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Bérengère Krief fend l’armure dans Amour

Amour : quel joli titre pour un spectacle. Plein de promesses et de surprises. Vague et évocateur à la fois.

À la Gaité Montparnasse, Bérengère Krief ose se confier en toute intimité. Et étonne. Narrant son odyssée sentimentale, l’humoriste à la bouille ronde si attachante fend l’armure. Pour notre plus grand plaisir.

Depuis toute petite, Bérengère idéalise l’amour. La rencontre magique entre Papi Milo et Mamie Ginette lui met des paillettes plein les yeux. C’est décidé : elle aussi aura le droit à son conte de fées. Friande de comédies romantiques à l’eau-de-rose, la jeune femme croit en sa bonne étoile et souhaite forcer le destin. Mais la réalité la rattrape rapidement et un mariage raté l’amène à remonter le cours du temps et à essayer de comprendre ce qui a pu provoquer un tel échec.

On sent que Bérengère Krief a donné beaucoup d’elle-même dans ce spectacle : elle se livre sous un nouveau jour et accepte de briser ce côté girly insouciant qui lui colle à la peau. Par éclair, des révélations choc brisent l’enrobage rose bonbon et suffisent à prendre conscience de la toxicité de certaines relations.

Si Amour adopte un ton grave par moments, on retrouve vite le sourire. La mise en scène léchée de Nicolas Vital contribue grandement à transformer le spectacle en un cabaret de qualité mêlant strass, lip sync (vive Nicole Croisille) et numéro circacien du plus bel effet. Voltigeuse casse-cou et gracieuse à la fois, Bérengère Krief s’essaye au cerceau aérien et prouve ainsi que l’amour ne tient qu’à un fil. Un combat de tous les instants donc qui se conclut sur une note positive car apaisée.

AMOUR de Bérengère Krief. M.E.S de Nicolas Vital. Théâtre Gaité Montparnasse. 01 43 20 60 56. 1h25 ♥ ♥ ♥ ♥

© Laura Gilli

Agatha Christie au coin du feu à la Pépinière

À la Pépinière-Théâtre, le décor est bien planté. Un écriteau géant, à cour, indique que nous sommes à Monkswell, une pension de famille fraîchement inaugurée. L’intérieur cosy évoque un confort British avec imprimés tartan, fauteuils moelleux, tête de cerf… Bref, un endroit idéal pour se reposer ; certainement pas pour accueillir un meurtrier !

Un indice devrait pourtant nous mettre la puce à l’oreille : un portrait d’Agatha Christie nous observe. C’est ce souci du détail qui anime la mise en scène de Ladislas Chollat qui s’attaque à un monument du théâtre anglo-saxon. La Souricière, c’est un peu l’équivalent de notre Cantatrice chauve. Une pièce jouée sans interruption depuis des années et qui fait salle comble tous les soirs. La clé du succès ? Un huis-clos efficace porté par des personnages bien croqués et un humour qui fait mouche.

Le metteur en scène a repris tous ces ingrédients en les adaptant à la sauce française, avec l’aide habile de Pierre-Alain Leleu. Le résultat se veut sympathique, entraînant et bien ficelé. Pas évident de parvenir à recréer la tension propre à l’enquête policière sur les planches. Des problèmes de rythme peuvent poindre le bout de leur nez. Ici, l’intrigue se noue plutôt avec fluidité et on suit avec plaisir les interactions entre les différents suspects malgré quelques coups de mou.

Ladislas Chollat a eu le souci de donner une couleur bien particulière à chacun des comédiens qu’il dirige. L’étonnant Brice Hillairet vampiriser ainsi la scène, véritable farfadet excentrique et intrusif ; Dominique Daguier est impayable en major au grain de voix bien particulier ; Sylviane Goudal s’avère odieuse en retraitée tatillon et râleuse ; Pierre-Alain Leleu campe un mystérieux étranger amusé des coutumes anglaises avec malice. Christelle Reboul, elle, est une charmante hôtesse, pétillante tandis qu’on se prend d’amitié pour Marc Maurille dans le rôle du détective. Tout ce petit monde contribue grandement au plaisir de la soirée.

On ne se prend d’ailleurs pas au sérieux ici, on chante et on danse même ! Les petits numéros essaiment le spectacle et constituent une bulle d’air appréciable, un peu kitsch et désuette mais pleine d’entrain !

