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Hier au théâtre

Françoise Gillard et Annie Ernaux : une alliance bouleversante

Dans le cadre des Singulis à la Comédie-Française, la gracile Françoise Gillard a souhaité mettre en voix l’écriture blanche et clinique d’Annie Ernaux. Le contraste entre le physique de petite fille modèle de la comédienne et la violence froide des mots de la romancière provoque des étincelles sur la petite scène du Studio-Théâtre. En choisissant de présenter L’Événement, la sociétaire met en relief avec une pudeur impudique le pouvoir de l’écriture face au traumatisme. En consignant l’inoubliable sur la forme fixe du papier, Annie Ernaux entend transformer un acte intime en caisse de résonance publique, à une époque où l’I.V.G s’avère remise en question par certains politiciens. En passant de l’écrit à l’oral, ce court roman autobiographique acquiert une dimension poignante car incarnée. La sobriété de la mise en scène de Denis Podalydès sied à merveille à l’incandescence rentrée du verbe erneautien. Une heure d’émotion pure car dépourvue de tout épanchement lyrique, de tout débordement de pathos. Une confession pleine de retenue qui vous explose en pleine face.

En 1963, Annie Ernaux entre dans sa vingt-troisième année : la jeune étudiante en lettres modernes prépare un mémoire sur la femme dans le surréalisme. Mais voilà qu’un jour, elle se rend compte que son slip n’est pas souillé de tâches. Elle n’a pas eu ses règles depuis un mois. Elle consigne cet accident avec une sobriété remarquable dans son agenda : « rien ». C’est ainsi que débute L’Événement. De façon lapidaire et cash, brutalement. Annie Ernaux ne s’embarrasse jamais de circonvolutions : son écriture va droit au but et au cœur.

Distance touchante
Pas à pas, la romancière analyse son nouvel état avec un double regard apparemment paradoxal : à la fois narratrice externe qui se contente de décrire objectivement les faits et aussi narratrice omnisciente qui commente sans détours les sensations de la femme nouvellement enceinte. Il y a plus de cinquante ans, la contraception était évidemment interdite et passible de lourdes sanctions. Mais la jeune Annie est résolue : elle ne gardera pas le fœtus, « ça » ou « cette chose » comme elle l’appelle. Pour elle, avorter est « une épreuve ordinaire » qui va cependant muter au fil du récit vers une sensibilité plus revendiquée. Renoncer à donner la vie deviendra finalement une naissance, l’irruption de la féminité chez Ernaux et l’éclosion de son moi intime. C’est lorsqu’elle aura avorté qu’elle éprouvera le désir d’enfanter, de prendre le contrôle de son corps et de sa vie.

Sur la scène presque nue, Françoise Gillard nous contemple avec ses airs de biche effarouchée. Sa petite voix fluette rend la prose d’Ernaux encore plus incisive. Avec son gros pull vert informe et sa petite robe stricte, elle se tient assise et droite sur une chaise. Le regard fixe, elle reste toujours sur le fil du rasoir en racontant le trauma avec une neutralité seulement en apparence. On la sent remuée au fond des entrailles par le texte de la romancière ; elle se montre bouleversante.

Un spectacle indispensable, qui ne laissera pas indifférent. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVÉNEMENT d’Annie Ernaux. M.E.S de Denis Podalydès. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10.

 

Des zombies à mourir de rire

Au cinéma, zombies et comédie font bon ménage. Il suffit de songer à Shaun of the dead ou Bienvenue à Zombieland pour s’en convaincre. Le pari est plus audacieux sur les planches. Forts du succès planétaire de The Walking Dead, Denis Baronnet et Ronan Yvon ont conconcté Alimentation générale, une parodie sans prétention mais divertissante des films du genre. Frédéric Thibault en signe une mise en scène alerte aux effets bien dosés aux Béliers-Parisiens. À défaut de mourir de peur, vous éclaterez sans doute de rire.

À Paris, Karen voit sa vie chambouler le jour où un mystérieux virus décime sa famille et le reste de la ville. Armée de son fleuret, elle va devoir survivre en milieu hostile en compagnie de La Smoule, un pseudo-spécialiste des zombies.

