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Théâtre contemporain

Dans l’ascenseur du désir : fantasme ou panique ?

À la Loge, Alexandre Zeff parachève en beauté son triptyque sur Koffi Kwahulé. Après Big Shoot et Jaz, le metteur en scène poursuit son exploration de la violence kwahulienne par le prisme d’un duo masculin/féminin. Tellurique et jazzy, ce huis-clos anxiogène va jusqu’au bout de son questionnement : l’homme est-il forcément un satyre en puissance ou bien sommes-nous hantés par des préjugés qui nous dépassent ?

Qui n’a jamais ressenti de sueurs froides en s’imaginant coincé dans un ascenseur ? Une panne va contraindre deux inconnus à cohabiter le temps de réparer l’incident. Alors que la promiscuité de l’espace aurait dû faire naître l’étincelle d’un dialogue, Koffi Kwahulé déjoue les attentes et bâtit sa pièce autour de deux monologues intérieurs. Prise de panique, la femme tremble dans la crainte d’un potentiel viol tandis que l’homme semble obsédé par son travail.

Limites malsaines
Les violences sexuelles faites aux femmes enflamment les débats en ce moment : dans Blue, tout est histoire de perception et de projection. Jamais l’homme ne se lance sur la femme : c’est elle qui s’imagine cette scène, voire la fantasme. Alexandre Zeff souligne avec vertige la porosité malsaine entre pulsion et effroi, attirance et dégoût. Dans un cube qui déploie progressivement ses parois translucides, le rêve d’une liaison secrète s’incarne dans des pas de danse endiablés façon La La Land. La musique résonne aussi comme un appel langoureux et érotique : le Mister Jazz Band swingue des airs romantiques. Contraste glaçant donc entre une idylle surfaite et surjouée et une prédation inversée (le chasseur n’est pas toujours celui qu’on croit…)

Vanessa Bile-Audouard incarne avec ambivalence la femme mi-angoissée, mi-excitée prête à tout moment à disjoncter tandis qu’Abdou N’gom la joue plus détendu, agile dans ses pas de danse façon Moonwalk. La tension entre les deux comédiens va crescendo et la lutte finale paraît inévitable. Le duo pallie les faiblesses d’écriture de la pièce, moins percutante que Nema ou Jaz. La mise en valeur de l’ascenseur en tant qu’entité démoniaque dédramatise la situation tout en jouant sur l’effet Tour infernale. La chute n’en sera que plus pénible pour nos deux acolytes… ♥ ♥ ♥

BLUE-S-CAT VARIATIONS de Koffi Kwahulé. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de la Loge. 01 40 09 70 40. 1h.

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Actrice : des fleurs vénéneuses pour le théâtre

Le métier d’actrice est une machine à fantasmes infinie. Diva exubérante, femme complexe et insaisissable, amazone farouche qui dissimule ses fêlures. Autant de facettes que Pascal Rambert cristallise sur la scène des Bouffes du Nord en la personne de Marina Hands. La comédienne joue dangereusement avec les limites et se démène comme une lionne avec la force d’un désespoir lucide. Après Une Vie, le metteur en scène continue de tisser des pièces chorales qui s’articulent autour d’une figure centrale. Las, le mécanisme de la dramaturgie rouille assez rapidement et brille par l’inégalité des épisodes qui la constituent.

Des centaines de fleurs trônent au centre d’un lit d’hôpital. La beauté chatoyante des pétales évoque le fameux recueil de Baudelaire. Des sucs vénéneux étouffent Eugénia, sur le point d’embarque sur le Styx. La célébre actrice reçoit la visite de ses proches venus lui adresser leurs adieux. Une série de rencontres comme autant de confidences et d’échanges, souvent houleux, entre une personnalité volcanique et effacée et le reste de sa famille. Quelle trace laisser de soi au moment du départ  ?