En somme, un divertissement soigné et de qualité qui remplit sa mission. ♥ ♥ ♥

LA SOURICIÈRE d’Agatha Christie. M.E.S de Ladislas Chollat. Adaptation de Pierre-Alain Leleu. Théâtre de la Pépinière. 01 42 61 44 16. 1h40

© François Fonty

Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

Florence Viala, une nounou d’enfer

Peut-on éprouver de la compassion pour une meurtrière ? En adaptant Chanson douce, roman choc de Leïla  Slimani, Pauline Bayle met en lumière le portrait d’une nourrice victime de la violence sociale. Florence Viala s’engouffre jusqu’au vertige dans la peau de ce personnage trouble. Un rôle en or pour une comédienne d’exception.

Pas de fioritures sur le plateau exigu du Studio-Théâtre. Un canapé, des chaises et une table. Nous sommes bien loin des paillettes et du sang de L’Odyssée et de L’Iliade. Cette sobriété affichée rend encore plus insoutenable l’infanticide annoncé dès le début de la pièce. Respectant la chronologie à rebours du texte source, Pauline Bayle remonte à l’origine du mal en proposant un déroulé fluide. Des conséquences à la cause. Pourquoi donc Louise, une baby-sitter dévouée, aurait-elle commis l’irréparable en assassinant les deux enfants d’un couple qui était aux petits soins pour elle ?

La metteur en scène n’éclaircit pas les zones d’ombre de ce personnage énigmatique. En revanche, elle lui insuffle une dose d’humanité qui empêche de condamner véritablement cette nourrice. Isolée, désespérée et rageuse, Florence Viala décrit la routine maussade des petites gens. Une banlieue grise, des dettes, un appartement glauque… Une immense solitude s’empare de la comédienne. Une rancoeur terrible aussi. S’attaquer à des petits innocents serait-il un moyen de prendre une revanche sur la vie ? De punir cette injustice sociale qui contraint cette femme à basculer dans l’horreur ? On ne saura jamais vraiment pourquoi.

Dense dans son jeu, Florence Viala conserve à la fois une part d’opacité, forcément mystérieuse et se dévoile sans fard au public. Cette tension entre secret et confession poignante engendre une attention accrue sur ce personnage. La comédienne éclipse donc ses deux camarades. Bien qu’Anna Cervinka et Sébastien Pouderoux ne déméritent pas, on reste fasciné en présence de ce monstre froid, qui dissimule une mélancolie touchante. Elle est d’autant plus mise en avant que Pauline Bayle a eu la bonne idée de concentrer sa distribution sur trois personnages.  Les deux comédiens jouent à la fois les parents et les enfants, papillonnant autour de cette figure centrale. ♥ ♥ ♥ ♥

CHANSON DOUCE de Leïla  Slimani. M.E.S de Pauline Bayle. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h15

© Brigitte Enguérand

Verte ou les plaisirs de la magie

Les sorcières ont le vent en poupe ces derniers temps. Séries, films, ou livres à vous de choisir ! Sous la plume fantaisiste de Marie Desplechin, Verte voit le jour il y a déja vingt ans. Cette apprentie sorcière facétieuse et au caractère bien trempé connaît un succès fort mérité. C’est sur les planches du Théâtre Paris-Villette que Léna Bréban a choisi de donner vie à notre petite héroïne. Pétillante et inventive, son adaptation a conquis les petits et les plus grands, ravis de pénétrer une heure durant à l’intérieur d’une bulle magique. Abracadabra !

Verte n’est pas une fille comme les autres puisqu’elle possède des pouvoirs surnaturels qui ne demandent qu’à s’épanouir ! Sa maman Ursule aimerait bien en faire une sorcière de premier plan… sauf que Verte refuse de respecter les traditions et aimerait bien vivre sans ce fardeau. Les balais et les potions magiques sont à mille lieues d’occuper ses pensées : elle ne pense qu’à Soufi, un gentil footballeur.

Mine de rien, Verte met en scène avec beaucoup de justesse le passage difficile à l’adolescence. Comment forge-t-on sa propre identité ? Peut-on se libérer complètement de l’hérédité et refuser toute forme de transmission ? Peut-on se construire sans figure paternelle ? Autant de questions qui traversent le spectacle et qui parlent à chacun d’entre nous.

Léna Bréban a parfaitement su équilibrer son spectacle entre instants délirants et moments plus émouvants et graves. Elle s’est adjoint les services de deux magiciens, Abdul Alafrez et Thierry Collet, qui enchantent le public avec leurs tours de passe-passe. Le plateau se métamorphose aussi bien en maison hantée effrayante avec ces ustensiles qui se mouvent tout seuls, ces allumettes cracheuses de feu ou ces vers de terre coriaces qu’en jardin-luciole poétique. L’illusion est totale et on se triture les méninges afin de traquer les astuces magiques !

