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Théâtre contemporain

Audrey Bonnet et Marina Hands : un duo de titanes explosives

Qui ne s’est jamais disputé au sein d’une fratrie avec une petite soeur étouffante ou un grand frère moqueur ? Personne. Est-ce suffisant pour créer un terreau théâtral ? Pascal Rambert nous le prouve en élevant un conflit sororal somme toute assez banal en duel épique. Le crêpage de chignon, d’une violence inouie, se transforme en bataille orale où le pouvoir réside dans la prise de parole et les efforts colossaux à déployer pour la conserver. S’inscrivant toujours dans un théâtre de l’adresse, Sœurs questionne notre rapport au langage, ce que l’on en fait. Dans cette cruelle joute oratoire, les mots cognent dur. Audrey Bonnet et Marina Hands enfilent leurs gants et s’affrontent comme deux lionnes en cage. Sans rémission possible.

Audrey et Marina sont deux sœurs que tout oppose. La première, critique littéraire, vit dans l’ombre des autres. Elle essaye d’exister face à son aînée qui prend beaucoup de place. Ancienne championne de natation, reconvertie dans l’humanitaire, Marina ne tient pas en place et sillonne le monde afin d’aider les plus démunis. Quand Audrey débarque à l’improviste sur le lieu de travail de Marina, le règlement de compte a sonné. Qui se relèvera indemne du combat ?

La langue de Rambert taille dans le vif. Les mots blessent et la parole assassine. Il est saisissant de constater à quel point ici le langage s’accouple au corps. Au départ, les adversaires,  poings serrés, se jaugent. Une distance insurmontable semble les séparer. Le discours s’envenime de plus en plus, les rancœurs remontent à la surface, les complexes d’Oedipe aussi. La dureté des mots souhaite trouver une issue physique alors on en vient aux mains. On s’assoit aussi pour récupérer son souffle. Et ses esprits peut-être aussi. On tente d’oublier cette guerre larvée le temps d’une danse, parenthèse enchantée.

Yin et yang
Pour incarner cette parole, pour la restituer dans toute sa puissance, il faut des comédiennes d’envergure. Audrey Bonnet et Marina Hands sont de cette trempe-là. On retrouve avec un immense plaisir la première. Petite souris frêle, il lui suffit d’ouvrir la bouche pour se transformer en Érinye possédée. Chaque mot est pesé, proclamé, projeté. On frissonne devant une telle maîtrise. Marina Hands n’est pas en reste, davantage moqueuse peut-être, incrédule devant la véhemence de la cadette. Il faut l’admirer en train d’énumérer toutes les horreurs dont elle a été témoin au cours de ses voyages, d’une voix blanche. Le duo, organique, se déchire avec la violence de l’incompréhension. Vêtues chacune de noir et de blanc, elles se dévorent pour mieux rayonner sur scène. Elles sont formidables.

On sort exsangue et K.O de cette mise à mort oratoire avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de théâtre, face à un grand texte et d’immenses comédiennes. Avec Rambert, on retrouve ce plaisir du verbe, de l’apostrophe. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

SŒURS de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h25

© Pauline Roussille

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Sophie Cadieux, captivante suicidaire

Porter sur les planches 4.48 Psychose en 2018 pourrait relever d’un suicide scénique. Depuis plusieurs années, le monologue-testament de Sarah Kane n’en finit plus d’être monté. Incarner une névrose lucide une heure durant relève d’un sacré défi et nécessite une interprète particulièrement solide. Florent Siaud a trouvé sa muse en la Québecoise Sophie Cadieux, renversante de justesse. D’un cynisme ravageur, la comédienne se lance dans un one woman show désespéré trahissant une solitude qui fait mal au cœur.

On s’en prend plein la face au Théâtre Paris-Villette. Pas de cadeau ici. On assiste à la fin programmée d’une âme sombre, en souffrance. Une femme est lasse de vivre, de constater que personne n’est là pour la soutenir. Alors, elle nous balance son chant du cygne sans ménagement. La plume de Kane brûle autant qu’elle apaise. Sophie Cadieux, muse kanienne, nous apostrophe et nous assène ses fuck avec une énergie assourdissante. Comme si les pulsions de vie et de mort se livraient un combat sans merci au sein même de ce corps meurtri, mutilé. Cette tension de tous les instants captive.

