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Hier au théâtre

Shakespeare ou le temple du consumérisme

En sous-titrant Le Marchand de Venise, Business in Venice, Jacques Vincey souligne l’importance du commerce dans nos sociétés et de la marchandisation non seulement des biens mais aussi des êtres. Le fric facile, la monétisation des échanges régissent le monde et Shakespeare l’avait bien compris. Qu’en retenir en 2017 ? Une mise en relief d’une surenchère consumériste, la dégradation des rapports humains ? Sans doute oui. D’une modernité acide, cette relecture outrancière dégomme le capitalisme en adoptant un point de vue carnavalesque et bigarré. Une fête cruelle et sans pitié où l’amour véritable aura du mal à émerger.

Mais où donc se trouve Venise sur la scène du Théâtre 71 ? Nulle trace de la Sérénissime. En revanche, nous sommes accueillis par d’immenses étals d’un supermarché grandeur nature. Parfait pour le placement de produits ! Un Coca, des chips ou des céréales ? Vous pouvez presque grimper sur scène et attraper ce qui vous fait envie… Dans ce temple de la nourriture, un sympathique bouffon de roi ouvre le bal en guise de prologue un brin provoc. Pierre-François Doireau est impayable dans sa manière d’apostropher le public et de réclamer de l’argent. C’est lui qui dirige les opérations avec un malin plaisir !

L’intrigue est somme toute assez cruelle : Bassanio souhaite emprunter de l’argent à son riche ami Antonio afin de conquérir sa belle Portia. La fortune d’Antonio navigue sur les flots. Il décide donc d’emprunter de l’argent à Shylock, vieil usurier juif méprisé par tous. L’homme accepte à une condition : si le délai de l’emprunt est dépasser, il pourra prélever une livre de sa chair… La question de l’antisémitisme irrigue donc l’ensemble de la pièce et la violence des attaques et des injures perpétrées contre les Juifs épouvante. Tous les clichés y passent : insensibles, ladres, monstrueux…

Le fric, c’est (pas) chic !
Jacques Vincey pousse la valeur marchande de l’Homme dans ses derniers retranchements. Le début du spectacle hérisse les poils et l’on craint franchement le pire. Fête costumée trash avec au choix masque d’éléphant rose à grosse trompe, Superman à fraise ou combi moulante avec des poils extra-longs à l’entrejambe ; musique à plein tube… On hurle, on crie. Bref, c’est un peu pénible. Et agaçant. Dans quelle galère s’est-on embarqué…

Par la suite, on trouve son rythme de croisière. La situation et les comédiens se posent. On respire. Si on regrette parfois une direction d’acteurs un peu brouillonne, les comédiens tiennent parfaitement leur rôle. Thomas Gonzalez est un superbe Bassanio, maniéré et impétueux ; d’une élégance sale. Jacques Vincey donne de l’humanité au personnage de Shylock. La longue scène du procès permet de mettre en lumière l’entêtement digne de l’homme qui ne revient jamais sur sa parole. La machine infernale l’écrase mais sans jamais en faire un être abject. Jean-René Lemoine campe un Antonio à la voix posée et bienveillante, charismatique. Océane Mozas est une irrésistible Portia, à la fois évanescente et tellement too much avec sa perruque blonde et sa longue robe blanche tirée d’un conte de fée… Vincey manie d’ailleurs à merveille la parodie lors des scènes de l’épreuve du coffre destiné à tester la valeur des prétendants de Portia. Un mélange entre la télé-réalité, la Roue de la Fortune et Dallas… C’est clinquant, débordant de strass et d’artifices mais tout cela renvoie bien à la société corrompue par le fric que dénonce Shakespeare.

Cette version supermarché aura donc le mérite d’aller jusqu’au bout de son parti-pris qui peut énerver par son extravagance appuyée, sa folie tapageuse et démonstrative. Mais l’ensemble se tient malgré des longueurs notamment au dénouement qui aurait pu être expédié bien plus rapidement. ♥ ♥ ♥

LE MARCHAND DE VENISE (BUSINESS IN VENICE) d’après William Shakespeare. M.E.S de Jacques Vincey. Théâtre 71 (puis tournée). 3h (avec entracte).

