Depuis 1857, date retentissante du procès condamnant Madame Bovary pour « outrage aux bonnes mœurs », l’héroïne éponyme de Flaubert continue d’alimenter nombre de fantasmes. Notamment au cinéma. Qu’elles se prénomment Isabelle Huppert, Gemma Arterton ou Mia Wasikowska, ces beautés diaphanes s’avèrent le fruit de projections idéalisées, trop belles pour être vraies. Au Poche, Sandra Molaro et Gilles-Vincent Kapps renversent la vapeur en proposant une adaptation bien plus rustique, en adéquation avec l’univers paysan du roman. Cette proximité propre au théâtre offre une plongée « popu » galvanisante dans ce voyage au bout de l’ennui. Si l’on perd en poésie, on gagne incontestablement en fraîcheur.

Pourquoi Emma Bovary, une pauvre paysanne déçue dans ses rêves de grandeur s’est-elle érigée en mythe littéraire ? Sûrement parce qu’elle symbolise les illusions perdues que tout un chacun peut éprouver. Difficile de condamner la donzelle face à Charles, son benêt de mari cocu ; Rodolphe, son premier amant, incorrigible séducteur et lâche comme pas deux ou Léon, son amant-enfant plongé dans sa poésie romantique. Ah, qu’il paraît loin le prince charmant de ses romans à l’eau de rose !

Airs terriens
Quatre chaises, une table, une toile de fond représentant la campagne avec ses épis de blé : un décor frugal et sommaire qui renvoie au principe central de cette mise en scène : pas de chichi. L’adaptation remarquable de fluidité signée Paul Emond balise les épisodes clef de l’intrigue avec bonheur tandis que le quatuor de comédiens semble se régaler dans une ambiance bon enfant : David Talbot semble jubiler en époux niais ; Gilles-Vincent Kapps incarne un Rodolphe mielleux à souhait ; Félix Kysyl s’illustre dans une myriade de rôles de la belle-mère acariâtre au jeune Léon trop rêveur pour être un vrai mâle.

Sandrine Molaro, elle, déconstruit les attentes liées à Emma en s’inscrivant dans un jeu purement terrien, loin de l’image un peu surfaite d’une jeune femme langoureuse. Ici, on a affaire à une Madame Bovary en pleine maturité, ogresse jouisseuse ouverte à tous les appétits. Elle campe avec aplomb une intrigante dépassée par les événements et par ses boulimies luxueuses. Intense dans les moments de douloureuse lucidité, la comédienne se laisse surtout entraîner dans ce bal musette sans prétention avec une vraie gourmandise.

Ponctuée d’intermèdes musicaux populaires (sortez harmonicas et accordéons), la représentation se suit avec plaisir même si elle tend parfois à gommer les fulgurances et le cynisme de la plume flaubertienne par des paroles un peu simplettes… Pourquoi pas après tout, l’ensemble tient largement la route. Si vous souhaitez découvrir ce grand classique de notre patrimoine littéraire sous un aspect plus convivial qu’une simple lecture, alors n’hésitez pas. ♥ ♥ ♥

MADAME BOVARY de Gustave Flaubert. M.E.S de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h30

© Brigitte Enguerand