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Théâtre contemporain

Les désirs féminins se donnent rendez-vous Au Bois

Promenons-nous dans les bois… Depuis Bettelheim et sa lecture psychanalytique des contes de fée, on a pris conscience de toute la symbolique de la forêt : interdits, débauche, tentation, peurs qui nous effraient et nous excitent. Claudine Galéa s’engouffre dans la brèche et concocte une version féministe et moderne du Petit Chaperon Rouge. À la Colline, Benoit Bradel souligne l’auto-dérision du texte, son humour, son actualité dans une mise en scène distanciée, un brin malsaine.

Le Petit Chaperon Rouge a bien grandi depuis Perrault et Grimm. Adieu les bouclettes blondes, vive les dreadlocks rouges (et pas blond vénitien, attention ! Trop mémère comme appellation…). Ce n’est plus une petite fille mais bien une ado mi-rebelle, mi-aimante à laquelle on a affaire. Si le conte mettait en relief les rapports familiaux sur trois générations, la perspective adoptée ici semble un brin décalée. Notre héroïne étouffe sous le poids d’une mère peu conventionnelle, boulimique aussi bien de nourriture que de plaisir. Les années passant, elle a bien du mal à attirer sur elle l’attention des loups malgré une fringale sexuelle toujours aussi intense…

Ce renversement mère/fille chamboule donc nos représentations de la famille. Mère-ado fantasque cotoie fille plus terre-à-terre. Cependant, une même quête hédoniste les lie. Et c’est dans les bois que s’opérera une transformation plus ou moins consentie.

Près d’une autoroute, ce bois sale jonché de seringues de junkies attire tous les pervers du coin. Un loup guitariste (imposant symbole phallique) séduit les foules telle une rock-star. La mère souhaite croquer du loup, consciemment et plutôt deux fois qu’une tandis que la fille semble le vouloir mais de manière plus refoulée. Qui triomphera ?

Attachement
Benoit Bradel convoque habilement la vidéo sous la forme d’une sitcom lugubre qui ancre l’instant dans une réalité à la fois familière mais aussi inquiétante. On se croirait presque dans La Famille Addams. L’alternance avec le plateau fonctionne sans accroc. Les personnages s’avèrent très vite attachants : encore une fois, Émilie Incerti Formentini prouve ses talents de caméléon. Avec sa choucroute blonde platine juchée au sommet de sa tête et sa robe pailletée improbable, elle promène tranquillement son rôle de mère un peu barré mais terriblement encline au plaisir avec un incroyable bagout. On adore ! Séphora Pondi imprime à son PCR un dynamisme brut de décoffrage, une absence de crédulité certaine tant en revendiquant un girl power final qui ne tombe pas comme un cheveu au milieu de la soupe. Lionne féroce ! Emmanuelle Lafon campe un bois élégiaque et très intrigant avec son beau costume fouillu.

Cette version revisitée d’un classique du genre met donc bien avant les aspirations de la femme à vivre comme elle le souhaite, à vingt ou quarante ans.  Le loup n’est pas craint, il titille et démange et ce sont bien les humains, les chasseurs qui ont l’air si rassurant, qui se révèlent les plus dangereux. Méfiez-vous donc des apparences…

AU BOIS de Claudine Galéa. M.E.S de Benoit Bradel. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

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La pêche est bonne avec La Truite

Vous reprendrez bien de la truite ? Au Théâtre Ouvert, le repas de famille explosif de Baptiste Amman lorgne ouvertement du côté de Tchekhov. Des gens ordinaires, ceux qui n’ont pas l’habitude d’être sur le devant de la scène, se voient propulsés au centre d’un réseau de tensions et de rapprochements qui touchent en plein cœur. La langue du jeune dramaturge ne s’embarrasse pas de circonvolutions : brute de décoffrage et très naturaliste, elle sait aussi jouer sur les décalages. Rémy Barché joue avec finesse sur ces ruptures et met en avant

À l’occasion des soixante ans du patriarche Daniel, toute la famille a été conviée à un repas festif. Ses deux filles, Marion et Suzanne, sont venues accompagnées de leur conjoint respectif, à savoir Julien et Samuel. La benjamine Blanche, photographe casse-cou, débarquera par surprise au dessert. Récemment convertie au végétarisme, Suzanne a décidé de se préparer une truite afin d’éviter la sempiternelle blanquette de veau.. Bien mal lui en prendra !