© Christophe Raynaud de Lage

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Des femmes à la parole incendiaire

Elles s’appellent Anissa, Ludivine, Chirine, Laurène ou Yasmina. Jeunes et bien dans leurs baskets, elles ont la rage. La rage de déclamer à la face du monde leurs histoires, leurs émotions et leur sensibilité.Elles brûlent de l’urgence de se confier. Sur un mode décalé, comique, intellectuel ou plus poignant. Elles sont magnifiques ces neuf femmes qu’Ahmed Madani a réunies dans F(l)ammes, repris aux Métallos. Bien loin de faire de la figuration, elles imposent leur présence avec conviction, bonne humeur et volubilité. Qu’est-ce-qu’être une femme en banlieue ? Comment se construit-on en tant que filles d’immigrés ?

F(l)ammes est un spectacle qui brûle. Qui irradie. À la façon du stand-up, des femmes vont défiler et raconter une tranche de vie sur un ton plus ou moins imagé. Anissa par exemple. Elle a du mal à comprendre pourquoi Ulysse est vanté par tous alors qu’il a cocufié sa femme pendant des années. Pénélope, vertueuse et fidèle, a gâché vingt ans de sa vie à attendre un goujat. Manière de tordre le cou aux représentations viriles et patriarcales de la société. Avec un vrai sens de l’humour et de la dérision, Anissa énonce une vérité qui fait mal pour les hommes. Chérine, elle, a appris le karaté dès l’âge de trois ans pour ne pas se faire violer dans la rue. Il faut survivre dans cette jungle hostile. Haby raconte avec une pudeur bouleversante son excision sous la forme d’un conte.

Comment être à la fois femme et vivre en banlieue ? C’est cette articulation que travaille au corps Ahmed Madani. S’inspirant manifestement du témoignage de ces neuf femmes, le spectacle irradie d’une parole brute et vivifiante. Des mots coup de poing qui ébranlent dans leur fraîcheur brûlante. Chacune à le droit à son « numéro », variable en intérêt pour le spectateur mais toujours égal dans une forme d’urgence et d’ardeur à dire.

Groupe ou individu ?
C’est sans doute sur ce point formel que le mât blesse le plus : la mécanique s’enraye au bout d’un moment et la dramaturgie en prend un coup du fait d’un statisme parfois pesant. Les témoignages s’enchaînent sans réelle surprise (un happening corsé et spectaculaire vient toutefois corser l’affaire). Pourquoi Madani n’a-t-il pas développe l’aspect choral de son spectacle ? Quelques saynètes bien senties sur l’identité (en quoi une Arabe serait-elle plus intégrée qu’une Noire ?) auraient gagné à être approfondies. La fièvre se serait propagée avec d’autant plus d’éclat. Un cours express de karaté ou une danse dionysiaque, eux, galvanisent le public. Il est certain que mêler l’intime au collectif relève d’une gageure mais l’équilibre n’a pas trouvé sa juste mesure ici. On s’interrogera également sur l’utilité des vidéos parfois belles (des cheveux au vent) parfois incompréhensibles. Bref, si ces femmes sont éblouissantes dans leur parler, leur beauté, leur sensibilité, un problème de forme subsiste.

Il n’en reste pas moins que F(l)ammes frappe les esprits par son énergie, sa sincérité, son engagement. Un spectacle qui respire la spontanéité et qui fait beaucoup de bien tout en s’interrogeant sur la place de la femme au XXIè s. ♥ ♥ ♥ ♥

F(L)AMMES d’Ahmed Madani. M.E.S de l’auteur. Maison de Métallos. 01 47 00 25 20. 1h45

© François-Louis Athénas

West Side Story : Madeleine de Proust musicale

West Side Story revient en fanfare en France cinq ans après son éclatant triomphe au Châtelet. Respectant au millimètre les chorégraphies intemporelles de Jerome Robbins, ce musical continue d’enchanter les générations à la Seine Musicale. La romance contrariée de Maria et Tony continue de nous faire flancher au rythme de chansons cultes. Mambo !

