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Hier au théâtre

Médée respire au présent avec Simon Stone

Alors que la Médée hiératique et primitive de Vassiliev semblait à mille lieues de nous, Simon Stone ancre son héroïne tragique dans une immédiateté salutaire à l’Odéon. Le canevas mythologique se superpose au fait divers en une alchimie aussi troublante que dérangeante. On comprend tout des agissements de cette femme au bord du gouffre : cette Médée, incarnée par une époustouflante Marieke Heebink, respire au présent. La sorcière barbare ne participe plus d’un phénomène d’exception mais bien d’un mouvement spéculaire qui nous place face à nos folies.

La Médée de 2017 ne fabrique plus des élixirs et de potions en tout genre. Quoique. C’est une brillante chercheuse en pharmacie, une femme de tête et à poigne. C’était à vrai dire. Un gros plan projette l’image d’une femme usée, à l’éclat terne. Sa gloire passée semble un lointain souvenir. Ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle revient d’un séjour en clinique. Anna a commis une faute grave en tentant d’empoisonner son mari Lucas qui la trompe avec Clara, la jeune fille de son patron. Elle souhaite se racheter et promet un nouveau départ. Cependant, on sent bien que cette volonté de faire table rase du passé n’est qu’une façade. Les morceaux s’avèrent impossibles à recoller.

Cette première apparition du couple, éloigné l’un de l’autre, préfigure le dénouement inéluctable. Comment combattre le temps qui passe et comment lutter contre une insolence jeunesse ? C’est ce défi que se lance Anna/Médée, une femme prête à tout pour reconquérir son homme. La réécriture de Simon Stone innove par son rapport au pardon : bien que tout semble condamné par avance, il n’en demeure pas moins que la relation entre Anna et Lucas/Jason connaît des périodes d’accalmie, voire de réconciliation qui pourraient laisser croire à une possible réconciliation. Cette tension entre fatalité et rachat fait tout le sel de cette adaptation.

Violent apaisement
Dans l’écrin aseptisé et dépouillé de la scène se joue un affrontement larvé qui prend aux tripes car l’issue est laissée en suspens. De purs moments de grâce traversent la représentation comme lorsque la petite famille est réunie dans la chambre parentale. Les rires et les sourires émeuvent car dans ces gestes est contenu un amour diffus, un instant d’accalmie reposant. Cette volonté d’inscrire sa Médée dans un espace impersonnel permet de souligner le rôle joué par les nouvelles technologies et notamment notre rapport à la vidéo (et ses conséquences plus ou moins facheuses). Loin d’être un simple gadget, elle participe réellement à la dramaturgie et précipite le drame. Les zooms faciaux accentuent le désespoir du couple, sa rage et ses euphories passagères.

La troupe du Toneelgroep d’Amsterdam, dirigée par Ivo van Hove, s’avère impeccable de maîtrise. Marieke Heebink irradie en femme à la dérive, brisée, qui se raccroche malgré tout à l’espoir d’une reconquête. Elle est terriblement humaine dans sa lente descente aux enfers. On ne la rejette pas, au contraire on la comprend. Aus Greidanus campe un Lucas/Jason déboussolé malgré ses prétendues certitudes. Leur couple explosif forme comme une évidence. Eva Heijnen s’en sort avec panache dans le rôle difficile de Clara/Créuse, l’intruse fille à papa qui essaye de creuser son trou au sein d’une famille éclatée.

Contrairement à Thyestes, à la violence beaucoup plus radicale, Medea offre une horreur en sourdine, malgré les cris de la dispute. Le récit par hypotypose des meurtres par Médée glace par leur sécheresse et leur absence d’emphase. Cette sobriété de moyens accentue par contraste la cruauté de la situation. Quelques images se détachent à l’instar de cette pluie continuelle de cendres noires qui se déverse lentement sur le plateau. Cette métaphore du temps qui passe, tel un sablier obscur, renvoie aussi au terreau, source de résurrection et de nouveau départ. L’image finale, celle d’une mère éteinte serrant contre elle ses deux bambins morts asphyxiés marque par sa beauté sereine.

En confrontant ainsi le fait divers au mythe, Simon Stone propose une Médée follement moderne, en prise avec un quotidien qui la dépasse. Cette actualisation n’est pas un effet de mode : elle fait sens car elle indique à quel point chacun d’entre nous peut basculer dans l’horreur. Puissant. ♥ ♥ ♥ ♥

MEDEA d’après Euripide. M.E.S et adaptation de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h10.