La Truite est une pièce très dense : presque trois heures et demi qui filent pourtant à une vitesse folle. La raison ? Un équilibre tenu entre comédie et drame, des personnages très bien croqués qui nous ressemblent, des dialogues vifs et ciselés et une interprétation au cordeau. On se projette fatalement dans cette famille qui connaît ses hauts et ses bas, ses jalousies et sa complicité. La sauce est relevée et tous assument leur gouaille : entre monologues graves et échanges à bâtons rompus, chacun possède son moment de bravoure à la fois au sein du collectif et de manière plus individuelle. On adore le karaoké foldingue-désabusé-kitsch qui permet une réelle confrontation-synergie entre tous les personnages.

Rémy Barché dirige avec doigté l’ensemble de la troupe à commencer par Suzanne Aubert, petite poupée au caractère bien trempé qui explosera en plein vol. Samuel Réhault est particulièrement tordant en beauf lourdingue et à côté de la plaque. Christine Brücher est formidable en mère pince-sans-rire alors que Daniel Delabesse touche en père brisé qui tente de sauver la face. Marion Barché apporte une touche de folie délurée.

La scénographie de Salma Bordes alterne brillamment le dedans et le dehors ; le travail de Rémy Barché, la distanciation et le naturalisme, la joie et la mort, la perception et la réalité, la jeunesse et la vieillesse avec un même souci de justesse dans ces ruptures. On commence en riant gras, on finit en larmes. La force de l’écriture pleine de vérité de Baptiste Amman confirme le talent d’une plume à suivre. On s’éclate ! ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRUITE de Baptiste Amman. M.E.S de Rémy Barché. Théâtre Ouvert. 01 42 55 74 40. 3h20 avec entracte.

© Sonia Barcet

Hunter : monstre y es-tu ?

Sortez les crocs ! À Chaillot, Marc Lainé tente de créer un concept pour le moins original : le théâtre horrifique. Revisitant le mythe du loup-garou au féminin, l’auteur de Vanishing Point poursuit son mariage entre scène et cinéma. Le work in progress brouille les frontières entre artifice et fantastique avec art. Une expérience sans aucun doute déroutante.

Tout commence et tout se termine par le pouvoir des fables : au coin du feu, dans le noir, on pourrait nous faire avaler n’importe quoi. Du moment que le conteur se montre à la hauteur… En l’occurrence, Marc Lainé s’attache à la figure du loup et à tous ses clichés pour créer une nouvelle créature, féminine celle-ci. Irina, jeune fille, apeurée mord un soir David dans son jardin. S’en suivront hallucinations en tout genre, aggresivité progressivisme et fête cannibale.

Le parti-pris du dramaturge/metteur en scène joue avec provocation sur les contrastes. Assiste-t-on à un rêve ? Ou bien tout cela n’est-il qu’une machination qui s’assume avec ses trucs et gadgets ? Les deux à la fois en réalité. Avec une esthétique du carton-pâte (ha ces fameux décors verts qui par la magie de la vidéo projettent l’intérieur d’une maison) ou bien cette maquilleuse à vue qui asperge un comédien d’eau afin de recréer l’effet transpiration, le quatrième mur est abattu de toute part. Bien que ce procédé soit très à la mode depuis quelques années, l’effet fait mouche.

On se doute bien que cette histoire de femme cannibale n’est qu’une métaphore. Laquelle ? Celle du désir bestial qui ravage le corps d’une adolescente ? Celle d’un patriarcat qui doit souffrir pour avoir réprimé les pulsions sensuelles féminines ? Le monstre n’est finalement pas celui que l’on croit et tout converge à tourner les regards vers le père d’Irina, un homme surprotecteur qui étouffe son enfant.

