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Ulysse, constellation à cinq étoiles

Après une Iliade vivifiante, Pauline Bayle conclut logiquement son diptyque homérique avec L’Odyssée. Du Théâtre de Belleville au Théâtre de la Bastille, la jeune metteur en scène trace avec succès sa route. Reconnaissance méritée pour l’artiste, qui, une fois de plus, revisite ce grand texte fondateur avec une fluidité et un sens de la narration d’une simplicité follement efficace. De nouveau, on retrouve ses cinq comédiens fétiches dans une aventure maritime et identitaire pleine de souffle et de fraicheur.

Inutile de scruter la scène à la recherche d’un indice évoquant la Grèce antique. Ce serait peine perdue. On ne s’encombre pas d’une quelconque vérité historique ici. Pas de péplum avec Kirk Douglas et pas de grandeur surhumaine. En 2018, Ulysse est un être asexué en T-shirt, jeans et baskets. Un héros d’aujourd’hui qui peut s’incarner en tout un chacun.

Couleurs intenses
Sur des chaises à vue entourant le rectangle scénique, chacun des cinq aèdes attend son tour. Ils se partagent les scènes, les personnages et les épisodes avec une complicité naturelle. Tout s’enchaîne à une vitesse presque chorégraphique et on comprend rapidement qui est qui. Pauline Bayle tempère, comme dans L’Iliade, la notion de virilité et de féminité et brouille les frontières des genres. Une femme peut prendre les armes et se montrer sanguinaire tout comme un homme peut se révéler doux et maternel. Cette inversion n’évacue pas tous les stéréotypes mais fonctionne à merveille sur scène. Charlotte van Berssevelès, Viktoria Koslova, Alex Fondja, Florent Dorin, Yan Tassin jettent leurs tripes et donnent tout. On en redemande !

Aucun temps mort : Polyphème, Circé, Calypso, la vengeance d’Ulysse… On retrouve les moments clés de L’Odyssée menés tambour battant. Pas d’excès, pas de surenchère mais des images frappantes et magnifiques ponctuent le récit à l’instar de cette terre paillettée d’or qui recouvre le plateau une fois Ithaque retrouvée, de cette intense pénombre lorsqu’Ulysse descend aux Enfers, de ce liquide rouge qui éclabousse les poitrines au moment du massacre des prétendants… Ce travail chromatique ne laisse pas de charmer par sa beauté simple et évidente.

En assumant la carte de la polyphonie, Pauline Bayle joue une partition chorale entre rupture et harmonie qui touche dans le mille. Quand Ulysse reprend son histoire en main, les cinq comédiens s’avancent à l’unisson, leurs voix se répondant à merveille. ♥ ♥ ♥ ♥

L’Odyssée d’Homère. M.E.S de Pauline Bayle. Théâtre de la Bastille. 01 43 57 42 14. 1h30

© Pauline Le Goff

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Patrick Timsit à fleur de peau

Il est des livres qui laissent une empreinte durable en nous. Qui éveillent des émotions enfouies, qui entrent en résonance intime avec notre être profond. Pour Patrick Timsit, Le Livre de ma mère fait parti des ces œuvres charnières. Portant depuis très longtemps ce projet, l’humoriste dévoile un potentiel émotionnel touchant, sans jamais sombrer dans la pathos. Un Ave Mater sobrement dirigé par Dominique Pitoiset. L’occasion de redécouvrir le texte culte de Cohen sous un angle intimiste saisissant.

« Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance ». Toute la pensée de Cohen se résume dans ce bel aphorisme. En rendant hommage non seulement à sa mère mais aussi à toutes les mamans du monde, l’écrivain cristallise un amour complexe, entre adoration et honte. Sa maman, étouffante et attachante, chien docile qui suit son maitre sans rien réclamer en retour, est déifiée. Volontiers lyrique, la langue de Cohen est ciselée, démonstrative, emphatique. Elle touche car elle s’adresse à tout un chacun.

