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Drame

Natalie Dessay et Macha Méril, deux folles d’amour

Natalie Dessay, star du mélo ? Après avoir dérouté dans Und, la chanteuse lyrique revient sur les planches dans un rôle de composition, celui d’une mater dolorosa. En montant La Légende d’une vie de Stefan Zweig, Christophe Lidon fait naître beaucoup d’émotion. Pas une émotion facile mais une émotion vraie, naturelle, fluide. On croit au destin de cette famille hantée par le spectre écrasant d’un père adulté. Chaque comédien, intense dans sa partition, exprime pleinement son potentiel : la constellation de ces êtres finalement bien seuls forme une touchante galaxie

Peut-on dissocier l’homme de l’artiste ? Pour comprendre l’artiste, le critique Sainte-Beuve estimait qu’il fallait nécessairement se pencher sur la personnalité de l’homme, en connaître chaque aspect, chaque grain de sable. Karl Frank, lui, rayonnait à Vienne. Poète respecté, il suscitait l’admiration de tous. Sa mort a laissé un immense vide dans la maisonnée. Sa femme Léonore ravive la mémoire de feu son époux à travers des réceptions mais la lassitude guette. Friedrich, son fils, se lance dans une carrière littéraire mais comment exister face à une ombre aussi glorieuse et intouchable ? L’arrivée de Maria, ancienne compagne de  Karl, va tout chambouler dans ce mausolée. Les confessions qui suivront risquent d’écorcher l’hagiographie si vivement entretenue du père…

Intense duo féminin
La Légende d’une vie questionne la distance entre l’être et le paraître, la dissimulation, la transmission, la peur d’échouer, la nécessité de s’émanciper… Autant de thèmes universels brillamment agencés par Zweig. Dans un magnifique décor Art Déco digne de Zweig, Christophe Lidon dirige l’ensemble tel un chef d’orchestre fort habile. Malgré un départ un peu mou du genou, la pièce prend de l’ampleur petit à petit. Natalie Dessay s’empare de son rôle de mère castratrice avec l’énergie du désespoir : elle donne tout sur scène. Volcanique, odieuse, anéantie, elle passe par toute la palettes émotionnelle. Face à elle, Macha Méril se montre pétrie de dignité, terrienne et attendrissante. On s’attache à elle, à son histoire d’amante délaissée. La réconciliation finale entre les deux femmes touche la corde sensible. Ce combat de lionnes au caractère si différent se suit avec plaisir. Gaël Giraudeau, lui, campe avec fougue un jeune artiste torturé qui se cherche et essaye de comprendre qui il est. ♥ ♥ ♥ ♥

LA LÉGENDE D’UNE VIE de Stefan Zweig. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h40

© J. Stey

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Cyril Teste nous régale avec Festen

Cyril Teste avait frappé fort avec son Nobody : en mariant avec intelligence l’art du théâtre et du cinéma, le metteur en scène avait conçu un objet hybride séduisant et vertigineux. Deux ans plus tard, passage à la vitesse supérieure. C’est désormais à l’Odéon que se produit son collectif MxM avec Festen. Même dispositif pour un rendu toujours aussi diablement efficace.

Qui n’a jamais lavé son linge sale en famille, surtout autour d’un repas censé être festif ? Ce n’est pas Christian qui dira le contraire… Invité à célébrer les soixante ans du patriarche, le jeune homme va exploser l’unité familiale et dégommer la bienséance. Une mise à mort méthodique et calculée d’un père incestueux trop longtemps impuni. La vengeance implacable du fils (et de la jumelle qui s’est suicidée) entraînera d’abord l’incrédulité, le rejet puis une acceptation sans contestation possible.

Caméré vengeresse.
Avec Cyril Teste, la caméra se transforme en Némésis : instrument punitif, elle scrute les visages qui s’affaissent, les colères qui dérapent, les recoins qui dissimulent. Comme toujours, la fluidité de la mise en scène apporte du dynamisme au propos. Le spectateur a l’impression d’être pourvu du don d’ubiquité. On navigue d’un espace à l’autre (cuisine/salon/salle à manger) avec aisance et tout s’imbrique à merveille dans cette machine infernale.

