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Un océan de beauté inonde la Comédie-Française avec la Petite Sirène

Géraldine Martineau est une enchanteresse : elle métamorphose le Studio-Théâtre en un superbe palais des mers, d’une beauté énigmatique et mystérieuse. Remodelant le conte d’Andersen, la jeune metteur en scène imagine sa Petite Sirène perdue entre deux univers, une étrangère en quête d’identité. Ce parcours initiatique, à la recherche de soi, insiste sur la dimension sacrificielle de l’héroïne. Pas d’édulcoration ici ; les personnages espèrent et souffrent, en silence ou en chantant. Pour éviter de sombrer dans une noirceur extrême, des bulles humoristiques détendent l’atmosphère. C’est cet équilibre instable, entre sourire et tragédie, que maintient parfaitement Géraldine Martineau. Une parenthèse féerique entre ombre et lumière.

Une forêt de coraux dorés suspendus et des balançoires cueillent le public quand le rideau se lève. Ce paysage-amphibie, entre terre et mer, donne le la. Ces stalactites brillantes émerveillent autant qu’elles inquiètent. Notre petite sirène s’ennuie sous l’océan, dans les profondeurs marines. Sa grand-mère essaye de la raisonner : rien ne vaut son chez soi. Inutile de se montrer si curieuse à propos du monde des humains ! L’adolescente, curieuse, s’obstine et tombe amoureuse de l’homme qu’elle sauve du naufrage.. Ce geste courageux signera le début de sa perte…. et de sa renaissance.

Étrange étrangère
S’éloignant clairement de l’idéologie Disney, Géraldine Martineau s’emploie à mettre en avant la bravoure extraordinaire de cette jeune fille qui risque tout par amour. L’inadéquation entre le monde terrestre et maritime est exploitée tout au long du spectacle : d’un point de vue scénographique déjà, des astuces simples mais inspirées soulignent ce contraste. Un rideau de tulle bleu sert de frontière ; une lumière trouble donne l’illusion d’être sous l’eau, du maquillage qu’on enlève à coup d’éponge scelle la métamorphose de la sirène… Ensuite, une métaphore tenace éclaire différemment le conte : la sirène est assimilée à une migrante, une étrangère qui symbolise le danger et l’inconnu pour le père du prince. Ce phénomène primitif de rejet renforce la mise à l’écart du personnage, qui ne parviendra jamais à acquérir les codes des humains. La xénophobie initiale du roi cède ensuite le pas à la découverte comique des coutumes terrestres. Un moment de mimétisme décalé assez clownesque et irrésistible.

Si Géraldine Martineau démontre une sensibilité artistique évidente, sa direction d’acteurs se révèle également à toute épreuve. Adeline d’Hermy nage comme un poisson dans l’eau dans le rôle éponyme. Sa voix enfantine s’accomode divinement bien de l’émerveillement curieux du personnage ; son regard, si expressif, dévoile une myriade d’émotions – étonnemment, douleur, impuissance. Très investie d’un point de vue corporel, elle devient ballerine muette quand le mots ne peuvent plus prendre en charge les sentiments. Jérôme Pouly, lui, réjouit en roi rustique proche de la nature. Ses interventions bourrues et spontanées égayent l’ensemble. Julien Frison séduit en prince ardent ; Danièle Lebrun s’amuse dans ses différents costumes. On adore notamment sa sorcière des mers-Castafiore à la bouche fluo.

On plonge donc avec délice dans cette odyssée maritime en si bonne compagnie. ♥ ♥ ♥ ♥

LA PETITE SIRÈNE d’après Hans Christian Andersen. M.E.S de Géraldine Martineau. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10.

© Christophe Raynaud de Lage

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La jalousie va si bien à Romane Bohringer

Il existe des comédiennes qui n’ont pas besoin de se forcer pour être dans le vrai. Romane Bohringer est de cette trempe là. Désarmante de naturel, elle se glisse dans la peau d’une femme rongée par la jalousie. Seule sur scène, elle fait sienne la prose crue et violente d’Annie Ernaux. Pierre Pradinas, son fidèle compagnon de route, la conduit vers une intense « occupation », celle d’une actrice habitée par son personnage.