La Grande Pomme dans les années 50. Guerre des gangs entre les Jets et les Sharks sur fond d’immigration et de racisme. De la testostérone, l’envie d’en découdre, du désir et de la violence. L’amour pourra-t-il survivre à la haine ?

Dans un décor finalement assez dépouillé malgré la présence imposante d’échaffaudages, les corps et les voix sont superbement mis en relief. Plus de trente artistes sur scène mènent la danse avec un tonus d’enfer. Les tablaux choraux sont éclatants (« Mambo », « Somewhere », « Cool ») et la petite musique familière résonne agréablement à nos oreilles. On frissonne sur « Tonight » et « Maria ». L’orchestre dirigé par Donald Chan procure une ampleur épique à l’ensemble. Le résultat sonore s’avère assez prodigieux.

Natalie Ballenger campe une Maria flamboyante et courageuse. Elle est impeccable. Kevin Hack, lui, est bien plus falot que sa partenaire. C’est elle qui tient clairement la culotte. Keely Berne apporte beaucoup de piquant et de caractère à Anita.

Mention spéciale au jeu de lumières qui parviennent à vire complètement d’atmosphère : carré rouge sange de l’affrontement ou bien le rose flash de l’amour ou encore le blanc immaculé d’une utopie pacifique. Idée simple pour résultat très efficace.

Rêve parsemé de quelques nuages
Quelques bémols : la Seine Musicale n’est pas le lieu idéal pour accueillir WSS. L’espace est noyé dans un espace bien trop imposant (six-mille places !). Scène trop élevée pour les premiers rangs et on n’aperçoit rapidement plus grand chose au milieu de la salle (en catégorie 1 pourtant) si l’on ne se munit pas de jumelles. Cela reste frustant bien qu’on connaisse le spectacle par cœur.

Un petit goût d’inachevé demeure tout de même sur nos lèvres : le musical est tellement célèbre qu’il n’y a plus vraiment de surprises. On aurait voulu être plus bousculé, secoué. Le spectacle s’y prêtait à merveille mais tout cela est un peu trop lisse et aseptisé, pas assez « rough ». Si l’alternance entre la brutalité des groupes et l’intimité des duo fonctionne bien, un manque de passion éclate.

Alors évidemment, hors de question de bouder cette super production ! Il s’agit d’un spectacle incontournable à voir au moins une fois dans sa vie. Simplement, il aurait fallu pimenter un peu plus l’affaire. ♥ ♥ ♥ ♥

WEST SIDE STORY de Stephen Sondheim, Leonard Berstein et Arthur Laurents . M.E.S de Joey Mckneely. Seine Musicale. 01 74 34 54 00. 2h20 (avec entracte).

© Susanne Brill

Des mâles bouillonnants en quête de vérité à Hébertot

Le Théâtre Hébertot respire la testostérone en ce moment. Avant de découvrir le facétieux et bouillonnant Maxime d’Aboville dans Les Jumeaux Vénitiens, place à des mâles en quête de vérité. Dans Douze hommes en colère, Charles Tordjman tente de recréer un univers carcéral anxiogène qui s’appuie pour beaucoup sur la justesse de la distribution.

Douze hommes en costume rétro sont alignés le long de la scène. Une lourde charge leur incombe puisqu’ils vont devoir décider d’envoyer ou non un jeune homme condamné par parricide à la chaise électrique. Il suffira d’une main levée qui exprime un doute pour que cette prétendue formalité se transforme en joute oratoire. La pièce de Reginald Rose est un huis-clos psychologique qui s’interroge sur la notion de libre-arbitre. Comment résister face au groupe ? Comment assumer une opinion contraire à la doxa ? Comment parvenir à convaincre ceux qui s’opposent à vos idées ?

