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Des Précieuses ridicules dans l’ère du temps

Pour célébrer les quatre cents ans de la naissance de Molière, Sébastien Pouderoux et Stéphane Varupenne ont voulu monter Les Précieuses ridicules, le premier succès parisien de Monsieur Poquelin. Au Vieux-Colombier, cette courte satire corrosive des précieuses résiste à l’épreuve du temps et se teinte d’une coloration musicale bienvenue et endiablée. Les deux metteurs en scène ont choisi de ne pas juger le duo féminin et de leur laisser une chance. Bien leur en a pris car Magdelon et Cathos deviennent finalement très attachantes !

En être à Paris est un vrai sacerdoce : la concurrence est tellement rude ! Nos deux provinciales veulent se faire une place au soleil et transforment leur salon en chambre d’expérimentations artistiques d’un nouveau genre. Happenings, performances picturales, poétiques et musicales… Les deux sociétaires ont opté avec malice pour une transposition moderne qui fustige avec tendresse notre prétention à devenir artistes en étant partisans du moindre effort. Star Academy, les chorégraphies Tik Tok, les tutoriels sur les réseaux sociaux, entre autres, ont favorisé l’éclosion d’une nouvelle génération, persuadée de réussir avec ces nouveaux outils à leur disposition. Des accents féministes, à propos, se font également entendre lors d’une scène engagée particulièrement intense : le mariage (forcé) est sévèrement condamné alors que le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes encensé.

L’intelligente scénographie d’Alwyne de Dardel nous immerge dans le temple du factice. Le public est en effet accueilli dans un salon à la décoration criarde : tout pique les yeux et sonne faux : il suffit de jeter un oeil au papier peint matelassé d’un bleu douteux pour s’en persuader. Des objets de mauvais goût trônent sur les murs à l’instar de ce panier de basket en strass. Des bâches recouvrent des chaises, des travaux semblent se préparer. Dans ce bazar hétéroclite, la littérature jonche le sol en piles poussiéreuses utilisées comme ballons de basket ! On comprend alors que tout n’est que faux semblants. Et que dire des vêtements bariolés, à proprement importables comme cette jupe immense fort inconfortable ?

Cet espace en devenir, chantier modulable, devient le terrain de jeu de comédiens en pleine forme à commencer par Jérémy Lopez qui vole la vedette à ses camarades. Chien fou, déchaîné, il se surpasse dans l’improvisation et nous laisse exsangues. Son madrigal « Au voleur » devient un morceau de bravoure méritant le déplacement malgré sa longueur. Vive l’auto-tune ! Sébastien Pouderoux et Stéphane Varupenne assurent en musiciens/chefs d’orchestre : guitare, piano, trombone… Rien ne leur résiste. Leurs talents musicaux apportent du cachet à la représentation.

Enfin, notre duo de précieuses joue de sa complémentarité : si Séphora Pondi rayonne en coquette sûre d’elle et imposante ; Claire de la Rűe du Can campe un personnage plus mal à l’aise et en retrait. Le mentor et sa protégée se sont bien trouvés ! On a presque envie de s’en faire des amies et L’épilogue, glaçant, accentue la violence de l’humiliation et se passe de mots. Il est intéressant de noter à cet égard qu’un retournement de situation s’opère : Cathos, révoltée, quitte la scène en brisant une guitare alors que Magdelon s’accomode de la situation en transformant l’instrument déchu en oeuvre d’art ! Un pied de nez à l’art contemporain, sans aucun doute.

LES PRÉCIEUSES RIDICULES de Molière. M.E.S de Sébastien Pouderoux et Stéphane Varupenne. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10. ♥ ♥ ♥ ♥

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Le Montespan : un cocu digne de compassion

Quel drôle de destin que celui de Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan ! Après un mariage romantique avec Françoise de Rochechouart de Mortemart, le marquis déchante rapidement en apprenant que Louis XIV en personne a des vues sur son épouse. Furieux, il décide de la reconquérir en subissant maintes moqueries…

Au Théâtre de la Huchette, Salomé Villiers adapte tambour battant la biographie romancée de Jean Teulé. D’une fluidité remarquable, le travail de la jeune comédienne (qui incarne également la Montespan) permet d’appréhender les enjeux du texte avec aisance. Le spectacle se suit comme une feuilleton haletant avec rebondissements en pagaille.