Nyctalope hypnotisante
Féministe, Hunter peut se concevoir comme une chasse à l’homme ou comme un conte moderne dont le personnage principal assouvirait les hommes à ses désirs, telle une mante religieuse. L’hémoglobine coule à flots et les passages érotico-gores alternent avec le burlesque de la vie de couple de David et de sa femme (Bénédicte Cerutti et David Migeot, confondants de naturels), véritable parodie de la médiocrité conjugale.

Marie-Sophie Ferdane est impériale en reine de la nuit. Sa longue chevelure hirsute et sa silhouette longiligne d’éternelle ado entretiennent le doute sur son âge véritable. Sa voix, mi-angélique, mi-démoniaque, ses mouvements chaloupés ou craintifs, dressent le portrait d’une femme complexe, d’une petite fille qui sort de sa chrysalide pour se transformer en vamp décomplexée et fatale.

Rythmé par la musique électro envoûtante de Superpoze, Hunter tient en haleine malgré des faiblesses d’écriture. Sitcom effrayante, le spectacle tire sur la corde méta sans excès. On tient le bon bout ! ♥ ♥ ♥ V

HUNTER de Marc Lainé. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Chaillot. 01 53 65 30 00. 1h30.

Du grand Art

Au moment des saluts, Charles Berling, Alain Fromager et Jean-Pierre Darroussin rayonnent. Le public du Théâtre Antoine leur a réservé une ovation du tonnerre. Réaction somme toute logique au vu de leur qualité de jeu. Le trio s’engouffre avec gourmandise dans Art, le succès mondial de Yasmina Reza. Dirigés avec générosité par Patrice Kerbrat, les trois comédiens se disputent et tentent de renouer les liens d’une amitié éprouvée.

Et vous, comment réagiriez-vous si votre ami avait acheté un tableau blanc à un prix exhorbitant ? Marc s’emballe : c’est une « merde » ! Aucun doute possible pour l’ingénieur : Serge, son ami d’enfance est irresponsable et fou. Yvan, lui, habitué à ne pas trop se mouiller, change d’opinion en fonction de son interlocuteur.  Les relations au sein de notre trio de comparse se révèlent donc pour le moins tendues.

Si le titre de la pièce de Reza pourrait laisser supposer une satire de l’art contemporain, il s’agit seulement d’un prétexte. L' »art » en question ici concerne surtout l’art de cultiver et de nourrir une amitié qui s’érode au fil du temps. Rancœurs, incompréhensions, piques et autres blessures irriguent la conversation. Sous ses dehors badins et un brin surréalistes, Art met face à une situation familière pour beaucoup d’entre nous. Nous devenons souvent amis avec des gens qui ne nous ressemblent pas ou peu : on recherche chez l’autre la part qui manque à nous-même. Les différences s’accentuent et l’on constate que nous n’avons plus grand chose à nous dire. Quelque part, la vie.

Le décor épuré d’Edouard Lang contraste avec la noirceur des costumes des comédiens, comme si cette élégance apparente était pur mirage. Extrêmement fluide, le travail de Patrice Kerbrat va à l’essentiel : ménageant avec finesse les apartés, les duos et le trio, le metteur en scène met en lumière l’humanité de ces échanges pathétiques, absurdes, tendres et violents à la fois.

La distribution, aux petits oignons, réunit trois interprètes d’envergure : Alain Fromager dégage une hauteur un peu snob et nonchalente ; Charles Berling explose en ami impulsif et émotif et Jean-Pierre Darroussin, avec son air constant de Droopy, arbitre la bataille avec un petit air blasé hilarant.

Comédie acide, Art égratigne les relations amicales sous des airs de faux boulevard. La soirée est exquise, que demander de plus ? ♥ ♥ ♥ ♥

ART de Yasmina Reza. M.E.S de Patrice Kerbrat. Théâtre Antoine. 01 42 08 77 71. 1h25

© Pascal Victor

Allô maman bobo

Le fantôme de Tennessee Williams plane sur la scène du Théâtre de l’Atelier. Autour d’un thème délicat, la GPA, la dramaturge américaine Jane Andersen souligne la fracture sociale entre riches et pauvres et les incompréhensions qu’elle génère. Prenante, cette pièce douce-amère bénéficie de la mise en scène délicate d’Hélène Vincent, vibrante directrice d’acteurs. Sans jamais verser dans le mélo, elle en fait ressortir les tonalités cruelles.