Il fallait oser transposer une trame zombiesque au théâtre : comment parvenir à provoquer un sentiment de claustration et d’angoisse dans un espace ouvert ? Le parti pris assumé du duo de dramaturges évacue une dimension héroïque pour privilégier une approche grand guignol.  Nous ne sommes pas en compagnie de Rick et Michonne mais bien en face d’humains lambda qui luttent avec leurs faibles moyens contre une menace inconnue (ou qu’ils croient bien connaître – au passage, la référence méta à tous les codes de films de morts-vivants fonctionne comme sur des roulettes). Exit les lance-grenades, place au couteau de cuisine. On se bat avec les moyens du bord. On s’identifie dès lors plus facilement aux personnages.

Sketchs saignants
La pièce est construite selon un enchaînement de saynètes – voire de sketchs. La qualité du spectacle semble se subdiviser en deux : d’un côté, les phases de réflexions « philosophiques » qui s’éternisent ; de l’autre côté, des pastilles potaches qui insufflent de la loufoquerie gore à l’ensemble. On notera surtout l’excellente performance d’Ariane Mourier qui dévoile une galerie de portraits à se rouler par terre. Entre la bobo parisienne qui roule en scooter, la dépressive en peignoir bariolé et santiags rose et l’animatrice Minnie stressée à l’idée de perdre son travail, notre cœur balance. Nathalie Mann tire également son épingle du jeu en scientifique SM-folledingue.

Rien ne nous est éparné en matière de faux sang et de jets généreux d’hémoglobine : c’est foutraque et tant mieux. La gestion de l’espace, par l’utilisation de quelques meubles-clés, se veut fluide. Tout s’avère bien agencé et malgré une petite baisse de régime, on passe une délicieuse soirée sanguinolente. ♥ ♥ ♥

ALIMENTATION GÉNÉRALE de David Baronnet et Ronan Yvon. M.E.S de Frédéric Thibault. Théâtre des Béliers-Parisiens. 01 42 62 35 00. 1h20.

Le sérail ronronnant d’Éric Ruf

Au théâtre, l’imprévu s’invite souvent à la fête. Avec plus ou moins de bonheur. Éric Ruf en a fait les frais. Le patron du Français s’est lancé dans une aventure impossible en montant Bajazet. Il remplace en effet au pied levé Jacques Lassalle, qui devait initialement mettre en scène La Cruche cassée de Kleist. L’urgence peut parfois produire des miracles. Cependant, les conditions précipitées de création mènent la représentation vers une impasse. La musicalité des vers raciniens parvient mal jusqu’aux oreilles : la mollesse de l’ensemble, d’une part, entraîne une forme de lassitude et d’autre part, le flot de paroles parfois mal maîtrisé oblige à courir derrière les comédiens pour pouvoir espérer comprendre un minimum l’intrigue passablement compliquée. Ce double problème de tempo crée un effet de sourdine : on sort du Vieux-Colombier passablement exténué et frustré. Gageons qu’avec le temps, le spectacle gagnera en puissance, en émotions et en énergie.

Des rangées de chaussures encombrent  le plancher selon une exactitude géométrique qui confine à la maniaquerie. L’image est saisissante et rend palpable la matérialité ordonnée et féminine omniprésente dans cette tragédie du sérail. On pense évidemment à la mise en scène récente des Fausses Confidentes par Luc Bondy (mais là, on avait plutôt affaire à des Louboutin…). De belles armoires, imposantes et austères, encadrent le plateau, tels des gardiens impassibles renfermant d’innombrables secrets. Le huis-clos, habilement scénographié, sera donc l’espace de confidences à vif, d’aveux brûlants et de dénouement macabre.

Seulement, la scène d’exposition interminable plombe immédiatement l’ambiance et annonce un rythme mortifère. Volontiers bavarde, Bajazet ne lésine pas sur les explications. On apprend ainsi que Bajazet et Atalide s’aiment en secret depuis l’enfance. Roxane, la sultane, tombe amoureuse de Bajazet sans connaître cette liaison tandis que le grand Vizir Acomat, chargé de placer sur le trône le héros éponyme, désire Atalide. De ce chassé-croisé amoureux, le sang jaillira, bien sûr.

