Après son Candide à cent à l’heure, Maëlle Poésy prend du galon en signant un diptyque tchékhovien au Studio-Théâtre d’une cohérence confondante d’intelligence et de sensibilité. Avec Le Chant du cygne suivi de L’Ours, la jeune metteur en scène cristallise les tensions entre nostalgie et espoir, deuil et renaissance. Comédie et drame à la fois, ces micro-pièces en disent long sur notre capacité de résilience et de renoncement.

Dans Le Chant du cygne, un acteur de seconde zone sur le déclin dresse un bilan sans concession de sa vie d’artiste raté. Sombrant dans l’alcool et la mélancolie, Svetlovidov se retrouve enfermé dans un théâtre suite à une représentation. Isolé, il se laisse aller à des confidences amères jusqu’à ce que Nikita Ivanitch, le souffleur SDF surgisse et fasse renaître le vieillard de ses cendres. L’occasion de replonger dans les grandes figures shakespeariennes et de goûter pour une dernière fois à la jouissance du théâtre.

Changement de registre avec L’Ours où une riche veuve, Élena Popova, et un propriétaire terrien, Gregori Smirnov se disputent à propos d’une dette non payée. Encore en deuil, la jeune femme ne supporte pas les attaques grossières et agressives du rustre tandis que l’ours se livre à une diatribe misogyne. La guerre des sexes est déclarée mais la fougue explosive entre les deux forces en présence glisse progressivement vers l’amour…

De l’ombre à la lumière
Maëlle Poésy voit clair dans l’esprit tchekhovien. Alors que d’habitude, L’Ours est souvent mis en miroir avec La Demande en mariage, Poésy décide de varier la thématique amoureuse en explorant plutôt la quête d’une lumière apaisante. En réalité, on décèle une ressemblance frappante entre Svetlovidov et Élena. Les deux êtres se retrouvent écrasés par le chagrin et la frustration, le laisser-aller et l’envie de se réfugier dans un passé plus exaltant. L’arrivée d’un tiers extérieur provoquera alors une épiphanie et la reprise en main d’un destin laissé de côté. Mais tandis que le vieil acteur arrive au terme de sa vie, la jeune veuve, elle, trace le chemin inédit d’un futur potentiellement plus heureux.

Ce chemin justement parcouru, Maëlle Poésy l’éclaire brillamment par un jeu progressif entre ombre et lumière. Le Chant du cygne se déroule dans une pénombre crépusculaire, la mort plane dans ce décor de fantôme lugubre tandis que L’Ours sature petit à petit l’espace de couleurs de plus en plus vives et joyeuses. La métaphore de la lumière comme accès au renouveau prend ici sa pleine concrétisation scénique. Bravo au travail de Jérémie Papin.

Afin de marquer encore plus la continuité entre le diptyque, Poésy inscrit l’action dans un décor unique, joyeux bordel kitsch d’une cuisine très sixties et hétéroclite (jeu de fléchettes, frigo, idoles orthodoxes…) tout en se servant de Gilles David comme d’un intermédiaire idéal puisqu’il campe à la fois l’acteur et l’intendant d’Élena. Aucun temps mort donc, la succession entre les deux pièces s’effectue avec une fluidité exemplaire.

Pour ce baptême du feu au Français, Poésy ne vacille pas et se lance avec gourmandise dans une impeccable direction d’acteurs. En choisissant un quatuor divisé par l’âge (Gilles David et Julie Sicard, plus matures VS Christophe Montenez et Benjamin Lavernhe, plus jeunes), la metteur en scène chamboule les représentations préconçues et semble placer la jeunesse en tant que témoin des confidences de l’acteur et de la veuve. Ce parti pris fonctionne d’ailleurs avec brio. Gilles David est un Droopy enflammé à la puissance comico-pathétique indéniable tandis qu’on retrouve avec un immense plaisir Julie Sicard, petite souris métamorphosée en amazone vindicative sortant l’artillerie lourde. Christophe Montenez possède l’élégance d’une âme discrète et bienveillante alors que Benjamin Lavernhe trempe littéralement la chemise avec bonheur en ours juvénile.

En faisant confiance à de jeunes metteurs en scène prometteurs, Éric Ruf ouvre la maison de Molière à la nouvelle génération. Et cette audace, dans la vénérable institution, paye. Maëlle Poésy a tout compris des ambivalences de Tchekhov, de sa capacité de funambule à marcher sur le fil du drame et de la comédie sans jamais vraiment les départager. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

LE CHANT DU CYGNE/L’OURS d’Anton Tchekhov. M.E.S de Maëlle Poésy. Studio-Théâtre de la Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Simon Gosselin

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