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Hier au théâtre

Fabio Marra nous invite avec émotion à vivre Ensemble

Il y a des dramaturges, des acteurs et des metteurs en scène pour lesquels on se prend d’affection. Fabio Marra fait partie de ces rares élus. On fonce à chacun de ses pièces les yeux fermés car on sait d’avance que la finesse de son écriture et de son jeu, sa capacité à émouvoir tout en faisant rire, seront présentes sur scène. Avec Ensemble, le directeur de Carrozone Teatro interroge la notion de normalité par le prisme du handicap, de l’amour familial et des malentendus. Jamais de prétention littéraire chez Marra, tout est vif, direct et si vrai. Des mots du quotidien qui en disent tellement long sur notre rapport à l’autre et sur la complexité des relations.

Isabella est une mère Courage. Retraitée avec de maigres revenus, elle élève seul Miquélé, son fils handicapé. Petit bout de femme attentionné et protectrice, elle commence néanmoins à fatiguer : s’occuper de son enfant en permanence l’épuise mais elle n’osera jamais l’avouer ni l’envoyer dans un centre spécialisé. Hors de question. Cet amour exclusif et fusionnel entre la mère et le fils contrarie Sandra. Revenue au bout de dix ans pour annoncer son mariage à sa mère, elle ne comprend pas cet entêtement et souffre toujours de vivre dans l’ombre de son frère. Ce triangle affectif, noué de complications, offre la trame d’une intrigue solide et vraisemblable qui multiplie les connexions sentimentales. Isabella couve son fils qui adore sa sœur qui ne supporte pas d’être écartée de cet amour maternel.

Ensemble est une pièce qui touche profondément car elle n’admet pas le manichéisme. Il n’y a pas de bon ou de méchant dans cette famille, ce n’est pas simple que cela. On comprend tous les personnages à la fois, chacun possède sa part de complexité et l’on peut sans problème s’identifier à tour de rôle entre la mère, le fils et la fille.

Empathie collective
La mise en scène de Fabio Marra ne supporte aucun flottement. Les saynètes s’enchaînent avec fluidité et les rapports entre la famille se densifient au fur et à mesure de la représentation. Catherine Arditi est formidable d’abattage, de bienveillance et d’obstination. Elle dégage une tendresse infinie. Fabio Marra, lui, est vraiment épatant dans le rôle du fils spécial, il n’en fait jamais trop, n’exagère pas les mimiques. Son rôle est très attachant. Les deux comédiens se complètent à merveille, entre gronderies et scène de complicité et d’amour déchirantes… Notamment l’épisode du sac à main mais n’en disons pas plus. Sonia Palau n’est pas en reste : on éprouve beaucoup d’empathie pour son personnage de fille écartée, reléguée au second plan qui vient prendre sa revanche et reconquérir sa place au sein du noyau familial. Jalousie, honte, affection : la comédienne nous entraîne dans un tourbillon émotionnel juste et sincère. Enfin, Floriane Vincent apporte une touche plus pétillante en gaffeuse-pipelette.

Fabio Marra a encore une fois réussi son pari : nous faire réfléchir un sujet de société actuel et fort tout en évitant l’écueil du pathos. On sort les larmes aux yeux mais un sourire au coin des lèvres. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

ENSEMBLE de Fabio Marra. M.E.S de l’auteur. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h30

Dark Circus : le noir et le blanc épousent la beauté de l’instant

Bienvenue au Dark Circus ! Si vous espériez déguster de savoureuses barbes-à-papa en vous émerveillant devant des numéros respirant la joie de vivre, fuyez votre chemin ! Les amateurs d’humour grinçant et macabre devraient en revanche se régaler : l’histoire concoctée par Pef et brillamment mise en musique et en scène par Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet est un petit bijou nocturne.

Nous sommes conviés à une expérience unique fondée sur la beauté de l’instant, sur une poésie de l’insaisissable : si les circassiens décèdent tous d’une mort brutale (la trapéziste s’écrase sur le sol, le lanceur de couteaux est victime d’une maladresse ou le dompteur de fauves finit dévoré par sa bête…), leur trépas n’a rien d’effrayant. Les bambins réagissent plutôt de bon cœur à ces séries de décès inattendus.