© Sanne Peper

Cendrillon ou l’art de la réparation pommeratien

Des obsessions habitent l’œuvre de Joël Pommerat : ses diverses relectures des contes d’antan englobent un questionnement sur le deuil, la perte, le déni, les nœuds familiaux. Sa Cendrillon ne déroge pas à la règle. Après avoir fait les beaux jours de l’Odéon, elle pose ses valises pendant plusieurs mois à la Porte Saint-Martin suite à la louable initiative de son directeur Jean Robert-Charrier. Plongée primitive au coeur de nos peurs les plus profondes, cette ambitieuse relecture de Perrault et des frères Grimm conçoit la scène comme un espace de réparation. Ou comment l’enfance s’affranchit d’une culpabilité trop lourde à porter pour de si jeunes épaules.

Les drames n’attendent pas les années pour poignarder une vie en plein vol. Une vieille femme se remémore en voix off une tragédie qui lui est arrivée. Ou peut-être pas. Sa mémoire lui joue des tours. Des nuages projetés sur des murs-vidéos apaisent la vue autant qu’ils symbolisent les flottements de l’esprit.

Brusque analepse : Sandra discute avec sa mère agonisante pour la dernière fois. En interprétant mal ses paroles, la petite fille se fait une promesse : elle pensera à sa mère à chaque minute de sa vie pour éviter sa mort effective. Cette mission impossible accélère la maturité de l’enfant qui refuse de voir la vérité en face. Ce n’est pas son père, passéisté et gérant maladroitement la situation qui va arranger l’affaire. Il se remarie d’ailleurs rapidement avec une odieuse femme hantée par le vieillissement et doté de deux pimbêches de filles accro à leurs téléphones portables. L’enfer commence alors pour Sandra, rebaptisée Cendrier : un enfer recherché, souhaité même par la petite. La version pommeratienne complexifie les données initiales en dotant son héroine d’un sens de la culpabilité aigu, voire maladif. Cette exigence de maltraitance, de rabaissement, de mépris vise à compenser la faute que pense avoir commise l’adolescente : avoir négligé trop longtemps de penser à sa mère.

Cauchemar réconfortant
D’où cette absence de couleurs : Éric Soyer, éclairagiste fétiche de Pommerat, enferme le conte dans une noirceur étouffante, trouée de rayons de lumière. Une ambiance crépusculaire aux allures de cauchemar qui jette un voile de deuil sur la représentation. L’imagination, le goût des histoires qu’on invente pour se rassurer apparaissent comme des soupapes de sécurité. La confrontation à la réalité, cruellement incarnée par la marâtre, s’inscrit dans l’onirisme inquiétant cher au dramaturge. Les contes de fées se révèlent débarassés de leur oripeau magique pour s’ancrer dans une déglamourisation terrienne. La marraine n’a plus de baguette magique mais se révèle accro à la nicotine ; pas de carosse magique ni de strass. La transposition moderne place le conte dans une trajectoire résolument universelle : l’éclatement du cocon familial, la difficulté de trouver sa place au sein d’un espace recomposé, la construction de soi sans la figure maternelle constituent autant d’échos bouleversants. Sans jamais verser dans le pathos puisque le décalage comique brise des épanchements larmoyants.

Avouons que l’abattage des acteurs contribue beaucoup au succès de l’affaire. Catherine Messtoussis campe une épouvantable belle-mère traquant les rides avec une réjouissante monstruosité. Noémie Carcaud est irréstible en bonne fée terre-à-terre. Alfredo Cañavate ne lâche rien en père à côté de la plaque et Déborah Rouach excelle en enfant-adulte à la maturité désarçonnante combinée à une répartie sans appel.

Les braises tombées au fond du cendrier ne s’éteindront pas dans l’esprit de ceux qui auront assisté à Cendrillon : la flamme d’un amour sans faille et les angoisses d’une âme pure ne manqueront pas de résonner chez chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

CENDRILLON de Joël Pommerat. M.E.S de l’auteur. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 1h40.

