Recherche

Hier au théâtre

Tag

Théâtre de Poche

Un sacré farceur, ce Tchékhov !

L’ouragan Émeline Bayart déferle au Théâtre de Poche et emporte tout sur son passage ! Après avoir enchanté l’insipide Fric-Frac, la magicienne du rire s’aventure en terres russes avec le même éclat. Avec Tchékhov à la folie, Jean-Louis Benoit donne un coup de fouet à deux courtes pièces du maître. Vaudevillesque à souhait, cette version donne à entendre les intermittences du coeur sur un mode survolté et réjouissant. On ne perd pas de temps pour conclure des mariages ici ! En piste !

La Demande en mariage et L’Ours sont traditionnellement montées en dy pour une bonne raison. Ces deux « plaisanteries » fonctionnent en un miroir grossissant et s’amusent à joindre deux couples mal assortis et qui ne savent pas comment exprimer leurs sentiments. En premier lieu, un propriétaire terrien vient demander la main de la fille de son voisin, une vieille fille institutrice au caractère bien trempé. Lui est un pauvre type un peu hypocondriaque et pas vraiment séduisant… La seconde pièce, elle, oppose encore une fois un propriétaire terrien, un vrai rustre celui-là, à une jeune veuve éplorée. Comment vont-ils bien pouvoir tomber amoureux l’un de l’autre ?

Jean-Luc Benoit ne perd pas de temps et bien lui en a pris. Sa mise en scène se veut allègre, hyperbolique, pleine de vie. Sans omettre la cruauté des situations, la misogynie du dramaturge, les rapports humains biaisés par l’argent. Cette rudesse terrienne se retrouve contrebalancée par une virtuosité comique absolument sensationnelle. Le trio de comédiens nous emmène sur l’Himalaya des zygomatiques. Ils en font des tonnes mais cela ne dessert jamais le texte, bien au contraire.

Il faut commencer par évoquer l’impériale Émeline Bayart bien sûr. Elle est monstrueuse, cette ogresse comique. Il lui suffit d’une mimique pour qu’on se torde de rire. Tour à tour sidérée, volcanique, compassée ou tragédienne, elle excelle dans tout ce qu’elle fait. Jean-Paul Farré est un clown fantasque et bourru tandis que Manuel Le Lièvre est hilarant en futur époux plein de tics et enragé comme un gamin.

On sort du théâtre ragaillardis par tant de bonne humeur et d’abattage. Tchékhov aurait sans doute apprécié… ♥ ♥ ♥ ♥

TCHÉKHOV À LA FOLIE (L’OURS ET LA DEMANDE EN MARIAGE) d’Anton Tchékhov. M.E.S de Jean-Louis Benoit. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15.

© Victor Tonelli

Tennessee Williams dans son jus au Poche

Quel plaisir de retrouver Tennessee Williams sur les planches ! Injustement boudé, le dramaturge américain sait pourtant disséquer les cruautés des relations humaines avec une justesse ébouriffante. Au théâtre de Poche, Charlotte Rondelez exacerbe les tensions familiales dans La Ménagerie de verre avec un certain doigté en dirigeant un quatuor d’acteurs complémentaires et émouvants, chacun à leur façon.

Chez les Wingfield, un trio essaye de cohabiter malgré des caractères bien différents. Nous avons la mère, Amanda, mère surprotectrice et étouffante qui se réfugie dans un passé réconfortant ; puis la fille, Laura, femme-enfant handicapée et d’une timidité maladive et enfin Tom, le narrateur, le grand frère solide qui tente de joindre les deux bouts et qui aspire à un ailleurs plein d’aventures.

Folie et lucidité
La mise en scène, clairement centrée autour du dysfonctionnement familial, met en lumière avec force l’incommunicabilité entre ces trois êtres qui ne comprennent pas vraiment. Cristiana Reali, volcanique en diable, campe une mère exubérante dotée d’une énergie fort inquiétante. Celle du désespoir ? La recherche du bonheur de cette femme hantée par des spectres a quelque chose de pathétique. Elle agace et émeut à la fois.

Ophélia Kolb, elle, s’empare du rôle difficile de Laura avec une grâce difficile à décrire. Aérienne lorsqu’elle danse avec sa licorne de verre ; poignante lorsqu’elle comprend muette son état définitif de vieille fille ; rieuse le temps d’une valse avec son amour de jeunesse… Sans doute l’un de ses plus grands rôles au théâtre. Charles Templon, séduisant narrateur, bouillonne d’une rage intérieure avec une grande élégance. Il interprète brillamment un dandy frustré et courageux qui noie ses illusions dans l’alcool… Enfin, Félix Beauperin s’en tire très bien dans la partition ingrate de Jim, le galant à la fois attentif et très maladroit. Beaucoup de prestance.