Dignité de bon aloi
Patrick Timsit, seul sur scène, se glisse avec humilité dans les pas de l’auteur de Belle du Seigneur. Face au public, il déguste les mots savoureux de Cohen comme des berlingots. Malicieux et digne, il mène sa barque sans fléchir dans un décor dépouillé. Un Mac, un téléphone, des pages à la main… Toute cette disposition renvoie l’artiste à son travail, comme s’il se dévoilait au fur et à mesure de la réprésentation, en même temps qu’il accouchait sur le papier de ses souvenirs.  Une madeleine en guise d’hommage à croquer sans modération…♥ ♥ ♥ ♥

LE LIVRE DE MA MÈRE d’Albert Cohen. M.E.S de Dominique Pitoiset. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h10

© Gilles Vidal

Anne Alvaro, rock star dionysiaque

Les dramaturges antiques n’ont pas vraiment le vent en poupe dans nos contrées. Pourtant, ces tragédies millénaires dissèquent l’âme humaine et ses emportements avec une terrible véracité. Dans Les Bacchantes, Euripide érige la folie comme une nouvelle raison, une libération chamanique de la pensée et des actes, un excès à la fois bénéfique et meurtrier. La jeune Sara Llorca s’empare de cette fable cruelle en l’ornant finement d’un enrobage rock et vénéneux. Fiévreuse et paradoxalement en sourdine, cette folie contamine le public.

Folie douce
Les Bacchantes constitue avant tout l’histoire d’une vengeance. Celle du dieu bâtard Dionysos, un peu à part dans le panthéon grec. Pas franchement séduisant, il est le fruit de l’union de Zeus et de Sémélé. Le dieu cornu n’aura pas connu longtemps sa mère, foudroyée par l’apparition divine du dieu céleste (sa femme Héra n’appréciant pas vraiment de se faire encore une fois cocufier). Sa famille ne croit pas à son ascendance divine et le prend pour un fou. Pour les punir de cette audace, le dieu du vin va plonger toutes les femmes dans une transe infernale…

Sara Llorca a privilégié une mise en scène globalement sobre qui s’autorise quelques sorties plus endiablées. Ces effets soigneusement choisis évitent une foire tapageuse et vulgaire à laquelle on pourrait s’attendre au vu de certaines mises en scènes contemporaines et d’un tel sujet. Le plateau est noir, une batterie et une guitare impulsent un rythme saccadé à l’ensemble. Arrive Anne Alvaro, telle une rock-star avec ses lunettes de soleil. Dégaine assurée, tranquille, elle mène le jeu avec un calme olympien. Sa voix séduisante et roublarde hypnotise toujours autant. Elle joue là où on ne l’attendait pas, avec beaucoup de maîtrise. La metteur en scène assure le choeur d’un ton très scandé, discordant et harmonieux à la fois. Elle teinte les vers d’Euripide d’une modernité bienvenue. Ulrich N’Toyo est également très convaincant en roi déchu : une belle virilité qui s’érode au fur et à mesure que la folie le gagne.

Pas besoin de verser dans la surenchère pour exposer la perte des repères. Sara Llorca l’a bien compris et propose une version fluide et compréhensible du texte d’Euripide. Que demander de mieux ? ♥ ♥ ♥

LES BACCHANTES d’Euripide. M.E.S de Sara Llorca. En tournée. 1h40.

© Adrien Berthet

Cyril Teste nous régale avec Festen

Cyril Teste avait frappé fort avec son Nobody : en mariant avec intelligence l’art du théâtre et du cinéma, le metteur en scène avait conçu un objet hybride séduisant et vertigineux. Deux ans plus tard, passage à la vitesse supérieure. C’est désormais à l’Odéon que se produit son collectif MxM avec Festen. Même dispositif pour un rendu toujours aussi diablement efficace.

Qui n’a jamais lavé son linge sale en famille, surtout autour d’un repas censé être festif ? Ce n’est pas Christian qui dira le contraire… Invité à célébrer les soixante ans du patriarche, le jeune homme va exploser l’unité familiale et dégommer la bienséance. Une mise à mort méthodique et calculée d’un père incestueux trop longtemps impuni. La vengeance implacable du fils (et de la jumelle qui s’est suicidée) entraînera d’abord l’incrédulité, le rejet puis une acceptation sans contestation possible.

