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Théâtre classique

Nora, femme d’aujourd’hui

« Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. » En 2018, la chanson de Souchon n’a pas pris une ride car elle met en lumière un paradoxe propre à l’émancipation de la femme. Le slogan est clair : tu peux te sentir libre mais il ne faudrait pas abuser non plus. Reste à ta place de petite créature frêle sous l’égide de bras virils et protecteurs. Revendique ta liberté mais avec une muselière au visage.

C’est exactement sur cette implacable contradiction que Lorraine de Sagazan ouvre son spectacle au Monfort. Dans Une maison de poupée, elle revisite la pièce d’Ibsen en une guerre des sexes manifestement axée sur l’incompréhension. Féroce dialogue de sourds, la réécriture joue sur l’improvisation et l’outrance pour mettre à mal l’hégémonie patriarcale. Et la démonstration s’avère particulièrement glaçante et impitoyable à défaut d’être subtile.

On pénètre au cœur d’un dispositif tri-frontal qui respire le désenchantement. Un simulacre de fête transpire sur scène : des ballons en forme de cœur parsèment l’espace, des cadeaux au papier pailleté semblent promettre un erzatz de joie. C’est le soir du réveillon et des révélations vont avoir lieu. Pour le moment, Nora est heureuse de retrouver son mari Torvald et leur ami Frank. Contrairement au texte d’Ibsen, c’est la jeune femme qui tient ici la chandelle : son poste d’avocate dans une banque prestigieuse lui assure un revenu confortable tandis que son mari s’occupe de la maison. Autant cette situation ravit Nora, autant elle exaspère Torvald qui sous un sourire de façade a bien du mal à cacher son amertume.

Ce renversement des genres permet à Lorraine de Sagazan d’accentuer les disparités homme/femme. L’épanouissement professionnel de Nora cache en réalité une origine bien plus glauque dont elle apprendra l’existence à la fin de la pièce. La chute sera d’autant plus douloureuse que Nora aura déjà goûté au plaisir de la revanche des sexes. Ce que Lorraine de Sagazan questionne, c’est bien la possibilité pour une femme de gravir les échelons sans l’aide des hommes. Existe-t-il un déterminisme masculin ? Vaut-il encore le coup de lutter pour les femmes si la société est encore conditionnée par une norme testostéronnée ?

Incompréhension manifeste
Lucrèce Carmignac porte sur ses épaules de Wonder-Woman le poids de ce combat. Amazone heureuse, elle virevolte telle une fée satisfaite dans tous les domaines. Puis vient le temps des doutes et de l’épiphanie finale et là, la colère s’exprime franchement. La conscience soudaine d’avoir vécu son mariage dans un mensonge permanent, l’incommunicabilité fondamentale entre lui et elle, le désir enfin d’être égoïste et de vouloir vivre pour soi.

Cette transformation intérieure, la comédienne sait la transmettre au public. Cette rage impuissante, cet anéantissement d’une vie rangée se manifestent par des poings serrés, des secousses. C’est intense. Face à elle, Romain Cottard est admirable dans le rôle du salaud lâche et sûr de sa supériorité. On aurait sans doute attendu un face-à-face plus équilibré entre Nora et Torvald car la bêtise suinte trop rapidement des pores de ce mari odieux. La caricature n’est jamais bien loin et son personnage aurait mérité d’être plus nuancé car on a du mal à comprendre comment l’avocate a pu tomber amoureuse de ce goujat. Les seconds rôles paraissent pâles à côté du couple (Benjamin Tholozan en particulier dont la diction est vraiment à retravailler). Antonin Meyer-Esquerré tire son épingle du jeu en ami condamné et lucide dans sa future déchéance.

