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Elsa Lepoivre, archéologue de la mémoire

Au Studio-Théâtre, Elsa Lepoivre assume seule en scène un texte lourd de drames, de doutes et d’incompréhension. Séduite par le roman de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, la pensionnaire du Français s’est lancée dans une adaptation à quatre mains avec l’autrice. Intelligente et fine, cette vision fragmentée de l’œuvre entraîne le public dans les méandres d’une mémoire contrariée.

Rien ne s’oppose à la nuit, c’est la tentative de comprendre la psyché de Lucile, la mère de la narratrice. Une véritable énigme. L’idée est de remonter aux origines des motivations et du comportement de la figure maternelle. Le spectacle se présente comme une enquête policière visant à reconstituer les pièces du puzzle avec ses béances, ses failles, ses morts et ses absences.

Gracile et mouvante, Elsa Lepoivre insuffle une dignité pleine d’empathie à la prose de l’autrice. Au sein d’un dispositif scénique sobre, la comédienne donne vie à cette mythologie familiale à la fois si particulière et universelle. Une table, quelques chaises, un micro suffisent. Pas plus. La présence magnétique de la sociétaire, simplement habillée d’une chemise bleue et d’un jean, hypnotise. Elle sait nous cueillir et nous transporter. Sa voix mélodieuse et incarnée ne juge pas mais ausculte les zones d’ombre de cette famille avec la curiosité d’une exploratrice assoiffée de vérité. On se prend au jeu avec elle.

Rien ne s’oppose à la nuit – Fragments de Delphine de Vigan. M.E.S de Fabien Gorgeart. Studio-Théâtre (Comédie-Française). 01 44 58 98 54. 1h15. ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand

Trois Castro pour le prix d’un !

Dès que le nom de Sébastien Castro apparaît sur une affiche, une seule envie : courir voir le spectacle ! Et encore une fois, le comédien à la diction inénarrable emporte l’adhésion. Au Théâtre Michel, sa nouvelle création, Une idée géniale, modernise les codes du vaudeville avec malice, appuyée par la mise en scène endiablée de José Paul.

Sur un canevas surréaliste et presque inconcevable, Sébastien Castro réussit à broder un vaudeville haut en couleurs et survolté. Génie des jeux de mots et maître des quiproquos, il a conçu un ensemble paradoxalement cohérent et maîtrisé. Les dialogues s’enchaînent sans fausse note. Complice de toujours, José Paul imprime un rythme d’enfer : portes qui claquent, allées et venues des « sosies », répartie du tonnerre.. Tous les ingrédients réunis pour passer une soirée sous le signe de la détente.

On aurait tous un sosie dans le monde… qu’on ne rencontrerait jamais dans la vie réelle ! Ce fantasme du double, propice à tous les malentendus possibles, a déjà été exploité dans l’Antiquité par Plaute dans son Amphitryon, repris par Molière. Réactivant ce motif, comique par essence, Sébastien Castro l’actualise à travers un concours de circonstances totalement improbable mais réjouissant.

Imaginez plutôt la situation : Arnaud pense que sa compagne Marion le trompe avec un agent immobilier. Croisant par hasard son sosie dans le RER, il décide de l’embaucher afin de confirmer ses soupçons. Sauf que le prétendu cocu n’avait pas prévu que Thomas, l’apprenti comédien, allait croiser le vrai agent ainsi qu’un frère jumeau…!

Les quatre complices sur scène s’entendent comme larrons en foire : José Paul et Sébastien Castro se sont bien trouvés. Le premier campe un conjoint jaloux et impatient comme pas deux, en mode pile électrique, alors que le second réussit le tour de force d’interpréter trois personnages totalement différents : Cédric, l’agent fat ; Thomas, le comédien lent à la détente et Jules, le jumeau plombier au patois incompréhensible. Quel génie ! Une simple mimique, une simple intonation suffisent à déchaîner les zygomatiques. À leur côté, Laurence Porteil apporte un vent de féminité bienvenue et du piquant. Et n’oublions pas Agnès Boury, délicieuse en voisine pot de colle un peu illuminée et ouverte à l’amour.