La mise en scène, habile, d’Étienne Launay, fait feu de tout boix. Utilisant à bon escient l’espace exigu de la scène, il crée un univers cohérent à partir de voilages en tulle, d’arabesques, de jeux d’ombre et de lumière, de costumes d’époque, de perruques et de musiques de Lully. On se croirait presque dans un spectacle de Michel Fau. Et cela suffit pour embarquer le public à la fin du XVIIè siècle.

La direction d’acteurs, au cordeau, est à souligner. Simon Larvaron a la lourde charge d’incarner tout au long de la pièce le rôle du cocu magnifique. Il s’en tire à merveille. Jamais ridicule mais digne et tenace, il apporte de l’épaisseur à son personnage, voire une certaine amertume. Salomé Villiers est charmante de fraîcheur en Françoise/Athénaïs. Piquante et tourmentée, elle ne passe jamais pour une godiche superficielle. Déchirante en amante délaissée et en mère dédaignée, elle suscite la sympathie et la compassion. Pour compléter le trio, Michaël Hirsch tire son épingle du jeu en véritable caméléon : juge grotesque, roi d’Espagne enfantin, fils indigne, courtisane… Tout lui va ! Chacune de ses apparitions déclenche le rire.

Vous l’aurez compris, il faut vous précipiter à la Huchette pour vivre une tranche d’histoire aussi truculente que touchante.

© Lot

LE MONTESPAN d’après Jean Teulé. Adaptation de Salomé Villiers. M.E.S d’Étienne Launay. Théâtre de la Huchette. 01 43 26 38 99. 1h35.  ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Candide passe avec succès l’épreuve de la rampe avec Arnaud Meunier

Candide au théâtre ? La promesse est belle et ambitieuse. Désireux de vivre cette aventure depuis une dizaine d’années, Arnaud Meunier concrétise son rêve et offre une expérience de troupe galvanisante au Théâtre de la Ville. Le mordant du philosophe des Lumières transparait avec éclat sur scène.

Un dépouillement chirurgical accueille les spectacteurs avant même le lever de rideau. L’espace surprend par son vide. Seul un immense cadre souligné par des néons rejaillit : une manière de symboliser la page d’un livre ouvert au public d’où sortiraient les personnages ? Le metteur en scène fait confiance à la puissance du texte voltairien et fait le choix d’une épure judicieuse. C’est l’imagination de l’auditoire qui s’active et recrée tous les périples du pauvre Candide bringuebalé de continent en continent. Un usage raisonné de la vidéo, de beaux costumes et perruques d’époque, un voile évocateur et quelques chansons suffisent à faire illusion.

Si le décor est volontairement sobre, l’habillement musical prend du galon et impose sa présence. Avec Matthieu Desbordes à la batterie et Matthieu Naulleau au piano, ça déménage ! La musique, tantôt malicieuse, tantôt solennelle, entre en harmonie avec les situations et rythme le tout.

D’une fluidité remarquable, l’adaptation d’Arnaud Meunier se suit avec plaisir. Les comédiens parlent de leur personnage à la troisième personne, ce qui peut désarçonner de prime abord mais contribue à une mise à distance appréciable, soulignant ainsi les talents de conteurs de l’équipe entière. S’appuyant sur une impressionnante distribution, le spectacle peut compter sur des acteurs au diapason. Citons-les tous, à commencer par Romain Fauroux, grande tige souple et benêt sensible. Son aura inspire immédiatement la sympathie. Manon Raffaelli, Cécile Bournay, Philippe Durand, Gabriel F., Nathalie Matter, Stéphane Piveteau et Frederico Semedo complètent le tableau.

Il se dégage de l’ensemble une vraie gourmandise de jouer, de partager, de s’approprier la prose de l’écrivain des Lumières. Les tableaux s’enchaînent, tels des pages qu’on tourne et qu’on dévore. Certains épisodes retiennent plus l’attention que d’autres : on pense aux histoires de Cunégonde et de la Vieille qui ont vécu l’Enfer ou bien au voyage dans le pays enchanté de l’Eldorado avec ses habitants si hospitaliers. Si certains extraits s’avèrent verbeux et supportent moins le passage sur les planches, force est de constater que la force des mots et l’enthousiasme contagieux de la troupe renversent tout sur leur passage. L’ironie de Voltaire n’a en rien perdu de sa vigueur. Combattre les préjugés, quels qu’ils soient, avec humour et férocité, est toujours d’actualité. Merci pour ce souffle ludique, frais et entraînant !

CANDIDE de Voltaire. M.E.S d’Arnaud Meunier. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 2h. ♥ ♥ ♥ ♥

© Sonia Barcet

Quelle énergie ces Producteurs !