Pascal Rambert offre à Marina Hands un rôle profondément ambigu, entre fascination et rejet. La première apparition hallucinée de l’actrice dans le noir, proférant d’une voix démoniaque son refus de mourir, ne convainc pas vraiment. Too much. Beaucoup trop. Le propre du métier ? En tous les cas, une forme de rage habite la comédienne. Une colère qui s’apaise par la suite, gagnée par la lucidité. Redevenue une enfant, bercée par la fatigue qui la gagne, riant parfois aux éclats, Hands émeut bien davantage dans ce registre plus feutré.

Circonvolutions superflues
Tout tourne autour de celle-ci : c’est bien là que réside la grande faiblesse du texte et de la mise en scène de Rambert. L’écriture tout comme l’interprétation s’éparpillent en fonction de qui se trouve en face de Hands. Pourquoi ne pas avoir réduit la pièce en une confrontation bien plus frontale entre les deux reines que sont Audrey Bonnet (la sœur qui a tout quitté pour faire fortune au Monténégro) et Hands ? Pascal Rambert est toujours plus virtuose lorsqu’il se concentre sur un tandem (qu’on pense à Clôture de l’amour ou Argument pour s’en convaincre). La tension est à son comble et la mise en scène plus nerveuse. Ici, la ruche qui bourdonne autour de l’actrice ne joue pas la même partition et occasionne de fâcheux déséquilibres. Par exemple, Jakob Öhrman s’avère particulièrement fatigant en mari alcoolique et toxique. Le combat de coq qu’il mène avec Elmer Bäck est épuisant et tourne vite en rond. En outre, on ne comprend absolument rien du texte avec leur accent très prononcé, ce qui demeure problématique. Emmanuel Cuchet et Ruth Nüesch campent des parents tendres et désemparés, avec un jeu naturaliste digne et émouvant tandis que les enfants sont campés Lyna Khoudri, pas spécialement à l’aise et un jeune enfant très dynamique mais avec trois lignes de texte. Yuming Hey est impeccable en infirmier-ange de la mort intransigeant et implacable.

 

Ces styles de jeu très contrastés n’entrent jamais en résonnance. Sauf lors du dernier épisode qui réunit toutes les forces en présence en une mise en abyme ultra kitsch du pouvoir réparateur du théâtre. Une troupe d’amateur joue des allégories pour égayer les derniers instants d’Eugenia. Couronnes de fleurs et danse grotesque en guise de catharsis. Pourquoi pas.

Cependant, cette dernière scène ne parvient pas à efface le sentiment de fouillus diffus de l’ensemble. Rambert veut partir à l’assaut d’une multitude de sujets : la mort, la situtation de la culture en Russie, la jalousie, la sororité, la solitude.. Finalement, on ne retient pas grand chose de la soirée. Rambert papillonne trop et survole donc son sujet… Dommage ! ♥ ♥

ACTRICE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 2h15

© Jean-Louis Fernandez

Tea time corrosif à l’Artistic Athévains

Probablement les Bahamas évoque un décor de carte postale, des cocotiers, le sable brûlant… Un cadre idyllique néanmoins nuancé par l’adverbe « probablement » qui induit le doute et l’hésitation. En digne successeur de Pinter, Martin Crimp décape un quotidien apparemment terne en lui injectant une bonne dose d’inquiétante étrangeté. L’air de rien, ses dialogues renvoient à une société déliquescente et violente. La mise en scène que propose Anne-Marie Lazarini à l’Artistic Athévains traduit avec intelligence l’imposture des apparences et des convenances.

Home sweet home ! C’est ainsi que nous sommes accueillis dans la maison cossue de Milly et de Franck, un couple de retraités anglais. Ils font la causette à un invité (qui sera toujours de dos et silencieux) et insistent notamment sur la réussite spectaculaire de leur fils unique Michael. Madame rêve d’exotisme tout en ayant peur de l’extérieur ; Monsieur semble plus en retrait, dévoré par la logorrhée insatiable de son épouse. La jeune fille au pair hollandaise, elle, parait déconnectée de la réalité comme s’il vivait dans un monde intérieur après un traumatisme.