Afin de restituer l’atmosphère mentale souhaitée par Williams, Charlotte Rondelez joue sur un contraste entre décor vintage ultra réaliste et un mur vaporeux. La musique a aussi son importance tout comme la présence de quelques projections vidéo. Le contexte historique s’avère donc à la fois clairement défini et flou. Un entre-deux réussi qui évite de tomber dans le piège de la psychologisation des personnages. ♥ ♥ ♥ ♥


LA MÉNAGERIE DE VERRE de Tennessee Williams. M.E.S de Charlotte Rondelez. Théâtre de Poche. 2h. 01 45 44  50 21

© Pascal Gely

 

L’apéritif 70’s trop bridé de Thierry Harcourt

Une soirée entre voisins, de l’alcool qui coule à flots, de la drague dans l’air… Sur le papier, Abigail’s Party s’annonçait ébourrifante. Force est de constater en sortant du Poche que la comédie de Mike Leigh s’essouffle sur la durée et manque de mordant. On se lasse de suivre les pérégrinations en vase clos de ces (aspirants) WASP : la faute à une écriture faiblarde qui patine vite malgré quelques traits d’esprit saillants. La mise en scène de Thierry Harcourt voulait « rester sur un fil tendu et prêt à craquer ». On aurait voulu qu’il craque pour de bon ce fil.

Beverly est sur le qui vive. Elle attend avec impatience ses voisins, qu’elle a invités pour une petite sauterie. Son mari Peter, noyé sous le travail, ne brûle pas d’enthousiasme. La maîtresse de maison met les petits plats dans les grands : elle veut épater la galerie ! Lorsqu’Angela et Tony débarquent, la compétition peut commencer. Précisons que Beverly adore étaler ses richesses au nez de ses convives et ne rate pas une occasion de pavaner. L’ultralibéralisme des années 70 a façonné les mentalités : une belle maison, un bel intérieur et un travail qui rapporte gros.

Une fête qui tourne en rond
Abigail’s Party joue donc sur une domination psychologique : Ang’ et Tonio, deux agneaux que la carnassière Beverly va dévorer tout cru. Quand Susan complète le quatuor, le malaise peut s’installer… Tout est paraître ici et tentative dérisoire de contrôle. On picole sévère pour se donner une contenance, on meuble la conversation, on fait les yeux doux à son voisin mais quel vide en fin de compte ! Cette vacuité existentielle se répercute directement sur la qualité de la pièce. Malgré quelques piques bien senties, le fond reste bien creux. Les dialogues tournent en rond, les situations s’étirent. L’explosion finale arrive comme un cheveu sur la soupe. On s’attendait à plus de folie (sans verser dans l’hystérie, ce qui peut être compliqué à gérer), moins de retenue. Du déjanté quoi ! Tout demeure trop en sourdine.

Thierry Harcourt a trop bridé sa mise en scène : il a voulu instaurer une inquiétante étrangeté sur le plateau qui fonctionne à moitié. Alexie Ribes est par exemple dirigée à merveille en greluche gaffeuse moulée dans une combi pattes d’eph indécente. Séverine Vincent est exemplaire d’exaspération dans le rôle de l’intruse qui aimerait bien être ailleurs. Ses petits airs hypocrites et furibards conquièrent le public. En revanche, le jeu très fade de Cédric Carlier ennuie. Lara Suyeux se démène en femme au bord de la crise de nerfs : ses fêlures passent par des mimiques, un rire qui masque la détresse… Dimitri Rataud s’en sort bien en agent immobilier coincé et irritable. Il amène un contrepoint ronchon appréciable. Dans un décor kitsch à souhait et psychédélique, le mal être se dévoile à nu et toutes les manœuvres de dissimulation sont vouées à l’échec. ♥ ♥ ♥

ABIGAIL’S PARTY de Mike Leigh. M.E.S de Thierry Harcourt. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15

© Victor Tonelli

Eugène Marcuse, jeune loup possédé

Dénicher de nouveaux talents reste l’une des grandes joies du théâtre. Le jeune Eugène Marcuse, première année de conservatoire seulement, est l’une de ces pépites inédites. Dans la petite salle du Poche, il illumine le plateau d’une fièvre de loup déchaîné dans La Nuit juste avant les forêts. Koltès aurait sans doute approuvé le choix de ce comédien très engagé dans sa gestuelle et dans son regard.