Le vernis lisse des apparences se fissure avec éclat : la névrose collective monte crescendo. Le spectacle tient en grande partie sur les épaules solides de Mathias Labelle, déjà extraordinaire dans Nobody. Dans le rôle de Christian, il laisse pointre une émotion à fleur de peau, travaillée par le trauma et la rage. L’intensité de son expression faciale, ses déchaînements de chien fou et sa terrible froideur emportent l’adhésion. Le reste de la distribution joue moins dans la subtilité, les personnages sont brossés à plus gros traits.

En définitive, une célébration glaciale et volcanique de la parole, du courage de s’affirmer face à la masse des autres. Loin d’être un effet de mode chic et purement illustratif, la caméra devient un personnage à part entière : c’est elle qui permet de ressusciter les fantômes et de mettre à jour la vérité… ♥ ♥ ♥

FESTEN de. M.E.S de Cyril Teste. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h50

© Simon Gosselin

Les paradis artificiels de Tchekhov

On frissonnait d’impatience à l’idée d’assister à la relecture des Trois Soeurs par Simon Stone. Douche tiède en sortant de l’Odéon. L’Australien en vue modernise la version originale en la soupoudrant généreusement de références trash qui feraient passer Patrick Sébastien pour un enfant de choeur. Alors que sa transposition des classiques grecs ouvrait de monstrueuses caisses de résonance en nous, il semblerait que sa rencontre avec le dramaturge russe soit plus conflictuelle.

Qu’est-ce-qui pose problème au fond ? Relier Tchekhov à nos jours n’a en soi rien de choquant, bien au contraire. Seulement, le jeune metteur en scène échoue à restranscrire cette mélancolie désabusée, propre au dramaturge russe. en tout cas dans la première partie. Celle-ci compile tous les tics horripilants à la mode à savoir du micro à tout va, des insultes salées à tire-larigot, des réécritures d’une platitude extrême (Andrei adore cuisiner des croque-monsieurs, Irina est végan et Olga lesbienne). Alors oui, 2017 pue : Trump a bien été élu, Kim Kardashian hypnotise encore les foules et les réfugiés vivent toujours dans des conditions misérables. Est-ce-pour cela que la pièce concentre autant de mauvais goût ? On a presque l’espoir d’une parodie mais non, tout est très premier degré.

Le fond manque absolument de lisibilité. On ne comprend pas où veut aller Stone, ce qu’il a à nous offrir. Cette grande pièce chorale ne trouve pas d’échos chez les comédiens : la maison de poupée configurée en vase clos s’avère une fausse bonne idée. La communication heurtée entre les membres de cette grande famille est bien trop éclatée. Il aurait fallu faire davantage coexister tous ces personnages dans un même espace car c’est là que tout se joue. Comment parvenir à se parler alors que nos sensibilités ne sont pas identiques ?

Le temps retrouvé
Cette première partie fait donc craindre le pire pour la suite : où donc sont passées cette finesse psychologique, cette élégance dans l’invective ? Pourquoi nous bombarder le cerveau de références actuelles alors que l’essentiel est bien ailleurs ? Heureusement, Stone se reprend en main dans la seconde partie, débarrassée de tout ce clinquant vulgos. La pièce trouve enfin sa vérité et respire dans un univers de désolation et de perte irrémédiable. On atteint enfin la tragédie, ce sentiment de dépossession qu’on ne peut arrêter malgré tous nos efforts. La vente de la maison rachetée par l’ogresse Natacha (impeccable Servane Ducorps, chipie insouciante) précipite le drame et scelle le destin malheureux de la fratrie. Les personnages quittent leurs costumes caricaturaux et accèdent à leur essence.

Céline Sallette est la seule à posséder de bout en bout cette âme tchékhovienne : elle irradie en Macha dépressive et exaltée. Amira Casar ne démérite pas en Olga besogneuse, la tête sur les épaules. Éloïse Mignon est plus inégale en Irina, son jeu sonne souvent faux. Éric Caravaca donne à André un aspect beauf à souhait, pathétique loser drogué et accro aux jeux. Laurent Papot enfin, colore son personnage de fiancé d’un désespoir caché sous un vernis de plaisanterie. Le reste de la distribution s’avère bien plus effacé. Le spectacle se clôt sur l’étreinte émouvante de ce trio sororal qui a tout perdu sauf l’amour qui le lie. La magie de cette dernière scène permet de terminer la soirée sur une note plus satisfaite.