Qui n’a jamais connu la jalousie ? Ce sentiment déchirant et illusoire de vouloir imposer constamment sa présence à l’être aimé. Cette torture de ne plus être soi et de ne vivre qu’en fonction de l’autre, de s’immiscer dans sa nouvelle vie. Elle, elle connaît cette escalade dans la violence. C’est pourtant elle qui est à l’origine de la rupture avec W. Par lassitude et par souci de préserver sa liberté, elle le quitte. Bien mal lui en a pris. L’absence oblige à combler des manques. Elle n’arrête pas de penser à la femme qui l’a remplacée. La traque commence : nom, prénom, adresse, métier. Ce poison la contamine et lui fait du bien en même temps. Drôle de ménage à trois !

Romane Bohringer illumine le Théâtre de l’Oeuvre de sa folie espiègle. Solaire, elle prend le public en otage de ses confidences avec sincérité et surtout beaucoup d’auto-dérision. Elle fait ressortir tout l’humour du texte d’Ernaux qui n’apparait pas forcément à la lecture. Elle s’empare des mots avec une gourmandise de petite fille, heureuse d’être sur scène. Aussi explosive que narquoise, voici une véritable bête de scène !

On se demande encore pourquoi Pierre Pradinas s’est compliqué la vie avec des artifices de mise en scène. Des vidéos platement illustratives ainsi qu’un musicien parasitent la présence de la comédienne, qui se suffit amplement à elle-même. Davantage de simplicité, une ambiance plus intimiste, n’auraient pas fait de mal à l’ensemble.

Ces quelques fausses notes n’entachent en rien la qualité de ce spectacle, très fort, qui trouvera sans aucun doute des résonances en chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

L’OCCUPATION d’Annie Ernaux. M.E.S de Pierre Pradinas. Théâtre de l’Œuvre. 1h05. 01 44 53 88 88.

© Marion Stalens

Les lucioles de l’amour selon Thomas Jolly

Il y a toujours une curiosité presque enfantine à découvrir le premier spectacle d’un metteur en scène en vue. Avec Arlequin poli par l’amour, Thomas Jolly dévoile d’emblée son ADN, sa patte. À mi-chemin entre Beetlejuice et la fête foraine, son travail exhume notre âme de gosse et entraîne les sens dans une féerie éveillée. La Scala, récemment ouverte, a bien fait de programmer ce bonbon piquant.

Si Marivaux a écrit des chefs-d’œuvre, certaines de ses pièces sont complètement passées à la trappe. Certaines à tort. C’est le cas d’Arlequin poli par l’amour, une délicieuse variation sur la naissance du désir et les dangers qu’il y a à vouloir le contrarier. Le cadre est simple, tout comme l’action. Une puissance fée tombe amoureuse d’un Adonis sans savoir qu’il est sacrément bête. Bien décidée à parfaire son éducation sentimentale, elle se lance dans une entreprise désespérée. Le jeune homme succombe aux charmes de Silvia, gentille bergère. Ce coup de foudre inattendu attise évidemment l’ire de la sorcière…

Peut-on forcer quelqu’un à tomber amoureux de soi ? La réponse est évidemment négative. C’est ce violent affrontement entre l’innocence des premiers émois et la furie d’une passion à sens unique qui irrigue l’intrigue de la pièce.

Enchantement de tous les instants
Ce que propose Thomas Jolly relève d’un véritable enchantement visuel. Peu de moyens mais tellement d’effet ! Confettis, ballons, costumes de mouton, lumières chromatiques, musique entraînante, esprit cabaret… Tout concourt au plaisir dans cette relecture mi-dark, mi-canaille d’un marivaudage allégé et qui va droit au but. Tout comme sa proposition bien secouée qui bénéficie de l’abattage infaillible d’une belle brochette de comédiens.

On adore la sorcière-castafiore baroque campée par Julie Bouriche. Charlotte Ravinet est une Silvia mutine, attachante et entière tandis que Romain Tamisier est un Arlequin tout en facettes, de l’idiot béat à l’amoureux transi en passant par l’effrayant despote.