UNE IDÉE GÉNIALE de Sébastien CASTRO. M.E.S de José PAUL et Agnès BOURY. Théâtre Michel. 01 42 65 35 02. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Émilie Brouchon

Laurent Stocker, un Avare monté sur ressorts

Après une Puce à l’oreille bondissante à souhait, Lilo Baur revient en pleine forme au Français pour célébrer le quatre centième anniversaire de l’ami Molière. Assumant un parti pris radical, la metteure en scène suisse concentre tous ses efforts sur la dimension farcesque de la pièce. Rejetant tout esprit de sérieux, son travail évacue une lecture intellectualisante de l’œuvre. Pour notre plus grand bonheur.

Nous ne sommes plus au XVIIè siècle mais dans les années 50. En Suisse. Contrée idéale pour un homme très près de ses sous. Devenu banquier, Harpagon étale sa réussite sociale : évoluant dans une villa luxueuse au bord d’un lac, s’adonnant au golf, il mène la belle vie. Cependant, l’avare impose un véritable enfer à sa famille. Élise et Cléante, ses enfants, voient leur projet de mariage étouffé dans l’œuf. Comment survivre au milieu d’un patriarche ravagé par la cupidité et l’égoïsme ?

Lilo Baur ne prend pas de pincettes et lorgne allégrement du côté du grotesque. Dans le bon sens du terme ! Se situant à la limite de la caricature, sa proposition pousse le ridicule d’Harpagon à son paroxysme. Il fallait un comédien digne de ce nom pour endosser un tel costume et Laurent Stocker est de cet acabit. Il éclipse presque le reste de la troupe tellement chacune de ses apparitions est succulente. Savant mélange entre Clavier, de Funès et Chaplin, son jeu verse dans l’outrance avec une générosité qui fait plaisir à voir. La pile électrique ne ménage pas ses efforts et le public se régale. Entre hystérie burlesque, froideur saisissante et méchanceté hargneuse, le sociétaire sait trouver le bon ton.

Françoise Gillard tire son épingle du jeu en intrigante chafouine et pin-up, tout comme Serge Bagdassarian, insolent valet brillant par sa franchise. Jean Chevalier emporte l’adhésion en fils à papa un brin tête à claques. Enfin, Jérôme Pouly est idéal en valet bourru, ours colossal.

La mise en scène multiplie les gags : certains crieront aux incohérences ou à la démesure mais cette vision presque cartoonesque de la pièce est tout à fait défendable et pertinente. On a trop souvent tendance, ces dernières années, à proposer des versions très noires des comédies de Molière, étouffantes, voire plombantes. Lilo Baur, elle, va dans l’autre extrême et a la modestie de proposer un divertissement agréable à suivre et non dénué d’intentions satiriques. Nonobstant certains tunnels (la scène d’exposition, trop longue et le dénouement, tiré par les cheveux), l’ensemble est tiré vers le haut par plusieurs pépites : la rencontre entre Mariane et Harpagon (ha ces lunettes), l’ambiance de fête foraine ou la scène culte de la cassette aux allures cauchemardesques sont particulièrement bien trouvées.

L’excès peut s’avérer salutaire. C’est le cas ici et Laurent Stocker restera dans les annales dans ce rôle taillé sur mesure.

L’AVARE de Molière. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h. ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand

Des Précieuses ridicules dans l’ère du temps

Pour célébrer les quatre cents ans de la naissance de Molière, Sébastien Pouderoux et Stéphane Varupenne ont voulu monter Les Précieuses ridicules, le premier succès parisien de Monsieur Poquelin. Au Vieux-Colombier, cette courte satire corrosive des précieuses résiste à l’épreuve du temps et se teinte d’une coloration musicale bienvenue et endiablée. Les deux metteurs en scène ont choisi de ne pas juger le duo féminin et de leur laisser une chance. Bien leur en a pris car Magdelon et Cathos deviennent finalement très attachantes !