Amazone éperdue, tendant son micro telle une lance meurtrière, cette femme anonyme, au bord du suicide, se lance dans une confession sans filtre. Perturbante, dérangée, d’une totale lucidité aussi, Sophie Cadieux ne fait qu’un avec son personnage. Regard de démente, à la dérive et en totale possession de ses moyens, l’interprète dévore les planches avec une boulimie d’ogresse. Florent Siaud la dirige à merveille, sans caricature. Il sait l’amener aussi bien vers l’autodérision que vers le pathétique et parvient à dresser un portrait de suicidaire terriblement frappant. Seule, sur une chaise, on pourrait presque l’imaginer dans du stand up. Une coloration plus fantastique, presque démoniaque, vient casser cette proximité avec le public. Dans un décor labyrinthique, nimbé d’un rouge cru, la représentation vire peu à peu à un cauchemar paradoxalement apaisé. Comme si la lumière était au bout de ce chemin serpentueux…  ♥ ♥ ♥ ♥

4.48 Psychose de Sarah Kane. M.E.S de Florent Siaud. Théâtre Paris-Villette. 01 40 03 72 23. 1h.

© Nicolas Descôteaux

Seasons of Love

Retenez bien son nom : Alexander Zeldin. Encore inconnu en France, le trentenaire britannique a fait chavirer d’émotion l’Odéon. Avec Love, l’ancien assistant de Peter Brook met un coup de projecteur sur les exclus de la société, sans racolage ni misérabilisme. Des paroles saisies sur le vif, troublantes d’authenticité. Un théâtre du quotidien où la vraie vie rejaillit sur scène et vous prend à la gorge.

Le vivre-ensemble est une expression devenue tellement galvaudée qu’elle semble en avoir perdu son sens. Pourtant, le noyau qui gravite autour d’un foyer d’urgence insalubre n’a pas le choix. La cohabitation s’avère compliquée ; l’intimité difficilement permise. La pièce, écrite à partir de témoignages malheureusement bien réels, tente une radiographie de ces laissés pour compte qui n’abandonnent pas. Dean et sa petite famille ; leur voisin-ovni et sa mère malade ; un réfugié syrien et une exilée soudanaise essayent de s’apprivoiser, non sans difficulté. Les toilettes, à jardin, constamment occupées rendent criante la métaphore de la promiscuité indigente. Et pourtant, quelle dignité dans le traitement de ce combat de tous les jours !

Le dramaturge expose sans fard la précarité de ces honnêtes gens qui n’arrivent plus à  joindre les deux bouts. Sans tomber dans un voyeurisme malsain, il s’appuie sur des silences éloquents, des regards, une langue crue ainsi que sur une élégante pudeur qui évite le démonstratif. Le public, très proche de la scène, se retrouve partie prenante dans cette odyssée de l’intime.

L’amour en partage
L’émotion vous cueille sans y prendre garde. Vous vous surprenez à sentir des larmes salées couler le long de vos joues tandis que cette femme âgée (campée par Anna Calder Marshall, bouleversante de lucidité) dont le corps lâche, passe, les yeux dans le vague, parmi les spectateurs, à la recherche d’une main tendue. Et là, la magie du théâtre opère : on la tend spontanément cette main, on veut accompagner les derniers instants de Barbara. Un silence règne aux Ateliers Berthier. Une silence d’une beauté saisissante qui invite à goûter aux joies du partage.

Love pourrait glacer le sang par ses thématiques bien sombres. Pourtant, le désespoir ne gangrène jamais les éclairs heureux qui illuminent l’espace. Oh, il suffit de trois fois rien pour esquisser un sourire : un shampooing au liquide-vaisselle, une petite qui se prend pour un professionnelle du gospel, un baiser d’amour pur qui scelle la promesse d’un futur plus radieux. L’amour comme ultime protection contre les coups du sort.