Malgré ce défaut d’écriture, saluons la vivacité de l’adaptation de la metteur en scène qui verse beaucoup dans l’esprit work in progress contribuant ainsi à rendre les propos plus dynamiques et naturels. On a vraiment l’impression de pénétrer dans l’intimité de ce couple. La fin de la représentation se montre d’une violence absolue puisque Nora se terre dans un silence assourdissant. Son ultime tirade, manifeste féministe et rupture en bonne et due forme, défile sur un écran. Comme si la parole, exsangue et tarie, n’avait plus la force de s’exprimer et qu’il fallait le pouvoir de l’écriture pour fixer une bonne fois pour toutes la mise à mort du patriarcat. Cette dissociation de la voix et du corps exalte la révolte sourde mais bien réelle de la jeune femme. Le mari, lui, ne comprend toujours rien… Affligeant constat d’une impossible réconciliation. ♥ ♥ ♥ ♥

UNE MAISON DE POUPÉE d’après Henrik Ibsen. M.E.S de Lorraine de Sagazan. Monfort Théâtre. 01 56 08 33 88. 1h40.

© Pascal Victor/Artcom Press

 

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Musset : l’art et la manière au Lucernaire

Déclarer sa flamme, est-ce si compliqué ? La Marquise et le Comte jouent au chat et à la souris, se cherchent, se provoquent, se titillent, se battent même ! Jusqu’à la reddition finale et l’explosion des sentiments… Avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, Musset signe un piquant caprice sur l’aveu amoureux. En 2018, cette courte pièce demeure toujours autant d’actualité malgré l’invasion des réseaux sociaux et du portable. Anne-Sophie Liban et Matthias Fortune Droulers ont concocté une adaptation très moderne et rafraichissante qui tape dans le mille. On suit leur épuisant duel comme une bonne série T.V pleine de rebondissements !

Couple assorti
Arrivés tout en haut de la salle Paradis du Lucernaire, les spectacteurs sont conviés à admirer l’intérieur cosy d’un loft parisien : ambiance cocooning avec feu fictif projeté sur Mac, fauteuil moutarde tendance, collection de bonnets excentrique… Bref, bienvenue chez les bobos ! La Marquise, languissante, bouillonne. Elle semble attendre quelqu’un… Voici que le Comte fait son entrée ! Les deux font la paire décidément : elle, ultra lookée en kimono étincelant, jupe en cuir et talons orange ; lui, ultra hipster en costume à carreaux et Stan Smith. Malgré leur assortiment vestimentaire du tonnerre, ces deux-là ont bien du mal à communiquer et n’arrêtent pas de tourner autour du pot.

Anne-Sophie Liban campe une insolente Marquise avec beaucoup de facétie : elle mène la danse comme une chatte sure de sa supériorité tout en dévoilant progressivement ses failles. Face à elle, Matthias Fortune Droulers joue l’amoureux fou qui ne comprend pas les égarements de sa belle. Une jolie tête d’ahuri pour un comédien qui trempe bien la chemise ! Beaucoup d’ardeur entre ces deux-là qui se sont bien trouvés. En outre, la mise en scène ne manque pas d’humour et évite de rendre ce badinage trop bavard. Non seulement la bataille est évidemment verbale chez Musset, mais ici, elle s’avère également très énergique, physique. La frustration, les non-dits, le désir qui s’échappe par tous les pores trouvent en ces deux boxeurs de l’amour un intense réceptacle. On adhère ! ♥ ♥ ♥ ♥

IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE d’Alfred de Musset. M.E.S d’Anne-Sophie Liban et de Matthias Fortuné Droulers. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h

© Stanislas Liban

La fraîcheur de la jeunesse au service de Shakespeare

Chaque été, Florence Le Corre et Philippe Person proposent un spectacle de sortie à leurs élèves de deuxième année au Lucernaire. Après nous avoir régalés l’année dernière avec Le Dindon, la jeune troupe confirme son talent comique en se lançant dans une féerie shakespearienne. En conservant le suc érotique et fougueux du Songe d’une nuit d’été, le duo de metteurs en scène ne s’embarasse pas de fioritures et va à l’essentiel. Le rythme apporté par les coupes met en valeur le talent d’une jeunesse qui en a sous le coude !