Flottement généralisé
Comme toujours chez Racine, passion et raison d’État s’affrontent pour déboucher sur un jeu de massacre. Ruf a visiblement éprouvé des difficultés à restituer ces déchirements intérieurs car sa mise en scène se montre trop léthargique et la direction d’acteurs semble dangereusement flottante. Laurent Natrella est égaré dans le rôle-titre, très effacé, presque transparent. Encore verte dans son interprétation, la très jeune Rebecca Marder ne sait pas sur quel pied danser : parfois hystérique et donc fausse ; parfois lumineuse et éclatante de douleur. Denis Podalydès apparaît plus sur de lui en ambitieux tactitien. Saluons surtout Clotilde de Bayser, impeccable en Roxane (malgré plusieurs bafouillements). D’une dignité hiératique, elle impose une prestance indéniable à son personnage d’amoureuse éconduite et rend son rôle de furie vengeresse presque sympathique. On la comprend cette Roxane qui a un poids lourd à supporter sur ses épaules.

Ruf restitue plutôt finement l’atmosphère oppressante du sérail : l’homogénéité initiale des costumes délicats de Renato Bianchi présente les femmes comme une sororité virginale (des ancêtres de la famille de La Maison de Bernarda Alba peut-être). Les tensions apparaissent ensuite par des couleurs plus écarlates et des tenues plus raffinées puisque les manœuvres de séduction se révèlent plus soutenues. On admirera également le magnifique travail de clair-obscur opéré par Franck Thévenon transformant la scène en crépuscule inquiétant, digne de Barbe-Bleue.

Éric Ruf a donc joué de malchance ou/et d’un manque de stratégie car monter avec soin du Racine en si peu de temps est une entreprise périlleuse. On sent la plupart des comédiens pas encore suffisamment rodés pour être à la hauteur de leur rôle. Avouons aussi que si le contexte historico-social de la pièce se veut passionnant, sa transposition textuelle pêche par une amplitude d’informations barbante. Si les sérails vous passionnent, nous vous conseillons vivement la lecture des Lettres persanes de Montesquieu (d’ailleurs, tiens tiens, l’héroïne féminine se prénomme… Roxane). En somme, l’ennui pointe assez rapidement le bout de son nez car la mise en scène ronronne trop pour le moment. ♥

BAJAZET de Jean Racine. M.E.S d’Éric Ruf. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Vincent Pontet

Ubu au club Med

Véronique et Davina n’ont qu’à bien se tenir ! Olivier Martin-Salvan et son crew de haut niveau revisitent Ubu façon cours d’aérobic musclé. Après avoir tracé leur route en itinérance, la fine équipe de bras cassés pose son royaume en kit aux Bouffes du Nord. Au programme : une heure de franche poilade aux allures de grande récré régressive. L’ami Alfred n’aurait pas renié cette course au pouvoir dérisoirement enfantine.

C’est en petites foulées qu’Ubu nous accueille. Avec sa combi moulante à rayures rouges et blanches et son imposante toison qui lui recouvre même le dos, l’ogre Martin-Salvan impose sa silhouette gargantuesque. Il est vite rejoint par une troupe de zigotos tous plus timbrés les uns que les autres. Ensemble, le quintet pousse dans ses retranchements la dimension mêta de la pièce de Jarry. À aucun moment, il n’est question de sérieux ici. Le burlesque de la situation conduit la bande à envisager la représentation comme un espace de jeu géant. Tout est prétexte à la déconnade et au plaisir revendiqué de placer la corporalité comme matière à rire.