Deux couples : d’un côté Wanda et Hal triment dans leur caravane et ne parviennent pas à gâter leur petite tribu ; de l’autre côté Rachel et Richard, bien plus aisés, en mal d’enfant. Par le biais d’une petite annonce, la vie du quatuor va être bouleversée…

Difficile de cataloguer Baby dans un genre précis. À mi-chemin entre la comédie et le drame, on se laisse surprendre par cette histoire bien ficelée et bien écrite. Jouant sur les contrastes de caractère, sans caricature aucune, la pièce dessine surtout de formidables personnages féminins.

Moiteur dérangeante
L’apprivoisement compliqué entre Wanda et Rachel occupe tout le premier acte : la première accepte à contre-coeur de vendre son futur bébé à la seconde. Comment dès lors parvenir à établir une relation cordiale ? Isabelle Carré, éternelle adolescente, imprime une tendre et énergique dignité à son personnage de mère courage. Sa franchise fait mouche. Camille Japy, elle, habituée aux rôles de bourgeoise coincée, baigne dans son élément. Il faut l’observer en train de lancer des regards exaspérés voire apeurés face au mode de vie précaire Wanda. Leur échange savoureux donne du piquant à l’ensemble.

Vincent Deniard ne démérite pas en époux bourru et maladroit, follement amoureux de sa Wanda. Son physique impressionnant laisse affleurer un côté nounours attachant. Un personnage complexe qui sous ses allures monolithiques de brute épaisse dévoile un vrai sens de la famille. Le deuxième acte, marqué par l’arrivée de Bruno Solo, traine plus en longueur. Le personnage arrive trop tard pour que l’on s’y attache réellement.

Ne dévoilons rien de la fin : constatons simplement que la vie réserve bien des surprises et que notre quatuor y laissera des plumes. On sort de l’Atelier lessivés, l’âme agitée par de terribles questionnements. ♥ ♥ ♥ ♥

BABY de Jane Andersen. M.E.S d’Hélène Vincent. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 2 h entracte compris.

Lagarce et ses fantômes au Français : troublante maison de poupée

Une maison de poupée fantomatique accueille les spectateurs du Vieux-Colombier. Du tulle transparent délimite les différents espaces de la maison, comme si le quintet féminin en présence évoluait dans un cocon mi-protecteur, mi-effrayant. En portant sur scène J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Chloé Dabert souligne la ritournelle obsédante du texte de Lagarce : déni du deuil, retour glorifié, force du souvenir et volonté de s’affranchir du poids de ses morts pour enfin vivre. Ce texte ardu, troué de circonvolutions, demande une attention de tous les instants : une attention récompensée par la contemplation de cinq comédiennes en harmonie, en rupture, pleines d’une douleur digne et révoltée à la fois.

La pièce pourrait ressembler à une succession de morceaux de bravoure : à tour de rôle, les membres de ce gynécée isolé exposent le lien qui les unit au jeune frère, celui qui a été chassé par le père pour réapparaître des années plus tard sans crier gare et s’écrouler à l’agonie au pas de la porte de la maison. Suliane Brahim ouvre le bal, regard mélancolique de biche blessée, droite face au public. Elle resplendit dans son ciré bleu marine et sa jupe d’institutrice. Papillon impertinent et farouche, elle virevolte telle une reine des fées sur le plateau.

Percutante partition
Ces blocs de discours effraient au premier abord car Lagarce nous perd dans les dédales d’un langage qui ne cesse de jouer sur de microscopiques variations : la parole devient souffle épique. Paradoxalement, l’interaction entre les cinq femmes demeure assez limitée : enfermé dans une prison de mots, notre quintet s’échappe dans les limbes de la mémoire. Le travail de Chloé Dabert met subtilement en relief cette dimension incantatoire puisque la puissance d’incarnation des comédiennes vivifie l’absence.