Sous le vernis des convenances…
Concrètement, il ne se passe rien sur scène : tout se tapit dans le langage, dans ses redites et ses errances, ses reformulations. Milly, par exemple, fait preuve d’une nette xénophobie et juge sans ménagement sa bonne en critiquant sans cesse son accent. Elle ne cesse de répéter que son fils est parfait alors qu’on comprend qu’il abuse de son pouvoir et a sans doute violé la pauvre fille au pair. Sous cette apparente platitude des échanges, percent une déflagration impitoyable, une mise à jour de la vieillesse et de ses peurs irrationnelles. Le spectateur se retrouve coincé à la place de cet invité (un ami, une connaissance ?) et pris au piège : obligé de subir les poncifs du genre (exhibition de photographies, évocation de projets, conversation qui tourne en rond), il devra faire semblant de rester attentif jusqu’au bout. Des saillies menaçantes viendront pourtant perturber la trivialité des échanges : cambriolage qui tourne mal, perte d’un bébé, chien décapité…

Le trio de comédiens se révèle à la hauteur des subtilités du texte de Crimp. Catherine Salviat excelle dans les rôles de peau de vache perfide. Monopolisant la parole, elle dégaine ses piques avec une politesse hypocrite délicieusement insupportable. Jacques Bondoux joue les époux endormis et résignés avec une certaine flegme. Heidi-Eva Clavier est fantastique en bonne évaporée et bouleversante lors de sa confession. Évoluant dans une jolie maison de poupée décloisonnée, le trio se croise sans jamais vraiment s’écouter les uns les autres. Un dialogue de sourds qui se termine insolemment sur l’impératif  « Écoute ».  À méditer. ♥ ♥ ♥

PROBABLEMENT LES BAHAMAS de Martin Crimp. M.E.S d’Anne-Marie Lazarini. Artistic Athévains. 01 43 56 38 32. 1h.

© Marion Duhamel

Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Cyril Teste nous régale avec Festen

Cyril Teste avait frappé fort avec son Nobody : en mariant avec intelligence l’art du théâtre et du cinéma, le metteur en scène avait conçu un objet hybride séduisant et vertigineux. Deux ans plus tard, passage à la vitesse supérieure. C’est désormais à l’Odéon que se produit son collectif MxM avec Festen. Même dispositif pour un rendu toujours aussi diablement efficace.

Qui n’a jamais lavé son linge sale en famille, surtout autour d’un repas censé être festif ? Ce n’est pas Christian qui dira le contraire… Invité à célébrer les soixante ans du patriarche, le jeune homme va exploser l’unité familiale et dégommer la bienséance. Une mise à mort méthodique et calculée d’un père incestueux trop longtemps impuni. La vengeance implacable du fils (et de la jumelle qui s’est suicidée) entraînera d’abord l’incrédulité, le rejet puis une acceptation sans contestation possible.

Caméré vengeresse.
Avec Cyril Teste, la caméra se transforme en Némésis : instrument punitif, elle scrute les visages qui s’affaissent, les colères qui dérapent, les recoins qui dissimulent. Comme toujours, la fluidité de la mise en scène apporte du dynamisme au propos. Le spectateur a l’impression d’être pourvu du don d’ubiquité. On navigue d’un espace à l’autre (cuisine/salon/salle à manger) avec aisance et tout s’imbrique à merveille dans cette machine infernale.

Le vernis lisse des apparences se fissure avec éclat : la névrose collective monte crescendo. Le spectacle tient en grande partie sur les épaules solides de Mathias Labelle, déjà extraordinaire dans Nobody. Dans le rôle de Christian, il laisse pointre une émotion à fleur de peau, travaillée par le trauma et la rage. L’intensité de son expression faciale, ses déchaînements de chien fou et sa terrible froideur emportent l’adhésion. Le reste de la distribution joue moins dans la subtilité, les personnages sont brossés à plus gros traits.