Magie de l’éphémère 
Aucun tour de magie ici, tout se déroule à vue : le duo d’artistes fonde son esthétique sur la transparence et l’authenticité. Jardin et cour sont mobilisés : le public observe avec attention le spectacle en train de se construire sous leurs yeux : tout est projeté ensuite au milieu de la scène et on reste ébahis devant tant de maîtrise : un simple jet de sable permet de créer un décor, un manche de guitare se transforme en dresseur de lions… Dans un univers régi par le noir et le blanc, les saynètes prennent vie à toute vitesse et leur création ex nihilo laisse rêveur. Quelques coups de crayon, de pinceau ou de feutre configurent un cirque un brin glauque présidé par un Monsieur Loyal accro au Lexomil. Le degré de synchronisation entre les deux performeurs tutoie les sommets ici : la machinerie dévoilée sans trucages au public donne l’illusion d’une accessibilité, d’une facilité dans l’exécution alors que cela demande une rapidité et une maîtrise incroyables. En sortant du Monfort, on se prend à devenir calligraphes. Une calligraphie qui finira par se teinter de couleurs et de paillettes… ♥  ♥  ♥  ♥

DARK CIRCUS de Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet. D’après une histoire de Pef. M.E.S des auteurs. Monfort-Théâtre (en partenariat avec le Théâtre de la Ville). 01 56 08 33 88. 55 min.

© Anne-Christine Poujoulat

Eugène Marcuse, jeune loup possédé

Dénicher de nouveaux talents reste l’une des grandes joies du théâtre. Le jeune Eugène Marcuse, première année de conservatoire seulement, est l’une de ces pépites inédites. Dans la petite salle du Poche, il illumine le plateau d’une fièvre de loup déchaîné dans La Nuit juste avant les forêts. Koltès aurait sans doute approuvé le choix de ce comédien très engagé dans sa gestuelle et dans son regard.

Pas de prénom, aucune identité. Seulement le statut d’« étranger ». Il pleut dehors, les vêtements sont gorgés d’eau, les mouvements sont entravés. Dans cet environnement hostile et lugubre, un jeune homme recherche désespérément un contact, une main tendue pour briser une pesante solitude. Tout l’enjeu ici est de parvenir à nouer un dialogue, qui n’arrivera jamais d’ailleurs puisque l’adresse restera lettre morte.

La Nuit juste avant les forêts traduit une urgence : une seule phrase déroulée sur soixante pages. Apnée à la lecture. La pièce de Koltès est sans concession, d’une grande violence. On assiste au monologue d’une âme rageuse, en souffrance qui rejette un système dont elle se trouve à la marge. Inutile de le cacher, le texte est ardu : le dramaturge n’a jamais été un adepte de la facilité malgré des mots finalement très quotidiens.

Quasimodo écorché
Sur scène, on attend de voir ce que peut dégager celui à qui incombe la lourde tâche de s’envelopper dans les haillons de ce miséreux à la verve facile. Eugène Marcuse relève le défi haut la main. En s’installant dans la salle, on le remarque immédiatement. Il a l’air possédé : il transpire le mal-être. Quand il prend la parole, on est attiré par cette voix loin d’être harmonieuse, un peu écorchée. Entouré par des carreaux transparents, le comédien ressemble à Quasimodo : il disloque son corps à l’envi, araignée humaine aussi terrifiante qu’émouvante. On peut décrocher rapidement du texte mais Marcuse nous ramène toujours sur les rails par sa présence. Il ira loin. Jean-Pierre Garnier, qui le dirige avec assurance, a eu du flair.       ♥ ♥ ♥

LA NUIT JUSTE AVANT LES FORÊTS de Bernard-Marie Koltès. M.E.S de Jean-Pierre Garnier. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15

Une Ronde sans chair

Quelle étonnante vision de la sensualité livre Anne Kessler dans La Ronde. Au Vieux-Colombier, la sociétaire vide totalement le substrat érotique de la pièce de Schnitzler en pratiquant une distanciation systématique à côté de la plaque. Là où devraient triompher le mystère et le trouble, règne un esprit cartoonesque et boulevardier. Schnitzler/Kessler : un mariage mal assorti donc.

