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Théâtre contemporain

Splendeurs et misères des ouvrières au Vieux-Colombier

Pour sa rentrée au Vieux-Colombier, le Français propose une pièce sociale, dans l’air du temps, qui donne la parole à un groupe d’ouvrières bien décidées à sauver leur emploi dans un contexte économique tendu. Avec 7 Minutes, Maëlle Poésy offre une mise en scène nerveuse et palpitante et plonge le public dans un dispositif bifrontal, idéal pour appréhender les réactions de cet essaim de femmes ébranlées dans leurs convictions.

Que représentent sept minutes dans une journée de travail ? Rien apparemment. Des broutilles. Pourtant, ce laps de temps presque insignifiant va provoquer la discorde. Dans un espace indéfini, entre local de stockage et lieu de pause, dix membres du Comité d’usine de Picard & Roche s’impatientent. Blanche, leur porte-parole, est très attendue : cela fait des heures qu’elle parlemente avec les dirigeants de l’entreprise afin d’éviter la faillite. Une fois revenue parmi ses collègues, elle leur annonce une bonne nouvelle : tous les emplois sont maintenus. Mais il y a un mais. En contrepartie, les patrons demandent à leurs employées de réduire leur temps de pause de quinze à sept minutes. Une aubaine pour les dix femmes mais Blanche se montre plus réservée : céder sur ce minuscule point, c’est ouvrir le champ à d’autres abus. Le temps presse : le membres ont une heure pour faire savoir si elles acceptent ou non cette clause. Que faire ?

Le spectateur se retrouve happé, presque pris en otage car la pièce repose finalement sur le pouvoir de conviction de la parole. Blanche va-t-elle réussir à renverser la vapeur et à rallier à sa cause le reste de la troupe ? Véronique Vella, tout en nuances, apporte délicatesse et révolte à son jeu. Toujours à l’écoute, elle prend même des allures maternelles. C’est elle qui brille malgré le talent indéniable de ses camarades. 7 Minutes, partition chorale, donne effectivement à réfléchir sur le sens du collectif, sur la notion de choix, sur la tension entre les aspirations individuelles forcément égoïstes et la force du groupe.

Maëlle Poésy retranscrit avec fougue et fièvre ce théâtre de l’urgence. Pas d’esbroufe, juste le jeu au coeur de la mise en scène. Onze comédiennes, d’âge, de statut et de parcours différents, cohabitent au sein d’un même espace et se donnent la réplique avec énergie. On admire la sagesse vénérable de Claude Mathieu ; on se délecte de la rage de Françoise Gillard ; on apprécie la fraîcheur de Séphora Pondi, toute nouvelle pensionnaire ; on adore toujours autant la spontanéité d’Anna Cervinka. La langue, très ancrée dans le réel et le quotidien d’aujourd’hui, renforce l’illusion théâtrâle. Les échanges, tels un ping-pong, insufflent du rythme à l’ensemble. Emporté dans ce tourbillon verbal et ces retournements de situation, on souhaite évidemment savoir l’issue du vote, qui révèlera quelques surprises…

7 Minutes de Stefano Massini. M.E.S de Maëlle Poésy. Théâtre du Vieux-Colombier. 01 44 58 15 15. 1h30. ♥ ♥ ♥

© Vincent Pontet

Aimer malgré tout : le mélo touchant d’Alexis Michalik

Jusqu’à présent, Alexis Michalik nous avait habitués à des fresques historiques ambitieuses et des intrigues à tiroirs. Avec Une histoire d’amour, la coqueluche du théâtre livre une odyssée plus intimiste, à la chronologie linéaire. Plus simple dans son approche, plus actuelle dans ses propos, cette nouvelle aventure se conçoit comme un mélo qui s’assume. Mais attention : mélo ne signifie pas forcément pathos facile ici. L’émotion pointe le bout de son nez naturellement, sans qu’on n’y fasse attention. Le mérite en revient à une écriture diablement efficace et sans fioriture qui suscite immédiatement une empathie. Une connivence avec les personnages, un intérêt pour l’histoire. En mettant en scène l’ordinaire, l’aventure de l’amour, dans une sphère qui l’est moins, Michalik fait vibrer à l’unisson un public conquis par ce conte moderne.