En définitive, une célébration glaciale et volcanique de la parole, du courage de s’affirmer face à la masse des autres. Loin d’être un effet de mode chic et purement illustratif, la caméra devient un personnage à part entière : c’est elle qui permet de ressusciter les fantômes et de mettre à jour la vérité… ♥ ♥ ♥

FESTEN de. M.E.S de Cyril Teste. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h50

© Simon Gosselin

La télévision au cœur du couple

Rémi de Vos n’a pas son pareil pour créer des situations loufoques dans lesquelles des couples se déchirent assez violemment. Au Lucernaire, Projection privée ne déroge pas à la règle. En dynamisant la classique configuration triangulaire mari/femme/maîtresse, le dramaturge pose une question fondamentale : faut-il rêver nos vies ou avoir le courage d’accepter une réalité moins reluisante ? Michel Burstin entretient l’art du décalage propre à de Vos avec une drôlerie caustique absolument délicieuse.

Madame regarde la télévision à longueur de journée. Une manière d’oublier le comportement de sanglier de son médiocre mari. D’ailleurs, Monsieur rentre au logis conjugal mais avec une invitée de dernière minute… Une femme un brin éméché qui l’a suivi pour conclure sans savoir évidemment que Monsieur avait la bague au doigt. Surprise ! Madame n’a pas bougé du canapé, ce qui contrarie Monsieur… Commence alors une plongée dans le non-sens ! Monsieur ne sait même pas le prénom de sa femme, et déclare même que ce n’est pas sa dame ! L’invitée est bien embêtée et ne sait plus où se mettre…

Fantasme ou réalité ?
Projection privée navigue toujours entre deux eaux, comme souvent chez de Vos. D’un côté, une vision réaliste et désenchantée de la vie de couple ; d’un autre côté, une fantasmagorie absurde nimbée d’inquiétante étrangeté. La métaphore de la télévision comme passerelle entre réel et imaginaire est brillante : totalement zombifiée, Madame préfère s’enfermer dans un univers romantique et idéalisé plutôt que de subir un quotidien morne… Lorque la fiction rejoint la réalité, les perturbations sont à prévoir.

Michel Burstin conjugue ces deux espaces-temps avec maestria : on ne sait jamais si on nage en plein délire ou s’il s’agit bien de la vie telle qu’elle est. Le passage parodique version Le Coeur a ses raisons du soap-opera est tordant : c’est le clou du spectacle. Le décor très bien agencé nous fait basculer dans le grotesque le plus pur avec personnages américanisés ultra caricaturaux, avec la diction et les postures qui vont avec. On se régale !

Le trio de comédiens au manettes s’engouffre avec un plaisir partagé dans cette aventure complètement barrée. Sylvie Rolland est géniale en improbable médiatrice cruche au bon fond ; Elsa Tauveron hallucinante de maîtrise en épouse hypnotisée par sa T.V et Bruno Rochette parfait en beauf minable. L’alchimie est au rendez-vous entre ces trois-là ! ♥ ♥ ♥ ♥

PROJECTION PRIVÉE de Rémi de Vos. M.E.S de Michel Burstin. Théâtre du Lucernaire.  01 45 44 57 34. 1h15.

© Joseph Banderet

Les Barbelés ou la fureur du dire

Des barbelés… Quelle métaphore traumatisante pour évoquer une parole empêchée, heurtée, martyrisée ! La Québécoise Annick Lefebre a conçu un monologue éreintant autour de cette question fondamentale au théâtre : comment prendre le pouvoir sur scène autrement que par la parole ? Marie-Ève Milot incarne cette déflagration verbale avec un aplomb qui vaut de l’or. À la Colline, la comédienne tutoie des sommets d’engagement et jette ses tripes, au sens propre, sur le plateau. Fascinant !

Elle n’a pas de nom propre. Elle porte une petite robe noir et épluche des pamplemousses. Cette action apparemment anodine dérange pourtant. Le jus coule, un fluide vital s’échappe, l’arrachage de l’écorce étonne par sa violence. Pourquoi cette femme semble-t-elle si énervée ? La réponse ne tarde pas à arriver : dans un heure, des barbelés coudront ses lèvres et l’empêcheront à jamais de parler. Pourquoi ce châtiment si cruel ? La faute à tous ces compromis, ces lâchetés, ces absences de prise de position durable et sincère. Le compte à rebours inéluctable a commencé, tout comme une tragédie antique.