Une fête masquée bat son plein : les noces de Thésée et d’Hippolyta sont sur le point d’être célébrées. Tout se déroulerait à merveille si Obéron et Titania ne se disputaient pas. Pour punir son épouse de son insolence, le roi des Elfes décide de lui jouer un mauvais tour. Mais son serviteur Puck, décidément bien maladroit, multiplie les gaffes…

Dans ce chassé-croisé amoureux nocturne, les sens se révèlent déréglés par la magie et la sève du désir consume les êtres jusqu’à la moelle. L’intrigue, resserrée autour de ces appétits sexuels multiples, se donne à entendre de manière très physique. Les corps bondissent, agressent, se défendent, se caressent. Que d’action !

Forêt complice
La direction d’acteurs fait d’ailleurs la part belle à la fraîcheur d’une troupe complice. Bien que certains comédiens soient encore un peu verts dans leur jeu (et que les fées soient complètement cruches), l’ensemble crée une forte impression de cohérence. Encore une fois, Lucas Bottini se détache du lot en Puck punk diablotin à souhait. Sa bouille d’ange faussement innocent et son insatiable énergie n’en finissent pas de convaincre. Mention spéciale également pour Florine Leleu en exubérante Titania et pour Thomas Modeste, épatant en latin lover de pacotille et en niaise Thisbé.

Pour ne rien gâcher à la fête, la mise en abyme avec la représentation de Pyrame et Thisbé n’a pas été oubliée ! Les répétitions, puis le spectacle sont l’occasion d’une bonne tranche de rigolade, servie par des dialogues modernisés. Manon Hincker est très amusante en maîtresse des opérations qui n’arrive pas à tout gérer.

Si les riffs de la guitare électrique ont remplacé les intruments d’antan, les amours versatiles, elles, n’ont pas pris une ride. C’est dans ce labyrinthe des passions que nous conduit avec délice Florence Le Corre et Philippe Person. ♥ ♥ ♥

LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ de William Shakespeare. M.E.S de Florence Le Corre et Philippe Person. Théâtre du Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h25

© Jennifer Guillet

L’Oiseau Vert entonne son étourdissant ramage à la Porte Saint-Martin

Et dire que sans l’intervention avisée de Jean Robert-Charrier, le public parisien aurait manqué la splendide féérie de L’Oiseau Vert ! Toujours à l’affut, le directeur de la Porte Saint-Martin a en effet proposé à Laurent Pelly de remonter le conte italien de Carlo Gozzi créé en 2015 au TNT de Toulouse. Grand bien lui en a pris.

Inutile de chercher la vraisemblance ici, elle n’existe pas ! Des pommes chantent version Crazy Horse, de l’eau danse, des statues parlent, des jumeaux sans le sou retrouvent leur illustre naissance grâce à une pièce magique, leur mère désespère sous un évier.. . Bref, on perd joyeusement la tête !

Spectacle à l’ancienne, tout en majesté, cet Oiseau Vert entonne son ramage flamboyant sans l’artifice de la vidéo. Une manière de rappeler que pour créer l’illusion, point n’est nécessaire de s’aventurer dans la jungle lassante des nouvelles technologies. Suspension du temps donc. Quel régal ! Le merveilleux s’immisce par la magnifique scénographie de Laurent Pelly qui, paradoxalement, n’impose pas un décor écrasant. Tout s’inscrit dans la recherche du détail, de la beauté des costumes bouffants, de lustres scintillants, de nappes ondulantes… Pour ce faire, des machinistes s’improvisent simples magiciens et qui actionnent poulies et autres rouages. Tout cela est fluide, magique : aucun accroc !

Captivante outrance
Laurent Pelly a décidé d’accentuer le grotesque de la fable en faisant preuve de beaucoup d’autodérision dans sa direction d’acteurs : Emmanuel Daumas s’avère impayable en roi-fantoche enfantin ; Georges Bigot déménage en charcutier cupide ; Nanou Garcia touche en humble mère de substitution. Une affection toute particulière pour Marilú Marini épatante en sorcière tarentulesque digne de Walt Disney : avec sa longue cape noire et ses deux cannes d’araignée, elle dépote en horrible mégère à la voix enrouée.

