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Théâtre contemporain

Florence Muller : l’élan, elle l’a

On aime Florence Muller pour son extravagance et ses loufoqueries. Dans Emportée par mon élan, elle revient dans un seule en scène nous raconter la folle journée du mariage de son fils aîné. Surréaliste et impertinente, cette courte fantaisie croque finalement le portrait d’une femme à cent à l’heure qui comble ses frustrations comme elle le peut.

Aussitot installé, le public est déjà mis à contribution. Geneviève aimerait bien immortaliser un souvenir tout particulier : son Jean se marie ! Mais photographier tout ce beau monde n’est pas une mince affaire. Pas cinq minutes se sont écoulées que Florence Muller campe à merveille son personnage d’hyperactive un brin trop franche et un peu frappée.. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

Cérémonie religieuse perturbée, jeux avec Barbie et Ken, danse lascive avec des arbres, piques adressées à la bru… Notre Geneviève ose tout en ce jour sacré. Sans doute que le départ de son fils la perturbe et la pousse à lâcher-prise. L’auteur-comédienne n’y est pas allée de main forte et délivre une performance enjouée dans sa tenue rose acidulée.

Florence Muller a du talent, c’est certain. Elle est douée lorsqu’il s’agit de composer son propre personnage. Moins quand il s’agit d’esquisser son entourage. On préfèrera oublier le pauvre rejeton trisomique, le fils rebelle qui revendique sa différence en portant une juper ou l’invité bien lourdingue qui adore cacher son coussin-péteur.. L’enchaînement des situations manque aussi de liant même si l’auteur suit une certaine chronologie.

Si les situations sont à deux doigts de virer à la caricature, on demeure touché par cette femme à la dérive, terriblement seule, abandonnée de tous. L’exagération comme ultime rempart face à l’adversité ? Apparemment oui. La forme du monologue trouve donc ici toute sa raison d’être. ♥ ♥ ♥

EMPORTÉE PAR MON ÉLAN de Florence Muller. M.E.S de l’auteur et de Julie-Anne Roth. Théâtre du Petit Saint-Martin. 1h. 01 42 08 00 32.

© James Weston

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Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

Un carré haute couture se délecte du poison pinterien

Aux Bouffes du Nord, Ludovic Lagarde décale avec intelligence La Collection et accentue le parfum de mystère propre à Pinter. En résulte un jeu mensonger pervers et glaçant dans lequel la vérité n’émergera jamais complètement.

Dès le début, le ton est donné : un homme, visiblement ivre, rentre chez lui avec une énorme tête d’animal vissée sur le crâne. Soirée trop arrosée ou délire cauchemardesque ? On ne sait pas sur quel pied danser. Le metteur en scène joue sur cette ambiguité et transforme une apparente histoire d’adultère en enquête labyrinthique.

Dans un espace trouble tout à la fois design/cosy et étrangement impersonnel, deux couples cohabitent. L’univers de la mode les réunit, puisqu’ils baignent tous les quatre dans ce milieu. Il se pourrait bien aussi que Stella soit le fil d’Ariane du quatuor… En effet, son mari James la soupçonne de l’avoir trompé dans une chambre d’hôtel avec Bill, un prodige de la couture en couple avec Harry, son mécène.

De cette banale histoire de tromperie, Pinter coud une diabolique réflexion sur les fantasmes, les non-dits, l’imagination, l’ennui au sein du couple. Pour éviter de verser dans le vaudeville, Ludovic Lagarde a eu la sage idée de miser sur la carte de la distanciation. Alors qu’il est question de désir, de chair, le carré de personnages semble prisonnier à l’intérieur d’un cube de givre. La sensation est assurément étonnante et inattendue.

Il faut contempler Micha Lescot se lécher une main ensanglantée avec une effrayante gourmandise pour saisir à quel point la menace pointe le bout de son nez. Une violence en sourdine brillamment soulignée par un jeu d’éclairage ouaté qui suggère plus qu’il n’assène. Si à jardin, le blanc spectral semble dominer tandis qu’à cour l’obscurité se démarque davantage, les espaces semblent fusionner, comme si le poison de la tromperie s’était infiltré dans les deux habitations.