Saluons-les tous : Janet Eduk, le sourire toujours aux lèvres, épatante en compagne enceinte jusqu’aux dents ; Emily Beacock, adorable gamine étonnamment mature pour son âge ; Luke Clarke, père courage droit dans ses bottes ; Nick Holder, voisin bien mystérieux et maladroit ; Waj Ali, fantôme boiteux au mutisme sympathique ; Mimi Malaz Bashir, discrète exilée et Yonatan Pelé Roodner, ado rebelle amateur de rap. Ce sont eux qui composent la galaxie Love. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE d’Alexander Zeldin. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon puis Comédie de Valence. 1h30

© Sarah Lee

Christelle Reboul et Jean-Pierre Michaël : un couple saveur nature entre fantasme et routine

L’amour serait-il une illusion ? Dans La Vie rêvée d’Helen Cox, Antoine Rault entretient le mystère entre fantasme hollywoodien et routine crispante. Entraînante et piquante, la mise en scène de Christophe Lidon décortique la mécanique du couple en misant sur de délicates vapeurs oniriques. L’ensemble est joliment troussé ; l’alchimie entre Christelle Reboul et Jean-Pierre Michaël y est sans doute pour beaucoup.

Les histoires d’amour commencent souvent tels des contes de fée ; celle d’Helen et de Paul n’échappe pas à la règle. Leur rencontre dans une galerie d’art se montre riche de promesses. Les années passant, le désir s’émousse tout comme la représentation d’une relation idéale. Alors Helen rêve sa vie et se réfugie dans des films à l’eau de rose. Un moyen de supporter l’éloignement et l’incompréhension. Comment s’extirper du rêve pour retomber dans la réalité ? Peut-on concilier les deux ?

Le sel du couple
Sur un thème rabattu, Antoine Rault propose une comédie qui tient la route en évoquant avec justesse les aléas de la vie à deux, les moyens de combattre le train-train qui use les sentiments. De la rencontre à la vieillesse. Christophe Lidon a su accentuer avec soin les envolées lyriques et caricaturales des films à l’eau de rose, drapées justement dans de douces lumières roses. Christelle Reboul et Jean-Pierre Michaël passent en un claquement de doigts de l’exaltation hystérique au désenchantement énervé. Ils s’investissent avec énergie dans leur rôle. On y croit car ils sont à la fois drôles et touchants dans leur humanité, dans leur rupture et leurs retrouvailles. Une comédie pimpante mais plus profonde qu’il n’y paraît. On y va ! ♥ ♥ ♥ ♥

LA VIE RÊVÉE D’HELEN COX d’Antoine Rault. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre La Bruyère. 01 48 74 76 99. 1h15

© Lot

Les désirs féminins se donnent rendez-vous Au Bois

Promenons-nous dans les bois… Depuis Bettelheim et sa lecture psychanalytique des contes de fée, on a pris conscience de toute la symbolique de la forêt : interdits, débauche, tentation, peurs qui nous effraient et nous excitent. Claudine Galéa s’engouffre dans la brèche et concocte une version féministe et moderne du Petit Chaperon Rouge. À la Colline, Benoit Bradel souligne l’auto-dérision du texte, son humour, son actualité dans une mise en scène distanciée, un brin malsaine.

Le Petit Chaperon Rouge a bien grandi depuis Perrault et Grimm. Adieu les bouclettes blondes, vive les dreadlocks rouges (et pas blond vénitien, attention ! Trop mémère comme appellation…). Ce n’est plus une petite fille mais bien une ado mi-rebelle, mi-aimante à laquelle on a affaire. Si le conte mettait en relief les rapports familiaux sur trois générations, la perspective adoptée ici semble un brin décalée. Notre héroïne étouffe sous le poids d’une mère peu conventionnelle, boulimique aussi bien de nourriture que de plaisir. Les années passant, elle a bien du mal à attirer sur elle l’attention des loups malgré une fringale sexuelle toujours aussi intense…

Ce renversement mère/fille chamboule donc nos représentations de la famille. Mère-ado fantasque cotoie fille plus terre-à-terre. Cependant, une même quête hédoniste les lie. Et c’est dans les bois que s’opérera une transformation plus ou moins consentie.

Près d’une autoroute, ce bois sale jonché de seringues de junkies attire tous les pervers du coin. Un loup guitariste (imposant symbole phallique) séduit les foules telle une rock-star. La mère souhaite croquer du loup, consciemment et plutôt deux fois qu’une tandis que la fille semble le vouloir mais de manière plus refoulée. Qui triomphera ?