Fleuve verbal
Comment résister à l’inévitable ? Cette femme anonyme se lance à corps perdu dans cette bataille du verbe. Son harangue sera impitoyable. C’est SON moment et pour rien au monde elle ne voudrait le gâcher. Le public pris en otage, elle déclame avec un débit-mitraillette ce qu’elle a sur le cœur. Ce qu’elle a voulu dire mais qu’elle a tu par manque de courage. Le dégoût de son frère qui n’a pas soutenu sa collègue, le dégoût de ses parents racistes, le dégoût d’elle qui se met en avant au lieu de souligner les conditions de vie difficiles d’une famille de Syriens qu’elle a accueillie. L’heure du bilan a sonné et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’épargne personne cette jeune femme.

L’écriture de Lefebre s’assimile à un chant épique, à un souffle ardent qui brûle l’âme. Le spectateur français doit s’habituer à l’accent québécois et à ses délicieux anglicismes : un sourire vient naturellement aux lèvres à l’écoute mais ce rire est caustique, cruel. Cette langue si particulière possède une force de frappe assez démentielle. Il s’agit d’un rapport très cash à l’autre, au verbe. On ne prend pas de pincettes ! A mesure que le texte s’épuise, le public aussi, de même fatigue : l’expérience est véritablement épuisant des deux côtés de la scène.

La mise en scène très musclée, « in Yer face » d’Alexia Bürger joue sur les oppositions entre un décor blanc immaculé progressivement saturé par le désordre, le sang et l’ordure. Marie-Ève Milot, tel un feu qui couve et se déchaîne à l’instar d’un volcan en éruption, irradie. Elle est d’une spontanéité folle et sa présence nous hypnotise. On suit la mutation progressive de sa rage en une frustration impuissante avec intérêt. Un régal bien qu’on sorte complètement assommé de la petite salle… ♥ ♥ ♥ ♥

LES BARBELÉS d’Annick Lefebvre. M.E.S d’Alexia Bürger. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h15.

© Simon Gosselin

Bella Figura : je t’aime mélancolie

Pour son grand retour sur les planches, Yasmina Reza met en scène sa dernière pièce au Rond-Point. Mystérieusement baptisée Bella Figura, cette création navigue en eaux troubles autour de la déliquescence des âmes et des couples. Oscillant entre une comédie bourgeoise caustique et une ambiance crépusculaire shootée au fantastique, la « Belle Figure » se cherche encore dans une dramaturgie balbutiante. Solidement incarnée par un quitet de comédiens rodés et unis, cette vague à l’âme généralisée laisse un peu sur sa faim.

Cas de figure classique : un homme marié un peu lâche (Boris) – une amante possessive et un brin lasse (Andréa). Dispute sur un parking, les rancœurs éclatent ; on essaye de se rabibocher quand paf ! une mamie (Yvonne) se fait renverser par la voiture jaune flashy. Manque de chance, la bonne copine de la femme de Boris et son mari Eric font partie de la famille de la dame âgée.

Sur ce canevas improbable, Reza tisse une comédie de caractère et de moeurs piquante qui fait se rencontrer des personnages hauts en couleur et très bien dessinés. Voici d’ailleurs le principal atout de cette pièce. Josiane Stoléru amuse la galerie en vieille gaga infantilisée ; Camille Japy excelle en harpie qui se laisse progressivement aller : Micha Lescot toujours formidable en grand dadais bien sous tout rapport et qui explose : Louis-Do de Lencquesaing touchant en homme acculé, pathétique. Enfin, Emmanuelle Devos domine la distribution dans le rôle de cette femme extravagante qui aimerait enfin profiter de la vie. Carnassière, entière, émouvante, elle est toujours sur le fil et jamais dans la caricature.

Vague à l’âme nocturne
L’emsemble est imprégné d’une réelle mélancolie, d’une forme d’exténuation léthargique qui se propage jusqu’au public. Paradoxalement, malgré des situations explosives et incongrues (cf la scène des toilettes et du diner), le tout génère une léthargie qui plombe le rythme global. Reza cultive cette atmosphère nébuleuse mais de manière trop figurative. Des bruitages animalesques de crapauds tentent d’introduire une dimension inquiétante mais il aurait fallu densifier et complexifier l’affaire. Idem pour ces mini-films en noir et blanc entre chaque saynète. Le clair-obscur des lumières est beau, on a l’impression d’être une soir d’été à la terrasse d’un restaurant… Cela ne suffit pas à nous embarquer totalement dans cette histoire finalement banale.