Caméré vengeresse.
Avec Cyril Teste, la caméra se transforme en Némésis : instrument punitif, elle scrute les visages qui s’affaissent, les colères qui dérapent, les recoins qui dissimulent. Comme toujours, la fluidité de la mise en scène apporte du dynamisme au propos. Le spectateur a l’impression d’être pourvu du don d’ubiquité. On navigue d’un espace à l’autre (cuisine/salon/salle à manger) avec aisance et tout s’imbrique à merveille dans cette machine infernale.

Le vernis lisse des apparences se fissure avec éclat : la névrose collective monte crescendo. Le spectacle tient en grande partie sur les épaules solides de Mathias Labelle, déjà extraordinaire dans Nobody. Dans le rôle de Christian, il laisse pointre une émotion à fleur de peau, travaillée par le trauma et la rage. L’intensité de son expression faciale, ses déchaînements de chien fou et sa terrible froideur emportent l’adhésion. Le reste de la distribution joue moins dans la subtilité, les personnages sont brossés à plus gros traits.

En définitive, une célébration glaciale et volcanique de la parole, du courage de s’affirmer face à la masse des autres. Loin d’être un effet de mode chic et purement illustratif, la caméra devient un personnage à part entière : c’est elle qui permet de ressusciter les fantômes et de mettre à jour la vérité… ♥ ♥ ♥

FESTEN de. M.E.S de Cyril Teste. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h50

© Simon Gosselin

Les paradis artificiels de Tchekhov

On frissonnait d’impatience à l’idée d’assister à la relecture des Trois Soeurs par Simon Stone. Douche tiède en sortant de l’Odéon. L’Australien en vue modernise la version originale en la soupoudrant généreusement de références trash qui feraient passer Patrick Sébastien pour un enfant de choeur. Alors que sa transposition des classiques grecs ouvrait de monstrueuses caisses de résonance en nous, il semblerait que sa rencontre avec le dramaturge russe soit plus conflictuelle.

Qu’est-ce-qui pose problème au fond ? Relier Tchekhov à nos jours n’a en soi rien de choquant, bien au contraire. Seulement, le jeune metteur en scène échoue à restranscrire cette mélancolie désabusée, propre au dramaturge russe. en tout cas dans la première partie. Celle-ci compile tous les tics horripilants à la mode à savoir du micro à tout va, des insultes salées à tire-larigot, des réécritures d’une platitude extrême (Andrei adore cuisiner des croque-monsieurs, Irina est végan et Olga lesbienne). Alors oui, 2017 pue : Trump a bien été élu, Kim Kardashian hypnotise encore les foules et les réfugiés vivent toujours dans des conditions misérables. Est-ce-pour cela que la pièce concentre autant de mauvais goût ? On a presque l’espoir d’une parodie mais non, tout est très premier degré.

Le fond manque absolument de lisibilité. On ne comprend pas où veut aller Stone, ce qu’il a à nous offrir. Cette grande pièce chorale ne trouve pas d’échos chez les comédiens : la maison de poupée configurée en vase clos s’avère une fausse bonne idée. La communication heurtée entre les membres de cette grande famille est bien trop éclatée. Il aurait fallu faire davantage coexister tous ces personnages dans un même espace car c’est là que tout se joue. Comment parvenir à se parler alors que nos sensibilités ne sont pas identiques ?

Le temps retrouvé
Cette première partie fait donc craindre le pire pour la suite : où donc sont passées cette finesse psychologique, cette élégance dans l’invective ? Pourquoi nous bombarder le cerveau de références actuelles alors que l’essentiel est bien ailleurs ? Heureusement, Stone se reprend en main dans la seconde partie, débarrassée de tout ce clinquant vulgos. La pièce trouve enfin sa vérité et respire dans un univers de désolation et de perte irrémédiable. On atteint enfin la tragédie, ce sentiment de dépossession qu’on ne peut arrêter malgré tous nos efforts. La vente de la maison rachetée par l’ogresse Natacha (impeccable Servane Ducorps, chipie insouciante) précipite le drame et scelle le destin malheureux de la fratrie. Les personnages quittent leurs costumes caricaturaux et accèdent à leur essence.

