la parole, du courage de s’affirmer face à la masse des autres. Loin d’être un effet de mode chic et purement illustratif, la caméra devient un personnage à part entière : c’est elle qui permet de ressusciter les fantômes et de mettre à jour la vérité… ♥ ♥ ♥

FESTEN de. M.E.S de Cyril Teste. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h50

© Simon Gosselin

Du théâtre à l’époque de Marie-Antoinette : une fantaisie aux chandelles!

Afin de célébrer les deux-cent quarante ans du Montansier, le plus beau théâtre de Versailles a mis les petits plats dans les grands. Féerie inspirée, La Guerre des théâtres offre une passion reconstitution historique à l’époque du Roi-Soleil.  Comment est né l’Opéra-Comique ? Vous le découvrirez en plongeant avec délices dans cette bataille sans merci entre les puissants et les honnis !

Le spectacle de Jean-Philippe Desrousseaux est un petit bijou intimiste et chatoyant à la fois. Point d’éclairage violent ici, c’est la chaleur de la chandelle qui apporte la lumière à l’ensemble. On se croirait invité à une soirée privée, en compagnie de happy few. Ingénieux procédé de mise en abyme, la pièce joue la carte du théâtre dans le théâtre en mettant en lumière les tensions opposant les forains (les intermittents d’aujourd’hui) aux institutions protégées par le roi que sont la Comédie-Française et l’Opéra-Royal. Ces dernières sont jalouses du succès obtenu par les forains et vont œuvrer pour leur mettre des bâtons dans les roues.

Comme si vous y étiez…
Cette bataille sans merci est propice aux fantaisies en tout genre. Les forains ne manquent pas d’imagination pour contrer les censures toujours plus nombreuses : recours au chant, aux marionnettes, voire au public ! Le rendu est truculent et le quintette de comédiens ne ménage pas sa peine. Dans de très beaux costumes d’époque, ils se montrent piquants, outranciers, taquins. On se régale avec Arnaud Marzorati, tragédienne ratée et grandiloquente ; Marie Lenormand est une Colombine espiègle ; Jean-Philippe Desrousseaux une personnification hilarante et manière du Français ; Bruno Coulon un Arlequin du tonnerre, qui sait tenir en haleine son auditoire. Seul Jean-François Lombard semble pâlot en Pierrot.

Dans le magnifique écrin d’origine du Trianon avec son décor pop-up en trompe l’oeil, le dépaysement est total. Il est renforcé par l’orchestre baroque avec instruments baroques (clavecin, luth). Bref, une soirée hors du temps et réjouissante ! ♥ ♥ ♥ ♥

La Guerre des théâtres, opéra-comique d’après La Matrone d’Éphèse (1714) de Louis Fuzelier. M.E.S de Jean-Philippe Desrousseaux. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 1h30

© Pierrick Daul

La Cantatrice chauve ou le voyage chez les zinzins

Bienvenue chez les zinzins ! Sous la houlette de Pierre Pradinas, La Cantatrice chauve se mue en une folie douce minutieusement orchestrée. Logique absurde, discussions abracadabrantesques, non-sens total… L’ancien directeur du Théâtre de l’Union respecte avec gourmandise l’esprit délicieusement tordu de Ionesco. Dirigeant avec une névrose décalée ses six comédiens, il dissèque les rapports homme-femme avec beaucoup d’humour.

L’intrigue de la plus célèbre pièce de Ionesco se réduit à peau de chagrin. Un couple, les Smith, papotent dans leur salon anglais à la tapisserie psychédélique. Madame semble parler dans le vide : Monsieur est plongé dans son journal. Ce dialogue de sourds évoque déjà la marotte du dramaturge roumain : le tragi-comique du langage ou comment les humains échouent à se comprendre. L’arrivée importune des Martin qui au bout d’une scène délirant s’aperçoivent qu’ils sont mariés va propulser le spectacle vers une loufoquerie abyssale.