Ruche en ébullition
C’est Bruno Wolkowitch qui endosse le rôle difficile de celui qui s’insurge contre les jugements à l’emporte-pièce. Belle prestance, calme olympien, assurance digne. Il éclaire l’ensemble d’une juste humanité. Difficile en un peu plus d’une heure d’exister alors que douze comédiens occupent l’espace ! Pourtant, Charles Tordjman réserve à chacun une bulle d’oxygène salutaire dans laquelle il peut librement s’exprimer. On retiendra le côté sanguin du directeur des lieux Francis Lombrail, l’autorité naturelle de Pierre-Alain Leleu, la séduisante réserve maladroite de Jeoffrey Bourdenet. La dynamique de groupe n’est certainement pas à remettre en cause.

En revanche, la comparaison avec le cinéma s’avère inévitable.  au théâtre un policier relève réellement d’une gageure. Les magies du montage évitent les temps morts et entretiennent une forme de suspense que la scène peine à surpasser. Du coup, l’ensemble paraît bien bavard et s’étire en longueur. Repasser sans cesse les preuves au crible de nouvelles interprétations va un temps. La valse des interrogatoires, aussi vifs qu’ils puissent être, crée une routine, accentuée par un certain statisme. La gestion bien réglée de l’espace, le jeu des lumières qui renvoie à l’écoulement du temps et une pointe de musique solennelle pimentent un brin l’ensemble. Pas assez.

L’adaptation de Francis Lombrail s’avère donc honnête et surtout portée par la qualité de la troupe (bien qu’on aurait souhaité que la moyenne d’âge des comédiens soit plus jeune…). Difficile de passer les feux de la rampe lorsqu’il s’agit de mettre en scène un policier. Charles Tordjman aura essayé. ♥ ♥ ♥

DOUZE HOMMES EN COLÈRE de Reginald Rose. M.E.S de Charles Tordjman. Théâtre Hébertot. 01 43 87 24 24. 1h20.

© Lot

Nicole Croisille et Charles Templon s’apprivoisent dans Jeanne

Jean Robert-Charrier aime s’entourer de muses. Plutôt des blondes dans la fleur de l’âge au fort potentiel comique d’ailleurs. Après Amanda Lear et Chantal Ladesou, c’est au tout de Nicole Croisille d’être au centre de sa nouvelle comédie sobrement intitulée Jeanne. L’écriture du directeur de la Porte Saint-Martin semble avoir pris une direction nouvelle : finies les grosses ficelles d’un boulevard efficace. Place à un peu plus d’émotion et de sensibilité dans cette pièce intergénérationnelle qui fait se rencontrer deux solitudes en mal d’écoute.

Jeanne, quel personnage ! Résidant en haut d’une tour de vieux, la retraitée passe ses journées à découper des magazines et à invectiver ses voisins. Le stéréotype de la mamie bougon qui ne supporte plus grand chose dans la vie à part son petit confort. Bien décidée à redorer l’image de son arrondissement, une conseillère municipale propose de mettre en place un partenariat entre jeunes et personnes âgées afin d’apporter à ces dernières un brin de soleil dans leur morne existence. D’abord revêche, Jeanne accepte de se faire livrer tous les jours d’immondes plateaux-repas par Marin. Le début d’une amitié loin d’être gagnée d’avance !

Main tendue
Jeanne fait évidemment penser à Tatie Danielle : féroce, hargneuse, méchante, elle n’en demeure pas moins une femme craintive et paranoïaque, qui a sacrifié sa vie pour un homme qui l’a abandonnée. La comédie de Jean Robert-Charrier est un manège émotionnel qui égaye autant qu’il touche. Le dramaturge a bien su gérer ce passage très délicat dans lequel on passe de la comédie au drame : pas de pathos, juste un grand vide qui engloutit la vieille dame au moment de sa renaissance.

La mise en scène de Jean-Luc Revol s’avère donc particulièrement habile pour gérer ce grand-huit des sentiments mais aussi pour créer un cadre spatio-temporel qui joue sur l’ubiquité. Les saynètes s’enchainent avec beaucoup de fluidité et jouent aussi sur l’alternance réalité/psyché notamment lorsque Jeanne veut confier ses secrets à Marin mais qu’elle échoue. Un simple changement de lumière ou une rupture sonore indique cette bascule.