En somme, ces Trois Soeurs ressemblent à des montagnes russes inversées. Le départ provoque la nausée, les sens sont saturés par tant d’agressivité puis la fin imprime un rythme plus sombre, obsédant. ♥ ♥

LES TROIS SŒURS d’Anton Tchekhov. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30 (avec entracte)

© Thierry Depagne

Intérieur : conte lunaire

Le Studio-Théâtre se veut le lieu de tous les possibles : après les contes de Marcel Aymé, virage à 180°. Le sociétaire Nâzim Boudjenah se lance dans l’expérience Maeterlinck avec l’austère et mystérieux Intérieur. On se souvient de la mise en scène d’une radicale beauté austère de Régy. Ici, la proposition s’annonce moins tranchée, dans un entre-deux vaporeux qui oscille entre conte japonisant et drame morbide. Ce flou artistique, sans doute volontaire,  laisse un peu sur notre faim. La pièce invitait franchement à une prise de risque maximale. Le pas n’a pas été franchi. En demeure une atmosphère singulière qui puise au fond de nos peurs les plus ancestrales.

Maeterlinck pose une question fondamentalement douloureuse dans Intérieur : comment annoncer la perte ? Comment prendre en charge la parole de la mort ? Voilà une interrogation épineuse à laquelle un vieillard et un étranger tentent de répondre. Amateurs d’action, passez votre chemin. Comme son titre l’indique, la pièce invite à une forme de méditation contemplative sur le passage de vie à trépas.  Intérieur également, car les deux hommes se transforment en voyeurs et observent par les fenêtres la vie de la famille avant la verbalisation du drame.

Mal-être en résonance
Boudjenah abat la carte de la distanciation : la direction d’acteurs se fonde très nettement sur une déréalisation. Thierry Hancisse campe un vieillard hagard à la voix douce et au débit mesuré ; son fils, Pierre Hancisse est plus sec. Les deux comédiennes, Anna Cervinka et Anne Kessler, apportent une dissonance supplémentaire. Leur jeu invite au malaise : une fausseté assumée qui entre en caisse de résonance avec le mal-être intérieur qu’expérimente le quatuor.

Alors que Régy avait privilégié la sur-articulation, Boudjenah s’est davantage concentré sur l’esthétisation : à mi-chemin entre des films d’horreur japonais (on pense inévitablement à The Ring) et une ambiance zen lunaire, cet Intérieur ressemble à un conte nocturne où le fantastique et le réel se superposent. La scénographie de Marc Lainé et l’animation vidéo de Richard Le Bihan rapprochent et éloignent à la fois ces personnages de nous. L’inquiétante étrangeté freudienne affleure sur le plateau tout en créant une routine.

Intérieur est donc une pièce qui engage à la fois le comédien mais aussi le spectateur. Elle demande un engagement total qui passe par une mise en scène sans compromis. Si Nâzim Boudjenah signe un spectacle étrange, intrigant et ambigu, il aurait pu encore aller plus loin. En orchestrant peut-être moins artificiellement les silences, en préférant une forme d’épure ou tout simplement en ramassant les dialogues. Reste une démarche audacieuse au sein du Français qui a tout à fait raison de proposer des œuvres beaucoup moins accessibles malgré des thèmes universels.

INTÉRIEUR de Maurice Maeterlinck. M.E.S de Nâzim Boudjenah. Comédie-Française. 1h10. 01 44 58 15 15. ♥ ♥ ♥

© Simon Gosselin

 

Ludmilla Dabo, le Jaz dans la peau

Et de deux. Alors que Big Shoot confrontait le maître et l’esclave dans un duel comico-cruel à la sauce télé-réalité, Jaz sonde les souffrances intérieures d’une jeune femme violée en proie à la honte et la culpabilité. Intrigué par l’écriture si profondément musicale de Koffi Kwahulé, Alexandre Zeff retrouve le dramaturge ivoirien dans un solo jazzy intense et éprouvant. Le cadre exigu de la Loge est l’occasion pour Ludmilla Dabo de briller de mille feux.