Pas de prénom, aucune identité. Seulement le statut d’« étranger ». Il pleut dehors, les vêtements sont gorgés d’eau, les mouvements sont entravés. Dans cet environnement hostile et lugubre, un jeune homme recherche désespérément un contact, une main tendue pour briser une pesante solitude. Tout l’enjeu ici est de parvenir à nouer un dialogue, qui n’arrivera jamais d’ailleurs puisque l’adresse restera lettre morte.

La Nuit juste avant les forêts traduit une urgence : une seule phrase déroulée sur soixante pages. Apnée à la lecture. La pièce de Koltès est sans concession, d’une grande violence. On assiste au monologue d’une âme rageuse, en souffrance qui rejette un système dont elle se trouve à la marge. Inutile de le cacher, le texte est ardu : le dramaturge n’a jamais été un adepte de la facilité malgré des mots finalement très quotidiens.

Quasimodo écorché
Sur scène, on attend de voir ce que peut dégager celui à qui incombe la lourde tâche de s’envelopper dans les haillons de ce miséreux à la verve facile. Eugène Marcuse relève le défi haut la main. En s’installant dans la salle, on le remarque immédiatement. Il a l’air possédé : il transpire le mal-être. Quand il prend la parole, on est attiré par cette voix loin d’être harmonieuse, un peu écorchée. Entouré par des carreaux transparents, le comédien ressemble à Quasimodo : il disloque son corps à l’envi, araignée humaine aussi terrifiante qu’émouvante. On peut décrocher rapidement du texte mais Marcuse nous ramène toujours sur les rails par sa présence. Il ira loin. Jean-Pierre Garnier, qui le dirige avec assurance, a eu du flair.       ♥ ♥ ♥

LA NUIT JUSTE AVANT LES FORÊTS de Bernard-Marie Koltès. M.E.S de Jean-Pierre Garnier. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15

© D.R – JPG

La Version Browning ou l’école du cœur

La rentrée 2016 sera preppy ou ne sera pas. Au Théâtre de Poche, Patrice Kerbrat assume sans détour le parfum suranné et so British de La Version Browning de Terrence Rattigan. Composé à l’aube des années 50, ce huis-clos professoral sur l’échec d’un ponte à la veille de sa retraite a pris un petit coup de vieux. Si Jean-Pierre Bouvier se glisse corps et âme dans la peau de l’enseignant au bout du rouleau, l’ensemble manque de peps et met du temps à démarrer.

Quand un prof arrive à la fin de sa carrière, vient l’heure du bilan. A-t-il été juste ? A-t-il pris goût à découvrir des perles rares et à transmettre avec pédagogie son savoir ? Pour Andrew Crocker-Harris, le constat ne semble pas vraiment glorieux. Exigeant (trop ?), tyrannique (le Himmler des secondes selon le principal !) et idéaliste… Sa femme Millie déchante aussi : quelle plaie d’avoir épousé un raté égocentrique ! Souffrant du coeur, le passionné de lettres classiques se voit contraint de déménager. Mais avant, Taplow, un de ses élèves, doit valider une version grecque à son domicile pour savoir s’il passera dans la classe supérieure.

Terrence Rattigan signe une comédie douce-amère assez terrible sur le métier d’enseignant, sur ses grandes illusions et le choc de la réalité. Il prend le temps de poser le cadre de son thriller vintage, de brosser avec soin sa galerie de personnages mais le rythme s’en ressent cruellement. Patrice Kerbrat, trop respectueux sans doute du texte, aurait pu pratiquer quelques coupes et nous éviter certains passages franchement ridicules (les scènes d’amour entre Millie et son amant Hunter, le prof de sciences, sont désolantes de fausseté – on se croirait dans un mauvais soap !).