Les quatre comédiens se glissent en outre totalement dans la peau de leur personnage. Ils sont remarquables. Avec ses airs d’ado en jean/baskets, Rachel Arditi campe une Verte malicieuse et têtue. Céline Carrère joue la maman excentrique avec beaucoup d’aplomb . Pierre Lefebvre est un Soufi un peu lunaire et attachant. Enfin, la palme revient sans conteste à Julie Pilod, ébourrifante en mamie fantasque et complètement délurée. On adore son timbre de voix perché !

Pleine d’intelligence, cette réjouissante adaptation fourmille d’idées bien vues. On se régale ! ♥ ♥ ♥ ♥

VERTE de Marie Desplechin M.E.S de Léna Bréban. Théâtre de la Ville (hors les murs). 1h10. 01 40 03 72 23.

© Julien Piffaut

Julie Deliquet déclare sa flamme au théâtre dans Fanny et Alexandre

Julie Deliquet s’épanouit dans le collectif qui le lui rend bien. Après avoir fait chavirer les cœurs avec son Oncle Vania, la metteur en scène débarquer sur la grande scène de la salle Richelieu. Conquérante d’espaces toujours plus ambitieux, elle propose cette fois-ci une adaptation de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Avec pour maître-mot l’illusion, ce spectacle confond habilement réel et fiction et file la mise en abyme jusqu’au vertige. Parvenant à allier une bonhommie triviale à une violence des plus glaçantes, Julie Deliquet mélange les registres avec une justesse confondante. La troupe, très nombreuse, irradie de vie et brille par la qualité impeccable de son jeu, entre légèreté et gravité.

Fanny et Alexandre constitue un diptyque aussi opposé et complémentaire que le soleil et la lune. La première partie du spectacle dévoile le quotidien joyeux de la famille Ekdhahl le soir de Noël. La maisonnée de théâtreux est en ébullition, tout est en mouvement et la vie distille son parfum enivrant aux membres de cette famille heureuse de se retrouver. Le décor est simple, pas de chichis ici. On danse, on festoie, on boit. L’ivresse de la réunion, dans ce théâtre où Shakespeare est à l’honneur, tourne à la tragédie quand Oscar, le maître des lieux succombe à une crise cardiaque en jouant le rôle du fantôme dans Hamlet.

Après l’entracte, le temps devient glacial. La chaleur pénétrante des débuts s’évanouit pour laisser place à la pénombre carcérale d’une nouvelle demeure infernale. Décidée à se remarier, Émilie s’unit au pasteur Vergerus, un monstre de cruauté et de sadisme. Laissant derrière elle sa passion initiale pour le théâtre, elle la sacrifie pour un amour qu’elle croit sincère et profond. Bien mal lui en prend quand elle se rend compte que son nouveau mari se transforme en effrayant geôlier.

Montagnes russes émotionnelles
Aussi à l’aise dans la comédie que dans le drame, Julie Deliquet accouche d’une œuvre à l’hybridation séduisante. En jouant sur l’effet de contraste entre l’ouverture lumineuse du début et le confinement lugubre et fantastique qui suit, la metteur en scène met en lumière l’intense interprétation des comédiens. Elsa Lepoivre, resplendissante, a tout d’une reine déchue. Elle est magnifique. Jean Chevalier trouve là son premier grand rôle en jouant Alexandre : son aspect enfantin tranche singulièrement avec la révolte sourde que l’on sent poindre en lui face à la frénésie de son beau-père. Dominique Blanc émeut en matriarche passionnée. L’entendre déclamer la tirade finale de Nora dans Une Maison de poupée est un bijou… Thierry Hancisse se glisse avec délectation dans la peau du pasteur tourmenté et odieux. Impressionnant. Laurent Stocker, lui, apporte un peu de légèreté en goujat pétomane. On ne peut pas tous les citer mais ils sont tout autant formidables : Florence Viala, Cécile Brune, Denis Podalydès, Véronique Vella…

Julie Deliquet offre une déclaration d’amour fracassante au théâtre : son amour des comédiens, de la troupe et du jouer ensemble suinte dans chaque geste, dans chaque intonation, dans chaque déplacement. Le théâtre peut être aussi drôle que terrifiant ; c’est un arc-en-ciel de sentiments où se déploie tout un dégradé d’émotions aussi futiles que bouleversantes. La metteur en scène capte ces nuances et les fait rejaillir avec vérité et justesse sur le plateau. ♥ ♥ ♥ ♥

FANNY ET ALEXANDRE d’Ingmar Bergman. M.E.S de Julie Deliquet. Comédie-Française. 2h45 (entracte compris). 01 44 58 15 15.