Le puzzle mental de Rambert façonne Une Vie

Le processus d’écriture de Pascal Rambert ne semble pas varier d’un iota au fil des années : le dramaturge conçoit toujours ses pièces en fonction des interprètes. Des rôles taillés sur mesure, comme un écrin prestigieux et valorisant, qui engagent totalement les comédiens. Renouant avec la Comédie-Française, Rambert y expose sa nouvelle création, sobrement baptisée Une Vie. L’occasion de creuser encore et toujours ses obsessions à savoir le désir, la jouissance, l’écoulement du temps, la nostalgie. Jouant comme de coutume la carte de monologues denses, l’auteur de Clôture de l’amour convoque les fantômes de la mémoire entre imprécation et gémissements dans un troublant entre-deux onirique.

On se croirait un peu à France Culture avec Une Vie : un décor blanc éblouissant matérialise un studio d’enregistrement avec table ronde, micro et sièges cosy. Rien ne manque. Il sera évidemment question d’art, comme souvent chez Rambert. Un critique d’art s’entretient avec un peintre en vogue. Instance maïeutique, le journaliste va pousser l’Invité dans ses derniers retranchements. Denis Podalydès, un compagnon de longue route de Rambert, s’engouffre avec aisance dans le rôle torturé de cet être qui n’accepte pas si facilement de se livrer. Chien errant dans les limbes de la psyché, Podalydès poursuit sa quête identitaire avec une tenacité pleine de doutes. Se moquant gentiment de la curiosité immodérée des journalistes, qui comme Sainte-Beuve, aimeraient pouvoir expliquer toute une œuvre en miroir de la vie de leur auteur, l’Invité va se prendre au jeu et se livrer à des confidences intimes.

Femmes, je vous aime
Rambert a écrit quatre monologues pour quatre comédiens du Français. Bizarrement, ces monologues se suivent avec un intérêt décroissant comme si la profusion verbale rambertienne procédait par un mouvement d’épuisement du langage. Cécile Brune ouvre le bal en mère exubérante et étouffante. Sa voix cassante et narquoise sied bien à ce rôle de femme frustrée qui n’aura connu la jouissance qu’une seule fois. Cette remontée crue vers l’origine explique les traumas de l’artiste, cette blessure de la perte et de la castration, son impossibilité à construire une histoire d’amour sereine. Vient ensuite Iris, la muse : Jennifer Decker, touchante dans sa robe blanche vaporeuse, évoque les caresses de l’été. Son statut ambigu de matrice inspiratrice souffre d’être cachée au reste du monde. Sans cesse exposée, sans cesse dissimulée, l’amante crache son fiel à la face de son peintre et le met face à ses contradictions.

L’arrivée fracassante du Frère Amer, Alexandre Pavloff, marque une rupture dans la subtilité cash : Rambert gère avec moins de doigté les duos masculins.. Le comédien, trop vindicatif, verse dans une hystérie problématique. Son positionnement de non-désiré, jaloux et rancunier, aurait pu être évoqué de manière moins frontale. Enfin, le monologue de Pierre-Louis Calixte dans le rôle du meilleur ami tentateur, peine à décoller. On retrouve ici les qualités et les défauts de Rambert : un appétit des mots qui le pousse à ne pas savoir s’arrêter quand il le faudrait. Si les deux monologues féminins s’avèrent si réussis, c’est peut-être tout simplement que les femmes inspirent davantage Rambert. C’est sur le mot « amour » que se clôture le spectacle. Effectivement, cette « vie » aura été marqué par une succession d’amours pas entièrement réalisées. D’où la tentative désespérée de capturer l’essence de cette intensité amoureuse par l’éternité de l’art. Une quête illusoire mais si belle.

UNE VIE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50. ♥ ♥ ♥

© Christian Raynaud de Lage

Quand art, théâtre et politique font bon ménage avec les élèves-comédiens du Français

En 2011, un scandale secoue le microcosme théâtral : Olivier Py est remercié de ses fonctions de directeur de l’Odéon après un premier mandat. Cinq ans plus tard, le jeune Hugues Duchêne met en scène Le Roi sur sa couleur, une comédie du pouvoir à partir de ce canevas ultra médiatisé. Avec ses camarades, élèves-comédiens du Français, il mêle la fiction au théâtre-documentaire avec un sens très fin de la caricature politique. Ce jeu d’échecs impitoyable prend forme sous les yeux épatés du public qui assiste médusé à un combat de coq d’egos démesurés. Hilarant et salutaire à la fois.