Il manque un z à Jaz. Une amputation profonde, qui laisse des marques. Tous les dimanches, Jaz se fait violer dans la sanisette glauque près de chez elle. Fuyant la merde qui a envahi son HLM ; profitant du calme agréable de la cité pendant que les habitants font la grasse matinée. Jusqu’à ce qu’un voisin possédé, surnommé l’Inquisiteur (on regrettera d’ailleurs un jeu outrancier qui confine au grotesque avec des cris beaucoup trop marqués, loin de rendre compte finalement de la perversité du monstre), la souille invariablement avec la pointe de son sexe aussi virulent que la queue d’un scorpion. Comment surmonter cette répétition traumatisante ?

Jaz repose sur une écriture en tension : par bien des aspects, elle s’avère blanche, c’est-à-dire sèche, abrupte, violente dans son aridité descriptive comme si le viol était raconté d’un point de vue extérieur et sans affect. Par ailleurs, elle est aussi lyrique au sens littéral du terme. Aficionado de jazz, Kwahulé conçoit sa pièce comme une partition musicale marquée par les reprises, les variations.

Alexandre Zeff respecte ce tempo si particulier en réunissant à nouveau le Mister Jazz Band. Ambiance feutrée, ombres chinoises érotiques… Le début du spectacle joue à fond la carte de l’effeuillage sexy et élégant. Ludmilla Dabo se montre d’abord canaille, séductrice avec sa robe noire moulante et ses talons hauts rouges. La panthère mène la danse. Arrive le moment de la confession et tout bascule : en enlevant sa perruque, la comédienne va dévoiler la fissure inaugurale du viol et se mettre à nu. Le temps des plaisirs semble dès lors bien loin : le changement de registre est brutal et prend de suite aux tripes.

La voix de la résilience
Seule sur scène, face à son destin, Jaz va trouver un exutoire grâce à la musique et au chant : crooneuse à la voix rauque et sensuelle, Ludmilla Dabo passe d’une diablesse mutine à une âme en détresse déchirante. Ces intermèdes donnent du souffle à la représentation, lui permettent de respirer, de se déployer. On écoute hypnotisés cette berceuse captivante…

La scénographie de Benjamin Gabrié inscrit les tourments de Jaz dans une cage étroite entourée de barreaux lumineux. Avec la sanisette comme élément central, l’espace devient le lieu de la monstration du viol, du retour incessant et cyclique sur le trauma. Ces toilettes de fortune symboliseront aussi la libération de la jeune femme dans une scène de rituel chamanique onirique. Telles les ailes d’un oiseau qui se déploient, les murs de la prison s’ouvrent pour entamer le processus de résilience par la beauté de la poésie. La musique intérieure de Jaz, cette note unique et inaudible pour le reste du monde, sera sa bouée de secours. Un moyen aussi de nous faire comprendre que l’art a aussi une fonction thérapeutique salvatrice.

Lors de saluts, Ludmilla Dabo semble submergée par l’émotion. Les larmes aux yeux, elle nous transmet son attachement à son personnage, à cette femme qui va utiliser les armes et son chant pour résister. ♥ ♥ ♥ ♥

JAZ de Koffi Kwahulé. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de la Loge. 01 40 09 70 40. 50 min.

Marie Ballet sacrifie le lyrisme incandescent de Nema

Le Théâtre de l’Opprimé n’aura jamais aussi bien porté son nom qu’en programmant Nema de Koffi Kwahulé. À travers un double portrait de femmes victimes de violences conjugales, le dramaturge ivoirien dresse un portrait au vitriol de la société occidentale et de ses perversions avec une langue syncopée et lyrique ; triviale et rituelle. Si Marie Ballet en dégage avec pertinence une distanciation comique évitant le pathos, elle échoue à en restituer le sel incantatoire et la beauté de l’écriture kwahulienne, entrelacée de brisures et de continuité passe à la trappe.