© Brigitte Enguérand

Un océan de beauté inonde la Comédie-Française avec la Petite Sirène

Géraldine Martineau est une enchanteresse : elle métamorphose le Studio-Théâtre en un superbe palais des mers, d’une beauté énigmatique et mystérieuse. Remodelant le conte d’Andersen, la jeune metteur en scène imagine sa Petite Sirène perdue entre deux univers, une étrangère en quête d’identité. Ce parcours initiatique, à la recherche de soi, insiste sur la dimension sacrificielle de l’héroïne. Pas d’édulcoration ici ; les personnages espèrent et souffrent, en silence ou en chantant. Pour éviter de sombrer dans une noirceur extrême, des bulles humoristiques détendent l’atmosphère. C’est cet équilibre instable, entre sourire et tragédie, que maintient parfaitement Géraldine Martineau. Une parenthèse féerique entre ombre et lumière.

Une forêt de coraux dorés suspendus et des balançoires cueillent le public quand le rideau se lève. Ce paysage-amphibie, entre terre et mer, donne le la. Ces stalactites brillantes émerveillent autant qu’elles inquiètent. Notre petite sirène s’ennuie sous l’océan, dans les profondeurs marines. Sa grand-mère essaye de la raisonner : rien ne vaut son chez soi. Inutile de se montrer si curieuse à propos du monde des humains ! L’adolescente, curieuse, s’obstine et tombe amoureuse de l’homme qu’elle sauve du naufrage.. Ce geste courageux signera le début de sa perte…. et de sa renaissance.

Étrange étrangère
S’éloignant clairement de l’idéologie Disney, Géraldine Martineau s’emploie à mettre en avant la bravoure extraordinaire de cette jeune fille qui risque tout par amour. L’inadéquation entre le monde terrestre et maritime est exploitée tout au long du spectacle : d’un point de vue scénographique déjà, des astuces simples mais inspirées soulignent ce contraste. Un rideau de tulle bleu sert de frontière ; une lumière trouble donne l’illusion d’être sous l’eau, du maquillage qu’on enlève à coup d’éponge scelle la métamorphose de la sirène… Ensuite, une métaphore tenace éclaire différemment le conte : la sirène est assimilée à une migrante, une étrangère qui symbolise le danger et l’inconnu pour le père du prince. Ce phénomène primitif de rejet renforce la mise à l’écart du personnage, qui ne parviendra jamais à acquérir les codes des humains. La xénophobie initiale du roi cède ensuite le pas à la découverte comique des coutumes terrestres. Un moment de mimétisme décalé assez clownesque et irrésistible.

Si Géraldine Martineau démontre une sensibilité artistique évidente, sa direction d’acteurs se révèle également à toute épreuve. Adeline d’Hermy nage comme un poisson dans l’eau dans le rôle éponyme. Sa voix enfantine s’accomode divinement bien de l’émerveillement curieux du personnage ; son regard, si expressif, dévoile une myriade d’émotions – étonnemment, douleur, impuissance. Très investie d’un point de vue corporel, elle devient ballerine muette quand le mots ne peuvent plus prendre en charge les sentiments. Jérôme Pouly, lui, réjouit en roi rustique proche de la nature. Ses interventions bourrues et spontanées égayent l’ensemble. Julien Frison séduit en prince ardent ; Danièle Lebrun s’amuse dans ses différents costumes. On adore notamment sa sorcière des mers-Castafiore à la bouche fluo.

On plonge donc avec délice dans cette odyssée maritime en si bonne compagnie. ♥ ♥ ♥ ♥

LA PETITE SIRÈNE d’après Hans Christian Andersen. M.E.S de Géraldine Martineau. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10.

© Christophe Raynaud de Lage

La jalousie va si bien à Romane Bohringer

Il existe des comédiennes qui n’ont pas besoin de se forcer pour être dans le vrai. Romane Bohringer est de cette trempe là. Désarmante de naturel, elle se glisse dans la peau d’une femme rongée par la jalousie. Seule sur scène, elle fait sienne la prose crue et violente d’Annie Ernaux. Pierre Pradinas, son fidèle compagnon de route, la conduit vers une intense « occupation », celle d’une actrice habitée par son personnage.