L’appétit d’Alexis Michalik ne connait décidément pas de limite. Après ses nombreux succès parisiens, le touche à tout se lance à la conquête de la comédie musicale. Au Théâtre de Paris, il monte Les Producteurs, mise en abyme impitoyable du monde du musical. Cocktail vitaminé, le spectacle se veut tonique et joue la carte de l’espièglerie. Le public se régale et nous aussi même si des réserves sont à émettre concernant des relents homophobes et sexistes clairement dispensables.

Le postulat de départ est osé : Max Bialystock, un producteur dans le pétrin, essaye de sauver la face en concevant une arnaque à l’assurance : créer sur les planches un spectacle indigeste (Des Fleurs pour Hitler !) avec le pire metteur en scène et une distribution de bras cassés. Sur le papier, la solution semble alléchante mais la machine va vite se dérégler.

Les Producteurs est une pièce qui détonne un peu dans l’univers des musicals. Volontiers boulevardière dans ses outrances, elle s’attarde donc sur des stéréotypes datés qui s’avèrent gênants. Par exemple, la secrétaire est forcément une blonde écervelée à grosse poitrine et godiche à souhait ; les homosexuels sont forcément maniérés, excentriques et déguisés comme les Village People. Ce mauvais goût affiché peut faire rire mais son excès en devient problématique. Il aurait fallu brider cette tendance.

Nonobstant ces excentricités mal à propos, le spectacle s’appuie sur un rythme d’enfer (sauf la fin, qui traîne en longueur) et Michalik sait imprimer une cadence soutenue. Les tableaux s’enchaînent avec fluidité, les chorégraphies sont impressionnantes d’harmonie et les qualités vocales des comédiens ne font aucun doute. Si les chansons en elles-mêmes sont loin d’être inoubliables, saluons tout de même le talent de traduction de Stage Entertainment. Les moyens sont au rendez-vous et on a vu les choses en grand. D’où cette impression réjouissante de spectaculaire revendiqué.

Plusieurs comédiens se détachent dont Serge Postigo, hilarant en producteur sans foi ni loi, gigolo de mécènes âgées et lubriques. Il se donne sur scène comme jamais. Benoit Cauden, à ses côtés, vaut aussi le détour en associé timide attaché à son doudou (!) et prenant progressivement ses aises. Les deux forment un tandem de choc. On mettra enfin en avant Roxane Le Texier et Andy Cock parfaits dans des rôles très clichés qu’ils assument jusqu’au bout.

Endiablée, la soirée dévoile ses charmes en sortant l’artillerie lourde. Amis de la subtilité, passez votre chemin. Les Producteurs offre toutefois une occasion divertissante de se changer les idées.

LES PRODUCTEURS de Mel Brooks. M.E.S. d’Alexis Michalik. Théâtre de Paris. 01 48 74 25 37. 2h. ♥ ♥ ♥

© Alessandro Pinna

Enchantement créole au Studio-Théâtre

Comme chaque année, le Studio-Théâtre nous régale avec une adaptation jeune public de grande qualité. Le cru 2021 met en lumière Hansel et Gretel. Le conte sombre des frères Grimm se colore de reflets créoles dépaysants. D’origine haïtienne, Rose Martine s’approprie avec malice et intelligence ce classique de la littérature enfantine. Un voyage en terre (in)connue qui mérite le détour.

Sur le plateau, la forêt touffue a laissé place à un univers végétal à l’abandon : sol sec et craquelé, squelette d’arbre couché configurant une ossature dérisoire de maison. Cet environnement désertique entre en résonance avec la situation désespérée d’une famille en proie à la famine. Refusant de voir mourir leurs jumeaux à petit feu, un bûcheron et sa femme décident à contrecoeur de les abandonner au plus profond des bois. Comment survivre sans l’aide bienveillante de ses parents ? Cette épreuve initiatique va conduire les enfants à la maison d’une vilaine sorcière anthropophage…

De cette histoire connue de tous, la metteure en scène introduit des variations qui entraînent le conte dans une autre dimension, plus exotique. Tout d’abord, le choix d’un conteur comme maître de cérémonie donne un fil rouge à l’ensemble. Gaël Kamilindi se glisse avec aisance dans le costume « hutte africaine ». En véritable trublion, il commente, danse, vérifie que le public est bien réveillé. Une tornade ! Quant à la sorcière, pas de nez crochu ou de balai ! Julie Sicard porte une superbe robe bariolée avec un chapeau-yeux du plus bel effet ! L’inspiration vaudou est ainsi clairement palpable. La comédienne s’amuse comme une folle en mégère sadique à la voix effrayante ! Des chansons créoles, parenthèse sonore bienvenue, égaient la représentation.