Dans La Ronde, le désir circule entre des individus archétypaux  : la Prostituée, le Jeune Homme, le Soldat. La valse charnelle ne s’attarde jamais : de brèves tranches de plaisir permettent à ces couples de permuter. Tout est énigme chez Schnitzler : pas de psychologie, nous sommes dans l’instant présent.

Quelle mouche a piqué Guy Zilberstein de vouloir à tout prix expliciter une situation qui ne demandait pas à l’être ? En introduisant le personnage du plasticien, le compagnon/complice d’Anne Kessler alourdit inutilement d’entrée de jeu la représentation. Pendant dix bonnes minutes, le pauvre Louis Arène se lance dans un monologue mi-sérieux, mi-parodique (on ne sait pas trop, c’est gênant) de hipster berlinois photographe qui souhaite découvrir ses véritables parents, l’un des dix couples présents sur scène, dans le cadre d’une performance Les Chromosomes énigmatiques (tout est dit dans le titre…). Cette tentative artificielle de donner du sens à une pièce qui repose justement sur une énigme perd le public. Pourquoi ne pas faire tout simplement confiance au texte plutôt que de concevoir ces hypothèses biologiques ?

Ajout d’autant plus dispensable et pompeux qu’il se heurte de plein fouet à la tonalité d’ensemble imposée par Kessler. Exit le sexe cru et assumé, bye bye la subtilité et bonjour le jeu du chat et de la souris. La metteur en scène a adopté une direction d’acteur univoque, qui loin d’être désagréable à suivre, manque cruellement de relief et de profondeur.

Attrape-moi si tu peux
On se croirait chez Woody Allen en plein marivaudage. C’est charmant, enlevé et léger. Un peu trop. Pour ne pas sombrer dans le premier degré, la mise à distance a été privilégiée : malheureusement, la caricature ne prend pas. On rit, certes, et avec plaisir mais est-ce vraiment de cela dont il s’agit dans La Ronde ? On devrait ressentir les frissons du désir, une forme d’excitation monter en nous mais non. Tout est trop décalé : Kessler aurait dû s’attaquer à bras-le-corps à la coloration clairement sexuelle de la pièce plutôt que de la traiter en simple rigolade. Plutôt violent le contresens.

La troupe, dirigée dans la mauvaise direction, fait cependant des merveilles : ils sont formidables. Anna Cervinka est toujours aussi délicieuse en ingénue espiègle et coquine ; Julie Sicard campe une grisette extra et nature. Sylvia Bergé est idéale dans le rôle d’une actrice exubérante et très diva et Françoise Gillard étonne en vamp féline façon Audrey Hepburn. Chez les hommes, Benjamin Lavernhe est séduisant en preppy maladroit ; Hervé Pierre délirant en vieux cochon et Laurent Stocker s’avère un fantasque Comte. Leur complicité est vraiment palpable et on adore le Français pour cette raison. Le geste final d’embrassade émeut : une reconnaissance ultime ?

En transformant La Ronde en farce à deux, Anne Kessler oublie sur le bord de la route toute la dimension proprement sexuelle, érotique et charnelle de la pièce. Tout cela manque paradoxalement de corps et de fièvre. Rendez-vous manqué.

LA RONDE d’Arthur Schnitzler. M.E.S d’Anne Kessler. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 2h20

© Brigitte Enguérand

Corinne Dadat, danseuse-serpillière

Est-il possible de faire du théâtre sans être comédien ? La réponse est oui et Corinne Dadat nous le prouve avec un humour et une sincérité désarmante. Mohamed El Khatib a proposé à cette femme de ménage de venir sur scène raconter son histoire après l’avoir observée nettoyer la salle dans laquelle il gérait un stage de théâtre. Coup de foudre. Au Monfort (puis à la Colline), un rayon de vitalité, de bonne humeur et de franchise éclaire le plateau. Et cela fait du bien.