Tous les comédiens sont dirigés avec finesse : Valérie Dashwood campe une épouse vaporeuse, superbe dans son immense vison ; Laurent Poitrenaux joue le mari jaloux qui bouillonne avec une retenue presque masochiste. Mathieu Amalric est remarquable de maîtrise désabusée en Pygmalion paternaliste et Micha Lescot est follement flegmatique en dandy poseur et insolent. ♥ ♥ ♥ ♥

LA COLLECTION de Harold Pinter. M.E.S de Ludovic Lagarde. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h20

© Gwendal Le Flem

Constance Dollé : confessions d’une femme du siècle

Constance Dollé est une maîtresse de maison pas comme les autres… Conviant le public du Petit Saint-Martin à un dîner-confession, la comédienne, prodigieuse, narre la lente descente aux enfers d’une mère de famille. Implacable, le récit glaçant de Dennis Kelly jette l’oprobre sur les hommes, de manière un peu trop schématique.

Le temps d’une soirée, quatre spectateurs deviennent les invités muets d’une jeune femme décidément bien volubile. Elle ne leur donnera jamais la parole mais leur présence, réconfortante, sera nécessaire pour panser les blessures d’un aveu épouvantable. En plaçant ces convives en position de témoins, Mélanie Leray met en lumière la dimension cathartique de la parole. Se lancer à corps perdu dans une loghorrhée est une tentative, vaine sans doute, d’enrayer la douleur du deuil.

Pourtant, au départ, l’insouciance règne. Il faut écouter notre hôtesse raconter sa jeunesse débridée et sa rencontre improbable avec son mari dans un aéroport. Un vrai sketch ! La traduction française retranscrit d’ailleurs avec vivacité ces anecdotes rigolotes. Cette femme retrace sa vie de son ascension professionnelle à un mariage heureux.

Puis, sans y prendre garde, la tonalité change. Que c’est étrange déjà de s’adresser à des enfants absents de scène, comme s’ils vivaient uniquement dans la mémoire de leur mère. Si ces saynètes comiques soulignent l’impuissance à la fois tendre et touchante d’une maman à gérer deux bambins vifs, il n’en demeure pas moins qu’on ressent un souffle glacial sur nos épaules.

Petit à petit, les indices s’accumulent et on bascule dans la tragédie. Irrémédiablement. Jamais larmoyante, Constance Dollé porte sur ses épaules, loin d’être frêles, ce monologue. D’une diginité à couper le souffle, raide, drôle aussi, poignante, elle est d’une justesse de tous les instants. Cultivant volontairement une allure androgyne avec ses cheveux plaqués et sa chemise blanche, elle semble symboliser la dichotomie fondamentale qu’expose Kelly dans sa pièce. La société serait créée par les hommes et pour les hommes causant ainsi la violence du monde. On aurait pourtant davantage cru à une version modernisée de Médée car la comédienne joue parfaitement l’équilibre précaire entre folie et lucidité. Cela s’avère troublant car on dirait que l’esprit du mari en viendrait presque à posséder sa femme dans cette superposition/fusion des sexes.

Sous ses airs anecdotiques, Girls and Boys tend donc à l’universel : comment tenir debout quand on a tout perdu ? Les souvenirs nous font-ils perdre la raison ou nous aident-ils à continuer de vivre ? La forme du seule en scène, éprouvante, exigeante, requiert une comédienne extrêmement solide et bien dirigée. Constance Dollé fait partie de nos héroïnes modernes. Elle est de cette trempe-là. ♥ ♥ ♥ ♥

GIRLS AND BOYS de Dennis Kelly. M.E.S de Mélanie Leray. Théâtre du Petit Saint-Martin. 1h30. 01 42 08 00 32.

© Pascal Victor/ArtComPress

Le féminisme pour les nuls et avec le sourire au Rond-Point

Une prise en otage divertissante, est-ce possible ? Les Filles de Simone s’époumonent avec enthousiasme et organisent un meeting survolté au Rond-Point. Le thème ? La femme dans tous ses états, entre injonctions et sédition ; complexes et fierté. Dans un esprit work in progress convivial, le quintette de comédiennes livrent leur compte-rendu sans pérorer. On s’amuse drôlement et on reçoit ces paroles de femmes avec d’autant plus de bienveillance que Les Filles de Simone ont habilement évité de tomber dans le piège du pensum lénifiant.