Pour incarner les enfants, Rose Martine a fait appel à deux jeunes pensionnaires fraichement arrivés dans la maison : Claïna Clavaron et Birane Ba rivalisent d’ingénuité jamais mièvre et s’engagent à fond dans leur rôle. Une belle solidarité les unit. Sylvia Bergé et Gilles David campent un couple émouvant, navré d’en arriver à de telles extrêmités.

Avec sa version très personnelle d’Hansel et Gretel, Rose Martine confirme donc l’adage expliquant que les contes renferment toujours en eux une part éternelle de réinvention et de réappropriation.

HANSEL ET GRETEL d’après les frères Grimm. M.E.S de Rose Martine. Studio-Théâtre. 01 44 58 15 15. 1h10. ♥ ♥ ♥ ♥

© Vincent Pontet

Honoré fait honneur à Proust au Théâtre Marigny

Christophe Honoré, fervent littéraire, convoque les fantômes de Proust à un bal crépusculaire qui ne manque pas de piquant. En proposant une version forcément morcellée du Côté de Guermantes, troisième tome de la Recherche, le cinéaste impose sa patte perfidement glamour et livre aux spectacteurs du Français sa propre madeleine, plutôt savoureuse.

L’œuvre proustienne est un maelstrom de sensations. L’ouie commence par être sollicitée : les notes mélancoliques de Cat Stevens s’envolent dans l’enceinte du Théâtre Marigny. Stéphane Varupenne, remarquable dans le rôle omniprésent du narrateur, s’improvise excellent guitariste et chanteur. Un concert intimiste dans l’immense hôtel particulier des Guermantes. La musique, gentiment anachronique et pop, viendra d’ailleurs régulièrement ponctuer le spectacle, telle une berceuse. Puis, comme par magie, comme si la caverne d’Ali Baba s’ouvrait d’elle-même, apparaissent en fond de scène les aristocrates papillonnant autour de Marcel via une porte donnant sur la cour du théâtre.

Christophe Honoré s’est clairement fait plaisir et a sélectionné des saynètes-souvenirs qui lui tiennent à cœur. Suivant une logique parcellaire, le metteur en scène passe d’un tableau à l’autre sans transition. Évidemment, chaque séquence est plus ou moins passionnante mais nous sommes libres de piocher. Les moments le plus délectables s’avèrent ceux qui soulignent l’odieuse médisance de ces personnages cancaniers. L’hypocrise et la méchanceté vont de pair dans ce monde de faux-semblants. L’usage judicieux de micros tenus par des perchistes souligne la force des commérages ou bien renforce le poids du secret et des dissimulations. On somnole davantage avec la tirade sur l’art militaire malgré le talent de Sébastien Pouderoux. Ennui et intérêt se succèdent donc au gré de la représentation. Comme la lecture de Proust finalement. Cette version à la fois mondaine et politique (l’antisémitisme est sévèrement tâclé avec l’affaire Dreyfus) joue sur tous les terrains et présente un microcosme d’êtres de fuite qui ont le vague à l’âme malgré une ambiance faussement festive.

Pour incarner tout ce beau monde, Christophe Honoré a opté pour une distribution resplendissante. En tête, Elsa Lepoivre vampirise le plateau en Duchesse d’une élégance vipérine à tomber par terre. Et puis quels superbes costumes ! La comédienne caméleon sait aussi fendre l’armure et laisser apparaître une sensibilité à fleur de peau derrière sa belle assurance. Laurent Lafitte est drôlissime en maître de maison au parler si snob ; on adore le Charlus exubérant de Serge Bagdassarian et les apparitions pintadesques de Florence Viala, Julie Sicard et Anne Kessler. Un esprit de troupe réjouissant après de si longs mois sans leur présence. Ils nous avaient manqué !

LE CÔTÉ DE GUERMANTES d’après Marcel Proust. M.E.S de Christophe Honoré. Théâtre Marigny. 01 44 58 15 15. 2h30.  ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

Bérengère Krief fend l’armure dans Amour

Amour : quel joli titre pour un spectacle. Plein de promesses et de surprises. Vague et évocateur à la fois.