Niveau distribution, c’est le pied. Nicole Croisille est absolument délicieuse en mamie terrible. On sent une forme d’extase dans son interprétation, une gourmandise de dame âgée et malicieuse qui ne cache pas son plaisir à incarner un personnage aussi odieux que complexe. Avouons-le, on avait un peu peur au départ pour Charles Templon : son personnage de Marin semblait être un gentil benêt un peu pataud sans réelle profondeur. En réalité, il se densifie au cours de la pièce pour arriver à une acmé bouleversante. Le comédien insuffle beaucoup de douceur à son rôle d’ange gardien, de prévenance et de bienveillance. Une sacrée dose de patience aussi qui finira par exploser. Sa complicité avec Nicole Croisille ne fait aucun doute : le moment des saluts est éloquent. Ils ressemblent à une grand-mère et à son petit-fils qui ont tant à se raconter. Enfin, Florence Muller apporte une note décalée hilarante en politique qui pratique la langue de bois creuse et hypocrite.

Comme les nuages qui tapissent le fond de la scène, nous avançons dans une fable onirique, sociale et sentimentale avec Jeanne. Nonobstant certaines longueurs (dont la scène du cambriolage), cette comédie douce-amère est une invitation à cueillir le jour et à s’ouvrir aux autres, en toute confiance. ♥ ♥ ♥ ♥

JEANNE de Jean-Robert Charrier. M.E.S de Jean-Luc Revol. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 1h40. 01 42 08 00 32.

© Christophe Vootz

Ogres met K.O l’homophobie

Il est de ces spectacles coup de poing qui vous flanquent un uppercut dans le ventre en sortant de la salle. Ogres vous retourne effectivement les tripes. Yann Verburgh exacerbe la violence presque insoutenable d’exactions homophobes survenues aux quatre coins du globe. Sans aucun pathos, Eugen Jebeleanu met en scène cette parole et ces gestes qui broient à force de se banaliser avec une distance paradoxalement très proche de nous. On éprouve une immense empathie pour ces êtres marginalisés. Bouleversant.

À quoi pourraient bien ressembler les ogres en 2017 ? Loin des géants anthropophages à la Perrault, les monstres d’aujourd’hui se fondent dans la foule et peuvent impunément commettre leurs méfaits. Par un enchaînement de saynètes, Ogres expose à vif la brutalité de nos sociétés vis-à-vis des homosexuels et prouve que ce fléau a contamineé absolument toute la planète. Pensons à ce lycéen américain qui tue un garçon amoureux de lui après en avoir reçu une lettre enflammée ou bien à cette lycéenne ougandaise honteusement outée dans un journal local et condamnée à l’exil. Ou encore à cette lesbienne rejetée par sa mère et qui consigne dans un carnet rose toutes les injures dont elle a été victime. Autant de micro-situations qui combinées entre elles provoque inconstablement un sentiment de malaise et de rage. Une seule idée en tete nous habite : nous lever et invectiver tous ceux qui culpabilisent, frappent, déshumanisent et condamnent des gens pour leur orientation sexuelle.

Ogres est un spectacle très intense, qui ne nous laisse pas le temps de nous remettre de nos émotions. Cette surenchère impitoyable dans la cruauté brouille les frontières entre réalité et fiction. On ne sait jamais si ce sont des histoires vécues ou non et finalement peu importe car on demeure exsangue quand le rideau tombe. Deux histoires s’avèrent filées au cours de cette narration complètement fragmentée : celle d’un instituteur laissé pour mort alors qu’il se rendait dans un bois pour flirter  ; sa rencontre avec un militant LGBT et ses confidences qui affleurent ; et celle à rebours de deux amants iraniens qui vivent leur amour cachés…

La forêt, élément symbolique puissant, évoque l’interdit, le danger, l’inconnu, les pulsions sexuelles… Uu endroit interlope, sauvage et accueillant au double visage. La scénographie de Velica Panduru crée un espace hors du temps aux allures de conte inquiétant et vaporeux. Un moyen, tout comme les récits de notre enfance, d’universaliser intelligemment les propos.