Bouge ton corps !
Exit les bonnes convenances et place au règne de la chair et des bas-instincts : la nymphomanie de Mère Ubu épuise la gente masculine ; Ubu punit la justice à coup de sodomie ; transpiration, crachats, simulacre d’onanisme imprègnent les lieux… Si la satire du despotisme constitue le cœur de la pièce, ce n’est pas le cerveau qui est sollicité mais bien les sensations. Puisque la scène se conçoit comme un terrain de sport (lutte, GRS, judo au choix), toute l’absurdité effrayante d’Ubu se cristallise autour de la gestuelle. Et inutile de vous dire que les comédiens suent toutes les larmes de leur corps pour nous concocter une bataille aux allures de marathon cartoonesque.

Du haut de sa carrure de rugbyman, Martin-Salvan mène son équipe à la baguette dans une ambiance bon enfant. Il se délecte jusqu’au bout des poils de son rôle taillé sur mesure et entraîne ses camarades dans un torrent de bonne humeur communicative. Mathilde Hennegrave fait des merveilles en mère Ubu boulimique de sexe ; Robin Causse minaude avec espièglerie ; Thomas Blanchard épate en homme-gamin dans la lune et Gilles Ostrowsky excelle en soldat malsain (il fait dangereusement penser à la hyène du Roi Lion).

Saluons donc la cohérence de ce travail qui respecte avec inventivité l’esprit récréatif et insolent de Jarry. Le décor de mousse modulable à l’envi invite à rentrer dans ce jeu de massacre avec un plaisir non feint. ♥ ♥ ♥ ♥

UBU, d’Alfred Jarry. M.E.S d’Olivier Martin-Salvan. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h.

© Sébastien Normand

 

Brecht englué dans la toile des convenances au Français

Un même sujet. Deux visions radicalement opposées. Hasard du calendrier ou miroir consciemment réfléchi, la Comédie-Française a proposé pour cette saison 2016/2017 un diptyque autour de la montée du nazisme. Dégainant le premier, Ivo van Hove glaçait les esprits avec Les Damnés, une tragédie familiale éprouvante. Si sa mise en scène, un brin trop millimétrée, tenait en bride les émotions, il n’en demeurait pas moins qu’on sortait abasourdis de la salle Richelieu. Rien de tout cela avec La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach, surdéterminée par l’ombre pesante de Brecht, se complaît dans un hommage en bonne et due forme à l’expressionnisme allemand. En ne prenant aucun risque, la metteur en scène ne cherche pas à aller au-delà de la reprise de codes vieillis et dépassés.

Un vent de crise souffle sur Chicago. La Grande Dépression a fait des ravages. Arturo Ui, un petit mafioso sans grande envergure, va prendre du galon en tirant adroitement parti de la situation. Écrite en 1941, la pièce transpose dans une Amérique fantasmée la montée en puissance fulgurante de Hitler.

On comprend qu’à l’époque de sa création, La Résistible Ascension d’Arturo Ui ait naturellement crée des ponts entre la fiction et le réel. Brecht dénonçait le régime nazi sous couvert d’une farce noire grinçante. Soixante-quinze ans après, la même lecture pose problème. Quel est l’intérêt en 2017 de présenter explicitement Ui sous les traits d’un Hitler chaplinesque ? Aucun. Thalbach, emprisonnée par l’héritage de sa mère (actrice dans la troupe du Berliner Ensemble) et de Brecht, ne présente rien de plus qu’un jeu de pantins macabres et bouffons qui reprend à bon compte les tics irritants de la fameuse distanciation de l’oncle Bertolt.

Hommage sans surprise
Le problème, c’est que cette mise à distance outrée désamorce toute tentative possible d’implication de la part du spectateur. Avouons que le canevas alambiqué de la pièce ne suscite guère l’enthousiasme. Idem pour la partition clownesque qui finit par lasser. Dans le genre faciès enfarinés pour Pierrots mabouls, Bob Wilson se montre plus convaincant. Quelques images sauvent la mise : cette imposante toile d’araignée d’abord, qui occupe la majorité de l’espace et qui concrétise l’aliénation mentale de ces populations embrigadées par les discours séduisants d’un bonimenteur. À la verticale ou penchée, cette toile offre d’impressionnants numéros d’acrobatie. Néanmoins, cette agitation perpétuelle peine à faire écran : on a la sensation d’une vacuité tenace qui ne nous quittera pas durant deux heures. Le spectacle a subi le poids des années.