Bella Figura de Yasmina Reza. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00 . 1h25 ♥ ♥ ♥

©Pascal Victor

Des femmes à la parole incendiaire

Elles s’appellent Anissa, Ludivine, Chirine, Laurène ou Yasmina. Jeunes et bien dans leurs baskets, elles ont la rage. La rage de déclamer à la face du monde leurs histoires, leurs émotions et leur sensibilité.Elles brûlent de l’urgence de se confier. Sur un mode décalé, comique, intellectuel ou plus poignant. Elles sont magnifiques ces neuf femmes qu’Ahmed Madani a réunies dans F(l)ammes, repris aux Métallos. Bien loin de faire de la figuration, elles imposent leur présence avec conviction, bonne humeur et volubilité. Qu’est-ce-qu’être une femme en banlieue ? Comment se construit-on en tant que filles d’immigrés ?

F(l)ammes est un spectacle qui brûle. Qui irradie. À la façon du stand-up, des femmes vont défiler et raconter une tranche de vie sur un ton plus ou moins imagé. Anissa par exemple. Elle a du mal à comprendre pourquoi Ulysse est vanté par tous alors qu’il a cocufié sa femme pendant des années. Pénélope, vertueuse et fidèle, a gâché vingt ans de sa vie à attendre un goujat. Manière de tordre le cou aux représentations viriles et patriarcales de la société. Avec un vrai sens de l’humour et de la dérision, Anissa énonce une vérité qui fait mal pour les hommes. Chérine, elle, a appris le karaté dès l’âge de trois ans pour ne pas se faire violer dans la rue. Il faut survivre dans cette jungle hostile. Haby raconte avec une pudeur bouleversante son excision sous la forme d’un conte.

Comment être à la fois femme et vivre en banlieue ? C’est cette articulation que travaille au corps Ahmed Madani. S’inspirant manifestement du témoignage de ces neuf femmes, le spectacle irradie d’une parole brute et vivifiante. Des mots coup de poing qui ébranlent dans leur fraîcheur brûlante. Chacune à le droit à son « numéro », variable en intérêt pour le spectateur mais toujours égal dans une forme d’urgence et d’ardeur à dire.

Groupe ou individu ?
C’est sans doute sur ce point formel que le mât blesse le plus : la mécanique s’enraye au bout d’un moment et la dramaturgie en prend un coup du fait d’un statisme parfois pesant. Les témoignages s’enchaînent sans réelle surprise (un happening corsé et spectaculaire vient toutefois corser l’affaire). Pourquoi Madani n’a-t-il pas développe l’aspect choral de son spectacle ? Quelques saynètes bien senties sur l’identité (en quoi une Arabe serait-elle plus intégrée qu’une Noire ?) auraient gagné à être approfondies. La fièvre se serait propagée avec d’autant plus d’éclat. Un cours express de karaté ou une danse dionysiaque, eux, galvanisent le public. Il est certain que mêler l’intime au collectif relève d’une gageure mais l’équilibre n’a pas trouvé sa juste mesure ici. On s’interrogera également sur l’utilité des vidéos parfois belles (des cheveux au vent) parfois incompréhensibles. Bref, si ces femmes sont éblouissantes dans leur parler, leur beauté, leur sensibilité, un problème de forme subsiste.

Il n’en reste pas moins que F(l)ammes frappe les esprits par son énergie, sa sincérité, son engagement. Un spectacle qui respire la spontanéité et qui fait beaucoup de bien tout en s’interrogeant sur la place de la femme au XXIè s. ♥ ♥ ♥ ♥

F(L)AMMES d’Ahmed Madani. M.E.S de l’auteur. Maison de Métallos. 01 47 00 25 20. 1h45

© François-Louis Athénas

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