Comment aborder la complexité de la question féminine en 1h30 ? Mission impossible ? Pas pour nos cinq aventurières à la recherche de réponses claires et nettes. Pas facile de s’organiser lorsque les idées fusent ! Même en s’organisant en AG, les prises de bec ne sont pas rares. Heureusement qu’elles se battent pour une cause commune ! La première à se lancer dans l’arène n’y va pas par quatre chemins et établit scrupuleusement la liste de ses complexes : cellulite, seins qui tombent, cernes, rides, dents proéminentes… Bref, rien ne va ! Dur dur d’avoir confiance en soi quand la société projette sur les femmes un idéal de beauté et de minceur. Les copines sont là pour la soutenir. Tiphaine Gentilleau donne le ton du spectacle : une dénonciation par l’absurde des diktats imposés aux femmes et on rit !

La visite guidée de la vulve vaut aussi le détour tout comme les chansons revisitées à l’ukulélé par Claire Méchin ou l’épisode du nez disgracieux raconté par Cécile Guérin, sosie de Rossy de Palma . C’est frais, léger et profond à la fois car on touche l’air de rien à des sujets tabous ou délicats comme les règles, le viol, la boulimie. Tout un rapport au corps entravé par une culture patriarcale. Les Filles de Simone ne prétendent pas révolutionner la pensée sur le féminisme, non. Elles citent d’ailleurs leur principale référence, Mona Chollet, avec une honnêteté et un engagement revigorants. L’important pour elles est de poser le problème sur la table, concrètement, et de discuter, échanger, s’enrichir l’une de l’autre.

On sent un bel élan de solidarité entre les comédiennes qui, en entremêlant l’intime et le théorique, bâtissent un spectacle réjouissant et généreux. On y va ! ♥ ♥ ♥ ♥

LES SECRETS D’UN GAINAGE EFFICACE des Filles de Simone. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h30

© Giovanni Cittadini Cesi

Liddell, incandescente sorcière anti-féministe

Angélica Liddell est de retour et en colère. La performeuse espagnole se métamorphose en sorcière anti-féministe et réduit les compagnes d’Eve en cendres dans son nouveau spectacle. Reprenant la trame de La Lettre écarlate de Hawthorne, l’enfant terrible du théâtre cloue au pilori la bien-pensance et dénonce la mise à mort du mâle suite au mouvement Metoo. À rebours, comme toujours,  Liddell enflamme la scène de la Colline et dresse finalement un auto-portrait peu flatteur de femme vieillissante et aigrie. Le théâtre ne serait-il pas, au bout du compte, une catharsis destinée à rester éternellement jeune ?  Par sa fougue démentielle, la señora Angélica renaît tous les soirs de ses cendres et devient un Phénix au cri perçant.

Assister à un spectacle d’Angélica Liddell revient toujours un peu à se confronter à deux extrêmes : accepter d’une part la beauté énigmatique de puzzles visuels et s’ouvrir d’autre part à une loghorrée impitoyable. Entre un silence propice à une méditation souvent perplexe et un torrent verbal qui noie tous ceux qui l’écoutent, le public est pris entre deux eaux. Ce sentiment de malaise, l’artiste le provoque sciemment et en joue. On ne sort jamais indemme à la fin d’une de ses représentations. Ici, c’est la fin de l’égalité homme-femme qui crée la contreverse : Liddell n’est pas en faveur d’une émancipation de la femme bien au contraire ; elle trouve son salut dans sa soumission à l’homme, son maître.

Rouge sang
La scénographie, saturée de rouge, évoque aussi bien la passion christique qu’un flot d’amour qui ne demande qu’à se déverser. Entre sacré et profane, les frontières se brouillent. La beauté qui se dégage de l’ensemble tient sans doute d’un sentiment d’offrande qui irrigue constamment la scène. Un bouquet d’hommes nus se livre et s’abandonne, obéit à l’orchestration enfiévrée de la diablesse, se transforme en tables. Qui dirige l’autre alors ici ? Ce paradoxe entre le dire et le faire interroge. Si les hommes se donnent, Liddell n’est pas en reste et franchit une étape vers le don de soi (on se souvient de ses scarifications en direct) en saisissant victorieusement et amoureusement des sexes en main et en bouche !

Si les femmes en prennent pour leur grade, Liddell semble, elle, vivre en symbiose avec cet essaim masculin qui butine autour d’elle. En résulte, un sentiment confus de violence et d’apaisement. On adhère. ♥ ♥ ♥ ♥

THE SCARLET LETTER d’après Nathaniel Hawthorne. M.E.S d’Angélica Liddell. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h30.