C’est l’histoire de deux âmes qui n’auraient pas dû se connecter. Mais que voulez-vous, le coeur a ses raisons que la raison ignore. Justine aime les garçons. Enfin, c’est ce qu’elle croit. Mais sa rencontre avec Katia bouleverse son univers et la passion embrase les deux jeunes femmes. L’envie d’un enfant se fait pressante chez Justine. Katia, marqué par un père violent et une mère disparue trop tôt d’un cancer, se montre plus réticente. C’est finalement Katia qui tombera enceinte. Cet événement marquera paradoxalement la fin du couple. Douze ans après, la petite Jeanne a bien grandi. Sa maman, touchée par le même mal que sa génitrice, est sur le point de mourir. Qui pour s’en occuper ?

Sur le papier, tous les ingrédients sont réunis pour concocter un épisode digne de Plus belle la vie. La magie du théâtre fait pourtant des merveilles. On y croit de bout en bout. Les dialogues sont percutants ; l’écriture et la mise en scène fluides. On navigue dans le temps et l’espace avec une facilité déconcertante. Presque en un claquement de doigts. Le changement à vue des décors par les comédiens eux-mêmes ne brise en rien le quatrième mur. L’illusion opère.

Imprimant un jeu réaliste à ses comédiens, Michalik remonte également sur les planches. Composant avec le fantôme de sa femme disparue, William, son personnage, est peut-être le plus attachant. Alcoolique à la dérive, c’est lui finira par s’occuper de sa nièce, la sensible Jeanne jouée par la lumineuse Violette Guillon.

Oscillant entre Éros et Thanatos, cette Histoire d’amour ne se laisse jamais déborder par ses thématiques, parfois lourdes, comme le deuil . Nonobstant quelques naïvetés (une bande-son parfois trop appuyée ; des pas de danse un brin mièvres), ce nouveau spectacle a su toucher juste.

UNE HISTOIRE D’AMOUR d’Alexis Michalik. M.E.S de l’auteur. Théâtre de la Scala. 01 40 03 44 30. 1h25 ♥ ♥ ♥ ♥

© François Fonty

Bérengère Krief fend l’armure dans Amour

Amour : quel joli titre pour un spectacle. Plein de promesses et de surprises. Vague et évocateur à la fois.

À la Gaité Montparnasse, Bérengère Krief ose se confier en toute intimité. Et étonne. Narrant son odyssée sentimentale, l’humoriste à la bouille ronde si attachante fend l’armure. Pour notre plus grand plaisir.

Depuis toute petite, Bérengère idéalise l’amour. La rencontre magique entre Papi Milo et Mamie Ginette lui met des paillettes plein les yeux. C’est décidé : elle aussi aura le droit à son conte de fées. Friande de comédies romantiques à l’eau-de-rose, la jeune femme croit en sa bonne étoile et souhaite forcer le destin. Mais la réalité la rattrape rapidement et un mariage raté l’amène à remonter le cours du temps et à essayer de comprendre ce qui a pu provoquer un tel échec.

On sent que Bérengère Krief a donné beaucoup d’elle-même dans ce spectacle : elle se livre sous un nouveau jour et accepte de briser ce côté girly insouciant qui lui colle à la peau. Par éclair, des révélations choc brisent l’enrobage rose bonbon et suffisent à prendre conscience de la toxicité de certaines relations.

Si Amour adopte un ton grave par moments, on retrouve vite le sourire. La mise en scène léchée de Nicolas Vital contribue grandement à transformer le spectacle en un cabaret de qualité mêlant strass, lip sync (vive Nicole Croisille) et numéro circacien du plus bel effet. Voltigeuse casse-cou et gracieuse à la fois, Bérengère Krief s’essaye au cerceau aérien et prouve ainsi que l’amour ne tient qu’à un fil. Un combat de tous les instants donc qui se conclut sur une note positive car apaisée.