Entre ombre et lumière, cet Arlequin embarque le public dans une odyssée amoureuse aussi périlleuse qu’exaltante. Populaire et dynamique, ce premier spectacle esquisse tous les ingrédients phares des futurs succès de Thomas Jolly. On retrouve avec joie ce qu’on a tant aimé chez lui : une candeur touchante qui renvoie à l’enfance et au jeu. Tout en n’occultant jamais une certaine noirceur, ici la transition délicate entre la jeunesse et l’âge adulte. ♥ ♥ ♥ ♥

ARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR de Marivaux. M.E.S de Thomas Jolly. La Scala. 01 40 03 44 30. 1h15

© Nicolas Joubard

Nora, femme d’aujourd’hui

« Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. » En 2018, la chanson de Souchon n’a pas pris une ride car elle met en lumière un paradoxe propre à l’émancipation de la femme. Le slogan est clair : tu peux te sentir libre mais il ne faudrait pas abuser non plus. Reste à ta place de petite créature frêle sous l’égide de bras virils et protecteurs. Revendique ta liberté mais avec une muselière au visage.

C’est exactement sur cette implacable contradiction que Lorraine de Sagazan ouvre son spectacle au Monfort. Dans Une maison de poupée, elle revisite la pièce d’Ibsen en une guerre des sexes manifestement axée sur l’incompréhension. Féroce dialogue de sourds, la réécriture joue sur l’improvisation et l’outrance pour mettre à mal l’hégémonie patriarcale. Et la démonstration s’avère particulièrement glaçante et impitoyable à défaut d’être subtile.

On pénètre au cœur d’un dispositif tri-frontal qui respire le désenchantement. Un simulacre de fête transpire sur scène : des ballons en forme de cœur parsèment l’espace, des cadeaux au papier pailleté semblent promettre un erzatz de joie. C’est le soir du réveillon et des révélations vont avoir lieu. Pour le moment, Nora est heureuse de retrouver son mari Torvald et leur ami Frank. Contrairement au texte d’Ibsen, c’est la jeune femme qui tient ici la chandelle : son poste d’avocate dans une banque prestigieuse lui assure un revenu confortable tandis que son mari s’occupe de la maison. Autant cette situation ravit Nora, autant elle exaspère Torvald qui sous un sourire de façade a bien du mal à cacher son amertume.

Ce renversement des genres permet à Lorraine de Sagazan d’accentuer les disparités homme/femme. L’épanouissement professionnel de Nora cache en réalité une origine bien plus glauque dont elle apprendra l’existence à la fin de la pièce. La chute sera d’autant plus douloureuse que Nora aura déjà goûté au plaisir de la revanche des sexes. Ce que Lorraine de Sagazan questionne, c’est bien la possibilité pour une femme de gravir les échelons sans l’aide des hommes. Existe-t-il un déterminisme masculin ? Vaut-il encore le coup de lutter pour les femmes si la société est encore conditionnée par une norme testostéronnée ?

Incompréhension manifeste
Jeanne Favre porte sur ses épaules de Wonder-Woman le poids de ce combat. Amazone heureuse, elle virevolte telle une fée satisfaite dans tous les domaines. Puis vient le temps des doutes et de l’épiphanie finale et là, la colère s’exprime franchement. La conscience soudaine d’avoir vécu son mariage dans un mensonge permanent, l’incommunicabilité fondamentale entre lui et elle, le désir enfin d’être égoïste et de vouloir vivre pour soi.

Cette transformation intérieure, la comédienne sait la transmettre au public. Cette rage impuissante, cet anéantissement d’une vie rangée se manifestent par des poings serrés, des secousses. C’est intense. Face à elle, Romain Cottard est admirable dans le rôle du salaud lâche et sûr de sa supériorité. On aurait sans doute attendu un face-à-face plus équilibré entre Nora et Torvald car la bêtise suinte trop rapidement des pores de ce mari odieux. La caricature n’est jamais bien loin et son personnage aurait mérité d’être plus nuancé car on a du mal à comprendre comment l’avocate a pu tomber amoureuse de ce goujat. Les seconds rôles paraissent pâles à côté du couple (Antonin Meyer-Esquerré en particulier dont la diction est vraiment à retravailler). Benjamin Tholozan tire son épingle du jeu en ami condamné et lucide dans sa future déchéance.