Un tourbillon solaire dans la langue de Dante illumine l’ouverture de la pièce : deux femmes, en grande conversation, échangent avec entrain. Les non-italophones sont un peu laissés sur le bas-côté mais rien de bien méchant. Des accents si riants ravissent les oreilles. Un certain Luc est rapidement mis sur le tapis : c’est un metteur en scène suisse reconnu par la profession. Il faut qu’il parvienne à séduire Nicolas. Qui sait s’il n’aurait pas un poste sympathique à lui offrir ? Après, Catherine annonce à Olivier qu’il ne sera pas reconduit à l’Odéon : coup dur. Frédéric entre en scène : le ministre de la Culture, sur les conseils de Catherine, appuie sa décision d’éjecter le pauvre Olivier. S’ensuit alors un lutte de longue haleine pour le pouvoir. Il va y avoir de la casse…

Crise d’egos
Habitué à écrire sur la politique, Hugues Duchêne a perçu dans cette affaire la contamination du pouvoir sur l’art ou comment la politique consume les appétences culturelles. En choississant sciemment de gommer les noms de famille de ses personnages, le dramaturge s’inscrit dans une veine de l’intime et transforme le fait divers en saga haletante à la Dallas. Les arcanes des puissants se retrouvent donc ainsi démontées sous l’angle de l’exagération comique : on sait bien que sous la caricature se dissimule toujours une part plus ou moins criante de vérité. Comment ne pas rire face à l’ignorance crasse de Sarkozy, joué à la perfection par le metteur en scène himself (avec tous ses tics, sa gestuelle et même sa voix) ; on éprouve presque de la compassion pour Mittérand, toujours plongé dans des situations délicates, incarné par Théo Comby-Lemaître. On découvre une Catherine Pégard absolument effrayante de machiavélisme et brillamment interprétée par Pénélope Avril. Ses airs hypocrites et pourtant très cassants de manipulatrice font mouche. Laurent Robert se moule avec aise dans le costume fantasque et maniéré d’Olivier Py (et de Michel Fau en Carla Bruni !). La volcanique Marianna Granci apporte de la fougue à Carla Bruni tandis que les mimiques mielleuses de Vanessa Bile-Audouard en Valéria Bruni-Tedeschi enchantent.

Aucun artifice ici, les comédiens changent de rôle à vue et attendent de prononcer leurs répliques, assis sur leurs chaises. Le dispositif scénique est très simple, artisanal. Tant mieux. Pas besoin d’une grosse machinerie, tout repose sur le savoir-faire de la jeune troupe et leur capacité à se fondre dans leurs personnages. C’est incontestablement réussi ! On passe une excellente soirée en s’instruisant tout en s’amusant. La pièce se dévore comme un épisode de sitcom avec son lot de trahisons et de personnages hauts en couleur. S’y ajoutent en outre des extraits de journaux (avec toute la crème des critiques dramatiques !), de comptes-rendus épiques à l’Assemblée-Nationale, des extraits de mémoires de Frédéric Mitterrand et une interview corsée de celui-ci par une Laure Adler déchaînée. On peut donc concilier art, politique et théâtre sur scène sans pousser un roupillon. Quoi de mieux ?

LE ROI SUR SA COULEUR de Hugues Duchêne. M.E.S de l’auteur. 1h10. ♥  ♥  ♥  ♥

© Simon Gosselin

Isabelle Nanty ou le vaudeville dans le sang

Après Un Fil à la patte et Un Chapeau de paille d’Italie, la Comédie-Française termine sa saison sur un feu d’artifice vaudevillesque. La pétillante Isabelle Nanty s’empare de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau en explorant les variations de la fidélité conjugale avec la gouaille qu’on lui connaît. Malgré des longueurs, cette réunion alambiquée des désirs se suit avec un plaisir certain au rythme des imprévus en tout genre.

Un vaudeville sans lieu pour s’ébattre, cela n’existe pas. Pour éviter de se faire prendre la main dans le sac, il s’agit de trouver un lieu interlope, à l’abri des regards indiscrets. L’Hôtel du Libre-Échange, au nom tout indiqué, conviendrai très bien à Pinglet. L’architecte, castré par sa mégère de femme, souhaite batifoler avec la femme de son associé Paillardin, qui elle, n’en peut plus de passer pour la plante verte de service. Ces deux âmes esseulées décident de s’acoquiner… C’était sans compter la présence de Maxime, neveu de Paillardin venu se détendre avec Victoire, la bonne des Pinglet et Mathieu, un ami des Pinglet qui débarque avec ses quatre insupportables filles.