En être à Paris est un vrai sacerdoce : la concurrence est tellement rude ! Nos deux provinciales veulent se faire une place au soleil et transforment leur salon en chambre d’expérimentations artistiques d’un nouveau genre. Happenings, performances picturales, poétiques et musicales… Les deux sociétaires ont opté avec malice pour une transposition moderne qui fustige avec tendresse notre prétention à devenir artistes en étant partisans du moindre effort. Star Academy, les chorégraphies Tik Tok, les tutoriels sur les réseaux sociaux, entre autres, ont favorisé l’éclosion d’une nouvelle génération, persuadée de réussir avec ces nouveaux outils à leur disposition. Des accents féministes, à propos, se font également entendre lors d’une scène engagée particulièrement intense : le mariage (forcé) est sévèrement condamné alors que le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes encensé.

L’intelligente scénographie d’Alwyne de Dardel nous immerge dans le temple du factice. Le public est en effet accueilli dans un salon à la décoration criarde : tout pique les yeux et sonne faux : il suffit de jeter un oeil au papier peint matelassé d’un bleu douteux pour s’en persuader. Des objets de mauvais goût trônent sur les murs à l’instar de ce panier de basket en strass. Des bâches recouvrent des chaises, des travaux semblent se préparer. Dans ce bazar hétéroclite, la littérature jonche le sol en piles poussiéreuses utilisées comme ballons de basket ! On comprend alors que tout n’est que faux semblants. Et que dire des vêtements bariolés, à proprement importables comme cette jupe immense fort inconfortable ?

Cet espace en devenir, chantier modulable, devient le terrain de jeu de comédiens en pleine forme à commencer par Jérémy Lopez qui vole la vedette à ses camarades. Chien fou, déchaîné, il se surpasse dans l’improvisation et nous laisse exsangues. Son madrigal « Au voleur » devient un morceau de bravoure méritant le déplacement malgré sa longueur. Vive l’auto-tune ! Sébastien Pouderoux et Stéphane Varupenne assurent en musiciens/chefs d’orchestre : guitare, piano, trombone… Rien ne leur résiste. Leurs talents musicaux apportent du cachet à la représentation.

Enfin, notre duo de précieuses joue de sa complémentarité : si Séphora Pondi rayonne en coquette sûre d’elle et imposante ; Claire de la Rűe du Can campe un personnage plus mal à l’aise et en retrait. Le mentor et sa protégée se sont bien trouvés ! On a presque envie de s’en faire des amies et L’épilogue, glaçant, accentue la violence de l’humiliation et se passe de mots. Il est intéressant de noter à cet égard qu’un retournement de situation s’opère : Cathos, révoltée, quitte la scène en brisant une guitare alors que Magdelon s’accomode de la situation en transformant l’instrument déchu en oeuvre d’art ! Un pied de nez à l’art contemporain, sans aucun doute.

LES PRÉCIEUSES RIDICULES de Molière. M.E.S de Sébastien Pouderoux et Stéphane Varupenne. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10. ♥ ♥ ♥ ♥

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Le Montespan : un cocu digne de compassion

Quel drôle de destin que celui de Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan ! Après un mariage romantique avec Françoise de Rochechouart de Mortemart, le marquis déchante rapidement en apprenant que Louis XIV en personne a des vues sur son épouse. Furieux, il décide de la reconquérir en subissant maintes moqueries…

Au Théâtre de la Huchette, Salomé Villiers adapte tambour battant la biographie romancée de Jean Teulé. D’une fluidité remarquable, le travail de la jeune comédienne (qui incarne également la Montespan) permet d’appréhender les enjeux du texte avec aisance. Le spectacle se suit comme une feuilleton haletant avec rebondissements en pagaille.

La mise en scène, habile, d’Étienne Launay, fait feu de tout boix. Utilisant à bon escient l’espace exigu de la scène, il crée un univers cohérent à partir de voilages en tulle, d’arabesques, de jeux d’ombre et de lumière, de costumes d’époque, de perruques et de musiques de Lully. On se croirait presque dans un spectacle de Michel Fau. Et cela suffit pour embarquer le public à la fin du XVIIè siècle.