Le travail de Pradinas se veut limpide : on comprend le délitement du couple, la difficulté de vivre à deux, les luttes de classe, la vacuité du discours. On se rend également compte que Ionesco a du mal à s’arrêter : certaines scènes sont tout bonnement interminables et l’effet s’use jusqu’à la corde.

Belle bande de dingues !
Cette version s’appuie sur une distribution éclatante qui parvient à bien mettre en relief l’absurdité de la situation et des personnages. Romane Bohringer est hilarante en bourgeoise pincée et frustrée ; Julie Lerat-Gersant campe une bonne provoc’ avec distinction. Stephan Wojtowicz joue le contraste à fond entre sa nonchalance et ses plongées délirantes.

Plusieurs idées judicieuses parsèment la représentation : une horloge détraquée perturbe la chronologie ; le canapé se transforme en lit ; des gobelets (ceux qu’on donne aux fous pour leurs pilules ?) pleuvent à la fin et puis des voix de cantatrices vampirisent nos personnages ! L’affrontement épuisant entre les deux couples à coup d’associations verbales virtuoses évoque une crise de nerfs très savoureuse. On sort du 13ème Art exténué ! ♥ ♥ ♥

LA CANTATRICE CHAUVE d’Eugène Ionesco. M.E.S de Pierre Pradinas. 13ème Art. 01 53 31 13 13. 1h15.

Les paradis artificiels de Tchekhov

On frissonnait d’impatience à l’idée d’assister à la relecture des Trois Soeurs par Simon Stone. Douche tiède en sortant de l’Odéon. L’Australien en vue modernise la version originale en la soupoudrant généreusement de références trash qui feraient passer Patrick Sébastien pour un enfant de choeur. Alors que sa transposition des classiques grecs ouvrait de monstrueuses caisses de résonance en nous, il semblerait que sa rencontre avec le dramaturge russe soit plus conflictuelle.

Qu’est-ce-qui pose problème au fond ? Relier Tchekhov à nos jours n’a en soi rien de choquant, bien au contraire. Seulement, le jeune metteur en scène échoue à restranscrire cette mélancolie désabusée, propre au dramaturge russe. en tout cas dans la première partie. Celle-ci compile tous les tics horripilants à la mode à savoir du micro à tout va, des insultes salées à tire-larigot, des réécritures d’une platitude extrême (Andrei adore cuisiner des croque-monsieurs, Irina est végan et Olga lesbienne). Alors oui, 2017 pue : Trump a bien été élu, Kim Kardashian hypnotise encore les foules et les réfugiés vivent toujours dans des conditions misérables. Est-ce-pour cela que la pièce concentre autant de mauvais goût ? On a presque l’espoir d’une parodie mais non, tout est très premier degré.

Le fond manque absolument de lisibilité. On ne comprend pas où veut aller Stone, ce qu’il a à nous offrir. Cette grande pièce chorale ne trouve pas d’échos chez les comédiens : la maison de poupée configurée en vase clos s’avère une fausse bonne idée. La communication heurtée entre les membres de cette grande famille est bien trop éclatée. Il aurait fallu faire davantage coexister tous ces personnages dans un même espace car c’est là que tout se joue. Comment parvenir à se parler alors que nos sensibilités ne sont pas identiques ?

Le temps retrouvé
Cette première partie fait donc craindre le pire pour la suite : où donc sont passées cette finesse psychologique, cette élégance dans l’invective ? Pourquoi nous bombarder le cerveau de références actuelles alors que l’essentiel est bien ailleurs ? Heureusement, Stone se reprend en main dans la seconde partie, débarrassée de tout ce clinquant vulgos. La pièce trouve enfin sa vérité et respire dans un univers de désolation et de perte irrémédiable. On atteint enfin la tragédie, ce sentiment de dépossession qu’on ne peut arrêter malgré tous nos efforts. La vente de la maison rachetée par l’ogresse Natacha (impeccable Servane Ducorps, chipie insouciante) précipite le drame et scelle le destin malheureux de la fratrie. Les personnages quittent leurs costumes caricaturaux et accèdent à leur essence.