Céline Sallette est la seule à posséder de bout en bout cette âme tchékhovienne : elle irradie en Macha dépressive et exaltée. Amira Casar ne démérite pas en Olga besogneuse, la tête sur les épaules. Éloïse Mignon est plus inégale en Irina, son jeu sonne souvent faux. Éric Caravaca donne à André un aspect beauf à souhait, pathétique loser drogué et accro aux jeux. Laurent Papot enfin, colore son personnage de fiancé d’un désespoir caché sous un vernis de plaisanterie. Le reste de la distribution s’avère bien plus effacé. Le spectacle se clôt sur l’étreinte émouvante de ce trio sororal qui a tout perdu sauf l’amour qui le lie. La magie de cette dernière scène permet de terminer la soirée sur une note plus satisfaite.

En somme, ces Trois Soeurs ressemblent à des montagnes russes inversées. Le départ provoque la nausée, les sens sont saturés par tant d’agressivité puis la fin imprime un rythme plus sombre, obsédant. ♥ ♥

LES TROIS SŒURS d’Anton Tchekhov. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30 (avec entracte)

© Thierry Depagne

Shakespeare ou le temple du consumérisme

En sous-titrant Le Marchand de Venise, Business in Venice, Jacques Vincey souligne l’importance du commerce dans nos sociétés et de la marchandisation non seulement des biens mais aussi des êtres. Le fric facile, la monétisation des échanges régissent le monde et Shakespeare l’avait bien compris. Qu’en retenir en 2017 ? Une mise en relief d’une surenchère consumériste, la dégradation des rapports humains ? Sans doute oui. D’une modernité acide, cette relecture outrancière dégomme le capitalisme en adoptant un point de vue carnavalesque et bigarré. Une fête cruelle et sans pitié où l’amour véritable aura du mal à émerger.

Mais où donc se trouve Venise sur la scène du Théâtre 71 ? Nulle trace de la Sérénissime. En revanche, nous sommes accueillis par d’immenses étals d’un supermarché grandeur nature. Parfait pour le placement de produits ! Un Coca, des chips ou des céréales ? Vous pouvez presque grimper sur scène et attraper ce qui vous fait envie… Dans ce temple de la nourriture, un sympathique bouffon de roi ouvre le bal en guise de prologue un brin provoc. Pierre-François Doireau est impayable dans sa manière d’apostropher le public et de réclamer de l’argent. C’est lui qui dirige les opérations avec un malin plaisir !

L’intrigue est somme toute assez cruelle : Bassanio souhaite emprunter de l’argent à son riche ami Antonio afin de conquérir sa belle Portia. La fortune d’Antonio navigue sur les flots. Il décide donc d’emprunter de l’argent à Shylock, vieil usurier juif méprisé par tous. L’homme accepte à une condition : si le délai de l’emprunt est dépasser, il pourra prélever une livre de sa chair… La question de l’antisémitisme irrigue donc l’ensemble de la pièce et la violence des attaques et des injures perpétrées contre les Juifs épouvante. Tous les clichés y passent : insensibles, ladres, monstrueux…

Le fric, c’est (pas) chic !
Jacques Vincey pousse la valeur marchande de l’Homme dans ses derniers retranchements. Le début du spectacle hérisse les poils et l’on craint franchement le pire. Fête costumée trash avec au choix masque d’éléphant rose à grosse trompe, Superman à fraise ou combi moulante avec des poils extra-longs à l’entrejambe ; musique à plein tube… On hurle, on crie. Bref, c’est un peu pénible. Et agaçant. Dans quelle galère s’est-on embarqué…

Par la suite, on trouve son rythme de croisière. La situation et les comédiens se posent. On respire. Si on regrette parfois une direction d’acteurs un peu brouillonne, les comédiens tiennent parfaitement leur rôle. Thomas Gonzalez est un superbe Bassanio, maniéré et impétueux ; d’une élégance sale. Jacques Vincey donne de l’humanité au personnage de Shylock. La longue scène du procès permet de mettre en lumière l’entêtement digne de l’homme qui ne revient jamais sur sa parole. La machine infernale l’écrase mais sans jamais en faire un être abject. Jean-René Lemoine campe un Antonio à la voix posée et bienveillante, charismatique. Océane Mozas est une irrésistible Portia, à la fois évanescente et tellement too much avec sa perruque blonde et sa longue robe blanche tirée d’un conte de fée… Vincey manie d’ailleurs à merveille la parodie lors des scènes de l’épreuve du coffre destiné à tester la valeur des prétendants de Portia. Un mélange entre la télé-réalité, la Roue de la Fortune et Dallas… C’est clinquant, débordant de strass et d’artifices mais tout cela renvoie bien à la société corrompue par le fric que dénonce Shakespeare.