La direction d’acteurs, au cordeau, est à souligner. Simon Larvaron a la lourde charge d’incarner tout au long de la pièce le rôle du cocu magnifique. Il s’en tire à merveille. Jamais ridicule mais digne et tenace, il apporte de l’épaisseur à son personnage, voire une certaine amertume. Salomé Villiers est charmante de fraîcheur en Françoise/Athénaïs. Piquante et tourmentée, elle ne passe jamais pour une godiche superficielle. Déchirante en amante délaissée et en mère dédaignée, elle suscite la sympathie et la compassion. Pour compléter le trio, Michaël Hirsch tire son épingle du jeu en véritable caméléon : juge grotesque, roi d’Espagne enfantin, fils indigne, courtisane… Tout lui va ! Chacune de ses apparitions déclenche le rire.

Vous l’aurez compris, il faut vous précipiter à la Huchette pour vivre une tranche d’histoire aussi truculente que touchante.

© Lot

LE MONTESPAN d’après Jean Teulé. Adaptation de Salomé Villiers. M.E.S d’Étienne Launay. Théâtre de la Huchette. 01 43 26 38 99. 1h35.  ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Alice de Lencquesaing : une parole inviolable

Un seul(e) en scène est une gageure en soi : tout le spectacle se construit autour d’un(e) comédien(nne) ; tout repose sur ses épaules. Pas le droit à l’erreur. Aucun faux pas avec J’avais ma petite robe à fleurs au Rond-Point. Hors de tout pathos racoleur, l’uppercut imaginé par Valérie Lévy touche et atteint sa cible. Le sujet, sensible et délicat, de la tentative de résilience après un viol et du cynisme de la téléréalité ne peut laisser indifférent. Alice de Lencquesaing s’empare à bras le corps et à fleur de peau de ce personnage d’écorchée qui tente de se reconstruire après l’horreur.

Blanche accueille chez elle un caméraman venu filmer son témoignage. Si l’expérience est concluante, elle pourra en parler à la télévision en direct. La jeune femme semble enthousiaste, bien qu’un peu nerveuse. Le sujet au départ reste mystérieux. On sent une urgence palpable, celle de se livrer. Mais raconter un viol, c’est aussi revivre encore et encore le trauma. La catharsis sera-t-elle réellement libératrice ?

Le texte, subtil, navigue entre deux eaux apparemment contradictoires. La confession est-elle source d’angoisse ou de soulagement ? Son histoire, son témoignage à ses parents, aux policiers, lors du procès paraissent bien lourds à porter mais en même temps, Blanche souhaite être sous les feux des projecteurs. Entre exhibition et inhibition, la parole se cherche. Et la pudeur des mots choisis par Valérie Lévy émeut.

La mise en scène de Nadia Jandeau est d’une simplicité recherchée. L’intérieur dépouillé d’un appartement avec les meubles d’usage insiste sur la solitude et le désoeuvrement de Blanche, qui semble perdue avec ses va-et-vient incessants. Comme si sa pensée était en mouvement, sur le fil. Comme si elle cherchait quoi faire, hésitait sans arrêt. La présence du caméraman instaure un dialogue muet mais palpable. La vidéo projetée souligne les expressions faciales de la comédienne et rend son discours plus puissant, plus incendiaire comme si le prisme de l’écran décuplait la rage enfouie au fond de Blanche. Ce sont bien évidemment les réseaux sociaux et la télé-poubelle qui sont aussi critiqués par l’usage de la caméra induisant une forme de voyeurisme malsain, indécent. Toutefois, la vidéo offre aussi des instants de poésie, des bulles d’évasion bienvenues au milieu du climat oppressant ambiant. On y observe Alice de Lencquesaing en extérieur, plus ouverte. Le contrepoint est appréciable.