Love is a losing game
La troupe convoquée sur le plateau se donne corps et âme pour incarner tour à tour bourreaux, victimes et témoins. Ils rendent palpables cette fameuse « zone grise » théorisée par Primo Levi dans laquelle il est difficile de tracer une frontière entre les bons et les coupables. Ils ont tous cette sensibilité à fleur de peau qui donne envie soit de les frapper, soit de les protéger. Clémence Laboureau (à la sublime voix rocailleuse, déchirante), Claire Puygrenier, Ugo Léonard, Radouan Leflahi et Gauthier Boxebeld débordent de générosité. Ce sont de grands comédiens.

Si le constat semble amer, force est de constater que des lueurs d’espoir peuvent s’échapper de cette obscurité sans fond. Le jeune Russe Luka, par exemple, qui refuse de baisser la tête et revendique haut et fort ce qu’il est, malgré la pression de son entourage. Un moyen de nous rappeler que même si l’homophobie continue de sévir avec obstination, c’est en poursuivant le combat que les préjugés s’écrouleront. Quand le théâtre accomplit sa catharsis avec brio… ♥ ♥ ♥ ♥

OGRES de Yann Verburgh. M.E.S d’Eugen Jebeleanu. Théâtre Ouvert. 1h25. 01 42 55 55 50.

© Geoffrey Fages

Michel Fau, Tartuffe démoniaque au goût de miel

Michel Fau a toujours professé un goût prononcé pour les comédies noires de Molière. Après un Misanthrope flamboyant et sans concession, il récidive avec Le Tartuffe à la Porte Saint-Martin. Le vrai génie du fantasque metteur en scène consiste à faire saillir le côté profondément baroque du dramaturge classique. Aucune mesure, aucune modération, aucune bienséance ici ! Une outrance démoniaque et paradoxalement hiératique imprègne le plateau d’une noirceur infernale.

Tartuffe, parangon du faux-dévot, est un monstre d’hypocrisie qui doit inspirer l’horreur sous ses airs pieux. Molière a su préparer son arrivée en maintenant un suspense insoutenable puisque ce n’est qu’au milieu de la pièce que l’imposteur débarque sur scène. Auparavant, son portrait binaire aura été savoureusement croqué par la maisonnée d’Orgon. Celui-ci est esquissé par Michel Bouquet qui a plus de quatre-vingt dix ans prouve qu’il en a encore sous le ventre ! Avançant à petits pas et professant son adoration aveugle d’une voix espiègle de garçonnet, le grand comédien ne met pas l’accent sur l’aspect colérique du personnage tartuffié. Il semble plutôt à la dérive, un brin dans la lune cet Orgon. Sa confrontation avec son ancien élève, Michel Fau, ne manque pas de sel. D’un point de vue de la carrure déjà, l’excentrique Fau dévore l’espace. Ses habits rouges de cardinal évoquent la démesure et l’appétit. Quel délice de le voir dévorer une cuisse de poulet avec une gourmandise de vilain garçon… Ce rôle a été écrit sur mesure pour Fau car il permet au comédien de déployer son jeu de fourbe diva avec son exubérance coutumière.

Flammes précieuses
Cet amour de la démesure s’accomplit dans la scénographie même : Emmanuel Charles a conçu une église lugubre en pop-up qui évoque les contes sombres de notre enfance. Courbé en demi-cercle, le décor étouffe et oppresse : il est splendide, sublimé par des lumières d’outre-tombe, du vert au rouge en passant par le bleu. Les costumes de Christian Lacroix évoque le faste de la Cour du Roi-Soleil avec ses brillants, ses frous-frous. Nicole Calfan, altière et digne Elvire, ressemble à un paon pailleté ; l’arrivée ridiculement pompeuse de Valère sur un cheval de carton-pâte fait également son petit effet…

Toute la distribution se fond avec malice dans l’ensemble : Christine Murillo est divine dans le rôle lumineux de Dorine, servante terrienne et raisonnable. Justine Bachelet et Dimitri Viau sont drôlissimes en amants-gamins pas vraiment dégourdis.

