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Théâtre classique

L’Écoles des femmes en rouge et noir de Braunschweig

Molière à la salle de gym, est-ce vraiment raisonnable ? Une petite moue dubitative s’esquisse sur nos lèvres en apercevant Arnolphe et son ami Chrysalde suer sang et eau sur des vélos d’appartement. Les disciples de Véronique et Davina sont un peu à la peine dans cette scène d’exposition laborieuse. Quel est le sens de cette métaphore sportive ? Se maintenir en forme pour séduire Agnès, la jeune femme qu’Arnolphe a éduquée loin du monde ? Installer d’emblée l’importance du corps chez Molière ? On ignore où veut réellement en venir Stéphane Braunschweig au début de L’École des femmes. On sent que la soirée va être longue si la suite se révèle du même acabit.

Ouf ! Cette bizarrerie ne s’éternise guère. Durant cette mise en bouche déconcertante, on aura eu le temps d’apercevoir le décor : un sol rouge sang, du noir partout et une immense vitre teintée qui trace une frontière poreuse entre la sphère du social et celle de l’intime, (la chambre de Suzanne). Entre donjon SM sadien et caverne vampirique, notre cœur balance. Faudrait-il comprendre qu’Arnolphe est un démon pervers ?

La direction d’acteurs du patron de l’Odéon se montre sans doute plus ambigüe. Claude Duperfait compose un insaisissable serpent : on éprouve de la compassion envers ce pauvre bougre qui a bien du mal à assumer son amour un brin incestueux. Une compassion en même temps atténuée par l’inflexibilité du personnage, qui veut aller jusqu’au bout de son idée folle de mariage. Le comédien n’est jamais dans la caricature : plein d’une violence rentrée, on le sent bouillonner en permanence sans jamais vraiment exploser. Il ne tient pas en place, égaré dans les tourments d’un amour impossible.

Face à lui, Suzanne Aubert campe une Agnès moins futile qu’il n’y parait. À la voir manier avec dextérité une paire de ciseaux aiguisée, on se demande si ce n’est pas elle qui aurait tué le petit chat.. Par ennui peut-être ? Elle se cherche cette fleur en quête d’épanouissement. Avatar nabokovien, cette Lolita en herbe, moulée dans un simple T-shirt et un mini-short en jean, hypnotise. Gracile, la comédienne passe d’une ravissante ingénuité à une savoureuse effronterie. Il faut l’observer rire à gorge déployée lorsqu’elle Arnolphe lui lit consciencieusement le manuel de la parfaite épouse. Il faut observer avec quel aplomb elle éconduit son père de substitution, estomaqué. La poupée enfermée dans sa cage en verre s’est métamorphosée en une lionne farouchement attachée à sa liberté. Qui décidera même de fuir Horace à la fin du spectacle, apeurée peut-être à l’idée d’épouser finalement le premier venu. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉCOLE DES FEMMES de Molière. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40 . 1h50

© Simon Gosselin

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Florence Viala, une Locandiera de caractère

Alain Françon connait bien Goldoni. Il avait déjà monté au Français une formidable Trilogie de la villiégature. L’ancien directeur de la Colline retrouve la troupe de Molière pour La Locandiera. Comme toujours avec Françon, pas de révolution théâtrale en vue mais une direction d’acteurs à couper le souffle et un respect du texte. Après La Nuit des rois ultra sexuelle de Thomas Ostermeier, un vent plus conventionnel souffle salle Richelieu. Ce qui n’est pas pour nous déplaire ! L’occasion pour Florence Viala d’illuminer la scène de sa présence malicieuse et si sensible.

Mirandolina mène son petit monde à la baguette. Aubergiste florentine appréciée de tous, elle navigue entre une foule de prétendants. Ce n’est pas de sa faute si tout le monde tombe amoureux d’elle ! Et pas n’importe qui s’il vous plait ! Un Comte dépensier et un Marquis pingre se disputent ses faveurs, en vain. Elle tient à son indépendance la belle… L’insulte d’un Chevalier misogyne va piquer la dignité de la locandiera au vif. Bien décidée à laver cet affront, elle se lance dans une entreprise de séduction qui se retournera contre elle…

Au centre de la distribution, Florence Viala rayonne avec une assurance lumineuse. Elle sait insuffler à ce rôle ambigu suffisamment de complexité pour ne pas faire de Mirandolina qu’une simple manipulatrice. Orpheline et célibataire, elle doit se débrouiller seule pour survivre. Son franc parler le dispute à sa duplicité envers le Chevalier. La sociétaire souffle le chaud et le froid avec intensité entre être et paraître.