Jean-Pierre Bouvier, le cœur sous la glace
À l’image du décor délicieusement rétro d’Édouard Lang, le spectacle se laisse regarder sans déplaisir mais avec une légère odeur de renfermé. Tout cela ronronne un peu trop, les enjeux tardent à s’imbriquer. Le jeu des comédiens sauve la mise ; la direction d’acteurs est au cordeau. Aux premières loges, Jean-Pierre Bouvier domine la scène : sur le fil constant du burn-out, le comédien se livre avec une pudeur accablée qui attise de suite la compassion. Malgré un rôle apparemment ingrat, celui du prof imbu de lui-même, il parvient à lui donner une belle humanité, une fragilité sur le point de se briser en mille morceaux, pour parvenir in extremis à se ressaisir et à changer la donne. Marie Bunel joue à merveille son rôle de femme abjecte et délaissée. Malicieux et gaffeur, Thomas Sagols est crédible en lycéen à la traîne. ♥ ♥

LA VERSION BROWNING de Terence Rattigan. M.E.S de Patrice Kerbrat. Théâtre de Poche. 01 44 45 50 21. 1h30

© Delalande/Sipa

Anne Delbée, à la Racine de la passion

Quand on aime, on ne compte pas. Depuis plus de trente ans, Anne Delbée déclame sa passion inconditionnelle pour Racine. Après l’avoir souvent joué et mis en scène, elle a décidé de lui consacrer un spectacle-hommage repris au Poche-Montparnasse. Exégète pas pédante pour un sou, la grande dame de presque soixante-dix printemps nous convie à une leçon dense et irrévérencieuse. La mise en scène riche d’idées désamorce un biopic théâtral qui aurait pu rapidement devenir barbant. Seule en scène, la tragédienne-caméléon assure le show !

Enseigner Racine à des lycéens relève à bien des égards d’un parcours du combattant : les difficultés de la langue classique, son lexique et sa syntaxe complexe entravent souvent la compréhension du texte. Faire la démarche d’aller voir Racine ou la leçon de Phèdre équivaut à entrer dans la cour du grand dramaturge par des détours aussi instructifs qu’étonnants.

S’appuyant sur la méthode Sainte-Beuve, Anne Delbée tente de décortiquer la galaxie Racine en plongeant au cœur de la vie de Jean. Les allers-retours sans préambule entre la biographie condensée et l’interprétation pure offrent une diversité bienvenue. L’ombre de la tragédie a toujours plané sur Racine : perdant très rapidement ses parents, sans le sou, il est bringuebalé de proche en proche jusqu’à son entrée à Port-Royal… Ses deux rencontres amoureuses décisives, avec la Du Parc et La Champmeslé se confrontent aux tirades de ses plus belles héroïnes.

En rouge et noir
Cet entrechoquement de la fiction et du réel s’insère particulièrement bien sur scène. YSL n’aurait pas renié la tenue très masculin/féminin de la comédienne qui endosse tous les costumes : la pédagogue potache, la femme ravagée par des pulsions inavouables ou l’amant en proie à la révélation de l’amour.

Un court-métrage en filigrane imaginant un Racine enfant apporte une touche d’innocence dans cet univers funeste et la suggestion érotique de corps féminins (une nuque, un dos, des bras) illustre bien à quel point tout le théâtre de Racine se fonde sur une poétique du désir.

Sur scène, le gris métallique, le noir et le blanc dominent : la couleur provient de la projection de la voix de la comédienne, de ses modulations. Comment dire Racine ? Comment trouver le ton juste sans tomber dans l’emphase ? Anne Delbée tente de répondre à ces questions loin d’être évidentes avec un art de la nuance assez remarquable. On regrettera néanmoins certains excès pas vraiment à notre goût (des tirades sur fond rock) mais on ressent une telle gourmandise de jeu, un plaisir si évident de transmettre son admiration pour cet auteur qu’on embarque volontiers dans ce voyage des sentiments.

RACINE OU LA LEÇON DE PHÈDRE, d’après Jean Racine. M.E.S d’Anne Delbée. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h30. ♥ ♥ ♥

© Emmanuel Orain

Maxime d’Aboville ou l’Histoire dans le sang

Après s’être plongé dans les arcanes du Moyen-Âge jusqu’à Jeanne d’Arc, Maxime d’Aboville récidive avec Une leçon d’Histoire de France  deuxième époque : de 1515 au Roi-Soleil. Au Poche, le prodigieux comédien renfile sa blouse d’instituteur vintage et concocte un one man show aussi ludique qu’instructif. Bambins, ados et parents redécouvrent émerveillés une matière scolaire parfois barbante…

Quand le théâtre se transforme en salle de classe, plus question de piquer du nez sur nos pupitres ! En revenant sur deux cents ans d’Histoire, de la bataille de Marignan à la mort de Louis XIV, Maxime d’Aboville dessine une carte de France old school entre batailles épiques et potins savoureux. Loin de tout didactisme sérieux, celui qui obtenu un Molière pour The Servant l’an passé, se fait drôlement plaisir en maître illuminé et passionné par son art. En Louis XIII dépressif ou en duc de Guise fat, il fait des étincelles sur scène !