Corinne Dadat a cinquante-quatre ans. Plus de trente ans qu’elle occupe la fonction de femme de ménage. Pas le temps de faire un burn-out, réservé aux riches. Elle s’active Mme Dadat. Ce petit bout de femme se confie face à un public attentif : des relents de Strip-Tease surgissent, on adore son côté cash sans blabla inutile. L’empathie est naturelle envers cette mère courage qui ne se plaint jamais mais qui évoque simplement la réalité de sa situation. Son métier, souvent dédaigné et ignoré de la population, est mis sur le devant de la scène. Elle est pétillante Corinne. Son regard malicieux et très expressif en dit long. Son langage fleuri, ultra spontané, est rafraîchissant. Sa complicité avec El Khatib ne fait aucun doute et leur dialogue ping-pong regorge de gentilles piques.

Une femme attachante
On est aussi ému lorsque Corinne Dadat évoque sa famille : l’absence de sa mère qui lui pèse, son amour pour ses enfants pour lesquels elle tient absolument à ce qu’ils aillent au bout de leurs études pour ne pas s’engager dans la même voie qu’elle.

En contrepoint, une danseuse soutient Corinne et met à contribution son corps pour mettre en gestes les mots de la technicienne de surface. Élodie Guézou, superbe de souplesse, se lance dans un ballet de la serpillière étonnant et inattendu. La jeune femme aussi se dévoile et expose son mal-être, la précarité de son emploi, ses doutes. Effet-miroir brillant.

En acceptant de se livrer, Corinne Dadat touche car on sent bien que rien n’est calculé chez cette femme. Cette sincérité, aux antipodes finalement d’un quelconque rôle théâtral, ne manque pas d’émouvoir. ♥ ♥ ♥ ♥

MOI, CORINNE DADAT de Mohamed El Khatib. M.E.S de l’auteur. Monfort-Théâtre. 01 56 08 33 88. 50 min.

© Virginie Meigne

Finir en beauté : quand l’intime devient obscène

Finir en beauté désarçonne. Pose les limites d’un théâtre voyeuriste et exhibitionniste. Interroge sur la nécessité d’une catharsis qui tourne à l’obscène selon les sensibilités. En prenant pour matériau dramaturgique l’agonie de sa mère, sa mort et le deuil du fils, Mohamed El Khatib invite à un refoulement : la mort d’un proche relève de l’intimité la plus pure et exposer volontairement, aux yeux du public, les derniers instants de l’être qui vous a donné la vie provoque le malaise. Un malaise dérangeant et perturbant. Au Monfort, l’artiste associé au Théâtre de la Ville s’embarque dans un travail périlleux qui provoque un rejet total tout en relevant d’un message d’amour tendre et sincère.

Quel rôle joue Mohamed El Khatib dans Finir en beauté ? Il n’est visiblement pas acteur, il ne joue pas, il ne rentre pas dans un rôle. Passeur de témoin entre son vécu d’une expérience traumatisante et l’auditoire venu l’écouter ? Plutôt. Il n’empêche que le statut ambigu du comédien/metteur en scène pose problème. Un problème de réception et d’incompréhension. Pourquoi monter un tel spectacle ? L’entreprise thérapeutique exercée par le théâtre se heurte au tabou immémorial de la mort (la mort réelle, pas la mort fictionnelle d’un personnage de papier). Cette volonté de créer un théâtre-documentaire, qui par divers médias (mail, vidéo, acte de décès, enregistrements sonores) rend compte d’un même événement, ne fonctionne pas car qu’est-ce-qui relève du théâtre ici ?

Malaise
Il n’y a aucun filtre puisque tout passe par la réalité de faits savamment collectés et violemment projetés face au public. On atteint le summum lorsque l’auteur nous dévoile une photo de la défunte peu de temps après sa mort. La frontière de la décence a sans doute été franchie à ce moment-là et l’obscène a pris le pas sur le dévoilement de soi.

Pourtant, l’adresse à l’autre n’est jamais dans la provocation. El Khatib explique et commente, sans affect, la propagation de la maladie de sa mère, un cancer du foie. Aucun pathos, une distance même se créé. Le résultat indispose entre exhibition malsaine, hommage à la mère et neutralité énonciative. On ne sait pas sur quel pied danser finalement et on sort sonné, en colère, choqué, troublé. ♥ ♥

FINIR EN BEAUTÉ de Mohamed El Khatib. M.E.S  de l’auteur. Monfort-Théâtre (en partenariat avec le Théâtre de la Ville). 01 56 08 33 88. 50 min.