Nema… Un prénom singulier pour une jeune femme qui l’est tout autant. Folle amoureuse de son fleuriste de mari Nicolas, la femme de ménage encaisse pourtant les coups sans broncher. Une brûlure par-ci ; une ecchymose par-là… Jusqu’à ce que sa patronne Idalie décide de prendre les choses en main et de faire réagir son employée. Mais la publicitaire se retrouve également dans la tourmente avec son mari Benjamin, jaloux de la promotion de sa moitié. L’entraide virera au drame.

Avec Nema, Kwahulé abolit les frontières hiérarchiques  en dénonçant les violences domestiques comme un fait de société universel. Dressant sans cesse des parallélismes entre les deux couples, l’auteur magnifie la solidarité féminine entre les deux femmes en les érigeant progressivement comme des sœurs de viol, liées par un trauma indélébile. L’émergence de cette amitié sororale bouleverse, l’entraide devient un moyen nécessaire de survie. Nema en vient à bousculer le déni réconfortant d’Idalie à travers la mise en scène thérapeutique d’un travestissement identitaire. Après la cérémonie de la robe offerte à Nema, celle-ci se met littéralement à incarner sa maîtresse, dominatrice et inflexible, afin de lui faire prendre conscience de l’attitude à suivre. Ici, Marion Amiaud campe avec panache et dédain une femme de pouvoir forte et déterminée, transformant Benjamin en un pauvre toutou obéissant. La scène, à la fois drôle et confondante de justesse, fait mouche.

En se confrontant à Nema, Marie Ballet assume une partition ardue à orchestrer car la mélodie kwahulienne se joue des ruptures rythmiques et tonales avec un art consumé de la surprise. En choisissant de traiter le prosaïsme cru de la pièce par une distanciation comique, l’ancienne comparse de Jean Bellorini est sur la bonne piste et introduit une part d’inquiétante étrangeté dans cette comédie de mœurs infernale. Avec peu de moyens, la metteur en scène rend compte de cette impression de flottement spatial avec des astuces plutôt bien senties. La baignoire devient notamment un espace-totem central dans l’économie du spectacle : refuge, temple de l’amour ou cachette à cadavre à la fois. Quant au bouquet de fleurs lumineux passant de main en main, il traduit habilement la double métaphore obsédante de la pièce, à savoir les fleurs comme objet de séduction et présage mortifère, et la lumière comme tentation d’élévation et d’absolution.

À relever également, une distribution globalement au taquet. Marion Amiaud s’en tire avec beaucoup de profondeur dans le rôle-titre : petite souris frêle avec sa coupe à la garçonne, elle sait se montrer lionne quand l’urgence et le désespoir explosent. Belle palette d’émotions. Face à elle, Aurélie Cohen incarne une Idalie un brin insouciante et moqueuse mais aussi profondément humaine et touchante. Jean-Christophe Folly délivre un jeu puissamment bestial en Nicolas à fleur de peau tandis qu’Ombeline de la Teyssonière apporte une touche de légèreté en secrétaire accro aux petites annonces. Emmanuelle Ramu se délecte en mère castratrice et sans-gène.

Musicalité sous silence
Cependant, Marie Ballet ne réussit pas à injecter la dose nécessaire de gravité et de solennité contenue dans la pièce de Kwahulé. Son travail aplatit les enjeux proprement littéraires et poétiques du dramaturge ivoirien en échouant à en restituer la musicalité interne. Traversée de part en part par l’influence du jazz et du classique, Nema se caractérise aussi par un lyrisme étonnant. Pourtant, ces moments d’introspection deviennent insignifiants dans leur application scénique. Dans la pièce, Nema entame comme un leitmotiv une forme de chant rituel décrivant allégoriquement son trauma originel, celui de son viol commis par son père. Or, ce chant se révèle traité comme une comptine beaucoup trop désinvolte ; la cadence adoptée sonne mal aux oreilles, le tout paraît artificiel et pourrait même prêter à contre-sens alors qu’il s’agit sans doute de la clé de lecture la plus importante pour appréhender le personnage.