Il faut par ailleurs souligner la performance de la comédienne. Sous ses allures frêles de petite souris se cache une volonté de fer, déterminée, franche dans son jeu. La jeune femme est impressionnante de maîtrise et suscite d’emblée l’empathie. Elle en impose. On suit avec intérêt le labyrinthe de ses pensées ; les conséquences terribles de son viol qui l’ont poussée à l’isolement, à la méfiance ; sa lente reconstruction semée d’embûches.

J’avais ma petite robe à fleurs est un spectacle fort, qui mérite vraiment qu’on s’y attarde.

J’AVAIS MA PETITE ROBE À FLEURS de Valérie Lévy. M.E.S de Nadia Jandeau. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h15. ♥ ♥ ♥ ♥

© Giovanni Cittadini Cesi

Un Huis clos aux accents de boulevard à l’Atelier

Au Théâtre de l’Atelier, Jean-Louis Benoit refuse de sombrer dans la noirceur et propose une adaptation boulevardière de Huis clos. Soulignant le cynisme sartrien par l’humour, le metteur en scène réussit à imposer sa vision de l’oeuvre avec cohérence. C’est possible de rire avec l’ami Jean-Paul !

Qui a dit que l’Enfer était forcément morose ? Quand Garcin, Inès et Estelle se retrouvent réunis dans un salon Second Empire, le trio se rend rapidement compte qu’il est condamné à vivre ensemble pour l’éternité. Pour donner corps et chair à sa philosphie existentialiste, Sartre a conçu cet Enfer d’un nouveau genre fondé sur un système permanent d’alliances qui se font et se défont au gré des conversation ou des intérêts de chacun des protagonistes. Le déserteur, la lesbienne et l’infanticide deviennent tour à tour bourreaux et victimes.

Théâtre de la parole mais aussi théâtre du corps. Constamment en mouvement, notre trio se toise, se cherche, s’évite, se poursuit. Très organique, l’approche de Benoit ne laisse pas de place au temps mort et se révèle fluide, voire bondissante. Privilégiant clairement le potentiel comique de la pièce, il imprime une veine très boulevard à l’ensemble. Ce n’est plus le mari, la femme et l’amant sur scène mais presque. Maxime d’Aboville est odieux en beau salaud mesquin et machiste. On arrive presque à ressentir de l’attachement pour son personnage. Marianne Basler ne semble pas à l’aise lors de son entrée en scène mais trouve rapidement ses marques. Sa voix grave et incisive convient parfaitement au caractère d’Inès Enfin, Mathilde Charbonneaux campe une Estelle frivole et fausement sotte avec éclat.

La scénographie, très sobre, s’appuie sur quelques effets bien sentis : déjà, le début annonce la couleur. Trois canapés recouverts d’une bâche argentée, une grande porte rouge suffisent à planter une décor intrigant. La lumière va avoir son rôle à jouer et permet de passer de la vie infernale à la vie terrestre en un claquement d’ampoules. Une valse de lampes s’allumant à intervalles irréguliers achève la création d’une atmosphère envoûtante. Nous sommes prêts à être conviés en Enfer si de tels personnages nous accueillent.

© Pascal Victor

HUIS CLOS de Jean-Paul Sartre. M.E.S de Jean-Louis Benoit. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

Michaël Gregorio, caméléon vocal de talent

Un mot en sortant du Casino de Paris : whaou ! Deux heures durant, Michaël Gregorio trempe la chemise et se donne comme jamais sur scène. Performer à couper le souffle, il tient son public en haleine et nous embarque dans une passionnante Odyssée de la voix. Attachez vos ceintures et laissez-vous porter par ces montagnes russes vocales !

Qui dit odyssée dit voyage haut en couleurs. Un voyage au centre de la voix qui débute dès la petite enfance de Michaël Gregorio. Dans la R5, aux côtés de son tonton, le petit garçon adorait écouter les tubes des années 80 et ne pouvait pas s’empêcher d’imiter les stars de l’époque. Puis, adolescent, pousser la chansonnette aurait pu s’avérer une technique de drague imparable.. Sans succès hélas !