© Simon Gosselin

Audrey Bonnet et Marina Hands : un duo de titanes explosives

Qui ne s’est jamais disputé au sein d’une fratrie avec une petite soeur étouffante ou un grand frère moqueur ? Personne. Est-ce suffisant pour créer un terreau théâtral ? Pascal Rambert nous le prouve en élevant un conflit sororal somme toute assez banal en duel épique. Le crêpage de chignon, d’une violence inouie, se transforme en bataille orale où le pouvoir réside dans la prise de parole et les efforts colossaux à déployer pour la conserver. S’inscrivant toujours dans un théâtre de l’adresse, Sœurs questionne notre rapport au langage, ce que l’on en fait. Dans cette cruelle joute oratoire, les mots cognent dur. Audrey Bonnet et Marina Hands enfilent leurs gants et s’affrontent comme deux lionnes en cage. Sans rémission possible.

Audrey et Marina sont deux sœurs que tout oppose. La première, critique littéraire, vit dans l’ombre des autres. Elle essaye d’exister face à son aînée qui prend beaucoup de place. Ancienne championne de natation, reconvertie dans l’humanitaire, Marina ne tient pas en place et sillonne le monde afin d’aider les plus démunis. Quand Audrey débarque à l’improviste sur le lieu de travail de Marina, le règlement de compte a sonné. Qui se relèvera indemne du combat ?

La langue de Rambert taille dans le vif. Les mots blessent et la parole assassine. Il est saisissant de constater à quel point ici le langage s’accouple au corps. Au départ, les adversaires,  poings serrés, se jaugent. Une distance insurmontable semble les séparer. Le discours s’envenime de plus en plus, les rancœurs remontent à la surface, les complexes d’Oedipe aussi. La dureté des mots souhaite trouver une issue physique alors on en vient aux mains. On s’assoit aussi pour récupérer son souffle. Et ses esprits peut-être aussi. On tente d’oublier cette guerre larvée le temps d’une danse, parenthèse enchantée.

Yin et yang
Pour incarner cette parole, pour la restituer dans toute sa puissance, il faut des comédiennes d’envergure. Audrey Bonnet et Marina Hands sont de cette trempe-là. On retrouve avec un immense plaisir la première. Petite souris frêle, il lui suffit d’ouvrir la bouche pour se transformer en Érinye possédée. Chaque mot est pesé, proclamé, projeté. On frissonne devant une telle maîtrise. Marina Hands n’est pas en reste, davantage moqueuse peut-être, incrédule devant la véhemence de la cadette. Il faut l’admirer en train d’énumérer toutes les horreurs dont elle a été témoin au cours de ses voyages, d’une voix blanche. Le duo, organique, se déchire avec la violence de l’incompréhension. Vêtues chacune de noir et de blanc, elles se dévorent pour mieux rayonner sur scène. Elles sont formidables.

On sort exsangue et K.O de cette mise à mort oratoire avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de théâtre, face à un grand texte et d’immenses comédiennes. Avec Rambert, on retrouve ce plaisir du verbe, de l’apostrophe. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

SŒURS de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h25

© Pauline Roussille

Sophie Cadieux, captivante suicidaire

Porter sur les planches 4.48 Psychose en 2018 pourrait relever d’un suicide scénique. Depuis plusieurs années, le monologue-testament de Sarah Kane n’en finit plus d’être monté. Incarner une névrose lucide une heure durant relève d’un sacré défi et nécessite une interprète particulièrement solide. Florent Siaud a trouvé sa muse en la Québecoise Sophie Cadieux, renversante de justesse. D’un cynisme ravageur, la comédienne se lance dans un one woman show désespéré trahissant une solitude qui fait mal au cœur.

On s’en prend plein la face au Théâtre Paris-Villette. Pas de cadeau ici. On assiste à la fin programmée d’une âme sombre, en souffrance. Une femme est lasse de vivre, de constater que personne n’est là pour la soutenir. Alors, elle nous balance son chant du cygne sans ménagement. La plume de Kane brûle autant qu’elle apaise. Sophie Cadieux, muse kanienne, nous apostrophe et nous assène ses fuck avec une énergie assourdissante. Comme si les pulsions de vie et de mort se livraient un combat sans merci au sein même de ce corps meurtri, mutilé. Cette tension de tous les instants captive.