La célèbre scène de la table est revisitée à vue : l’autel surélevé fait penser à une scène de guignol. Michel Bouquet est assis sur une chaise et assiste impuissant aux avances appuyés d’un Fau trop tactile. Rien d’une charge réellement érotique, contrairement au travail de Luc Bondy. Original et bien trouvé ! Le dénouement souligne le maniérisme de Fau : pétrifiés comme des statues, les comédiens clôturent la pièce sur une note de soufre. La croix brûle comme une ultime provocation, laissant les personnages exsangues… ♥ ♥ ♥ ♥

LE TARTUFFE de Molière. M.E.S de Michel Fau. Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h15

© Marcel Hartmann

Benjamin Lavernhe, un Scapin-sauterelle qui tutoie les étoiles

Scapin est un étrange personnage moliéresque. Ce subtil tireur de ficelles et cet intrigant hors-pair possède un passé bien mystérieux, des zones d’ombre qu’il appartient aux metteurs en scène d’éclaircir (ou pas d’ailleurs). La nouvelle mouture qu’en propose Denis Podalydès au Français est d’une facture somme toute très classique mais intelligemment menée. Assez premier degré, son travail n’en propose pas moins une version complexe du héros éponyme. La lourde tâche d’endosser ce costume ambigu a été attribuée au jeune et fougueux Benjamin Lavernhe. Cette grande sauterelle souple possède une gouaille et une assurance de tous les instants. Un choix tout en tension nerveuse qui a conquis le public !

Un immense chantier de construction évoque un port. C’est dans cette zone interlope que règne Scapin, le roi des filous. Le valet va venir en aide à deux jeunes hommes, Octave et Léandre et combattre l’avarice d’Argante et de Géronte, leurs pères respectifs. La comédie de Molière fait la part belle aux quiproquos et ne manque pas de rebondissements. Impossible de s’ennuyer !

Ni glauque ni dolce vita, la mise en scène de Podalydès navigue entre deux eaux avec aisance. Un allant dynamique et communicatif provient surtout des jeunes comédiens : Julien Frison campe un Octave pleutre mais énergique avec conviction tandis que Gaël Kamilindi est un Léandre espiègle et colérique (la scène du quiproquo avec Scapin et ses moultes tortures est à hurler). Adeline d’Hermy en fait des tonnes en Zerbinette : lookée façon Esmeralda Gipsy King, elle entame son « conte » à Géronte avec une gourmandise aussi vulgaire qu’épuisante. Assez savoureux. Les deux vieux ladres, eux, font la paire : Gilles David en éternel ahuri est attendrissant de bêtise tandis que l’allure habituellement altière de Didier Sandre est méconnaissable ici. C’est un acariâtre grognon et pleurnicheur qui met tout le monde dans sa poche avec la fameuse scène de la galère. Bakary Sangaré, enfin, se démène avec bonhomie dans le rôle de Sylvestre. Un vrai rayon de soleil.

Graine de star
Pour tenir le public en haleine, le Scapin doit être digne de ce nom : on se souvient de Jérémy Lopez et de Denis Lavant qui ont su chacun à leur manière réinventer le rôle. Benjamin Lavernhe avait une certaine pression sur ses épaules : il s’en sort comme un chef. Apparaissant torse nu sur scène et crasseux, il démontre par son physique le double visage du personnage : un être extrêmement séduisant qui contient en lui une rage noire, une amertume qu’il cache derrière un entrain (sans doute) de façade. Joli garçon bien dessiné, il attire les regards autant qu’il repousse. Il réussit à rendre son Scapin inquiétant mais de manière très fine, sans que l’on ne s’en aperçoive ou sans pouvoir réellement le justifier.