Rencontres en pagaille
Ces rencontres importunes sont évidemment à l’origine de tout le sel de cette comédie. Le crampon Christian Hecq qui arrive toujours comme un cheveu sur la soupe conquiert un public ravi. Ses bégaiements et ses airs ahuris sont tordants. Michel Vuillermoz joue de malchance avec une piquante contrariété tandis qu’Anne Kessler épate en dragonne-tragédienne sans concession. Florence Viala apporte une touchante humanité dans le rôle de la femme délaissée. Laurent Lafitte, lui, effraie en tenancier pervers aux gros chicots et aux talents certains de cabaretier. La fraîcheur ravissante de Julien Frison en philosophe coincé s’ouvrant aux plaisirs de la chair est à relever : son allure de grande liane montée sur ressorts lui promet une rapide ascension dans les rôles comiques.

L’élégant décor de Christian Lacroix joue sur nos perceptions : ses airs de maison hantée chic et insalubres à la fois renvoient à la réconforte étiquette bourgeoise sapée par des pensées immorales bien moins glorieuses…. L’idée d’une juxtaposition d’étages reliés par un escalier en colimaçon est bienvenue : elle permet une simultanéité et un agrandissement de l’espace qui accentue la démesure des situations.

Point noir cependant : Feydeau, gourmand, tire trop ses effets. L’ajout d’un troisième acte, qui laisse les personnages mal en point après leur nuit de folie, n’a pas d’intérêt dramatique et offre des rebondissements à rallonge qui sont autant de pétards mouillés. Le spectacle dure tout de même deux heures trente sans entracte. Beaucoup trop long pour une comédie : Nanty aurait du expédier l’affaire avec moins de ménagement et procéder à des coupes.

L’HÔTEL DU LIBRE-ÉCHANGE de Georges Feydeau.  M.E.S d’Isabelle Nanty. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h30. ♥  ♥  ♥

© Brigitte Enguérand

Brice Hillairet, quel cul d’enfer !

Après un joli succès au Théâtre de Belleville et à Avignon, le fluet Brice Hillairet pose son imposant fessier (oui, oui, cette phrase n’est en rien paradoxale : attendez la suite !) au Lucernaire pour raconter l’histoire incroyable de Ma Folle otarie. Concocté par Pierre Notte, ce conte surréaliste offre une belle parabole sur l’épiphanie et la perception de soi et du monde.

La voix de Nicole Croisille nous avertit : dans la salle du Paradis, pas d’esbroufe ni d’effets spéciaux. Par le pouvoir de l’imagination, le théâtre permet l’éclosion d’expériences sensorielles rares et uniques. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’un monologue. Avec son pantalon informe et son allure d’étudiant pseudo preppy, Brice Hillairet n’en mène d’abord pas large. L’agent de voyage qu’il incarne a un petit coup de blues : refusant de prendre sa vie en main, il accepte sa condition sans rechigner. Une existence morose où s’affirmer relève du miracle. L’impression tenace d’être transparent jusqu’au jour où une proéminence au niveau fessier le met sur le devant de la scène, bien malgré lui. Devenu comme par magie la risée générale, le jeune homme subit une série d’aventures gênantes et facheuses. Une solitude tenace lui tient alors lieu de seule compagnie ; une mystérieuse otarie viendra lui rendre goût à la vie.

Bootylicious
Brice Hillairet trempe sa chemise. Au sens propre. Évoluant dans un carré exigu tracé au sol, le comédien donne chair à cette cocasse métamorphose clairement inspirée par Kafka. L’évolution du personnage qui passe de la perplexité naïve à une sourde révolte pour aboutir à un épanouissement solaire et enfiévré mérite le détour car Pierre Notte a croqué ce rôle avec gourmandise et fantaisie ; Brice Hillairet s’y glisse avec une aisance évidente. Son ton très BCBG de Passy (qui évoque Valérie Lemercier au masculin) fait des merveilles : il sait mêler l’ordinaire à l’inquiétant avec brio. Nonobstant des longueurs (une vingtaine de minutes), cette quête identitaire, sociale et amoureuse séduit par son univers baroque et barré, délirant et en même temps d’une vérité si crue… ♥ ♥ ♥

MA FOLLE OTARIE de Pierre Notte. M.E.S de l’auteur. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h10

L’étoffe des songes hypnotisante de Guillaume Vincent

Avec Songes et métamorphoses, Guillaume Vincent orchestre un bal onirique qui interroge les pouvoirs du théâtre. Lieu de tous les possibles et de toutes les transgressions, la scène épanche les envies les plus folles. Aux Ateliers Berthier, le metteur en scène convoque une jeune troupe dynamique qui déclame son amour du théâtre avec une frénésie candide et ténébreuse de bon aloi. Les figures tutélaires d’Ovide et de Shakespeare se répondent en écho avec plus ou moins d’éclat mais toujours avec cette même énergie communicative.