AMOUR de Bérengère Krief. M.E.S de Nicolas Vital. Théâtre Gaité Montparnasse. 01 43 20 60 56. 1h25 ♥ ♥ ♥ ♥

© Laura Gilli

À la recherche des liens perdus

Quel lien nous unit aux autres ? Comment se construire, se reconstruire dans le deuil, l’absence et la solitude ? En portant sur la scène de l’Odéon Nous pour un moment, la nouvelle pièce d’Arne Lygre, Stéphane Brauschweig tente de répondre à ces questions universelles. Par le choix d’une épure aussi bien linguistique que scénographique, le directeur des lieux souligne la fragilité des relations humaines, les aléas bouleversants de la vie. Une langue simple et franche qui relève à la fois de l’anodin et de l’essentiel. Une belle découverte.

Une personne, un ennemi, un inconnu, une connaissance… Autant d’anonymes sans identité précisément définie mais qui vont pourtant se croiser au fil de la pièce. Souvent en duo, parfois en trio, ces forces en présence badinent entre elle, se disputent, se cherchent, se désirent, s’apprivoisent. En toile de fond, un accident tragique qui va se répercuter sur l’ensemble des protagonistes.

Ricochets
La construction de la pièce, en ricochets, séduit. Très fluides, les scènes s’enchaînent en un fondu impeccable. Les situations, de plus en plus noires, évoquent la mort, le suicide. Pour allegée quelque peu cette atmosphère plombante, Stéphane Braunschweig opte pour un décor aquatique du plus bel effet. Les personnages se meuvent dans un parterre liquide qui évoque les changements soudains de direction que peuvent prendre nos vies. Un plateau tournant permet de changer rapidement de situation, tout comme un panneau qui se lève et se baisse à l’envi. Simple mais efficace.

La ronde de comédiens, glissant aisément d’un personnage, voire d’un sexe à l’autre, brille. Citons-les tous : Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal.

Un moment troublant, comme l’eau qui s’agit au gré des pas de ces êtres en quête de sens et de connexion à autrui. ♥ ♥ ♥ ♥

NOUS POUR UN MOMENT d’Arne Lygre. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon.  01 44 85 40 40. 1h35

© Elizabeth Carrechio

Les Beaux ou les tourments de Barbie et Ken

Qui n’a jamais eu envie de pulvériser le sourire Émail Diamant de Barbie et Ken ? Leur idylle sirupeuse et sans nuages a de quoi filer de l’urticaire. Leur jeunesse, leur beauté et leur plastique parfaite donnent le bourdon…

Sous le vernis irréprochable des apparences, se cache une réalité beaucoup moins reluisante. Dans Les Beaux au Petit Saint-Martin, Léonore Confino envoie valser les bienséances et nous entraîne dans le tourbillon de la vie à deux . C’est par le prisme idéalisé de la petite Alice, la fille du couple, que le décalage entre le rêve et le quotidien s’opère. En s’évadant dans son univers de poupées, la fillette fuit le conflit en se créant un cocon réconfortant, celui d’une famille heureuse et parfaite.

La vie à deux se transforme ici en uppercuts mordants, entre ironie et hurlements incontrôlés. L’auteur jongle entre une vision très juste des rapports humains et un certain esprit de démesure qui confinerait presque à la caricature. Entre moqueries et noms d’oiseaux, ces parents se cherchent et cherchent encore à donner du sens à leur couple. On sent poindre une forme de désespoir chez ces deux êtres au bord du gouffre qui n’en peuvent plus de se mentir et sont prêts à exploser.

Côme de Bellescize entretient avec art cette confusion entre jeu et gravité tout au long de la pièce. Entre déshumanisation grotesque et engagement émotionnel, le metteur en scène impose un jeu très physique à son tandem de choc. Élodie Navarre et Emmanuel Noblet montrent une belle alchimie et savent adopter la bonne distance ou au contraire un rapprochement au moment opportun. Très bien dirigés, ils s’investissent à fond et se révèlent aussi hilarants que touchants. ♥ ♥ ♥ ♥

LES BEAUX de Léonore Confino. M.E.S de Côme de Bellescize. Petit Saint-Martin. 1h. 01 42 08 00 32.