Cécile Brune est d’une tranquillité et d’un calme olympien dans son rôle de matriarche tandis que Clotilde de Bayser se montre crédible en mère rongée par l’absence de son fils unique. Rebecca Marder est touchante en cadette indignée par l’injustice de son sort, celui d’une gamine rejetée et délaissée. Enfin, Jennifer Decker, la plus fêtarde des trois sœurs, distille une émotion à fleur de peau.

Chloé Dabert signe une mise en scène très élégante et chorégraphique : les corps se déplacent, sont en attente, résignés, prêts à bondir. Les femmes se frôlent, courent. Entre urgence et torpeur, pas de délimitation franche. Cette alliance troublante fonctionne et interroge : peut-on réellement s’émanciper lorsqu’on étouffe sous le poids des souvenirs ? On tendrait à penser que oui… Mais pour cela, il faut avoir le courage d’oser s’affirmer et de parvenir à faire le deuil d’un être qu’on a tant chéri.

J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE de Jean-Luc Lagarce. M.E.S de Chloé Dabert. Vieux-Colombier (Comédie-Française). 01 44 58 15 15. 1h30. ♥ ♥ ♥

© C. Raynaud de Lage

La femme dans l’œil de la caméra selon Katie Mitchell

En ce moment, Katie Mitchell propose un diptyque résolument féministe entremêlant Eros et Thanatos. Convoquant deux romancières qui se sont aventurées dans des terres théâtrales, Marguerite Duras et Elfriede Jelinek, la dramaturge ausculte les tensions homme/femme avec le regard d’un chirurgien.

Qu’il s’agisse de La Maladie de la mort ou d’Ombre (Eurydice parle), le couple est à l’honneur. Un couple torturé, malsain, qui ne se comprend pas ou plus, qui trace sa route sur deux lignes parallèles sans jamais vraiment se croiser. Chez Duras, un homosexuel sollicite les services d’une femme qu’il paye au prix fort afin qu’elle lui apprenne à aimer. Chez Jelinek, Eurydice étouffe sous l’égocentrisme possessif de son mari Orphée, rockstar à midinettes. Dans les deux cas, l’homme est en situation de dépendance : la femme tient les ficelles même si elle souffre et qu’elle subit une violence aussi bien physique que psychologique. En optant pour l’esthétique d’un film noir, Katie Mitchell souligne le pessimisme paradoxal qui soutend ces deux textes. Femmes brisées oui, mais fortes et puissantes aussi.

La vidéo tient constamment la chandelle entre l’homme et la femme. En direct, des cameramen scrutent au plus près le visage des comédiens, leurs fêlures, leur rage, leurs désillusions. Dans La Maladie de la mort, l’installation technique, lourde (ha ces fils électriques…) aurait tendance à dépersonnaliser encore plus l’œuvre déjà mystérieuse de Duras. D’autant plus qu’une narratrice extérieure, placée dans une cabine de verre, à la voix sensuelle et posée (géniale Irène Jacob) scinde la voix et le corps. Cette scission engendre des fulgurances, par moments follement envoutantes.

Tournis
Les changements de plan, vertigineux de rapidité, donnent le tournis et provoquent une impression de gâchis anxiogène. Laetitia Dosch, d’une insolente impertinence, et Nick Fletcher, touchant solitaire, s’habillent et se déshabillent à toute vitesse, tuant l’émotion dans l’œuf. Pourtant, lorsque la caméra prend son temps et se pose de manière plus contemplative sur le couple, de sublimes images surgissent. Perplexité, douceur, renoncement, colère…. Autant de sentiments contrastés finement retranscrits sur grand écran. L’esthétique noir et blanc, très léchée, stylise les propos.