Autre souci, le choix d’attribuer le rôle de Benjamin à Matthieu Fayette. Très fade dans son jeu, le comédien paraît bien peu crédible. Là où Nicolas symbolise davantage la violence physique, Benjamin se montre plus sournois dans sa perversion. Or, à aucun moment, il ne distille un quelconque sentiment de menace. Bien qu’infantilisé par sa mère Marie ultra possessive, ce caractère devrait inspirer une crainte sourde. Il n’en est rien ici.

Enfin, quelle mouche a piqué la metteur en scène pour insérer « Une Charogne » ou, encore pire, « Drôle de vie » de Véronique Sanson. Le texte de Kwahulé se suffit amplement à lui-même, inutile d’ajouter des périphrases purement illustratives.

Saluons néanmoins le courage de Marie Ballet d’avoir osé s’attaquer à une pièce diablement retorse à monter. Quel plaisir de voir jouer Koffi Kwahulé, un dramaturge contemporain de premier ordre trop souvent délaissé ces temps-ci sur les planches. Si son initiative est louable et son travail tout à fait honnête, on reste malgré tout sur sa faim. Les subtilités de la langue kwahulienne, ses hachures et sa circularité, s’effacent et laissent place à un ton trop monocorde pour en restituer toutes les couleurs. ♥ ♥

NEMA de Koffi Kwahulé. M.E.S de Marie Ballet. Théâtre de l’Opprimé. 01 43 40 44 44. 2h.

© Cie Oui Aujourd’hui

Madame Bovary, rêveuse rustique

Depuis 1857, date retentissante du procès condamnant Madame Bovary pour « outrage aux bonnes mœurs », l’héroïne éponyme de Flaubert continue d’alimenter nombre de fantasmes. Notamment au cinéma. Qu’elles se prénomment Isabelle Huppert, Gemma Arterton ou Mia Wasikowska, ces beautés diaphanes s’avèrent le fruit de projections idéalisées, trop belles pour être vraies. Au Poche, Sandra Molaro et Gilles-Vincent Kapps renversent la vapeur en proposant une adaptation bien plus rustique, en adéquation avec l’univers paysan du roman. Cette proximité propre au théâtre offre une plongée « popu » galvanisante dans ce voyage au bout de l’ennui. Si l’on perd en poésie, on gagne incontestablement en fraîcheur.

Pourquoi Emma Bovary, une pauvre paysanne déçue dans ses rêves de grandeur s’est-elle érigée en mythe littéraire ? Sûrement parce qu’elle symbolise les illusions perdues que tout un chacun peut éprouver. Difficile de condamner la donzelle face à Charles, son benêt de mari cocu ; Rodolphe, son premier amant, incorrigible séducteur et lâche comme pas deux ou Léon, son amant-enfant plongé dans sa poésie romantique. Ah, qu’il paraît loin le prince charmant de ses romans à l’eau de rose !

Airs terriens
Quatre chaises, une table, une toile de fond représentant la campagne avec ses épis de blé : un décor frugal et sommaire qui renvoie au principe central de cette mise en scène : pas de chichi. L’adaptation remarquable de fluidité signée Paul Emond balise les épisodes clef de l’intrigue avec bonheur tandis que le quatuor de comédiens semble se régaler dans une ambiance bon enfant : David Talbot semble jubiler en époux niais ; Gilles-Vincent Kapps incarne un Rodolphe mielleux à souhait ; Félix Kysyl s’illustre dans une myriade de rôles de la belle-mère acariâtre au jeune Léon trop rêveur pour être un vrai mâle.

Sandrine Molaro, elle, déconstruit les attentes liées à Emma en s’inscrivant dans un jeu purement terrien, loin de l’image un peu surfaite d’une jeune femme langoureuse. Ici, on a affaire à une Madame Bovary en pleine maturité, ogresse jouisseuse ouverte à tous les appétits. Elle campe avec aplomb une intrigante dépassée par les événements et par ses boulimies luxueuses. Intense dans les moments de douloureuse lucidité, la comédienne se laisse surtout entraîner dans ce bal musette sans prétention avec une vraie gourmandise.