Qui a eu cette idée folle…
Précieux, psychorigide et irrévérencieux, il prouve que l’Histoire n’a pas besoin de multiplier les images d’archives et les reconstitutions vidéo artificielles pour embarquer son auditoire vers des temps anciens. Quelques grands dessins, une règle et puis basta. Le comédien est parvenu à un tel niveau de maîtrise qu’il interagit du tac au tac avec son public, révélant ainsi le potentiel rigolo de cette matière. Malgré quelques légers flottements à la première, son assurance et sa gourmandise de jouer sont sans équivoque.

Pour les réfractaires à l’Histoire, cette courte leçon d’un peu plus d’une heure rafraîchira les esprits à un rythme mené tambour battant. En s’inspirant de grands auteurs de la littérature comme Michelet, Dumas ou Saint-Simon, le spectacle ajoute une caution d’écriture décuplée par l’art de l’incarnation du comédien. On aurait vraiment voulu vous avoir comme prof, Monsieur d’Aboville !

UNE LEÇON D’HISTOIRE DEUXIÈME ÉPOQUE : DE 1515 AU ROI SOLEIL d’après Alexandre Dumas, Jules Michelet, Victor Hugo. M.E.S de Maxime d’Aboville. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h20.

Une Médiation musclée à s’en décrocher les mâchoires

Et si tout était sujet à comédie ? Chloé Lambert le prouve avec sa Médiation, petit bijou inattendu dont elle a le secret. Au Poche, rien ne va plus entre un couple qui se déchire pour la garde de leur garçon et deux médiatrices aux méthodes diamétralement opposées. Julien Boisselier s’empare de ce capharnaüm communicationnel avec un sens du rythme effréné et une direction d’acteurs qui laisse libre cours aux excès comique en tout genre. En compagnie de ce quatuor de zinzins, on rit volontiers tout en se questionnant sur la valeur du mot « famille ».

Elle s’appelle Anna, exerce le métier de styliste et se révèle stressante à force de vouloir tout contrôler. Il se prénomme Pierre, est paléontologue et se révèle immature, inconséquent et égoïste. Fatalement, il y a de l’eau dans le gaz dans le couple qui s’est séparé six mois à peine après la naissance du petit Archimède. Pour préserver l’équilibre de leur enfant et parce que le juge le leur a ordonné, ils se rendent dans le bureau de deux médiatrices. Loin d’arriver à apaiser les tensions, le duo féminin assiste en direct à une foire d’empoigne où les coups bas se multiplient. Et si en outre, on apprend que les deux professionnelles sont mère et fille traînant le boulet d’un père absent, la coupe est pleine !

Chloé Lambert a décelé tout le potentiel comique d’une telle situation, complètement dans l’air du temps et théâtrale à souhait. Sur ce canevas original, elle brode une pièce à cent à l’heure, émaillée de piques tordantes et de retournements gonflés. L’auteur brosse également des portraits borderline hilarants de parents plus soucieux de leur propre confort que de celui de leur bambin.

Échanges bouillonnants
Julien Boisselier porte à son acmé la portée drôlement abrasive de cette comédie en misant tout sur la complémentarité du quatuor. Il s’est lui-même distribué dans le rôle ingrat du papa beau parleur et irresponsable et il endosse à merveille le costume du goujat cynique. Face à lui, Chloé Lambert imprime sa folie douce à Anna, maman au bord de la crise de nerfs. Le ménage fait la paire et agace autant qu’il enthousiasme. On revoit avec délice la géniale Raphaëline Goupilleau en médiatrice traditionnelle prônant l’impartialité mais poussée à bout par ce couple infernal. Son fameux grain de voix ironique et enroué met le public à genoux. Elle offre un contrepoint faussement sérieux et véritablement tordant à l’affaire. Ophélia Kolb, enfin, apporte la touche de fraîcheur en jeune médiatrice inexpérimentée aux méthodes peu orthodoxes mais très efficaces.