Amazone éperdue, tendant son micro telle une lance meurtrière, cette femme anonyme, au bord du suicide, se lance dans une confession sans filtre. Perturbante, dérangée, d’une totale lucidité aussi, Sophie Cadieux ne fait qu’un avec son personnage. Regard de démente, à la dérive et en totale possession de ses moyens, l’interprète dévore les planches avec une boulimie d’ogresse. Florent Siaud la dirige à merveille, sans caricature. Il sait l’amener aussi bien vers l’autodérision que vers le pathétique et parvient à dresser un portrait de suicidaire terriblement frappant. Seule, sur une chaise, on pourrait presque l’imaginer dans du stand up. Une coloration plus fantastique, presque démoniaque, vient casser cette proximité avec le public. Dans un décor labyrinthique, nimbé d’un rouge cru, la représentation vire peu à peu à un cauchemar paradoxalement apaisé. Comme si la lumière était au bout de ce chemin serpentueux…  ♥ ♥ ♥ ♥

4.48 Psychose de Sarah Kane. M.E.S de Florent Siaud. Théâtre Paris-Villette. 01 40 03 72 23. 1h.

© Nicolas Descôteaux

Seasons of Love

Retenez bien son nom : Alexander Zeldin. Encore inconnu en France, le trentenaire britannique a fait chavirer d’émotion l’Odéon. Avec Love, l’ancien assistant de Peter Brook met un coup de projecteur sur les exclus de la société, sans racolage ni misérabilisme. Des paroles saisies sur le vif, troublantes d’authenticité. Un théâtre du quotidien où la vraie vie rejaillit sur scène et vous prend à la gorge.

Le vivre-ensemble est une expression devenue tellement galvaudée qu’elle semble en avoir perdu son sens. Pourtant, le noyau qui gravite autour d’un foyer d’urgence insalubre n’a pas le choix. La cohabitation s’avère compliquée ; l’intimité difficilement permise. La pièce, écrite à partir de témoignages malheureusement bien réels, tente une radiographie de ces laissés pour compte qui n’abandonnent pas. Dean et sa petite famille ; leur voisin-ovni et sa mère malade ; un réfugié syrien et une exilée soudanaise essayent de s’apprivoiser, non sans difficulté. Les toilettes, à jardin, constamment occupées rendent criante la métaphore de la promiscuité indigente. Et pourtant, quelle dignité dans le traitement de ce combat de tous les jours !

Le dramaturge expose sans fard la précarité de ces honnêtes gens qui n’arrivent plus à  joindre les deux bouts. Sans tomber dans un voyeurisme malsain, il s’appuie sur des silences éloquents, des regards, une langue crue ainsi que sur une élégante pudeur qui évite le démonstratif. Le public, très proche de la scène, se retrouve partie prenante dans cette odyssée de l’intime.

L’amour en partage
L’émotion vous cueille sans y prendre garde. Vous vous surprenez à sentir des larmes salées couler le long de vos joues tandis que cette femme âgée (campée par Anna Calder Marshall, bouleversante de lucidité) dont le corps lâche, passe, les yeux dans le vague, parmi les spectateurs, à la recherche d’une main tendue. Et là, la magie du théâtre opère : on la tend spontanément cette main, on veut accompagner les derniers instants de Barbara. Un silence règne aux Ateliers Berthier. Une silence d’une beauté saisissante qui invite à goûter aux joies du partage.

Love pourrait glacer le sang par ses thématiques bien sombres. Pourtant, le désespoir ne gangrène jamais les éclairs heureux qui illuminent l’espace. Oh, il suffit de trois fois rien pour esquisser un sourire : un shampooing au liquide-vaisselle, une petite qui se prend pour un professionnelle du gospel, un baiser d’amour pur qui scelle la promesse d’un futur plus radieux. L’amour comme ultime protection contre les coups du sort.

Saluons-les tous : Janet Eduk, le sourire toujours aux lèvres, épatante en compagne enceinte jusqu’aux dents ; Emily Beacock, adorable gamine étonnamment mature pour son âge ; Luke Clarke, père courage droit dans ses bottes ; Nick Holder, voisin bien mystérieux et maladroit ; Waj Ali, fantôme boiteux au mutisme sympathique ; Mimi Malaz Bashir, discrète exilée et Yonatan Pelé Roodner, ado rebelle amateur de rap. Ce sont eux qui composent la galaxie Love. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE d’Alexander Zeldin. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon puis Comédie de Valence. 1h30

© Sarah Lee

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