Heureusement que le talent des comédiens du Français est inoxydable : méconaissables, ils s’engouffrent dans la brèche de la pantomime avec délectation. Laurent Stocker est à couper le souffle en despote moustachu et colérique. Ses mimiques et ses explosions complexifient son interprétation : aussi drôle que terrifiant. Jérémy Lopez n’en finit pas de nous surprendre : notre chouchou endosse ici le costume du bras droit de Ui au sourire machiavélique. La souplesse de Thierry Hancisse étonne ; d’une forme olympique. On retiendra également le jeu de Serge Bagdassarian toujours aussi caméléon en mafieux-chanteur. Dommage seulement que Florence Viala soit cantonnée à un rôle de godiche : elle mérite tellement mieux… !

En somme, monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui tel que l’a imaginé Katharina Thalbach n’a pas grand sens en 2017. Sans doute en 1941. Mais les temps ont changé, d’autres dictatures ont pris le pas. À force de vouloir se soumettre à une figure tutélaire, sa mise en scène perd en authenticité et consistance. D’autant plus qu’elle souligne très lourdement les échos permanents entre la vie des gangsters et les exactions des nazis. Tout cela se veut bien trop didactique et redondant ; la pièce pêche déjà par excès de bavardage. Sans vouloir chercher à tout prix une modernisation parfois caduque, on attendait un parti pris plus radical et moins convenu. Ce sera pour une prochaine fois. ♥

LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI de Bertolt Brecht. M.E.S de Katharina Thalbach. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Christophe Raynaud de Lage

Karin Viard, une Vera qui a du chien

Les dramaturges tchèques demeurent inconnus au bataillon dans notre plat pays. Petr Zelenka va sûrement changer la donne. Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo proposent une lecture acide et ébouriffante de sa pièce Vera au Théâtre de la Ville. Karin Viard explose dans le rôle-titre en odieuse dragonne intransigeante qui perd pied. Très bien entourée, la comédienne fait miroiter un cynisme diabolique et consumériste avec un abattage criant de maîtrise.

Vera n’a jamais caché ses ambitions : cette carriériste a rapidement grimpé les échelons pour devenir une puissante directrice de casting. Tyrannisant avec volupté son entourage, la quinquagénaire a décidé de fusionner son agence avec la filiale européenne. Le début d’un engrenage infernal qui la conduira à la déchéance…

La pièce ne fait pas dans la dentelle et ce parti-pris outrancier ne verse paradoxalement pas dans la caricature. On sent bien la part de vérité dans la description du milieu artistique entre egos surdimensionnés, prises de bec, réconciliations et dérives en tout genre. Tout commence par une situation ubuesque qui donne le la : des coups de fil déplacés dans une chambre mortuaire suffisent à imprimer ce ton décalé-familier. Tout un chacun pourrait aisément se projeter en Vera, figure catharthique de la self-made girl partie de rien et parvenue au sommet. Le théâtre cristallise ce personnage de businesswoman en soulignant ses excès avec un humour ravageur : on rit souvent du grotesque effroyable de l’intrigue.

Descente aux enfers captivante
Le rire s’avère cependant bien noir : toute la finesse de la partition provient justement du fait qu’on éprouve de la compassion pour cette virago au parcours personnel chaotique. Zelenka ne juge pas son personnage ; il la laisse se débattre dans son chemin de croix vers la rédemption. Karin Viard papillonne avec insolence dans ce monde d’apparences. Femme fatale, mante carnassière, gamine égoïste, loque croulant littéralement dans sa propre merde : elle est tout cela. Et elle assume avec panache toutes les facettes de son rôle complexe. Hélène Noguerra, Lou Valentini, Pierre Maillet, Rodolfo de Souza et Marcial Di Fonzo Bo lui-même l’accompagnent avec brio.

L’usage pertinent de la vidéo en mode « intrusion Closer » se combine bien avec le voyeurisme des propos, cet étalement indécent de l’ultra-libéralisme : le décor convertible de Marc Lainé et Sylvain Zimmerli assure une transition fluide entre l’intime et le public. Quel plaisir de suivre une mise en scène aussi alerte et « folledingue », barrée et si lucide sur nos travers contemporains effrénés.