Le Cerf et le Chien : la forêt de la tolérance

Après Le Loup, Véronique Vella plonge dans un autre chapitre des Contes du chat perché de Marcel Aymé au Français. Avec Le Cerf et le Chien, la sociétaire s’aventure dans un univers gentiment désuet qui prône le droit à la différence et la tolérance. Les comédiens se prêtent volontiers à ces métamorphoses animalières et effraient autant qu’ils émeuvent.

Marinette et Delphine ont grandi : fini l’emprisonnement dans la maison, le monde extérieur leur ouvre grand les bras. Quand un cerf poursuivi par une meutre de chiens enragés demande l’asile, les jeunes filles acceptent et le protègent. Animal épris de liberté, le cerf va se plier aux exigences de la vie domestique mais le naturel reprend vite le galop… Un désir de retourner dans la nature qui se payera au prix fort.

Sous ses apparences de conte d’antan au vocabulaire d’autrefois et aux accents parfois un brin Bisounours, Le Cerf et le Chien laisse échapper des effluves de cruauté et de violence. Les chansons rétro ajoutées par Véronique Vella soufflent le chaud et le froid : parfum d’insouciance fleuri ou menaces à peine voilées. On sourit et on tremble. La belle scénographie de maison de poupée de Julie Camus nous prend par la main et nous entraîne dans un monde inquiétant et rassurant à la fois.

Animaux humains
La metteur en scène n’a pas choisi de grimer totalement les comédiens en animaux : un accessoire suffit à éveiller l’imagination, et la personnalité des acteurs modèle la représentation de chaque bête : Michel Favory est idéal dans le rôle du chat philosophe avec ses habits élégants et sa patte de fausse fourrure ; Jérôme Pouly ressemble à un Cerbère effrayant, emmitouflé dans son gros manteau (mention spéciale au costume d’Isabelle Benoist et à ses multiples têtes canines) ; Stéphane Varupenne s’impose clairement en bœuf bourru, un peu simplet mais tellement attachant. Enfin, Elliot Jenicot était tout trouvé pour incarner un cerf rock-star avec ses bagouzes, ses bracelets et son air farouche.

Côté humains, Véronique Vella et Elsa Lepoivre sont malicieuses comme tout, sans verser dans la niaiserie éhontée ; Cécile Brune et Alain Lenglet campent à merveille des parents pas commodes.

Les petits dans la salle n’ont pas hésité à exprimer leurs émotions : surprise, terreur, joie ou soulagement. Les grands aussi se sont pris au jeu. Pari réussi donc. ♥ ♥ ♥

LE CERF ET LE CHIEN de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Simon Gosselin

Broadway sous le feu des projecteurs

Explosion paillettée au Châtelet ! Avant la fermeture des lieux pour travaux, Jean-Luc Choplin a vu les choses en grand en programmant 42nd Street. Kitchissime, le show assume ses excès et ses éclats dans une mise en scène tonitruante de Stephen Mear. Le public en liesse en redemande ; un cadeau idéal pour les fêtes de fin d’année !

42nd Street propose de nous faire voir l’envers du décor d’une comédie musicale après la Grande Dépression. Ce procédé commode de mise en abyme suit les pérégrinations de Peggy Sawyer, une campagnarde venue tenter sa chance à Broadway. Par un concours heureux de circonstances, elle va devenir l’étoile de Pretty Lady. Ce « backstage musical » se savoure comme un bonne série TV entre crise d’égo, jalousies, rivalités et course contre la montre. Le livret composé par Michael Stewart et Mark Bramble est piquant, bourré d’humour.

Claquettes en folie
42nd Street est un musical baroque, qui multiplie les excentricités en tout genre : costumes invraisemblables avec des chapeaux en forme de bouteilles ou de tulipes ; des kilos de paillettes qui saturent la scène, un débordement joyeux à tout va. Bref, on dirait que toute la troupe a consommé des champignons magiques tellement ce délire visuel et interprétatif s’avère contagieux. Il faut dire que la mise en scène vitaminée de Stephen Mear ne nous laisse aucun répit.