Ponctuée d’intermèdes musicaux populaires (sortez harmonicas et accordéons), la représentation se suit avec plaisir même si elle tend parfois à gommer les fulgurances et le cynisme de la plume flaubertienne par des paroles un peu simplettes… Pourquoi pas après tout, l’ensemble tient largement la route. Si vous souhaitez découvrir ce grand classique de notre patrimoine littéraire sous un aspect plus convivial qu’une simple lecture, alors n’hésitez pas. ♥ ♥ ♥

MADAME BOVARY de Gustave Flaubert. M.E.S de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h30

© Brigitte Enguerand

Tabou : la parole aux femmes violées

Quelle ironie du sort d’accueillir au sein de la petite salle du Paradis du Lucernaire un spectacle-documentaire centré sur le viol. Avec Tabou, Laurence Février se livre à corps perdu dans la vertigineuse catabase de cinq femmes confrontées à la douleur du témoignage. Une performance coup de poing et engagée qui pousse inévitablement à la réflexion. Du théâtre nécessaire par les temps qui courent.

Dans la pénombre, cinq femmes en robe et talons déambulent dans une danse mécanique (un peu surfaite d’ailleurs). On pourrait les prendre pour des sœurs, ce quintette d’âmes fracassées. Une communauté féminine en quête d’attention et d’écoute surtout. Confrontées à l’arrogance, à l’indifférence, voire à l’incrédulité des institutions policières et juridiques et même de leur entourage, ces victimes de viol n’ont pourtant pas d’autre choix que de témoigner pour faire entendre leur voix et rétablir la vérité.

La force de frappe de Tabou provient sans conteste de son matériau brut, tiré d’affaires bien réelles. Seuls les noms et les lieux ont changé. S’attaquer à un sujet aussi délicat sur un plateau relève d’un sacerdoce : comment ne pas tomber dans le voyeurisme gratuit, comment donner chair à ces éprouvants récits et parvenir à faire théâtre ?

Dominos
Laurence Février semble avoir opté pour la carte de la franche simplicité. Sous la forme de binômes opposant victimes et autorités incompétentes car culpabilisantes, la metteur en scène crée des saynètes dialoguées vives et acérées, implacables. Sa dramaturgie en dominos éclaire brillamment le talent de volte-face de ses cinq comédiennes, passant systématiquement du rôle de la violée à celui du bourreau. L’effet se montre glaçant : Véronique Ataly, Anne-Lise Sabouret, Carine Piazzi, Françoise Huguet et Mia Delmaë s’avèrent remarquables d’ambivalence.

Le choix des cinq témoignages rend également compte de l’aspect protéiforme que peut revêtir le violeur. Aucun sujet-type ne peut vraiment éclore, à part qu’il s’agit dans l’immense majorité des cas d’un proche de la victime. Oncle, mari, petit copain ou voisin, les prédateurs rôdent et frappent lorsque l’on s’y attend le moins. Tabou se clôt magistralement par l’incarnation bouillonnante de Laurence Février elle-même qui se glisse dans la peau de Gisèle Halimi, l’avocate qui a provoqué un séisme dans les cours de justice en définissant le viol comme un crime de société, de culture, total. En mettant à jour la théorie du consentement qui transforme les victimes en complices, elle souligne l’urgence de changer les mentalités avant que la gangrène ne s’étende davantage.

Près de quarante ans après cette célèbre plaidoirie, le viol reste bien un phénomène passé sous silence car encore vécu comme honteux et dégradant pour celles et ceux qui subissent parfois quotidiennement l’emprise dévastatrice d’un monstre aux allures souvent irréprochables… Dommage que Tabou livre une vision genrée du viol en occultant les victimes masculines qui sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit. Attention à ne pas transformer le spectacle en pamphlet féministe, ce serait réduire son impact universel. Malgré cette gêne, la pièce mérite amplement le déplacement car elle bouleverse autant les sens que la raison. ♥ ♥ ♥ ♥

TABOU de Laurence Février. M.E.S de l’auteur. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h10.