Malgré ce défaut d’écriture, saluons la vivacité de l’adaptation de la metteur en scène qui verse beaucoup dans l’esprit work in progress contribuant ainsi à rendre les propos plus dynamiques et naturels. On a vraiment l’impression de pénétrer dans l’intimité de ce couple. La fin de la représentation se montre d’une violence absolue puisque Nora se terre dans un silence assourdissant. Son ultime tirade, manifeste féministe et rupture en bonne et due forme, défile sur un écran. Comme si la parole, exsangue et tarie, n’avait plus la force de s’exprimer et qu’il fallait le pouvoir de l’écriture pour fixer une bonne fois pour toutes la mise à mort du patriarcat. Cette dissociation de la voix et du corps exalte la révolte sourde mais bien réelle de la jeune femme. Le mari, lui, ne comprend toujours rien… Affligeant constat d’une impossible réconciliation. ♥ ♥ ♥ ♥

UNE MAISON DE POUPÉE d’après Henrik Ibsen. M.E.S de Lorraine de Sagazan. Monfort Théâtre. 01 56 08 33 88. 1h40.

© Pascal Victor/Artcom Press

 

Dans l’intimité carverienne avec Guillaume Vincent

Sur les planches ou sur grand écran, les nouvelles de Raymond Carver prennent vie. D’êtres de papier à êtres de chair, la galaxie carverienne de paumés au bord du gouffre n’en finit pas d’interpeller. Pourquoi ? Va-t-on au théâtre pour assister à la déchéance de couples sans doute bien banals ? Eh bien oui. Ces Monsieur et Madame tout-le-monde touchent car leur lutte pour s’en sortir nous les rend proches.

Aux Bouffes du  Nord, Guillaume Vincent a su saisir cette énergie du désespoir et la fragmenter en autant de tableaux conjugaux qui se répondent intelligement en écho. On retrouve cet art du lapsus, du décalage, des illusions qui vacillent dans un kaléidoscope vertigineux parvenu à un équilibre bien dosé entre comédie et drame. Une réussite.

Un téléphone. Un canapé. Un bol de chips. Et l’incontournable verre d’alcool. Il n’en faut pas plus pour planter le décor chez Carver. Dans un espace intérieur souvent confiné, des couples discutent, se désirent, boivent. Beaucoup. Langues déliées, les confessions affleurent et font mal. D’une douleur inguérissable. Un mot de trop, un souvenir évoqué suffisent à basculer vers le point de non retour. On essaye pourtant de sauver les meubles, de réparer. En vain.

Chambre d’écho
Entre profonde mélancolie et poussée d’espoir, les six nouvelles entremêlées dressent une cartographie du couple très juste. Le metteur en scène agence le matériau littéraire pour le faire entrer en résonance. De fait, des fils se tissent et s’entrecroisent avec du répondant. Divisé en deux, le spectacle débute par un effet spéculaire assez saisissant. Des couples en visite chez d’autres ; une conversation qui dérape de plus en plus ; des rancoeurs qui affleurent. Une inquiétante étrangeté émerge au fil des dialogues. L’impression d’une fausseté, des rires peu naturels, presque gênants marquent un dysfonctionnement que Guillaume Vincent a su merveilleusement mettre en relief. Émilie Incerti Formentini est formidable en narratrice hilare et ogresse : elle incarne à la perfection ce décalage qui évite à la représentation de sombrer dans la platitude du réalisme. La deuxième partie éclate encore plus les couples en quatre partitions comme autant de miroirs finalement solitaires. Excellente idée d’avoir opté pour ce va-et-vient narratif, très dynamique.