Attachement
Benoit Bradel convoque habilement la vidéo sous la forme d’une sitcom lugubre qui ancre l’instant dans une réalité à la fois familière mais aussi inquiétante. On se croirait presque dans La Famille Addams. L’alternance avec le plateau fonctionne sans accroc. Les personnages s’avèrent très vite attachants : encore une fois, Émilie Incerti Formentini prouve ses talents de caméléon. Avec sa choucroute blonde platine juchée au sommet de sa tête et sa robe pailletée improbable, elle promène tranquillement son rôle de mère un peu barré mais terriblement encline au plaisir avec un incroyable bagout. On adore ! Séphora Pondi imprime à son PCR un dynamisme brut de décoffrage, une absence de crédulité certaine tant en revendiquant un girl power final qui ne tombe pas comme un cheveu au milieu de la soupe. Lionne féroce ! Emmanuelle Lafon campe un bois élégiaque et très intrigant avec son beau costume fouillu.

Cette version revisitée d’un classique du genre met donc bien avant les aspirations de la femme à vivre comme elle le souhaite, à vingt ou quarante ans.  Le loup n’est pas craint, il titille et démange et ce sont bien les humains, les chasseurs qui ont l’air si rassurant, qui se révèlent les plus dangereux. Méfiez-vous donc des apparences…

AU BOIS de Claudine Galéa. M.E.S de Benoit Bradel. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

La pêche est bonne avec La Truite

Vous reprendrez bien de la truite ? Au Théâtre Ouvert, le repas de famille explosif de Baptiste Amman lorgne ouvertement du côté de Tchekhov. Des gens ordinaires, ceux qui n’ont pas l’habitude d’être sur le devant de la scène, se voient propulsés au centre d’un réseau de tensions et de rapprochements qui touchent en plein cœur. La langue du jeune dramaturge ne s’embarrasse pas de circonvolutions : brute de décoffrage et très naturaliste, elle sait aussi jouer sur les décalages. Rémy Barché joue avec finesse sur ces ruptures et met en avant

À l’occasion des soixante ans du patriarche Daniel, toute la famille a été conviée à un repas festif. Ses deux filles, Marion et Suzanne, sont venues accompagnées de leur conjoint respectif, à savoir Julien et Samuel. La benjamine Blanche, photographe casse-cou, débarquera par surprise au dessert. Récemment convertie au végétarisme, Suzanne a décidé de se préparer une truite afin d’éviter la sempiternelle blanquette de veau.. Bien mal lui en prendra !

La Truite est une pièce très dense : presque trois heures et demi qui filent pourtant à une vitesse folle. La raison ? Un équilibre tenu entre comédie et drame, des personnages très bien croqués qui nous ressemblent, des dialogues vifs et ciselés et une interprétation au cordeau. On se projette fatalement dans cette famille qui connaît ses hauts et ses bas, ses jalousies et sa complicité. La sauce est relevée et tous assument leur gouaille : entre monologues graves et échanges à bâtons rompus, chacun possède son moment de bravoure à la fois au sein du collectif et de manière plus individuelle. On adore le karaoké foldingue-désabusé-kitsch qui permet une réelle confrontation-synergie entre tous les personnages.

Rémy Barché dirige avec doigté l’ensemble de la troupe à commencer par Suzanne Aubert, petite poupée au caractère bien trempé qui explosera en plein vol. Samuel Réhault est particulièrement tordant en beauf lourdingue et à côté de la plaque. Christine Brücher est formidable en mère pince-sans-rire alors que Daniel Delabesse touche en père brisé qui tente de sauver la face. Marion Barché apporte une touche de folie délurée.

La scénographie de Salma Bordes alterne brillamment le dedans et le dehors ; le travail de Rémy Barché, la distanciation et le naturalisme, la joie et la mort, la perception et la réalité, la jeunesse et la vieillesse avec un même souci de justesse dans ces ruptures. On commence en riant gras, on finit en larmes. La force de l’écriture pleine de vérité de Baptiste Amman confirme le talent d’une plume à suivre. On s’éclate ! ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRUITE de Baptiste Amman. M.E.S de Rémy Barché. Théâtre Ouvert. 01 42 55 74 40. 3h20 avec entracte.