Le texte de Jelinek, plus verbeux, propose un point de vue inédit : celui d’Eurydice. Apprentie-écrivain, la jeune femme préfère demeurer une ombre, mais libre au moins au royaume des Morts. L’idée du suicide comme affranchissement du modèle patriarcal est sulfureuse et osée. La vidéo capture au plus près l’aspiration à la délivrance de Jule Böwe, formidable de révolte mais l’ensemble paraît plus froid que chez Duras. Dans un univers métallique oscillant entre couloirs glauques et ascenseurs, l’attrait d’une solitude éternelle glace les sangs et brûle délicieusement l’âme de notre Eurydice Sans doute, le sous-titrage à jardin combiné au tournage du film en direct, embrouille les perceptions. Le débit de la narratrice est trop rapide : on aimerait pouvoir suivre plus tranquillement le texte et le jeu de la comédienne. Ce procédé de mise en voix distanciée trouve peut-être ici ses limites. D’autant plus qu’un problème technique a interrompu la représentation pendant cinq minutes, tuant le rythme de la pièce.

Si le principe dramaturgique moteur de ce diptyque, l’utilisation de la vidéo, tend à affaiblir les frontières entre théâtre et cinéma, il n’en demeure pas moins que la caméra  envahit trop l’espace. L’émotion, bridée par la virtuosité (malgré des couacs), aurait gagné à plus de simplicité. Les comédiens, privés de leur voix, doivent uniquement composer avec l’expressivité de leur visage et de leur corps, un défi brillamment relevé. ♥ ♥ ♥

LA MALADIE DE LA MORT de Marguerite Duras. Bouffes du Nord (dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville). 01 46 07 34 50. 1h.

SCHATTEN d’Elfriede Jelinek. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h15

© Gianmarco Bresadola

Dans l’ascenseur du désir : fantasme ou panique ?

À la Loge, Alexandre Zeff parachève en beauté son triptyque sur Koffi Kwahulé. Après Big Shoot et Jaz, le metteur en scène poursuit son exploration de la violence kwahulienne par le prisme d’un duo masculin/féminin. Tellurique et jazzy, ce huis-clos anxiogène va jusqu’au bout de son questionnement : l’homme est-il forcément un satyre en puissance ou bien sommes-nous hantés par des préjugés qui nous dépassent ?

Qui n’a jamais ressenti de sueurs froides en s’imaginant coincé dans un ascenseur ? Une panne va contraindre deux inconnus à cohabiter le temps de réparer l’incident. Alors que la promiscuité de l’espace aurait dû faire naître l’étincelle d’un dialogue, Koffi Kwahulé déjoue les attentes et bâtit sa pièce autour de deux monologues intérieurs. Prise de panique, la femme tremble dans la crainte d’un potentiel viol tandis que l’homme semble obsédé par son travail.

Limites malsaines
Les violences sexuelles faites aux femmes enflamment les débats en ce moment : dans Blue, tout est histoire de perception et de projection. Jamais l’homme ne se lance sur la femme : c’est elle qui s’imagine cette scène, voire la fantasme. Alexandre Zeff souligne avec vertige la porosité malsaine entre pulsion et effroi, attirance et dégoût. Dans un cube qui déploie progressivement ses parois translucides, le rêve d’une liaison secrète s’incarne dans des pas de danse endiablés façon La La Land. La musique résonne aussi comme un appel langoureux et érotique : le Mister Jazz Band swingue des airs romantiques. Contraste glaçant donc entre une idylle surfaite et surjouée et une prédation inversée (le chasseur n’est pas toujours celui qu’on croit…)

Vanessa Bile-Audouard incarne avec ambivalence la femme mi-angoissée, mi-excitée prête à tout moment à disjoncter tandis qu’Abdou N’gom la joue plus détendu, agile dans ses pas de danse façon Moonwalk. La tension entre les deux comédiens va crescendo et la lutte finale paraît inévitable. Le duo pallie les faiblesses d’écriture de la pièce, moins percutante que Nema ou Jaz. La mise en valeur de l’ascenseur en tant qu’entité démoniaque dédramatise la situation tout en jouant sur l’effet Tour infernale. La chute n’en sera que plus pénible pour nos deux acolytes… ♥ ♥ ♥

BLUE-S-CAT VARIATIONS de Koffi Kwahulé. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de la Loge. 01 40 09 70 40. 1h.