Difficile de concilier la parodie et le sérieux de l’œuvre : d’un côté, Gozzi se moque ouvertement des codes du conte en exagérant la situation (ce que Pelly met en relief à merveille) ; d’un autre côté, la pièce constitue une fable philosophique à la morale terrible. L’argent corrompt les mœurs et transforme la sagesse en vanité stupide. Le metteur en scène fusionne plutôt habilement les deux registres malgré des ruptures de ton parfois trop brutales.

Finalement, certains rejetteront sans doute ce conte volontairement outré, bariolé, réfractaires au vent de folie magique qui souffle près de Strasbourg Saint-Denis. D’autres au contraire succomberont à l’envoûtement jeté par le magicien Pelly. De la belle ouvrage !

L’OISEAU VERT de Carlo Gozzi. M.E.S de Laurent Pelly. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h20 ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Polo Garat Odessa

Laure Calamy et Vincent Dedienne mènent la danse en domestiques marivaudiens

Après Les Femmes savantes, Catherine Hiegel poursuit son travail autour des grands classiques à la Porte Saint-Martin. Sous le regard bienveillant de son directeur, Jean Robert-Charrier, elle révèle toute la dimension ludique et badine du Jeu de l’amour et du hasard. Un marivaudage en règle qui laisse un brin de côté la dimension critique pour plonger dans les délices d’un jeu de cache-cache ébouriffant.

Quoi de mieux qu’un jardin pour s’ébattre follement en toute liberté ? Les décors végétaux de Gondry évoquent un tableau fripon de Fragonard. Hiegel a misé sur un espace naturel et élégant qui n’étouffe jamais le chassé-croisé amoureux de nos quatre acolytes. Silvia et Dorante (les nobles) et Lisette et Arlequin (les valets) se cherchent, se désirent, s’interrogent, se perdent dans ce paysage enchanté.

Les deux couples ne sont pas traités à la même enseigne : si Clotilde Hesme et Nicolas Maury ne déméritent pas en nobles (la première est tourmentée à souhait tout en demeurant très digne ; le second implacable et transi d’amour dans un contre-emploi), Laure Calamy et Vincent illuminent la scène de leur espièglerie. Tels deux gamins qui se pavanent et endossent des habits trop grands pour eux, ils multiplient les polissonneries : il faut admirer la suivante singeant les poses cérémonieuses de sa maîtresse et le domestique crânant vulgairement. Pas vraiment de cabotinage ici, juste le plaisir intense de jouer et de faire rire son public. La scène finale d’aveu est absolument délicieuse : la révélation de leur véritable condition constitue le clou du spectacle.

Public en délire lors des saluts d’ailleurs. Une ovation bien méritée pour ce jeu piquant et doux-amer. Hiegel a conçu son spectacle comme une parenthèse verdoyante et régressive. En prime, une joueuse de viole de gambe ponctue avec goût les scènes. Que demander de plus ? ♥ ♥ ♥ ♥

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD de Marivaux. M.E.S de Catherine Hiegel. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h

© Pascal Victor

Entre insouciance et fatalité, la passion slave de Françon

Fin connaisseur de l’oeuvre de Tchekhov, Alain Françon a su en souligner la temporalité diaphane et mélancolique. L’âme slave, l’ancien directeur de la Colline la restitue également en mettant en scène Un mois à la campagne, une pièce oubliée de Tourgueniev. Créée au Montansier, cette réflexion en action sur les ravages de la passion dans une société policée brille par la complémentarité d’un duo du tonnerre : Anouk Grinberg et Micha Lescot.