À la Gaité Montparnasse, Bérengère Krief ose se confier en toute intimité. Et étonne. Narrant son odyssée sentimentale, l’humoriste à la bouille ronde si attachante fend l’armure. Pour notre plus grand plaisir.

Depuis toute petite, Bérengère idéalise l’amour. La rencontre magique entre Papi Milo et Mamie Ginette lui met des paillettes plein les yeux. C’est décidé : elle aussi aura le droit à son conte de fées. Friande de comédies romantiques à l’eau-de-rose, la jeune femme croit en sa bonne étoile et souhaite forcer le destin. Mais la réalité la rattrape rapidement et un mariage raté l’amène à remonter le cours du temps et à essayer de comprendre ce qui a pu provoquer un tel échec.

On sent que Bérengère Krief a donné beaucoup d’elle-même dans ce spectacle : elle se livre sous un nouveau jour et accepte de briser ce côté girly insouciant qui lui colle à la peau. Par éclair, des révélations choc brisent l’enrobage rose bonbon et suffisent à prendre conscience de la toxicité de certaines relations.

Si Amour adopte un ton grave par moments, on retrouve vite le sourire. La mise en scène léchée de Nicolas Vital contribue grandement à transformer le spectacle en un cabaret de qualité mêlant strass, lip sync (vive Nicole Croisille) et numéro circacien du plus bel effet. Voltigeuse casse-cou et gracieuse à la fois, Bérengère Krief s’essaye au cerceau aérien et prouve ainsi que l’amour ne tient qu’à un fil. Un combat de tous les instants donc qui se conclut sur une note positive car apaisée.

AMOUR de Bérengère Krief. M.E.S de Nicolas Vital. Théâtre Gaité Montparnasse. 01 43 20 60 56. 1h25 ♥ ♥ ♥ ♥

© Laura Gilli

Agatha Christie au coin du feu à la Pépinière

À la Pépinière-Théâtre, le décor est bien planté. Un écriteau géant, à cour, indique que nous sommes à Monkswell, une pension de famille fraîchement inaugurée. L’intérieur cosy évoque un confort British avec imprimés tartan, fauteuils moelleux, tête de cerf… Bref, un endroit idéal pour se reposer ; certainement pas pour accueillir un meurtrier !

Un indice devrait pourtant nous mettre la puce à l’oreille : un portrait d’Agatha Christie nous observe. C’est ce souci du détail qui anime la mise en scène de Ladislas Chollat qui s’attaque à un monument du théâtre anglo-saxon. La Souricière, c’est un peu l’équivalent de notre Cantatrice chauve. Une pièce jouée sans interruption depuis des années et qui fait salle comble tous les soirs. La clé du succès ? Un huis-clos efficace porté par des personnages bien croqués et un humour qui fait mouche.

Le metteur en scène a repris tous ces ingrédients en les adaptant à la sauce française, avec l’aide habile de Pierre-Alain Leleu. Le résultat se veut sympathique, entraînant et bien ficelé. Pas évident de parvenir à recréer la tension propre à l’enquête policière sur les planches. Des problèmes de rythme peuvent poindre le bout de leur nez. Ici, l’intrigue se noue plutôt avec fluidité et on suit avec plaisir les interactions entre les différents suspects malgré quelques coups de mou.

Ladislas Chollat a eu le souci de donner une couleur bien particulière à chacun des comédiens qu’il dirige. L’étonnant Brice Hillairet vampiriser ainsi la scène, véritable farfadet excentrique et intrusif ; Dominique Daguier est impayable en major au grain de voix bien particulier ; Sylviane Goudal s’avère odieuse en retraitée tatillon et râleuse ; Pierre-Alain Leleu campe un mystérieux étranger amusé des coutumes anglaises avec malice. Christelle Reboul, elle, est une charmante hôtesse, pétillante tandis qu’on se prend d’amitié pour Marc Maurille dans le rôle du détective. Tout ce petit monde contribue grandement au plaisir de la soirée.

On ne se prend d’ailleurs pas au sérieux ici, on chante et on danse même ! Les petits numéros essaiment le spectacle et constituent une bulle d’air appréciable, un peu kitsch et désuette mais pleine d’entrain !

En somme, un divertissement soigné et de qualité qui remplit sa mission. ♥ ♥ ♥

LA SOURICIÈRE d’Agatha Christie. M.E.S de Ladislas Chollat. Adaptation de Pierre-Alain Leleu. Théâtre de la Pépinière. 01 42 61 44 16. 1h40

© François Fonty

Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

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