Présent pratiquement à toutes les scènes, il vampirise l’attention. La scène du sac, sommet de bravoure, rend palpable la métaphore du maître d’oeuvre : c’est lui qui est aux commandes avec sa grue et qui fait mumuse. Un éternel gamin qui prend sa revanche sur les riches en déployant son intelligence. Il prend même le public à partie en le faisant complice de ses fourberies. L’instant est magique. On devrait entendre parler de Benjamin Lavernhe avec de plus en plus d’insistance au fil des années, pour sûr… ♥ ♥ ♥ ♥

LES FOURBERIES DE SCAPIN de Molière. M.E.S de Denis Podalydès. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50.

© Christophe Raynaud de Lage

Grease donne la banane à Mogador

Exit les couleurs sombres des Cats nyctalopes. Place au bleu et au rose pastel pour la nouvelle comédie musicale de Mogador. Surfant sur la vague rétro, le Broadway parisien propose une version pleine de peps de Grease. On sort le perfecto et la gomina et on se déhanche au son du rock ! Ambiance bon enfant et swing déchaîné s’invitent à la fête. Le show est d’une grande qualité et repose en grande partie sur l’alchimie du couple vedette : Alyzée Lalande et Alexis Loizon qui font des étincelles !

Sandy et Danny pourraient vivre d’amour et d’eau fraîche sans cette fâcheuse réputation à maintenir. Comment le chef de gang populaire du lycée tomberait-il amoureux d’une jeune ingénue sans passer pour un raté ? L’idylle estivale avait pourtant si bien démarré…

Transformé en dancing géant, le Mogador donne furieusement envie de retourner dans les années 50. Temps de l’insouciance mais aussi de la révolution sexuelle, les 50’s déménagent sévère et prônent un rapport décomplexé au désir. Le livret français, à cet égard, ne censure ni les allusions sexuelles explicites ni la philosophie explicitement épicurienne revendiquée par Jim Jacobs et Warren Casey. Cette liberté de ton fait beaucoup de bien sur scène.

Back to 50’s
L’un des gros points forts de cette mouture demeure la vivacité vertigineuse de la mise en scène qui multiplie les astuces pour assurer un rythme infernal à l’ensemble. La scénographie ultra soignée et malicieuse fait passer en un claquement de doigts à la plage, au garage, au fameux diner ou à la salle de bal. Mention spéciale au vinyle décliné à toutes les sauces, aux superbes costumes d’époque (vive les jupettes et les teddies) et à l’humour omniprésent distillée par un duo du tonnerre. Céline Groussard est absolument impayable en directrice gaffeuse et sans artifices, fidèlement accompagnée par un Alexandre Faitrouni très en forme en frêle intello.

Niveau chorégraphies, ça décoiffe ! Les scènes de groupe sont toutes très réussies, ça virevolte dans tous les sens avec une redoutable précision. On apprécie beaucoup la testostérone musclée de « Greased Lightning » ou l’entrain fou de « We go together ». L’alternance français/anglais est en revanche assez déconcertante bien qu’un véritable travail sur la langue ait été effectué. Saluons également la présence d’un orchestre live qui donne un réel cachet au show : les musiciens sont à vue sur scène pour notre plus grand bonheur.

Le couple phare est interprété avec beaucoup de conviction par deux jeunes talents habitués du genre. Alizée Lalande est très fraîche et printanière dans le rôle de Sandy. Sans jamais tomber dans la mièvrerie, elle campe une jeune femme amoureuse avec une belle ferveur. Alexis Loizon, lui, était tout trouvé pour incarner Danny le loubard. Sa démarche chaloupée couplée à ses airs très séduisants de vilain garçon entraînent immédiatement l’adhésion. Ils sont adorables tous les deux. Retenons aussi la féline Emmanuelle Nzuzi en Rizzo : son personnage de tête brûlée aux fêlures vives est très bien dessiné. Globalement, les comédiens-chanteurs réussissent à apporter de la densité à leur personnage, surtout les filles.

En conclusion, Grease « is the one that I want » ! Punchy, dynamique, plein de panache et de gaité, ce spectacle donne la banane. ♥ ♥ ♥ ♥

GREASE LE MUSICAL de Jim Jacobs et Warren CaseyThéâtre Mogador. 01. 2h30 avec entracte.

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