Cette version supermarché aura donc le mérite d’aller jusqu’au bout de son parti-pris qui peut énerver par son extravagance appuyée, sa folie tapageuse et démonstrative. Mais l’ensemble se tient malgré des longueurs notamment au dénouement qui aurait pu être expédié bien plus rapidement. ♥ ♥ ♥

LE MARCHAND DE VENISE (BUSINESS IN VENICE) d’après William Shakespeare. M.E.S de Jacques Vincey. Théâtre 71 (puis tournée). 3h (avec entracte).

© Christophe Raynaud de Lage

Simone de Beauvoir, castor désirant

On connaît la Simone de Beauvoir intellectuelle, moins la femme passionnée, emplie de désir et d’amour. C’est cette Simone-là qu’Anne-Marie Philipe a décidé de mettre en lumière au Lucernaire. Un trio de comédiennes pour incarner les différentes facettes de la dame selon son homme du moment. Riche idée qui prend bien sur scène. Un moment feutré, mutin, parfois intense.

Une image vient de suite à l’esprit lorsque l’on évoque Simone de Beauvoir : celle d’un écrivain engagé dans son temps, cérébral. Une femme de lettres en somme. Et la femme tout court alors ? Sa riche correspondance épistolaire a fourni un matériau de choix pour Anne-Marie Philipe. La metteur en scène a pioché dans les lettres que Simone a envoyées à ses trois grands amours pour composer un échange ardent à quatre voix.

Simone X 3
Elle revient au début du spectacle sur les amours contingentes théorisées par le couple Beauvoir/Sartre : un pacte est crée selon lequel les aventures sont autorisées du moment qu’ils se confient tout l’un à l’autre, sans jamais rien se cacher. Cette façon ambitieuse de vivre leur histoire d’amour ne manque pas de sel. La dramaturgie est pour le moins originale : trois comédiennes d’allure et de jeu fort différents incarnent à tour de rôle Simone en fonction de l’amant privilégié. On commence avec le jeune Jacques-Laurent Bost, élève de Sartre. Cette passion, née d’un défi, se veut bucolique et ouverte sur la nature. Les deux comparses adorent marcher des heures au grand air, côte-à-côte.

Camille Lockhart joue avec brio la carte de la séduction malicieuse et fraîche ; on est moins convaincus par l’aspect plus charnel. Anne-Marie Philipe sert de garde-fou à la représentation : son expérience et son aisance captivent l’attention. C’est un réel plaisir de l’écouter nous raconter de-ci de-là la vie de Beauvoir. Elle manie les mots avec gourmandise et sa manière mi-distanciée, mi-coupable de nous raconter ses ébats avec une jeune fille vaut le coup. Enfin, Aurélie Noblesse est sans doute la plus émouvante du trio : sa Simone, folle amoureuse d’un auteur américain sans le sou, Nelson Algren, est déchirante d’absolu. Alexandre Laval, lui, incarne les trois hommes avec une interprétation encore un peu verte mais une gouaille rafraîchissante. Il faudrait creuser le filon émotionnel qui reste encore trop à découvert.

Pour l’amour de Simone offre finalement un paradoxe assez saisissant : il y est sans cesse question d’amour mais pas une seule fois les comédiens ne se touchent, se caressent ou se serrent vraiment dans les bras. Le cadre épistolaire crée une distance que l’ardeur crue des mots vient combler. Un peu plus de contact n’aurait sans doute pas fait de mal à l’affaire mais l’ensemble tient la route. À découvrir. ♥ ♥ ♥

POUR L’AMOUR DE SIMONE. M.E.S d’Anne-Marie Philipe. Théâtre du Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h10

© Michel Slomka

Médée respire au présent avec Simon Stone

Alors que la Médée hiératique et primitive de Vassiliev semblait à mille lieues de nous, Simon Stone ancre son héroïne tragique dans une immédiateté salutaire à l’Odéon. Le canevas mythologique se superpose au fait divers en une alchimie aussi troublante que dérangeante. On comprend tout des agissements de cette femme au bord du gouffre : cette Médée, incarnée par une époustouflante Marieke Heebink, respire au présent. La sorcière barbare ne participe plus d’un phénomène d’exception mais bien d’un mouvement spéculaire qui nous place face à nos folies.