Au niveau des lyrics, peu de chansons ressortent réellement. En revanche, les chorégraphies enchantent les mirettes. Plusieurs numéros de claquettes époustouflants ponctuent le show et la synchronie des trente danseurs ainsi que la fluidité de leurs mouvements laissent baba. Une pure merveille.

Monique Young mène la danse dans le rôle de Peggy : sa fraîcheur communicative, ses talents de danseuse et son joli grain de voix séduisent. On distinguera également Ria Jones en vieille star sur le retour, délicieusement odieuse tout comme Jennie Dale, fantasque auteur et Stephan Anelli à la voix envoûtante.

Pour ses adieux provisoires, le Châtelet place donc la barre très haut et offre tout simplement la meilleure comédie musicale du moment. Que la force des claquettes soit avec vous !

42ND STREET d’Al Dubin,  de Harry Warren, de Michael Stewart et Mark Bramble. M.E.S de Stephen Mear. Théâtre du Châtelet. 01 40 28 28 40. 2h40 (entracte compris)

© Marie-Noëlle Robert

Isabelle Carré et Audrey Hepburn : souris jumelles

Isabelle Carré dans la peau d’Audrey Hepburn ? Au premier abord, l’association surprend puis l’évidence saute aux yeux : les deux comédiennes ressemblent à une petite souris, gracile et espiègle, fragile et vulnérable. Dans Le Sourire d’Audrey Hepburn, la Française se livre dans une retenue (trop) pudique, d’une dignité folle. Elle se montre touchante au Théâtre de l’Œuvre mais Jérôme Kircher, qui la dirige, aurait dû la pousser davantage dans ses derniers retranchements. La confession se révèle austère, un brin monocorde, sèche. Malgré tout, la présence astrale d’Isabelle Carré, dame Soleil et Artémis blessée, sauve la mise.

Si les stars du grand écran resplendissent devant la caméra, les ombres du désenchantement et de l’amertume les engloutissent une fois le clap de fin hurlé à grands cris. Audrey Hepburn ne déroge pas à la règle. La belle de Diamants sur canapé a toujours souffert de l’absence de son père, un homme distant qui a fui sa famille pour collaborer avec Hitler. Ce lourd secret familial, Audrey le porte comme un fardeau. L’éternelle angoissée a l’occasion de revoir son géniteur trente ans après son départ. L’occasion d’essayer de recoller les morceaux.

Le monologue signé Clémence Bouloque retrace le parcours contrarié de Mrs Hepburn, qui aurait voulu devenir danseuse-étoile. La séance poussé d’introspection qui nous est offerte place le père indigne au centre de l’attention. Cette façon de se confier imaginairement à l’autre désengagé ne manque pas de mystère ni d’élégance. Les récriminations de la comédienne ne se transforment jamais en harangue. Non, c’est plus fin que cela.

Soleil caché
Le défaut de cette qualité réside peut-être en un verrouillage des émotions. Sans verser dans le pathos bien sûr, on aurait souhaité des épanchements plus marqués, plus prononcés. L’atmosphère trop éthérée (à dessein) nous plonge trop dans l’onirisme réflexif et pas assez dans la générosité du partage. La mise en scène minimaliste de Jérôme Kircher se révèle lisse : il aurait pu guider Isabelle Carré vers plus d’aspérités, de ruptures.

Néanmoins, la comédienne rayonne sur scène : sa présence, timide et discrète, comme un nouvel élève qui débarque en milieu d’année comme une classe, séduit. Si elle ne parvient pas à dévoiler suffisamment une palette d’émotions élargie, elle possède cette stature délicate et parfois si affirmée. Elle verbalise les fêlures de son aînée avec délicatesse. Vers la fin de la pèce, elle se met à  ressembler à un personnage issu des tableaux de Hopper à la fenêtre. Mélancolique, un sourire au coin des lèvres mais les pensées bien occupées. ♥ ♥ ♥

LE SOURIRE D’AUDREY HEPBURN de Clémence Bouloque. M.E.S de Jérôme Kircher. Théâtre de l’Œuvre. 01 44 53 88 88. 1h.

© Pascal Victor

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