Emma Bovary n’aurait sans doute pas dédaigné adopter Natalia Petrovna comme sœur de cœur. La jeune femme s’ennuie ferme à la campagne auprès d’un mari qui la néglige. Sans aucun doute, son esprit doit être absorbé par mille rêveries enchanteresses : escapades romantiques, billets doux et mots tendres susurrés du bout des lèvres… En plein été, un mirage semble ravir son âme : l’arrivée du nouveau précepteur de son fils l’émoustille au plus haut point sans qu’elle veuille se l’avouer. Sans l’œil perspicace de son vieil ami Rakitine, Natalia va se plonger avec délice et effarement dans des pensées adultérines…

Alain Françon prend le temps. Le temps de planter le décor, le temps de présenter les personnages, le temps d’installer l’intrigue. Une plénitude bon enfant semble envahir l’espace. Le belle toile de fond épurée et lumineuse en arrière-plan évoque des tableaux de Georges Seurat. On a l’impression de goûter à la russe dans une datcha accueillante. Cette sensation de sérénité et de plaisir n’est qu’illusoire : Françon installe peu à peu une mise en tension : les masques tombent et la passion éprouve de plus en plus de difficulté à se contrôler.

Anouk Grinberg et Micha Lescot : des amants impossibles à se damner
La matérialisation de la fatalité s’incarne dans les soubresauts d’une troupe au diapason. On connaît les talents de magicien de Françon : il sait diriger ses acteurs comme personne. Tous tiennent leur partition avec une rigueur et une générosité sans appel. Chorale, la pièce met cependant en avant deux personnages, incarnés par deux comédiens absolument délicieux.

Quand Anouk Grinberg prend place sur le devant de la scène, on se demande si c’est une petite pestouille qui taquine ses invités. Sans âge, elle ressemble aussi bien à une gamine qu’à une noble autoritaire, cruelle et manipulatrice. La fille de Vinaver joue l’ambivalence à fond : chatte lascive, confidente mielleuse ou femme courageuse dans l’expression de ses sentiments. Il faut l’observer sur son canapé en train de succomber aux feux qui la submergent : parodie ou transe ? Face à elle, Micha Lescot est extraordinaire de dignité blessée dans le rôle de l’éternel ami Rakitine. D’une lucidité douloureuse, il confère à son personnage un calme terrien. Les deux font réellement la paire et la pièce bat son plein lorsqu’ils sont réunis. Notons aussi la rafraîchissante présence d’India Hair, ravissante pupille un brin ingénue qui s’avérera finalement redoutable psychologue.

Les mises en scène de Françon relèvent souvent d’une esthétique classique, en rien révolutionnaire, mais extrêmement tenue. Le temps se délite lentement, implacable et insouciant à la fois. C’est cette dualité temporelle que l’on ressent de plein fouet à la sortie du théâtre. ♥ ♥ ♥ ♥

UN MOIS À LA CAMPAGNE d’Ivan Tourgueniev. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre Montansier puis Théâtre Déjazet. 2h.

© Michel Cordou

Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

Anne Alvaro, rock star dionysiaque

Les dramaturges antiques n’ont pas vraiment le vent en poupe dans nos contrées. Pourtant, ces tragédies millénaires dissèquent l’âme humaine et ses emportements avec une terrible véracité. Dans Les Bacchantes, Euripide érige la folie comme une nouvelle raison, une libération chamanique de la pensée et des actes, un excès à la fois bénéfique et meurtrier. La jeune Sara Llorca s’empare de cette fable cruelle en l’ornant finement d’un enrobage rock et vénéneux. Fiévreuse et paradoxalement en sourdine, cette folie contamine le public.