Qui n’a jamais connu la jalousie ? Ce sentiment déchirant et illusoire de vouloir imposer constamment sa présence à l’être aimé. Cette torture de ne plus être soi et de ne vivre qu’en fonction de l’autre, de s’immiscer dans sa nouvelle vie. Elle, elle connaît cette escalade dans la violence. C’est pourtant elle qui est à l’origine de la rupture avec W. Par lassitude et par souci de préserver sa liberté, elle le quitte. Bien mal lui en a pris. L’absence oblige à combler des manques. Elle n’arrête pas de penser à la femme qui l’a remplacée. La traque commence : nom, prénom, adresse, métier. Ce poison la contamine et lui fait du bien en même temps. Drôle de ménage à trois !

Romane Bohringer illumine le Théâtre de l’Oeuvre de sa folie espiègle. Solaire, elle prend le public en otage de ses confidences avec sincérité et surtout beaucoup d’auto-dérision. Elle fait ressortir tout l’humour du texte d’Ernaux qui n’apparait pas forcément à la lecture. Elle s’empare des mots avec une gourmandise de petite fille, heureuse d’être sur scène. Aussi explosive que narquoise, voici une véritable bête de scène !

On se demande encore pourquoi Pierre Pradinas s’est compliqué la vie avec des artifices de mise en scène. Des vidéos platement illustratives ainsi qu’un musicien parasitent la présence de la comédienne, qui se suffit amplement à elle-même. Davantage de simplicité, une ambiance plus intimiste, n’auraient pas fait de mal à l’ensemble.

Ces quelques fausses notes n’entachent en rien la qualité de ce spectacle, très fort, qui trouvera sans aucun doute des résonances en chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

L’OCCUPATION d’Annie Ernaux. M.E.S de Pierre Pradinas. Théâtre de l’Œuvre. 1h05. 01 44 53 88 88.

© Marion Stalens

Les lucioles de l’amour selon Thomas Jolly

Il y a toujours une curiosité presque enfantine à découvrir le premier spectacle d’un metteur en scène en vue. Avec Arlequin poli par l’amour, Thomas Jolly dévoile d’emblée son ADN, sa patte. À mi-chemin entre Beetlejuice et la fête foraine, son travail exhume notre âme de gosse et entraîne les sens dans une féerie éveillée. La Scala, récemment ouverte, a bien fait de programmer ce bonbon piquant.

Si Marivaux a écrit des chefs-d’œuvre, certaines de ses pièces sont complètement passées à la trappe. Certaines à tort. C’est le cas d’Arlequin poli par l’amour, une délicieuse variation sur la naissance du désir et les dangers qu’il y a à vouloir le contrarier. Le cadre est simple, tout comme l’action. Une puissance fée tombe amoureuse d’un Adonis sans savoir qu’il est sacrément bête. Bien décidée à parfaire son éducation sentimentale, elle se lance dans une entreprise désespérée. Le jeune homme succombe aux charmes de Silvia, gentille bergère. Ce coup de foudre inattendu attise évidemment l’ire de la sorcière…

Peut-on forcer quelqu’un à tomber amoureux de soi ? La réponse est évidemment négative. C’est ce violent affrontement entre l’innocence des premiers émois et la furie d’une passion à sens unique qui irrigue l’intrigue de la pièce.

Enchantement de tous les instants
Ce que propose Thomas Jolly relève d’un véritable enchantement visuel. Peu de moyens mais tellement d’effet ! Confettis, ballons, costumes de mouton, lumières chromatiques, musique entraînante, esprit cabaret… Tout concourt au plaisir dans cette relecture mi-dark, mi-canaille d’un marivaudage allégé et qui va droit au but. Tout comme sa proposition bien secouée qui bénéficie de l’abattage infaillible d’une belle brochette de comédiens.

On adore la sorcière-castafiore baroque campée par Julie Bouriche. Charlotte Ravinet est une Silvia mutine, attachante et entière tandis que Romain Tamisier est un Arlequin tout en facettes, de l’idiot béat à l’amoureux transi en passant par l’effrayant despote.

Entre ombre et lumière, cet Arlequin embarque le public dans une odyssée amoureuse aussi périlleuse qu’exaltante. Populaire et dynamique, ce premier spectacle esquisse tous les ingrédients phares des futurs succès de Thomas Jolly. On retrouve avec joie ce qu’on a tant aimé chez lui : une candeur touchante qui renvoie à l’enfance et au jeu. Tout en n’occultant jamais une certaine noirceur, ici la transition délicate entre la jeunesse et l’âge adulte. ♥ ♥ ♥ ♥

ARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR de Marivaux. M.E.S de Thomas Jolly. La Scala. 01 40 03 44 30. 1h15

© Nicolas Joubard

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