VERA de Petr Zelenka. M.E.S de Marcial Di Fonzo Bo. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h50. ♥ ♥ ♥ ♥

© Tristan Jeanne-Valès

Trois bulles de fraîcheur s’envolent au fil de L’Écume des jours

Après avoir rendu Mme Bovary si proche de nous, le duo Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps poursuit son exploration musicale du patrimoine littéraire avec L’Éume des jours. Dans le petit cocon de la Huchette, l’écriture si touchante de Vian, déploie ses fleurs poétiques avec grâce et légèreté. Le trio de jeunes comédiens sur scène possède cette naïveté si touchante d’adultes-enfants en proie à la beauté et à la douleur du monde. Brillant.

Un joli papier peint géométrique très 60’s en toile de fond ; une guitare électrique, un synthétiseur et un sampleur en guise de musique : un mariage décalé et étrange qui résume à lui seul la loufoquerie poétique de Boris Vian. Dans son roman-phare, l’auteur déroule la trajectoire amoureuse de Chloé et Colin, accompagnés de leur ami Chick, un ingénieur fanatique. De la découverte de l’autre et du désir, de la sensualité au mariage puis de la maladie à la mort, aucune étape ne nous est épargnée. Ce crescendo émotionnel, de la lumière riante des débuts à la métaphore cancéreuse du nénuphar, est respecté avec tact et finesse.

Les deux metteurs en scène, aidés par l’adaptation efficace (qui aurait tout de même pu être resserrée d’un bon quart d’heure) de Paul Emond, respectent l’esprit de l’écrivain : on retrouve avec délice cette langue si gourmande d’inventivité, cette étrangeté si proche de nous, cet onirisme du quotidien. La production est modeste mais pas chiche en trouvailles ; le travail remarquablé opéré sur les bruitages par exemple, suffit à évoquer tout un imaginaire. Le dire se combine au chanté et au joué en une harmonie salutaire et naturelle.

La fureur de vivre
Trois comédiens seulement se partagent tous les rôles et pas que : Roxane Bret, Antoine Paulin et Maxime Bouteraon sont des bulles de fraîcheur absolument prometteuses. Ces graines de talent se lancent à corps perdu dans leur rôle pour un résultat plein de peps, de joie solaire et de complexité. Ils jouent non seulement la comédie mais se font en plus récitants, musiciens et chanteurs. Multi-casquettes ces jeunes ? Oui et plutôt deux fois qu’une. Retenez bien leurs noms, ils ont de beaux jours devant eux.

L’ÉCUME DES JOURS de Boris Vian. M.E.S de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps. Théâtre de la Huchette. 01 43 26 38 99. 1h30 ♥ ♥ ♥ ♥

© Lot

Des aveux modelés dans la glaise

Le Studio-Théâtre se prête merveilleusement aux formes courtes et enlevées. Preuve en est encore avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Le proverbe de Musset mis en scène par Laurent Delvert est expédié en quarante-cinq minutes chrono. Le temps d’un épisode d’une série T.V. Cette sitcom badine à la langue pétillante tranche dans le vif avec des saillies d’esprit étonnamment modernes. Jennifer Decker irradie en chipie piquante qui mène à la baguette un Christian Gonon hypnotisé et transi d’amour.

La Marquise invite le spectateur à pénétrer dans son loft-atelier au design épuré sans son élégante géométrie. Telle Demi Moore dans Ghost, elle sculpte patiemment la glaise en T-shirt décontracté-chic (Cristina Cordula approuverait, surtout quand les costumes sont signés Christian Lacroix). Le geste est lent et obstiné, éminemment sensuel. L’ombre du désir plane. Un homme de dos semble hésiter à franchir la porte de l’appartement. Il se décide et se déclenche alors une conversation qui mènera à une issue pour le moins heureuse. Mais avant d’en arriver là, notre Marquise aura fait tourner en bourrique le Comte. Elle lui aura aussi tout de même appris à s’affirmer et à tirer au clair ses sentiments.