Créateur d’ambiance, Guillaume Vincent joue la carte de l’intime avec lumières tamisées, proximité des comédiens avec le public… Il versera même dans le fantastique à la toute fin nimbant le plateau d’une brume vaporeuse. La radio s’affolera en crépitant : des tubes d’amour énumèreront leurs promesses, laissant nos héros exsangues. Mention spéciale pour Cyrul Metzger, jeune pousse très prometteuse à l’interprétation vive. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE ME TENDER d’après des nouvelles de Raymond Carver. M.E.S de Guillaume Vincent. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h40

© Elizabeth Carrechio

Les désirs féminins se donnent rendez-vous Au Bois

Promenons-nous dans les bois… Depuis Bettelheim et sa lecture psychanalytique des contes de fée, on a pris conscience de toute la symbolique de la forêt : interdits, débauche, tentation, peurs qui nous effraient et nous excitent. Claudine Galéa s’engouffre dans la brèche et concocte une version féministe et moderne du Petit Chaperon Rouge. À la Colline, Benoit Bradel souligne l’auto-dérision du texte, son humour, son actualité dans une mise en scène distanciée, un brin malsaine.

Le Petit Chaperon Rouge a bien grandi depuis Perrault et Grimm. Adieu les bouclettes blondes, vive les dreadlocks rouges (et pas blond vénitien, attention ! Trop mémère comme appellation…). Ce n’est plus une petite fille mais bien une ado mi-rebelle, mi-aimante à laquelle on a affaire. Si le conte mettait en relief les rapports familiaux sur trois générations, la perspective adoptée ici semble un brin décalée. Notre héroïne étouffe sous le poids d’une mère peu conventionnelle, boulimique aussi bien de nourriture que de plaisir. Les années passant, elle a bien du mal à attirer sur elle l’attention des loups malgré une fringale sexuelle toujours aussi intense…

Ce renversement mère/fille chamboule donc nos représentations de la famille. Mère-ado fantasque cotoie fille plus terre-à-terre. Cependant, une même quête hédoniste les lie. Et c’est dans les bois que s’opérera une transformation plus ou moins consentie.

Près d’une autoroute, ce bois sale jonché de seringues de junkies attire tous les pervers du coin. Un loup guitariste (imposant symbole phallique) séduit les foules telle une rock-star. La mère souhaite croquer du loup, consciemment et plutôt deux fois qu’une tandis que la fille semble le vouloir mais de manière plus refoulée. Qui triomphera ?

Attachement
Benoit Bradel convoque habilement la vidéo sous la forme d’une sitcom lugubre qui ancre l’instant dans une réalité à la fois familière mais aussi inquiétante. On se croirait presque dans La Famille Addams. L’alternance avec le plateau fonctionne sans accroc. Les personnages s’avèrent très vite attachants : encore une fois, Émilie Incerti Formentini prouve ses talents de caméléon. Avec sa choucroute blonde platine juchée au sommet de sa tête et sa robe pailletée improbable, elle promène tranquillement son rôle de mère un peu barré mais terriblement encline au plaisir avec un incroyable bagout. On adore ! Séphora Pondi imprime à son PCR un dynamisme brut de décoffrage, une absence de crédulité certaine tant en revendiquant un girl power final qui ne tombe pas comme un cheveu au milieu de la soupe. Lionne féroce ! Emmanuelle Lafon campe un bois élégiaque et très intrigant avec son beau costume fouillu.

Cette version revisitée d’un classique du genre met donc bien avant les aspirations de la femme à vivre comme elle le souhaite, à vingt ou quarante ans.  Le loup n’est pas craint, il titille et démange et ce sont bien les humains, les chasseurs qui ont l’air si rassurant, qui se révèlent les plus dangereux. Méfiez-vous donc des apparences…

AU BOIS de Claudine Galéa. M.E.S de Benoit Bradel. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

L’odyssée de Jatahy : de guerre lasse

Christiane  Jatahy semble raffoler des fêtes désabusées. Après La Règle du jeu alcoolisée de Renoir au Français, elle remet le couvert à l’Odéon cette fois-ci. En tentant de combler les zones d’ombre de L’Odyssée, la metteur en scène brésilienne s’éloigne de l’épique homérique. Ce qui la captive, c’est le domos, la maison, la vie hors des exploits guerriers. Sur le papier, l’idée est séduisante. Sur scène, l’écriture de plateau montre très rapidement ses limites.