Hommage aux anciens, le spectacle commence par actualiser plusieurs grandes métamorphoses ovidiennes. Toutes auront en commun l’altérité, le rapport à soi et au monde, la violence des liens humains et la question de la représentation. Premier ravissement avec l’histoire de Narcisse et Écho jouée par des écoliers . Le quatrième mur s’écroule et les bricolages naivement enfantins font mouche. Une girouette en aluminium représente le soleil et la lune, le carquois et les flèches de l’éphèbe sont en plastique… C’est adorable et ingénieux : l’effet truc et astuces souligne aussi et surtout la volonté de valoriser la pratique du théâtre amateur, qui permettra de faire le pont avec la pièce des artisans du Songe d’une nuit d’été.

L’entrée méta-théâtrale évoque le plaisir primitif qu’exerce l’art de la scène sur les gens, cette faculté de s’extirper de son être pour capter l’essence d’un personnage. Ce début alléchant dérive ensuite vers la fonction revendicatrice du théâtre. On retrouve le même professeur un peu dépassé par les événements (lunaire Gérard Watkins) qui enseigne cette fois-ci à des lycéens. Le ton monte : d’un côté le conservatisme prudent, de l’autre la jeunesse bouillonnante en soif d’aventures. Le mythe d’Iphis et Ianté, qui raconte des amours lesbiennes, cristallise les tensions. En imposant une interprétation pleine d’une gouaille libérée et naturelle, Vincent s’amuse à brouiller les pistes à l’envi entre fiction et réel : sommes-nous vraiment face à du théâtre ? Se moque-t-on de nous ? Brillant.

L’histoire incestueuse de Myrrha prend ensuite la relève : la transposition moderne fait penser à une comédie british pince-sans-rire avec ce dialogue surréaliste entre une fille ravagée par le désir, ronchonne et frustrée (épatante Elsa Agnès, impayable quand elle s’empiffre de corn-flakes) et un père embarrassé. En fin analyste des tabous, Ovide décortique les amours sulfuriques d’anti-héros n’ayant d’autre choix que de supplier une transformation, un entre-deux entre Eros et Thanatos, pour survivre.

Les Métamorphoses se concluent par un conte gothique à glacer d’effroi. Le mythe infanticide et anthropophage de Procné parachève en beauté cette première partie du spectacle. Exit la représentation en abyme choupinette du début en carton-pâte et place au film d’horreur gore. On admire les talents d’orfèvre de Vincent qui manipule les genres avec le doigté d’un magicien. Ce goût assumé pour l’hétéroclite insuffle une dynamique à l’ensemble et concourt à créer un sentiment d’étrangeté. Ici,  le plateau est plongé dans la pénombre, un dîner se prépare. Procné est devenue une femme de ménage battue et qui a décidé de mettre un terme aux humiliations. La transposition sociale fonctionne à merveille et Émilie Incerti est fabuleuse en diabolique ogresse à la voix rauque et envoûtante. Déjà formidable dans Rendez-vous Gare de l’Est, la comédienne nous emporte dans cette implacable vengeance avec un sens consumé du suspense. Les coups de carabine éclatent, l’hémoglobine gicle… Le mauvais goût des films Z flirte dangereusement avec Hitchcock et le mélange est savoureux.

Féérie noire
Après l’entracte, c’est au tour du grand William de monter sur scène. Pièce baroque par excellence, Le Songe d’une nuit d’été exacerbe la puissance de la magie et des rêves tout en pointant du doigt les ravages de l’amour. Ici, le chant (Britten and cie) occupe une large place et le couple féerique campé par les superbes Candice Bouchet (Obéron) et Estelle Meyer (Titania) entame de saisissants oratorios. Les confettis métalliques pleuvent dans cette obscure forêt.