La Médée de 2017 ne fabrique plus des élixirs et de potions en tout genre. Quoique. C’est une brillante chercheuse en pharmacie, une femme de tête et à poigne. C’était à vrai dire. Un gros plan projette l’image d’une femme usée, à l’éclat terne. Sa gloire passée semble un lointain souvenir. Ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle revient d’un séjour en clinique. Anna a commis une faute grave en tentant d’empoisonner son mari Lucas qui la trompe avec Clara, la jeune fille de son patron. Elle souhaite se racheter et promet un nouveau départ. Cependant, on sent bien que cette volonté de faire table rase du passé n’est qu’une façade. Les morceaux s’avèrent impossibles à recoller.

Cette première apparition du couple, éloigné l’un de l’autre, préfigure le dénouement inéluctable. Comment combattre le temps qui passe et comment lutter contre une insolence jeunesse ? C’est ce défi que se lance Anna/Médée, une femme prête à tout pour reconquérir son homme. La réécriture de Simon Stone innove par son rapport au pardon : bien que tout semble condamné par avance, il n’en demeure pas moins que la relation entre Anna et Lucas/Jason connaît des périodes d’accalmie, voire de réconciliation qui pourraient laisser croire à une possible réconciliation. Cette tension entre fatalité et rachat fait tout le sel de cette adaptation.

Violent apaisement
Dans l’écrin aseptisé et dépouillé de la scène se joue un affrontement larvé qui prend aux tripes car l’issue est laissée en suspens. De purs moments de grâce traversent la représentation comme lorsque la petite famille est réunie dans la chambre parentale. Les rires et les sourires émeuvent car dans ces gestes est contenu un amour diffus, un instant d’accalmie reposant. Cette volonté d’inscrire sa Médée dans un espace impersonnel permet de souligner le rôle joué par les nouvelles technologies et notamment notre rapport à la vidéo (et ses conséquences plus ou moins facheuses). Loin d’être un simple gadget, elle participe réellement à la dramaturgie et précipite le drame. Les zooms faciaux accentuent le désespoir du couple, sa rage et ses euphories passagères.

La troupe du Toneelgroep d’Amsterdam, dirigée par Ivo van Hove, s’avère impeccable de maîtrise. Marieke Heebink irradie en femme à la dérive, brisée, qui se raccroche malgré tout à l’espoir d’une reconquête. Elle est terriblement humaine dans sa lente descente aux enfers. On ne la rejette pas, au contraire on la comprend. Aus Greidanus campe un Lucas/Jason déboussolé malgré ses prétendues certitudes. Leur couple explosif forme comme une évidence. Eva Heijnen s’en sort avec panache dans le rôle difficile de Clara/Créuse, l’intruse fille à papa qui essaye de creuser son trou au sein d’une famille éclatée.

Contrairement à Thyestes, à la violence beaucoup plus radicale, Medea offre une horreur en sourdine, malgré les cris de la dispute. Le récit par hypotypose des meurtres par Médée glace par leur sécheresse et leur absence d’emphase. Cette sobriété de moyens accentue par contraste la cruauté de la situation. Quelques images se détachent à l’instar de cette pluie continuelle de cendres noires qui se déverse lentement sur le plateau. Cette métaphore du temps qui passe, tel un sablier obscur, renvoie aussi au terreau, source de résurrection et de nouveau départ. L’image finale, celle d’une mère éteinte serrant contre elle ses deux bambins morts asphyxiés marque par sa beauté sereine.

En confrontant ainsi le fait divers au mythe, Simon Stone propose une Médée follement moderne, en prise avec un quotidien qui la dépasse. Cette actualisation n’est pas un effet de mode : elle fait sens car elle indique à quel point chacun d’entre nous peut basculer dans l’horreur. Puissant. ♥ ♥ ♥ ♥

MEDEA d’après Euripide. M.E.S et adaptation de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h10.