Que retient-on de Pénélope ? Sa fidélité à toute épreuve, son art du tissage, sa volonté de fer. C’est la grande oubliée de L’Odyssée, qui célèbre la bravoure rusée d’Ulysse. Jatahy, tout à son honneur, recentre la femme au coeur du propos. Comment survivre face à cinquante porcs qui essayent de vous assaillir de toute part ? Comment maintenir la flamme d’un amour qui s’étiole ? Comment ne pas céder à la tentation d’une caresse malgré le dégoût de l’adultère ?

L’originalité de Jatahy est de se positionner franchement face à ces non-dits : Pénélope n’est pas parfaite non, ni irréprochable. Elle est humaine. Parfois enjouée, prête à danser avec ses prétendants, parfois révoltée, parfois abattue. Insaisissable. Les hommes, eux, n’ont pas fière allure. Ces clowns pitoyables sont loin d’inspirer de l’effroi. Eux aussi semblent vouloir en finir.

Cette envie de désacraliser un texte fondateur de notre culture occidentale, loin de constituer un geste provocateur, tend plutôt la main à une humanité en perte de repères face à l’attente du retour d’une ombre. Pas d’apparat ici, bien au contraire : le festin se limite à de l’eau et des chips.

Comment survivre face à l’ennui ? En se divertissant, au sens pascalien du terme. Pour éviter de broyer du noir, autant faire la fête. Mais quelle fête ! Sinistre, glauque au possible.

Pour varir les plaisirs, Jatahy a conçu un dispositif bi-frontal qui brouille les perceptions. Tandis qu’une partie du public assiste au dialogue entre plusieurs Pénélope (trois qui se relaient) et des prétendants, l’autre moitié se centre sur Ulysse et Pénélope. On oublie d’ailleurs très rapidement qui est qui et cette porosité identitaire tend à constater qu’on ne sait plus qui est la victime ou le bourreau, qui désire et qui résiste…

Le trio féminin tient la barre dans ce naufrage de l’amour : Stella Rabello, Isabel Teixera et Julia Bernat jouent avec intensité et presque nonchalence la mascarade du désir. Les trois garçons semblent phagocités par la présence de cette sororité.

À vau-l’eau
Lorsqu’on prend Homère comme point de départ, la forte attente du spectateur est légitime. Ici, la matériau antique sert de prétexte à une écriture de plateau qui ne casse vraiment pas des briques. La beauté de la langue homérique se confronte à la pauvreté des dialogues, ce qui fait qu’on écoute tout cela d’une oreille très distraite. Reste la majestuosité d’une scénographie qui en met plein la vue. C’est au moment de la réunion des deux groupes que la magie opère : tout part à vau-l’eau, les couples se délitent malgré un rapprochement qui s’avère vain. Du coup, l’élément liquide envahit le plateau et stagne. Les corps pataugent maladroitement, une langueur insupportable envahit le plateau. Des vidéos admirablement bien filmées alternent les prises de vue, les parties du corps, les visages à vif. Exténués et trempés, nos héros abandonnent la bataille.

C’est cet émouvant lâcher-prise qu’on retiendra de cet Ithaque. ♥ ♥ ♥

ITHAQUE de Christiane Jatahy, d’après L’Odyssée d’Homère. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h.

© Elizabeth Carecchio

 

Ulysse, constellation à cinq étoiles

Après une Iliade vivifiante, Pauline Bayle conclut logiquement son diptyque homérique avec L’Odyssée. Du Théâtre de Belleville au Théâtre de la Bastille, la jeune metteur en scène trace avec succès sa route. Reconnaissance méritée pour l’artiste, qui, une fois de plus, revisite ce grand texte fondateur avec une fluidité et un sens de la narration d’une simplicité follement efficace. De nouveau, on retrouve ses cinq comédiens fétiches dans une aventure maritime et identitaire pleine de souffle et de fraicheur.