© Émilie Brouchon

Florence Muller : l’élan, elle l’a

On aime Florence Muller pour son extravagance et ses loufoqueries. Dans Emportée par mon élan, elle revient dans un seule en scène nous raconter la folle journée du mariage de son fils aîné. Surréaliste et impertinente, cette courte fantaisie croque finalement le portrait d’une femme à cent à l’heure qui comble ses frustrations comme elle le peut.

Aussitot installé, le public est déjà mis à contribution. Geneviève aimerait bien immortaliser un souvenir tout particulier : son Jean se marie ! Mais photographier tout ce beau monde n’est pas une mince affaire. Pas cinq minutes se sont écoulées que Florence Muller campe à merveille son personnage d’hyperactive un brin trop franche et un peu frappée.. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

Cérémonie religieuse perturbée, jeux avec Barbie et Ken, danse lascive avec des arbres, piques adressées à la bru… Notre Geneviève ose tout en ce jour sacré. Sans doute que le départ de son fils la perturbe et la pousse à lâcher-prise. L’auteur-comédienne n’y est pas allée de main forte et délivre une performance enjouée dans sa tenue rose acidulée.

Florence Muller a du talent, c’est certain. Elle est douée lorsqu’il s’agit de composer son propre personnage. Moins quand il s’agit d’esquisser son entourage. On préfèrera oublier le pauvre rejeton trisomique, le fils rebelle qui revendique sa différence en portant une juper ou l’invité bien lourdingue qui adore cacher son coussin-péteur.. L’enchaînement des situations manque aussi de liant même si l’auteur suit une certaine chronologie.

Si les situations sont à deux doigts de virer à la caricature, on demeure touché par cette femme à la dérive, terriblement seule, abandonnée de tous. L’exagération comme ultime rempart face à l’adversité ? Apparemment oui. La forme du monologue trouve donc ici toute sa raison d’être. ♥ ♥ ♥

EMPORTÉE PAR MON ÉLAN de Florence Muller. M.E.S de l’auteur et de Julie-Anne Roth. Théâtre du Petit Saint-Martin. 1h. 01 42 08 00 32.

© James Weston

Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

Un carré haute couture se délecte du poison pinterien

Aux Bouffes du Nord, Ludovic Lagarde décale avec intelligence La Collection et accentue le parfum de mystère propre à Pinter. En résulte un jeu mensonger pervers et glaçant dans lequel la vérité n’émergera jamais complètement.

Dès le début, le ton est donné : un homme, visiblement ivre, rentre chez lui avec une énorme tête d’animal vissée sur le crâne. Soirée trop arrosée ou délire cauchemardesque ? On ne sait pas sur quel pied danser. Le metteur en scène joue sur cette ambiguité et transforme une apparente histoire d’adultère en enquête labyrinthique.

Dans un espace trouble tout à la fois design/cosy et étrangement impersonnel, deux couples cohabitent. L’univers de la mode les réunit, puisqu’ils baignent tous les quatre dans ce milieu. Il se pourrait bien aussi que Stella soit le fil d’Ariane du quatuor… En effet, son mari James la soupçonne de l’avoir trompé dans une chambre d’hôtel avec Bill, un prodige de la couture en couple avec Harry, son mécène.

De cette banale histoire de tromperie, Pinter coud une diabolique réflexion sur les fantasmes, les non-dits, l’imagination, l’ennui au sein du couple. Pour éviter de verser dans le vaudeville, Ludovic Lagarde a eu la sage idée de miser sur la carte de la distanciation. Alors qu’il est question de désir, de chair, le carré de personnages semble prisonnier à l’intérieur d’un cube de givre. La sensation est assurément étonnante et inattendue.