S’appuyant donc sur les répliques ping-pong infaillibles de la pièce et sur le talent de ses comédiens, Boisselier a opté pour une scénographie froide et impersonnelle évoquant un séminaire d’entreprise. On y retrouve le fameux tableau et son feutre indispensable, les chaises et le bureau ovale. Ce décor neutre et glacial permet par contraste de muscler l’échange entre les quatre forces en présence et de souligner leurs excès.

Le seul bémol concerne sans doute la fin de la pièce : d’une part, le changement total de comportement de Pierre paraît peu crédible et cette volte-face soudaine ne convainc guère. Ensuite, on a l’impression que l’auteur a absolument voulu conclure son histoire sur la résolution du conflit entre Isabelle et Jeanne, les deux médiatrices, à propos de ce fameux père. Sauf que ce deuxième récit, caché, n’a pas bénéficié en amont d’un traitement égal à celui de la médiation première. Du coup, cette conclusion paraît un peu téléguidée et le virage proprement dramatique est trop brusque et trop pathétique. On aurait attendu une autre fin, plus légère.

Malgré tout, La Médiation s’affirme comme un vrai coup de foudre. Détente assurée en compagnie de ces quatre êtres rongés par leurs névroses et pathologiquement drôles. Chloé Lambert signe une comédie sociétale en plein dans l’actualité et porte un regard juste et fin sur le totem de la famille plus qu’un peu chamboulé. ♥ ♥ ♥ ♥

LA MÉDIATION de Chloé Lambert. M.E.S de Julien Boisselier. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h45

© Brigitte Enguerand

Alexis Moncorgé : la fièvre dans le sang

Dans la cave intimiste du Poche, Alexis Moncorgé adapte et joue avec exaltation Amok, une nouvelle passionnelle de Zweig. Bête de scène, le petit-fils de Jean Gabin se retrouve vertigineusement possédé par le mauvais génie malais. Il porte sur ses solides épaules une mise en scène illustrative coupant court à l’imaginaire.

Mars 1912. Sur le pont d’un navire, un médecin décide d’avouer un lourd secret. Il fuit les Indes afin d’échapper au fantôme qui le hante. Celui d’une femme orgueilleuse préférant mourir plutôt que de porter l’enfant d’un adultère. Venue trouver en cachette notre anti-héros alcoolique et dépressif pour avorter incognito, elle se heurte au refus d’un homme cruel. Bien qu’il fonde seulement pour les dominatrices à poigne, le médecin veut forcer sa belle hautaine à le supplier, histoire de changer la donne. Pris de remords, il fait cependant volte-face et tel un amok, se met à la pourchasser afin de tenter la sauver.

Chez Zweig, tout se résume à la passion. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Destruction d’un coeur, Brûlant secret, La Confusion des sentiments… Autant de nouvelles-phares d’un disséqueur des montagnes russes émotionnelles. Pour Alexis Moncorgé, Amok condense à les thématiques zweguiennes à leur paroxysme en privilégiant le motif du secret, brûlure incandescente difficile à garder pour soi…

Folle ivresse
L’écrin confiné du sous-sol du Poche offre un lieu propice aux confidences : le beau mâle viril se livre corps et âme dans cette plongée démentielle et progressive dans la folie. Le phénomène de rétrospection analytique et froide n’entrave pas le souvenir bouillonnant d’une telle obsession. Le comédien restitue l’ivresse du lâcher-prise démoniaque avec une rage d’interprétation tout à fait saisissante. Le public tremble face à cet homme qui bascule de la rationalité vers la dépossession la plus complète.

En revanche, le travail scénique de Caroline Darnay semble presque superflu : quitte à être radical, la seule présence d’Alexis Moncorgé aurait suffi à nous emmener dans son univers d’aliénation. Pas besoin d’ombres chinoises représentant une forêt, de musique tropicale, de danse frénétique d’exorciste ou de bruits de mouettes et de cloches pour créer une ambiance. Le travail sonore et gestuel s’avère pénible car bêtement illustratif. Ces multiples effets de réel empêchent justement de construire une représentation mentale car ils pointent sans cesse du doigt une démarche interprétative à suivre et à subir. Les jeux de lumière en clair obscur de Denis Koransky sont eux bien plus inspirés et subtils.

En somme, cet Amok vaut surtout pour la densité de jeu d’Alexis Moncorgé qui se glisse avec bonheur dans la peau d’un fou amoureux qui hypnotise son auditoire. ♥ ♥

AMOK de Stefan Zweig. M.E.S de Caroline Darnay. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15.

© Christophe Brachet

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