Inutile de scruter la scène à la recherche d’un indice évoquant la Grèce antique. Ce serait peine perdue. On ne s’encombre pas d’une quelconque vérité historique ici. Pas de péplum avec Kirk Douglas et pas de grandeur surhumaine. En 2018, Ulysse est un être asexué en T-shirt, jeans et baskets. Un héros d’aujourd’hui qui peut s’incarner en tout un chacun.

Couleurs intenses
Sur des chaises à vue entourant le rectangle scénique, chacun des cinq aèdes attend son tour. Ils se partagent les scènes, les personnages et les épisodes avec une complicité naturelle. Tout s’enchaîne à une vitesse presque chorégraphique et on comprend rapidement qui est qui. Pauline Bayle tempère, comme dans L’Iliade, la notion de virilité et de féminité et brouille les frontières des genres. Une femme peut prendre les armes et se montrer sanguinaire tout comme un homme peut se révéler doux et maternel. Cette inversion n’évacue pas tous les stéréotypes mais fonctionne à merveille sur scène. Charlotte van Berssevelès, Viktoria Koslova, Alex Fondja, Florent Dorin, Yan Tassin jettent leurs tripes et donnent tout. On en redemande !

Aucun temps mort : Polyphème, Circé, Calypso, la vengeance d’Ulysse… On retrouve les moments clés de L’Odyssée menés tambour battant. Pas d’excès, pas de surenchère mais des images frappantes et magnifiques ponctuent le récit à l’instar de cette terre paillettée d’or qui recouvre le plateau une fois Ithaque retrouvée, de cette intense pénombre lorsqu’Ulysse descend aux Enfers, de ce liquide rouge qui éclabousse les poitrines au moment du massacre des prétendants… Ce travail chromatique ne laisse pas de charmer par sa beauté simple et évidente.

En assumant la carte de la polyphonie, Pauline Bayle joue une partition chorale entre rupture et harmonie qui touche dans le mille. Quand Ulysse reprend son histoire en main, les cinq comédiens s’avancent à l’unisson, leurs voix se répondant à merveille. ♥ ♥ ♥ ♥

L’Odyssée d’Homère. M.E.S de Pauline Bayle. Théâtre de la Bastille. 01 43 57 42 14. 1h30

© Pauline Le Goff

Patrick Timsit à fleur de peau

Il est des livres qui laissent une empreinte durable en nous. Qui éveillent des émotions enfouies, qui entrent en résonance intime avec notre être profond. Pour Patrick Timsit, Le Livre de ma mère fait partie des ces œuvres charnières. Portant depuis très longtemps ce projet, l’humoriste dévoile un potentiel émotionnel touchant, sans jamais sombrer dans la pathos. Un Ave Mater sobrement dirigé par Dominique Pitoiset. L’occasion de redécouvrir le texte culte de Cohen sous un angle intimiste saisissant.

« Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance ». Toute la pensée de Cohen se résume dans ce bel aphorisme. En rendant hommage non seulement à sa mère mais aussi à toutes les mamans du monde, l’écrivain cristallise un amour complexe, entre adoration et honte. Sa maman, étouffante et attachante, chien docile qui suit son maitre sans rien réclamer en retour, est déifiée. Volontiers lyrique, la langue de Cohen est ciselée, démonstrative, emphatique. Elle touche car elle s’adresse à tout un chacun.

Dignité de bon aloi
Patrick Timsit, seul sur scène, se glisse avec humilité dans les pas de l’auteur de Belle du Seigneur. Face au public, il déguste les mots savoureux de Cohen comme des berlingots. Malicieux et digne, il mène sa barque sans fléchir dans un décor dépouillé. Un Mac, un téléphone, des pages à la main… Toute cette disposition renvoie l’artiste à son travail, comme s’il se dévoilait au fur et à mesure de la réprésentation, en même temps qu’il accouchait sur le papier de ses souvenirs.  Une madeleine en guise d’hommage à croquer sans modération…♥ ♥ ♥ ♥

LE LIVRE DE MA MÈRE d’Albert Cohen. M.E.S de Dominique Pitoiset. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h10

© Gilles Vidal

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