Il faut contempler Micha Lescot se lécher une main ensanglantée avec une effrayante gourmandise pour saisir à quel point la menace pointe le bout de son nez. Une violence en sourdine brillamment soulignée par un jeu d’éclairage ouaté qui suggère plus qu’il n’assène. Si à jardin, le blanc spectral semble dominer tandis qu’à cour l’obscurité se démarque davantage, les espaces semblent fusionner, comme si le poison de la tromperie s’était infiltré dans les deux habitations.

Tous les comédiens sont dirigés avec finesse : Valérie Dashwood campe une épouse vaporeuse, superbe dans son immense vison ; Laurent Poitrenaux joue le mari jaloux qui bouillonne avec une retenue presque masochiste. Mathieu Amalric est remarquable de maîtrise désabusée en Pygmalion paternaliste et Micha Lescot est follement flegmatique en dandy poseur et insolent. ♥ ♥ ♥ ♥

LA COLLECTION de Harold Pinter. M.E.S de Ludovic Lagarde. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h20

© Gwendal Le Flem

Constance Dollé : confessions d’une femme du siècle

Constance Dollé est une maîtresse de maison pas comme les autres… Conviant le public du Petit Saint-Martin à un dîner-confession, la comédienne, prodigieuse, narre la lente descente aux enfers d’une mère de famille. Implacable, le récit glaçant de Dennis Kelly jette l’oprobre sur les hommes, de manière un peu trop schématique.

Le temps d’une soirée, quatre spectateurs deviennent les invités muets d’une jeune femme décidément bien volubile. Elle ne leur donnera jamais la parole mais leur présence, réconfortante, sera nécessaire pour panser les blessures d’un aveu épouvantable. En plaçant ces convives en position de témoins, Mélanie Leray met en lumière la dimension cathartique de la parole. Se lancer à corps perdu dans une loghorrhée est une tentative, vaine sans doute, d’enrayer la douleur du deuil.

Pourtant, au départ, l’insouciance règne. Il faut écouter notre hôtesse raconter sa jeunesse débridée et sa rencontre improbable avec son mari dans un aéroport. Un vrai sketch ! La traduction française retranscrit d’ailleurs avec vivacité ces anecdotes rigolotes. Cette femme retrace sa vie de son ascension professionnelle à un mariage heureux.

Puis, sans y prendre garde, la tonalité change. Que c’est étrange déjà de s’adresser à des enfants absents de scène, comme s’ils vivaient uniquement dans la mémoire de leur mère. Si ces saynètes comiques soulignent l’impuissance à la fois tendre et touchante d’une maman à gérer deux bambins vifs, il n’en demeure pas moins qu’on ressent un souffle glacial sur nos épaules.

Petit à petit, les indices s’accumulent et on bascule dans la tragédie. Irrémédiablement. Jamais larmoyante, Constance Dollé porte sur ses épaules, loin d’être frêles, ce monologue. D’une diginité à couper le souffle, raide, drôle aussi, poignante, elle est d’une justesse de tous les instants. Cultivant volontairement une allure androgyne avec ses cheveux plaqués et sa chemise blanche, elle semble symboliser la dichotomie fondamentale qu’expose Kelly dans sa pièce. La société serait créée par les hommes et pour les hommes causant ainsi la violence du monde. On aurait pourtant davantage cru à une version modernisée de Médée car la comédienne joue parfaitement l’équilibre précaire entre folie et lucidité. Cela s’avère troublant car on dirait que l’esprit du mari en viendrait presque à posséder sa femme dans cette superposition/fusion des sexes.

Sous ses airs anecdotiques, Girls and Boys tend donc à l’universel : comment tenir debout quand on a tout perdu ? Les souvenirs nous font-ils perdre la raison ou nous aident-ils à continuer de vivre ? La forme du seule en scène, éprouvante, exigeante, requiert une comédienne extrêmement solide et bien dirigée. Constance Dollé fait partie de nos héroïnes modernes. Elle est de cette trempe-là. ♥ ♥ ♥ ♥

GIRLS AND BOYS de Dennis Kelly. M.E.S de Mélanie Leray. Théâtre du Petit Saint-Martin. 1h30. 01 42 08 00 32.

© Pascal Victor/ArtComPress

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