Vincent a su amplifier la détresse du quatuor amoureux en transformant le comique chassé-croisé sentimental en une terrifiante course-poursuite où l’amour entraîne aux plus sombres folies. Cette sève sexuelle qui ne cesse d’affoler les battements cardiaques des jeunes amants est transposée avec intelligence sous la forme d’une dégradation vestimentaire. Les magnifiques habits nobles sont progressivement déchirés et salis par la boue. Nulle trace de Fragonard ici, les dérèglements des sens s’avèrent crus et sales. On saluera l’emportement engagé et viscéral d’Elsa Agnès, Elsa Guedj (un nom à retenir), Hector Manuel et Makita Samba. On regrettera cependant l’étirement de cet arc de l’histoire qui aurait gagné à être dégraissi. Malus également pour le jeu cabotin de Gérard Watkins dans le rôle de Puck. Ses tics s’avèrent vite agaçants.

En revanche, ne boudons pas notre plaisir concernant le sketch dilué de la pièce des artisans : cette séance d’impro faussement improvisée est absolument phénoménale et l’on rit à gorge déployée. Un alignement de chaises pour des comédiens qui discutent de leur rôle avec plus ou moins de plaisir (Charles-Henri Wolff est irréstible en beauf à demi-chauve dans le rôle de Thisbé et que dire encore une fois d’Émilie Incerti en lionne pas effrayante pour un sou). Il faut tirer notre chapeau à Florence Janas, époustouflante en coach castratrice et barrée. Le méta fonctionne à plein tube et l’on se réjouit de vite repasser à cette partie centrale de l’intrigue. La pièce de Pyrame et Thisbé conclut en un feu d’artifice délirant cette longue épopée de quatre heures.

Guillaume Vincent nous aura donc rappelé à propos à quel point le théâtre offre l’occasion d’une démarche réflexive sur notre capacité à s’approprier les différents rôles de notre vie. ♥ ♥ ♥ ♥

SONGES ET MÉTAMORPHOSES d’après Ovide et William Shakespeare. M.E.S de Guillaume Vincent. Théâtre de l’Odéon (Ateliers Berthier). 01 44 85 40 40. 4h avec entracte.

© Élizabeth Carecchio

Erich von Stroheim ou la troublante triangulation du désir

« Un couple = une mort. » Ce sont sur ces mots glaçants que se termine Erich von Stroheim. Reformulons : un couple = 2 + 1 – 1. La pièce déroutante de Christophe Pellet réactualise au Rond-Point la fameuse triangulation du désir théorisée par René Girard. Stanislas Nordey donne vie au sujet, à l’objet et au médiateur en une série de brefs duels-ébats énigmatiques et brutaux. L’occasion d’interroger notre rapport à la jouissance, à la surconsommation, au sexe. Des dialogues cash et vifs pour des histoires d’amour qui se termineront dans la douleur et le renoncement.

Un éphèbe en tenue d’Adam nous accueille, confortablement installé sur un fauteuil. Il semble règner sur le plateau tel le propriétaire des lieux. L’Autre éveille les sens ; les regards convergent vers son corps délicatement sculpté. Des traits virils et affirmés s’opposent à des airs enfantins. Qui est-il ? Restera-t-il nu jusqu’à la fin de la représentation ? La réponse est oui mais loin de là l’idée d’un simple tic à la mode de mise en scène contemporaine. Ici, l’Autre offre continuellement une piqure de rappel : il sera question de corps, d’attirance, de dégoût mais finalement, peu de contacts. Paradoxalement, Erich von Stroheim se révèle une pièce du dire, une analyse de l’interdépendance à l’autre qui régit nos vies. L’incapacité de jouir de l’instant présent pour ne plus considérer le corps que comme le réceptacle de la procréation.

Besoin de rien, envie de toi (ou presque)
L’Autre est rejoint par Elle et L’Un. Elle est une redoutable femme d’affaires, ultra directive et très pressée. Elle aime le sexe rapide, elle prend les initiatives et mène à la baguette les deux mâles dans une relation SM étonnante, noire et tourmentée. L’Un est un acteur porno sur le déclin qui profite de ses dernières années dans le métier pour multiplier les performances. Il se rassure comme il peut mais il sent que son corps se périme. Il a besoin de pilules bleues pour rester dans le coup. Elle, telle une mante religieuse, se partage les deux hommes à l’envi. L’Un et l’Autre entretiennent une liaison. L’Autre est hypnotisé par Elle. Bref, trois personnages pour trois couples.