Céline Sallette est la seule à posséder de bout en bout cette âme tchékhovienne : elle irradie en Macha dépressive et exaltée. Amira Casar ne démérite pas en Olga besogneuse, la tête sur les épaules. Éloïse Mignon est plus inégale en Irina, son jeu sonne souvent faux. Éric Caravaca donne à André un aspect beauf à souhait, pathétique loser drogué et accro aux jeux. Laurent Papot enfin, colore son personnage de fiancé d’un désespoir caché sous un vernis de plaisanterie. Le reste de la distribution s’avère bien plus effacé. Le spectacle se clôt sur l’étreinte émouvante de ce trio sororal qui a tout perdu sauf l’amour qui le lie. La magie de cette dernière scène permet de terminer la soirée sur une note plus satisfaite.

En somme, ces Trois Soeurs ressemblent à des montagnes russes inversées. Le départ provoque la nausée, les sens sont saturés par tant d’agressivité puis la fin imprime un rythme plus sombre, obsédant. ♥ ♥

LES TROIS SŒURS d’Anton Tchekhov. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30 (avec entracte)

© Thierry Depagne

La télévision au cœur du couple

Rémi de Vos n’a pas son pareil pour créer des situations loufoques dans lesquelles des couples se déchirent assez violemment. Au Lucernaire, Projection privée ne déroge pas à la règle. En dynamisant la classique configuration triangulaire mari/femme/maîtresse, le dramaturge pose une question fondamentale : faut-il rêver nos vies ou avoir le courage d’accepter une réalité moins reluisante ? Michel Burstin entretient l’art du décalage propre à de Vos avec une drôlerie caustique absolument délicieuse.

Madame regarde la télévision à longueur de journée. Une manière d’oublier le comportement de sanglier de son médiocre mari. D’ailleurs, Monsieur rentre au logis conjugal mais avec une invitée de dernière minute… Une femme un brin éméché qui l’a suivi pour conclure sans savoir évidemment que Monsieur avait la bague au doigt. Surprise ! Madame n’a pas bougé du canapé, ce qui contrarie Monsieur… Commence alors une plongée dans le non-sens ! Monsieur ne sait même pas le prénom de sa femme, et déclare même que ce n’est pas sa dame ! L’invitée est bien embêtée et ne sait plus où se mettre…

Fantasme ou réalité ?
Projection privée navigue toujours entre deux eaux, comme souvent chez de Vos. D’un côté, une vision réaliste et désenchantée de la vie de couple ; d’un autre côté, une fantasmagorie absurde nimbée d’inquiétante étrangeté. La métaphore de la télévision comme passerelle entre réel et imaginaire est brillante : totalement zombifiée, Madame préfère s’enfermer dans un univers romantique et idéalisé plutôt que de subir un quotidien morne… Lorque la fiction rejoint la réalité, les perturbations sont à prévoir.

Michel Burstin conjugue ces deux espaces-temps avec maestria : on ne sait jamais si on nage en plein délire ou s’il s’agit bien de la vie telle qu’elle est. Le passage parodique version Le Coeur a ses raisons du soap-opera est tordant : c’est le clou du spectacle. Le décor très bien agencé nous fait basculer dans le grotesque le plus pur avec personnages américanisés ultra caricaturaux, avec la diction et les postures qui vont avec. On se régale !

Le trio de comédiens au manettes s’engouffre avec un plaisir partagé dans cette aventure complètement barrée. Sylvie Rolland est géniale en improbable médiatrice cruche au bon fond ; Elsa Tauveron hallucinante de maîtrise en épouse hypnotisée par sa T.V et Bruno Rochette parfait en beauf minable. L’alchimie est au rendez-vous entre ces trois-là ! ♥ ♥ ♥ ♥

PROJECTION PRIVÉE de Rémi de Vos. M.E.S de Michel Burstin. Théâtre du Lucernaire.  01 45 44 57 34. 1h15.

© Joseph Banderet

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