© Sonia Barcet

Hunter : monstre y es-tu ?

Sortez les crocs ! À Chaillot, Marc Lainé tente de créer un concept pour le moins original : le théâtre horrifique. Revisitant le mythe du loup-garou au féminin, l’auteur de Vanishing Point poursuit son mariage entre scène et cinéma. Le work in progress brouille les frontières entre artifice et fantastique avec art. Une expérience sans aucun doute déroutante.

Tout commence et tout se termine par le pouvoir des fables : au coin du feu, dans le noir, on pourrait nous faire avaler n’importe quoi. Du moment que le conteur se montre à la hauteur… En l’occurrence, Marc Lainé s’attache à la figure du loup et à tous ses clichés pour créer une nouvelle créature, féminine celle-ci. Irina, jeune fille, apeurée mord un soir David dans son jardin. S’en suivront hallucinations en tout genre, aggresivité progressivisme et fête cannibale.

Le parti-pris du dramaturge/metteur en scène joue avec provocation sur les contrastes. Assiste-t-on à un rêve ? Ou bien tout cela n’est-il qu’une machination qui s’assume avec ses trucs et gadgets ? Les deux à la fois en réalité. Avec une esthétique du carton-pâte (ha ces fameux décors verts qui par la magie de la vidéo projettent l’intérieur d’une maison) ou bien cette maquilleuse à vue qui asperge un comédien d’eau afin de recréer l’effet transpiration, le quatrième mur est abattu de toute part. Bien que ce procédé soit très à la mode depuis quelques années, l’effet fait mouche.

On se doute bien que cette histoire de femme cannibale n’est qu’une métaphore. Laquelle ? Celle du désir bestial qui ravage le corps d’une adolescente ? Celle d’un patriarcat qui doit souffrir pour avoir réprimé les pulsions sensuelles féminines ? Le monstre n’est finalement pas celui que l’on croit et tout converge à tourner les regards vers le père d’Irina, un homme surprotecteur qui étouffe son enfant.

Nyctalope hypnotisante
Féministe, Hunter peut se concevoir comme une chasse à l’homme ou comme un conte moderne dont le personnage principal assouvirait les hommes à ses désirs, telle une mante religieuse. L’hémoglobine coule à flots et les passages érotico-gores alternent avec le burlesque de la vie de couple de David et de sa femme (Bénédicte Cerutti et David Migeot, confondants de naturels), véritable parodie de la médiocrité conjugale.

Marie-Sophie Ferdane est impériale en reine de la nuit. Sa longue chevelure hirsute et sa silhouette longiligne d’éternelle ado entretiennent le doute sur son âge véritable. Sa voix, mi-angélique, mi-démoniaque, ses mouvements chaloupés ou craintifs, dressent le portrait d’une femme complexe, d’une petite fille qui sort de sa chrysalide pour se transformer en vamp décomplexée et fatale.

Rythmé par la musique électro envoûtante de Superpoze, Hunter tient en haleine malgré des faiblesses d’écriture. Sitcom effrayante, le spectacle tire sur la corde méta sans excès. On tient le bon bout ! ♥ ♥ ♥ V

HUNTER de Marc Lainé. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Chaillot. 01 53 65 30 00. 1h30.

Du grand Art

Au moment des saluts, Charles Berling, Alain Fromager et Jean-Pierre Darroussin rayonnent. Le public du Théâtre Antoine leur a réservé une ovation du tonnerre. Réaction somme toute logique au vu de leur qualité de jeu. Le trio s’engouffre avec gourmandise dans Art, le succès mondial de Yasmina Reza. Dirigés avec générosité par Patrice Kerbrat, les trois comédiens se disputent et tentent de renouer les liens d’une amitié éprouvée.

Et vous, comment réagiriez-vous si votre ami avait acheté un tableau blanc à un prix exhorbitant ? Marc s’emballe : c’est une « merde » ! Aucun doute possible pour l’ingénieur : Serge, son ami d’enfance est irresponsable et fou. Yvan, lui, habitué à ne pas trop se mouiller, change d’opinion en fonction de son interlocuteur.  Les relations au sein de notre trio de comparse se révèlent donc pour le moins tendues.