Actrice : des fleurs vénéneuses pour le théâtre

Le métier d’actrice est une machine à fantasmes infinie. Diva exubérante, femme complexe et insaisissable, amazone farouche qui dissimule ses fêlures. Autant de facettes que Pascal Rambert cristallise sur la scène des Bouffes du Nord en la personne de Marina Hands. La comédienne joue dangereusement avec les limites et se démène comme une lionne avec la force d’un désespoir lucide. Après Une Vie, le metteur en scène continue de tisser des pièces chorales qui s’articulent autour d’une figure centrale. Las, le mécanisme de la dramaturgie rouille assez rapidement et brille par l’inégalité des épisodes qui la constituent.

Des centaines de fleurs trônent au centre d’un lit d’hôpital. La beauté chatoyante des pétales évoque le fameux recueil de Baudelaire. Des sucs vénéneux étouffent Eugénia, sur le point d’embarque sur le Styx. La célébre actrice reçoit la visite de ses proches venus lui adresser leurs adieux. Une série de rencontres comme autant de confidences et d’échanges, souvent houleux, entre une personnalité volcanique et effacée et le reste de sa famille. Quelle trace laisser de soi au moment du départ  ?

Pascal Rambert offre à Marina Hands un rôle profondément ambigu, entre fascination et rejet. La première apparition hallucinée de l’actrice dans le noir, proférant d’une voix démoniaque son refus de mourir, ne convainc pas vraiment. Too much. Beaucoup trop. Le propre du métier ? En tous les cas, une forme de rage habite la comédienne. Une colère qui s’apaise par la suite, gagnée par la lucidité. Redevenue une enfant, bercée par la fatigue qui la gagne, riant parfois aux éclats, Hands émeut bien davantage dans ce registre plus feutré.

Circonvolutions superflues
Tout tourne autour de celle-ci : c’est bien là que réside la grande faiblesse du texte et de la mise en scène de Rambert. L’écriture tout comme l’interprétation s’éparpillent en fonction de qui se trouve en face de Hands. Pourquoi ne pas avoir réduit la pièce en une confrontation bien plus frontale entre les deux reines que sont Audrey Bonnet (la sœur qui a tout quitté pour faire fortune au Monténégro) et Hands ? Pascal Rambert est toujours plus virtuose lorsqu’il se concentre sur un tandem (qu’on pense à Clôture de l’amour ou Argument pour s’en convaincre). La tension est à son comble et la mise en scène plus nerveuse. Ici, la ruche qui bourdonne autour de l’actrice ne joue pas la même partition et occasionne de fâcheux déséquilibres. Par exemple, Jakob Öhrman s’avère particulièrement fatigant en mari alcoolique et toxique. Le combat de coq qu’il mène avec Elmer Bäck est épuisant et tourne vite en rond. En outre, on ne comprend absolument rien du texte avec leur accent très prononcé, ce qui demeure problématique. Emmanuel Cuchet et Ruth Nüesch campent des parents tendres et désemparés, avec un jeu naturaliste digne et émouvant tandis que les enfants sont campés Lyna Khoudri, pas spécialement à l’aise et un jeune enfant très dynamique mais avec trois lignes de texte. Yuming Hey est impeccable en infirmier-ange de la mort intransigeant et implacable.

 

Ces styles de jeu très contrastés n’entrent jamais en résonnance. Sauf lors du dernier épisode qui réunit toutes les forces en présence en une mise en abyme ultra kitsch du pouvoir réparateur du théâtre. Une troupe d’amateur joue des allégories pour égayer les derniers instants d’Eugenia. Couronnes de fleurs et danse grotesque en guise de catharsis. Pourquoi pas.

Cependant, cette dernière scène ne parvient pas à efface le sentiment de fouillus diffus de l’ensemble. Rambert veut partir à l’assaut d’une multitude de sujets : la mort, la situtation de la culture en Russie, la jalousie, la sororité, la solitude.. Finalement, on ne retient pas grand chose de la soirée. Rambert papillonne trop et survole donc son sujet… Dommage ! ♥ ♥

ACTRICE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 2h15

© Jean-Louis Fernandez

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