© Sanne Peper

Cendrillon ou l’art de la réparation pommeratien

Des obsessions habitent l’œuvre de Joël Pommerat : ses diverses relectures des contes d’antan englobent un questionnement sur le deuil, la perte, le déni, les nœuds familiaux. Sa Cendrillon ne déroge pas à la règle. Après avoir fait les beaux jours de l’Odéon, elle pose ses valises pendant plusieurs mois à la Porte Saint-Martin suite à la louable initiative de son directeur Jean Robert-Charrier. Plongée primitive au coeur de nos peurs les plus profondes, cette ambitieuse relecture de Perrault et des frères Grimm conçoit la scène comme un espace de réparation. Ou comment l’enfance s’affranchit d’une culpabilité trop lourde à porter pour de si jeunes épaules.

Les drames n’attendent pas les années pour poignarder une vie en plein vol. Une vieille femme se remémore en voix off une tragédie qui lui est arrivée. Ou peut-être pas. Sa mémoire lui joue des tours. Des nuages projetés sur des murs-vidéos apaisent la vue autant qu’ils symbolisent les flottements de l’esprit.

Brusque analepse : Sandra discute avec sa mère agonisante pour la dernière fois. En interprétant mal ses paroles, la petite fille se fait une promesse : elle pensera à sa mère à chaque minute de sa vie pour éviter sa mort effective. Cette mission impossible accélère la maturité de l’enfant qui refuse de voir la vérité en face. Ce n’est pas son père, passéisté et gérant maladroitement la situation qui va arranger l’affaire. Il se remarie d’ailleurs rapidement avec une odieuse femme hantée par le vieillissement et doté de deux pimbêches de filles accro à leurs téléphones portables. L’enfer commence alors pour Sandra, rebaptisée Cendrier : un enfer recherché, souhaité même par la petite. La version pommeratienne complexifie les données initiales en dotant son héroine d’un sens de la culpabilité aigu, voire maladif. Cette exigence de maltraitance, de rabaissement, de mépris vise à compenser la faute que pense avoir commise l’adolescente : avoir négligé trop longtemps de penser à sa mère.

Cauchemar réconfortant
D’où cette absence de couleurs : Éric Soyer, éclairagiste fétiche de Pommerat, enferme le conte dans une noirceur étouffante, trouée de rayons de lumière. Une ambiance crépusculaire aux allures de cauchemar qui jette un voile de deuil sur la représentation. L’imagination, le goût des histoires qu’on invente pour se rassurer apparaissent comme des soupapes de sécurité. La confrontation à la réalité, cruellement incarnée par la marâtre, s’inscrit dans l’onirisme inquiétant cher au dramaturge. Les contes de fées se révèlent débarassés de leur oripeau magique pour s’ancrer dans une déglamourisation terrienne. La marraine n’a plus de baguette magique mais se révèle accro à la nicotine ; pas de carosse magique ni de strass. La transposition moderne place le conte dans une trajectoire résolument universelle : l’éclatement du cocon familial, la difficulté de trouver sa place au sein d’un espace recomposé, la construction de soi sans la figure maternelle constituent autant d’échos bouleversants. Sans jamais verser dans le pathos puisque le décalage comique brise des épanchements larmoyants.

Avouons que l’abattage des acteurs contribue beaucoup au succès de l’affaire. Catherine Messtoussis campe une épouvantable belle-mère traquant les rides avec une réjouissante monstruosité. Noémie Carcaud est irréstible en bonne fée terre-à-terre. Alfredo Cañavate ne lâche rien en père à côté de la plaque et Déborah Rouach excelle en enfant-adulte à la maturité désarçonnante combinée à une répartie sans appel.

Les braises tombées au fond du cendrier ne s’éteindront pas dans l’esprit de ceux qui auront assisté à Cendrillon : la flamme d’un amour sans faille et les angoisses d’une âme pure ne manqueront pas de résonner chez chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

CENDRILLON de Joël Pommerat. M.E.S de l’auteur. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 1h40.

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