Les scènes s’enchaînent à la vitesse de l’éclair, tout comme la consommation effrénée de sexe à laquelle se livre le trio. La voix chaude et enveloppante de la Callas sur « Mon coeur s’ouvre à ta voix ». Ce timbre vibrant d’amour contraste avec l’immense décor impersonnel d’Emmanuel Clolus qui évoque furieusement Affabulazione. Un paravent constitué d’un trio de grands murs recèle et dévoile la parade des duos comme un écrin qui s’ouvre pour exhiber les complications des relations amoureuses.

Nordey a réuni une distribution d’habitués qu’il connaît bien et qu’il dirige avec sensibilité. Emmanuelle Béart est impériale en business-woman froide et couillue. Sa présence, très humaine, touche. Elle ne paraît pas jouer, elle est. Victor de Oliveira convainc dans la peau de l’acteur porno désabusé mais encore fougeux. Enfin, Thomas Gonzalez irradie en victime sacrificielle pétrie d’idéal : son retour final au sein d’une nature glaciale, entouré par la chaleur des animaux sauvage, émeut. ♥ ♥ ♥ ♥

ERICH VON STROHEIM de Christophe Pellet. M.E.S de Stanislas Nordey. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h20

© Jean-Louis Fernandez

Françoise Gillard et Annie Ernaux : une alliance bouleversante

Dans le cadre des Singulis à la Comédie-Française, la gracile Françoise Gillard a souhaité mettre en voix l’écriture blanche et clinique d’Annie Ernaux. Le contraste entre le physique de petite fille modèle de la comédienne et la violence froide des mots de la romancière provoque des étincelles sur la petite scène du Studio-Théâtre. En choisissant de présenter L’Événement, la sociétaire met en relief avec une pudeur impudique le pouvoir de l’écriture face au traumatisme. En consignant l’inoubliable sur la forme fixe du papier, Annie Ernaux entend transformer un acte intime en caisse de résonance publique, à une époque où l’I.V.G s’avère remise en question par certains politiciens. En passant de l’écrit à l’oral, ce court roman autobiographique acquiert une dimension poignante car incarnée. La sobriété de la mise en scène de Denis Podalydès sied à merveille à l’incandescence rentrée du verbe erneautien. Une heure d’émotion pure car dépourvue de tout épanchement lyrique, de tout débordement de pathos. Une confession pleine de retenue qui vous explose en pleine face.

En 1963, Annie Ernaux entre dans sa vingt-troisième année : la jeune étudiante en lettres modernes prépare un mémoire sur la femme dans le surréalisme. Mais voilà qu’un jour, elle se rend compte que son slip n’est pas souillé de tâches. Elle n’a pas eu ses règles depuis un mois. Elle consigne cet accident avec une sobriété remarquable dans son agenda : « rien ». C’est ainsi que débute L’Événement. De façon lapidaire et cash, brutalement. Annie Ernaux ne s’embarrasse jamais de circonvolutions : son écriture va droit au but et au cœur.

Distance touchante
Pas à pas, la romancière analyse son nouvel état avec un double regard apparemment paradoxal : à la fois narratrice externe qui se contente de décrire objectivement les faits et aussi narratrice omnisciente qui commente sans détours les sensations de la femme nouvellement enceinte. Il y a plus de cinquante ans, la contraception était évidemment interdite et passible de lourdes sanctions. Mais la jeune Annie est résolue : elle ne gardera pas le fœtus, « ça » ou « cette chose » comme elle l’appelle. Pour elle, avorter est « une épreuve ordinaire » qui va cependant muter au fil du récit vers une sensibilité plus revendiquée. Renoncer à donner la vie deviendra finalement une naissance, l’irruption de la féminité chez Ernaux et l’éclosion de son moi intime. C’est lorsqu’elle aura avorté qu’elle éprouvera le désir d’enfanter, de prendre le contrôle de son corps et de sa vie.

Sur la scène presque nue, Françoise Gillard nous contemple avec ses airs de biche effarouchée. Sa petite voix fluette rend la prose d’Ernaux encore plus incisive. Avec son gros pull vert informe et sa petite robe stricte, elle se tient assise et droite sur une chaise. Le regard fixe, elle reste toujours sur le fil du rasoir en racontant le trauma avec une neutralité seulement en apparence. On la sent remuée au fond des entrailles par le texte de la romancière ; elle se montre bouleversante.

Un spectacle indispensable, qui ne laissera pas indifférent. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVÉNEMENT d’Annie Ernaux. M.E.S de Denis Podalydès. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10.

 

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