Folie douce
Les Bacchantes constitue avant tout l’histoire d’une vengeance. Celle du dieu bâtard Dionysos, un peu à part dans le panthéon grec. Pas franchement séduisant, il est le fruit de l’union de Zeus et de Sémélé. Le dieu cornu n’aura pas connu longtemps sa mère, foudroyée par l’apparition divine du dieu céleste (sa femme Héra n’appréciant pas vraiment de se faire encore une fois cocufier). Sa famille ne croit pas à son ascendance divine et le prend pour un fou. Pour les punir de cette audace, le dieu du vin va plonger toutes les femmes dans une transe infernale…

Sara Llorca a privilégié une mise en scène globalement sobre qui s’autorise quelques sorties plus endiablées. Ces effets soigneusement choisis évitent une foire tapageuse et vulgaire à laquelle on pourrait s’attendre au vu de certaines mises en scènes contemporaines et d’un tel sujet. Le plateau est noir, une batterie et une guitare impulsent un rythme saccadé à l’ensemble. Arrive Anne Alvaro, telle une rock-star avec ses lunettes de soleil. Dégaine assurée, tranquille, elle mène le jeu avec un calme olympien. Sa voix séduisante et roublarde hypnotise toujours autant. Elle joue là où on ne l’attendait pas, avec beaucoup de maîtrise. La metteur en scène assure le choeur d’un ton très scandé, discordant et harmonieux à la fois. Elle teinte les vers d’Euripide d’une modernité bienvenue. Ulrich N’Toyo est également très convaincant en roi déchu : une belle virilité qui s’érode au fur et à mesure que la folie le gagne.

Pas besoin de verser dans la surenchère pour exposer la perte des repères. Sara Llorca l’a bien compris et propose une version fluide et compréhensible du texte d’Euripide. Que demander de mieux ? ♥ ♥ ♥

LES BACCHANTES d’Euripide. M.E.S de Sara Llorca. En tournée. 1h40.

© Adrien Berthet

Du théâtre à l’époque de Marie-Antoinette : une fantaisie aux chandelles!

Afin de célébrer les deux-cent quarante ans du Montansier, le plus beau théâtre de Versailles a mis les petits plats dans les grands. Féerie inspirée, La Guerre des théâtres offre une passion reconstitution historique à l’époque du Roi-Soleil.  Comment est né l’Opéra-Comique ? Vous le découvrirez en plongeant avec délices dans cette bataille sans merci entre les puissants et les honnis !

Le spectacle de Jean-Philippe Desrousseaux est un petit bijou intimiste et chatoyant à la fois. Point d’éclairage violent ici, c’est la chaleur de la chandelle qui apporte la lumière à l’ensemble. On se croirait invité à une soirée privée, en compagnie de happy few. Ingénieux procédé de mise en abyme, la pièce joue la carte du théâtre dans le théâtre en mettant en lumière les tensions opposant les forains (les intermittents d’aujourd’hui) aux institutions protégées par le roi que sont la Comédie-Française et l’Opéra-Royal. Ces dernières sont jalouses du succès obtenu par les forains et vont œuvrer pour leur mettre des bâtons dans les roues.

Comme si vous y étiez…
Cette bataille sans merci est propice aux fantaisies en tout genre. Les forains ne manquent pas d’imagination pour contrer les censures toujours plus nombreuses : recours au chant, aux marionnettes, voire au public ! Le rendu est truculent et le quintette de comédiens ne ménage pas sa peine. Dans de très beaux costumes d’époque, ils se montrent piquants, outranciers, taquins. On se régale avec Arnaud Marzorati, tragédienne ratée et grandiloquente ; Marie Lenormand est une Colombine espiègle ; Jean-Philippe Desrousseaux une personnification hilarante et manière du Français ; Bruno Coulon un Arlequin du tonnerre, qui sait tenir en haleine son auditoire. Seul Jean-François Lombard semble pâlot en Pierrot.

Dans le magnifique écrin d’origine du Trianon avec son décor pop-up en trompe l’oeil, le dépaysement est total. Il est renforcé par l’orchestre baroque avec instruments baroques (clavecin, luth). Bref, une soirée hors du temps et réjouissante ! ♥ ♥ ♥ ♥

La Guerre des théâtres, opéra-comique d’après La Matrone d’Éphèse (1714) de Louis Fuzelier. M.E.S de Jean-Philippe Desrousseaux. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 1h30

© Pierrick Daul

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