Doté d’une réelle cohérence narrative, le spectacle ne se contente pas d’aligner les prouesses sonores. Un véritable fil rouge offre une dynamique à l’ensemble. Aidé de Cyril, un assistant digital pas très doué, l’humoriste sort l’artillerie lourde et étincelle de mille feux dans sa veste paillettée dorée. Tout s’enchaîne avec fluidité dans une alternance de franche rigolade (vive les perroquets) et de moments plus déchirants (la reprise de Diego version Berger/Gall/Johnny donne des frissons). Un hommage à la comédie musicale a aussi été fortement apprécié !

La générosité de l’artiste fait plaisir à voir et à entendre : elle s’avère communicative et entraînante. Michaël Gregorio donne tout ce qu’il a et le public le lui rend bien. Quelle euphorie réjouissante !

© Laura Gilli

MICHAËL GREGORIO, L’ODYSSÉE DE LA VOIX. 2h. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Candide passe avec succès l’épreuve de la rampe avec Arnaud Meunier

Candide au théâtre ? La promesse est belle et ambitieuse. Désireux de vivre cette aventure depuis une dizaine d’années, Arnaud Meunier concrétise son rêve et offre une expérience de troupe galvanisante au Théâtre de la Ville. Le mordant du philosophe des Lumières transparait avec éclat sur scène.

Un dépouillement chirurgical accueille les spectacteurs avant même le lever de rideau. L’espace surprend par son vide. Seul un immense cadre souligné par des néons rejaillit : une manière de symboliser la page d’un livre ouvert au public d’où sortiraient les personnages ? Le metteur en scène fait confiance à la puissance du texte voltairien et fait le choix d’une épure judicieuse. C’est l’imagination de l’auditoire qui s’active et recrée tous les périples du pauvre Candide bringuebalé de continent en continent. Un usage raisonné de la vidéo, de beaux costumes et perruques d’époque, un voile évocateur et quelques chansons suffisent à faire illusion.

Si le décor est volontairement sobre, l’habillement musical prend du galon et impose sa présence. Avec Matthieu Desbordes à la batterie et Matthieu Naulleau au piano, ça déménage ! La musique, tantôt malicieuse, tantôt solennelle, entre en harmonie avec les situations et rythme le tout.

D’une fluidité remarquable, l’adaptation d’Arnaud Meunier se suit avec plaisir. Les comédiens parlent de leur personnage à la troisième personne, ce qui peut désarçonner de prime abord mais contribue à une mise à distance appréciable, soulignant ainsi les talents de conteurs de l’équipe entière. S’appuyant sur une impressionnante distribution, le spectacle peut compter sur des acteurs au diapason. Citons-les tous, à commencer par Romain Fauroux, grande tige souple et benêt sensible. Son aura inspire immédiatement la sympathie. Manon Raffaelli, Cécile Bournay, Philippe Durand, Gabriel F., Nathalie Matter, Stéphane Piveteau et Frederico Semedo complètent le tableau.

Il se dégage de l’ensemble une vraie gourmandise de jouer, de partager, de s’approprier la prose de l’écrivain des Lumières. Les tableaux s’enchaînent, tels des pages qu’on tourne et qu’on dévore. Certains épisodes retiennent plus l’attention que d’autres : on pense aux histoires de Cunégonde et de la Vieille qui ont vécu l’Enfer ou bien au voyage dans le pays enchanté de l’Eldorado avec ses habitants si hospitaliers. Si certains extraits s’avèrent verbeux et supportent moins le passage sur les planches, force est de constater que la force des mots et l’enthousiasme contagieux de la troupe renversent tout sur leur passage. L’ironie de Voltaire n’a en rien perdu de sa vigueur. Combattre les préjugés, quels qu’ils soient, avec humour et férocité, est toujours d’actualité. Merci pour ce souffle ludique, frais et entraînant !

CANDIDE de Voltaire. M.E.S d’Arnaud Meunier. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 2h. ♥ ♥ ♥ ♥

© Sonia Barcet

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