Si le titre de la pièce de Reza pourrait laisser supposer une satire de l’art contemporain, il s’agit seulement d’un prétexte. L' »art » en question ici concerne surtout l’art de cultiver et de nourrir une amitié qui s’érode au fil du temps. Rancœurs, incompréhensions, piques et autres blessures irriguent la conversation. Sous ses dehors badins et un brin surréalistes, Art met face à une situation familière pour beaucoup d’entre nous. Nous devenons souvent amis avec des gens qui ne nous ressemblent pas ou peu : on recherche chez l’autre la part qui manque à nous-même. Les différences s’accentuent et l’on constate que nous n’avons plus grand chose à nous dire. Quelque part, la vie.

Le décor épuré d’Edouard Lang contraste avec la noirceur des costumes des comédiens, comme si cette élégance apparente était pur mirage. Extrêmement fluide, le travail de Patrice Kerbrat va à l’essentiel : ménageant avec finesse les apartés, les duos et le trio, le metteur en scène met en lumière l’humanité de ces échanges pathétiques, absurdes, tendres et violents à la fois.

La distribution, aux petits oignons, réunit trois interprètes d’envergure : Alain Fromager dégage une hauteur un peu snob et nonchalente ; Charles Berling explose en ami impulsif et émotif et Jean-Pierre Darroussin, avec son air constant de Droopy, arbitre la bataille avec un petit air blasé hilarant.

Comédie acide, Art égratigne les relations amicales sous des airs de faux boulevard. La soirée est exquise, que demander de plus ? ♥ ♥ ♥ ♥

ART de Yasmina Reza. M.E.S de Patrice Kerbrat. Théâtre Antoine. 01 42 08 77 71. 1h25

© Pascal Victor

Allô maman bobo

Le fantôme de Tennessee Williams plane sur la scène du Théâtre de l’Atelier. Autour d’un thème délicat, la GPA, la dramaturge américaine Jane Andersen souligne la fracture sociale entre riches et pauvres et les incompréhensions qu’elle génère. Prenante, cette pièce douce-amère bénéficie de la mise en scène délicate d’Hélène Vincent, vibrante directrice d’acteurs. Sans jamais verser dans le mélo, elle en fait ressortir les tonalités cruelles.

Deux couples : d’un côté Wanda et Hal triment dans leur caravane et ne parviennent pas à gâter leur petite tribu ; de l’autre côté Rachel et Richard, bien plus aisés, en mal d’enfant. Par le biais d’une petite annonce, la vie du quatuor va être bouleversée…

Difficile de cataloguer Baby dans un genre précis. À mi-chemin entre la comédie et le drame, on se laisse surprendre par cette histoire bien ficelée et bien écrite. Jouant sur les contrastes de caractère, sans caricature aucune, la pièce dessine surtout de formidables personnages féminins.

Moiteur dérangeante
L’apprivoisement compliqué entre Wanda et Rachel occupe tout le premier acte : la première accepte à contre-coeur de vendre son futur bébé à la seconde. Comment dès lors parvenir à établir une relation cordiale ? Isabelle Carré, éternelle adolescente, imprime une tendre et énergique dignité à son personnage de mère courage. Sa franchise fait mouche. Camille Japy, elle, habituée aux rôles de bourgeoise coincée, baigne dans son élément. Il faut l’observer en train de lancer des regards exaspérés voire apeurés face au mode de vie précaire Wanda. Leur échange savoureux donne du piquant à l’ensemble.

Vincent Deniard ne démérite pas en époux bourru et maladroit, follement amoureux de sa Wanda. Son physique impressionnant laisse affleurer un côté nounours attachant. Un personnage complexe qui sous ses allures monolithiques de brute épaisse dévoile un vrai sens de la famille. Le deuxième acte, marqué par l’arrivée de Bruno Solo, traine plus en longueur. Le personnage arrive trop tard pour que l’on s’y attache réellement.

Ne dévoilons rien de la fin : constatons simplement que la vie réserve bien des surprises et que notre quatuor y laissera des plumes. On sort de l’Atelier lessivés, l’âme agitée par de terribles questionnements. ♥ ♥ ♥ ♥

BABY de Jane Andersen. M.E.S d’Hélène Vincent. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 2 h entracte compris.

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