Les piques fusent : les hommes et leurs techniques de séduction d’une affligeante banalité subissent les moqueries exaspérées de la gent féminine tandis qu’on reproche aux dames de se montrer trop froides et cruelles.

Une partition rêvée pour Jennifer Decker
Jennifer Decker trouve ici un rôle à sa mesure : espiègle comme une gamine qui ferait tourner en bourrique ses prétendants, elle déploie un jeu naturel et convaincant qui insuffle un sentiment d’actualité à la verve mussienne. Face à elle, Christophe Gonon ne démérite pas en homme gentiment malmené et un brin torturé par le feu qui le ronge. Laurent Delvert anime cet échange du chat et de la souris avec une simplicité bienvenue. Claire et fraîche, cette proposition évoque une matinée ensoleillée de novembre : là où le feu et le gel se convoitent, se cherchent et terminent par s’accoupler dans une charmante reddition. Et si finalement, la créature informe puis sculptée avec soin dans la matière malléable n’était autre que ce cher Comte transformé par les paroles malicieuses de la marquise ?

IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE d’Alfred de Musset. M.E.S de Laurent Delvert. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 50 min. ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand

Les dessous cachés (et lubriques) de la politique

Des portes qui claquent sans arrêt, des cocufiages en veux-tu en voilà, des situations abracadabrantesques… En réunissant tous les codes du boulevard, C’est encore mieux l’après-midi en fait exploser les cadres : menée sur un tempo diabolique par José Paul, habitué du genre, cette comédie explore avec malice les addictions sexuelles de nos politiques. On ne sait plus où donner de la tête en sortant du Théâtre Hébertot : une belle tranche de rire à consommer sans complexe.

La fameuse expression « de 5 à 7 » prend tout sens lorsque l’on suit la vie riche en cachotteries de Richard. Ce célèbre député trompe Madame avec la secrétaire du Premier Ministre dans une chambre d’hôtel à deux pas de l’Assemblée Nationale. Pratique ! Sauf lorsqu’un assistant gaffeur vient faire capoter cette histoire d’adultère bien huilée…

La pièce de Ray Cooney, adaptée avec doigté par Jean Poiret, ne s’embarrasse absolument pas du vraisemblable. Les quiproquos s’enchaînent à une vitesse vertigineuse (accrochez-vous !) et la mécanique implacable des malentendus carbure à plein régime. Attention à l’overdose mais ne boudons pas notre plaisir.

Bande d’obsédés !
En vieux loup de mer, José Paul a soigné une mise en scène aux petits oignons : les personnages sont assaisonnés comme il le faut mais le mérite en revient aux comédiens, tous très à l’aise dans leur rôle. Pierre Cassignard est odieux de lâcheté et de lourdeur en député cochon (mention spéciale à son boxer léopard) ; Lysiane Meis, potiche idéale qui s’accoquine avec des airs faussement effarouchés (dommage que les femmes soient cependant traitées de manière aussi caricaturale) et Rudy Milstein, filou en diable dans la peau du groom avide et complice.

La palme d’or revient toutefois à l’ineffable Sébastien Castro : le Droopy de la comédie fait des merveilles en Gaston Lagaffe embarqué dans des situations ubuesques. On se demande tout le temps comment il va bien pouvoir se sortir du pétrin : ses pirouettes génialement embarrassées déclenchent illico le fonctionnement des zygomatiques.

En outre, le décor élégant et très fonctionnel de Jean-Michel Adam dynamise la mise en scène et la synergie de la troupe : les entrées, sorties, confrontations entre les comédiens gagnent ainsi en piquant.

Finalement, cette bande d’énergumènes lubriques n’en finit pas de nous surprendre. On y court ! ♥ ♥ ♥ ♥

C’EST ENCORE MIEUX L’APRÈS-MIDI de Ray  Cooney. Adaptation française de Jean Poiret. M.E.S de José Paul. Théâtre Hébertot. 01 43 87 23 23. 1h25.

© Lot

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