© Margot Simonney

Desplechin dans la spirale tamisée de la guerre des sexes

Un lourd poids pèse sur les épaules d’Éric Ruf. Attendu au tournant pour son premier mandat en tant qu’administrateur de la Comédie-Française, il sort le grand jeu avec Père d’August Strindberg. Ouvrant le bal de la saison salle Richelieu, ce combat intellectuel sur fond de guerre de sexes s’avère orchestré avec une rigueur classique par le cinéaste Arnaud Desplechin, ravi de transposer sa pièce fétiche sur scène.

De l’orage dans l’air entre Laura et son mari le Capitaine Adolphe… Bertha, leur pauvre fille, devient l’enjeu principal de leur confrontation : tandis que le père souhaite délivrer son enfant de l’ambiance étouffante d’une maisonnée religieuse, la mère entend la couver indéfiniment. Qui remportera cette bataille de l’éducation ? Un déséquilibre flagrant se profile lorsque Laura laisse sous-entendre qu’Adolphe ne serait peut-être pas le père de Bertha et fait passer pour fou son époux…

Enfer conjugal trop sobre
Tragédie de la paternité, Père s’inscrit dans la mouvance naturaliste chère à Zola en disséquant la vie de couple sous l’angle d’une cristallisation sujette à caution : l’éducation apparaît en effet comme un prétexte fallacieux sous-tendant une lutte intestine bien plus conséquente. Qui de l’homme ou de la femme s’imposera ?

Avec Strindberg, le débat semble ouvert et bien sournois. Misogyne patenté, le Suédois dénonce l’institution du mariage comme infailliblement castratrice et sacrificielle pour l’homme alors que dans le même temps, il croque un portrait de femme à la Merteuil, odieuse et pathétique, perverse à souhait et finalement victorieuse de ce combat sans merci. Bien que les revendications féministes soient pleinement légitimes, les moyens mis en oeuvre pour les acquérir ne brillent pas par leur honnêteté. Strindberg marche comme un funambule, louant l’intelligence calculatrice de son personnage féminin tout en condamnant son implacable ambition.

Le flair d’Arnaud Desplechin a su réunir un couple harmonieux dans ses violentes dissonances : Michel Vuillermoz s’enfonce avec une crédulité enfantine dans la démence : de pater familias inflexible, il se prend à son propre piège et dévoile une fragilité désarçonnante de dépossession. Anne Kessler surprend en agneau machiavélique : la comédienne d’un naturel si délicieusement piquant et insouciant se révèle glaçante en mythomane opportuniste. Le contraste entre son hypocrisie mielleuse et sa volonté de fer s’incarne merveilleusement sur ses traits bien qu’elle gère plus maladroitement les instants purement émotifs (comme celui terrible où elle avoue à son mari qu’elle l’aime en tant que mère et pas comme épouse). Martine Chevallier, elle, instaure une respiration bienvenue d’amour sincèrement maternel en nourrice complice.

Arnaud Desplechin insiste sur l’aspect thriller psychologique du drame. Les lignes de tension sont clairement tracées ; l’ambiance tamisée traduit subtilement le conflit en sourdine entre le couple et la présence d’esprits hantés dans l’immense bibliothèque-bureau du Capitaine-savant. Cependant, la vision du cinéaste rejaillit d’une façon trop discrète pour être pleinement personnelle : plus de risques, de partis pris de mise en scène plus audacieux, moins calqués à la pièce de Strindberg auraient rendu l’affaire plus dynamique. Le résultat vire parfois dangereusement dans le pathos même si Desplechin, en bon commandant de bord, réussit à redresser à temps la barre.

Si Ruf peut se targuer d’avoir inauguré sa saison avec un grand nom du cinéma, le passage sur scène peut lisser la singularité d’un tel artiste. Tel est le cas de Desplechin, qui malgré un travail tout à fait honorable porté par un duo d’acteurs à l’alchimie bouillonnante évidente, ne parvient pas à imposer sa patte. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir, ce Père se savoure comme un bon Hitchcock rempli d’un suspense démoniaque. ♥ ♥ ♥

PÈRE d’August Strindberg. M.E.S d’Arnaud Desplechin. Comédie-Française. 08 25 10 16 80. 1h55

© Vincent Pontet

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