Tournez manège ! Au Théâtre de l’Aquarium, Jean Lambert-wild et ses fidèles acolytes transforment Richard III en une immense cour de récré circacienne et cartoonesque. la tragédie shakespearienne revendique son aspect ludique dans un face-à-face clownesque qui évolue vers la farce noire. Dans ce duel autant complice que douloureusement réflexif, le directeur du CDN du Limousin met en lumière sa partenaire, la révélation Élodie Bordas. Une adaptation menée tambour battant, regorgeant d’inventivité maligne et privilégiant une dramaturgie paradoxale : ultra resserrée dans sa distribution mais débordante de générosité.

Puisque Richard le bossu est laid comme un crapaud et méprisé par sa famille, autant se vautrer sans complexe dans le crime. Si possible par des jeux de rôle tordus et jouissifs. La mise en scène collective de ce Richard III table en effet d’emblée sur une dimension métathéâtrale. Le futur tyran n’inspire pas de la terreur mais il joue à faire le méchant. Jean Lambert-wild ressemble à s’y méprendre au vilain petit canard de notre jeunesse, celui qui n’avait pas d’amis et devait se contenter de s’amuser tout seul. Le comédien insuffle une part de touchante naïveté à son personnage, une forme de pas en avant vers l’autre voué à l’échec et à la frustration.

Plutôt que d’enfermer le spectacle dans un seul en scène rigide, on assiste ici à une variation sur le double fort intelligemment pensée, menée et interprétée. En se concentrant sur un duo, la dramaturgie opère un focus troublant sur la schizophrénie de ce fou lucide. Élodie Bordas se démène comme une diablesse polymorphe et change de costume à la vitesse de l’éclair : trois reines, l’ami déchu Buckingham ou le maire, rien ne lui fait peur. Ses dons de caméléon ne se limite pas à la stricte gestuelle mais se déploie également dans une remarquable modulation vocale : elle parvient à esquisser très rapidement un personnage et ses coups d’œil malicieux au public séduisent. L’alchimie qui s’établit progressivement entre les deux clowns contribue amplement à la réussite de cette adaptation. Les deux se sont définitivement trouvés et leur entente crève la scène.

Porcelaine fêlée
Là où Thomas Jolly s’était cassé les dents avec sa scénographie spectaculaire à la limite du cheap vulgaire, le plasticien Stéphane Blanquet signe un décor à croquer absolument enchanteur. L’immense castelet trône avec prestance sur le plateau et dévoile petit à petit toutes ses surprises, tel un livre de contes en pop-up. Par des effets de déréalisation ludiques, le décor métamorphose les autres personnages en pantins mécaniques, barbes-à-papa ou ballon de baudruche sur lesquels sont incrustés des visages, bouches stroboscopiques… Le monde n’est plus vraiment un théâtre mais une fête foraine joyeuse et violente où les pulsions de massacre resurgissent au cours d’un tir à la carabine en rafale ou grâce à un maillet explosif, une pluie de confettis ou des accessoires de farces et attrapes à gogo. Tout est prétexte à s’amuser, et l’auditoire se prête volontiers au jeu (et peut même saisir du pop-corn en plein vol).

Pourtant, derrière cette « murder party » déjantée, les masques de faïence se brisent : la solitude du roi honni transparaît par contraste avec encore plus de puissance. Richard est en réalité un être pathétique, qui fait mumuse pour tuer sa mélancolie mais qui dissimulent des failles béantes, des complexes insurmontables. Et quoi de mieux que la métaphore finale de la porcelaine pour symboliser cet oxymore de la dureté fragile ? La magnifique semi-armure réalisée par Christian Couty, créateur céramiste limougeaud retranscrit à merveille cette ambivalence du personnage. La fameuse scène du royaume pour un cheval se déroule dans un chaos auditif oppressant, des lueurs bleutées cauchemardesques. Fini de rire, place vraiment au drame. La suspension de Richard tête en bas convoque l’imaginaire de l’abattoir tandis qu’en fond visuel on devine après coup les images de l’enterrement des restes du vrai Richard III. Une façon de l’absoudre ? Peut-être.

En tous les cas, nous avons affaire ici à un roi fragile et grotesque à la fois, férocement joueur. Jean Lambert-wild et Élodie Bordas forment un couple criant de vérité et complémentaire. Interpréter cette tragédie de bonimenteur à deux accentue la vivacité des échanges, la concentration et condense habilement la complexité d’une pièce difficile à suivre. Le magnifique décor, troisième personnage à lui tout seul, recèle des trésors et mérite le déplacement à lui tout seul. Joli succès en perspective… ♥ ♥ ♥ ♥

Richard III – Loyaulté me lie d’après William Shakespeare. Spectacle de JEAN LAMBERT-WILD,  ÉLODIE BORDAS, LORENZO MALAGUERRA, GÉRALD GARUTTI, JEAN-LUC THERMINARIAS ET STÉPHANE BLANQUET. Théâtre de l’Aquarium. 01 43 74 99 61. 2h15.

© Tristan Jeanne-Valès

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