Autour d’elle, gravite un essaim de mâles en pleine forme à commencer par le duo Michel Vuillermoz/Hervé Pierre qui se tire constamment dans les pattes avec une exquise délectation. Impeccable en homme du peuple digne et impassible, Laurent Stocker tempère les ardeurs de tout ce beau monde. Enfin, Stéphane Varupenne amène de la densité à  son interprétation du Chevalier. Détestable au premier abord, il gagne peu à peu notre sympathie en homme rongé par le désir et les brûlures de l’amour.

Alain Françon sait exactement où il doit mener ses comédiens et toutes les pièces du puzzle s’assemblent harmonieusement. Le décor taupe, d’un doux rustique, de Jacques Gabel, tout comme les détails raffinés des objets, évoque un cadre accueillant. On s’y sent bien… Une soirée très agréable en perspective, dans le respect des traditions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA LOCANDIERA de Carlo Goldoni. M.E.S d’Alain Françon. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Christophe Raynaud de Lage

Les lucioles de l’amour selon Thomas Jolly

Il y a toujours une curiosité presque enfantine à découvrir le premier spectacle d’un metteur en scène en vue. Avec Arlequin poli par l’amour, Thomas Jolly dévoile d’emblée son ADN, sa patte. À mi-chemin entre Beetlejuice et la fête foraine, son travail exhume notre âme de gosse et entraîne les sens dans une féerie éveillée. La Scala, récemment ouverte, a bien fait de programmer ce bonbon piquant.

Si Marivaux a écrit des chefs-d’œuvre, certaines de ses pièces sont complètement passées à la trappe. Certaines à tort. C’est le cas d’Arlequin poli par l’amour, une délicieuse variation sur la naissance du désir et les dangers qu’il y a à vouloir le contrarier. Le cadre est simple, tout comme l’action. Une puissance fée tombe amoureuse d’un Adonis sans savoir qu’il est sacrément bête. Bien décidée à parfaire son éducation sentimentale, elle se lance dans une entreprise désespérée. Le jeune homme succombe aux charmes de Silvia, gentille bergère. Ce coup de foudre inattendu attise évidemment l’ire de la sorcière…

Peut-on forcer quelqu’un à tomber amoureux de soi ? La réponse est évidemment négative. C’est ce violent affrontement entre l’innocence des premiers émois et la furie d’une passion à sens unique qui irrigue l’intrigue de la pièce.

Enchantement de tous les instants
Ce que propose Thomas Jolly relève d’un véritable enchantement visuel. Peu de moyens mais tellement d’effet ! Confettis, ballons, costumes de mouton, lumières chromatiques, musique entraînante, esprit cabaret… Tout concourt au plaisir dans cette relecture mi-dark, mi-canaille d’un marivaudage allégé et qui va droit au but. Tout comme sa proposition bien secouée qui bénéficie de l’abattage infaillible d’une belle brochette de comédiens.

On adore la sorcière-castafiore baroque campée par Julie Bouriche. Charlotte Ravinet est une Silvia mutine, attachante et entière tandis que Romain Tamisier est un Arlequin tout en facettes, de l’idiot béat à l’amoureux transi en passant par l’effrayant despote.

Entre ombre et lumière, cet Arlequin embarque le public dans une odyssée amoureuse aussi périlleuse qu’exaltante. Populaire et dynamique, ce premier spectacle esquisse tous les ingrédients phares des futurs succès de Thomas Jolly. On retrouve avec joie ce qu’on a tant aimé chez lui : une candeur touchante qui renvoie à l’enfance et au jeu. Tout en n’occultant jamais une certaine noirceur, ici la transition délicate entre la jeunesse et l’âge adulte. ♥ ♥ ♥ ♥

ARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR de Marivaux. M.E.S de Thomas Jolly. La Scala. 01 40 03 44 30. 1h15

© Nicolas Joubard

Dans la jungle des appétits shakespeariens

Coup de tonnerre à la Comédie-Française ! Thomas Ostermeier tranforme la majestueuse salle Richelieu en cube d’expérimentation identitaire. Palmiers et gorilles figurent un ailleurs primitif, un lieu où les corps se vautrent dans la débauche tout en essayant de se contraindre. En mettant en scène La Nuit des rois, le directeur de la Schaubühne nous invite à une orgie débridée, un désordre des sens aussi sensuel que grotesque. La comédie des apparences shakespearienne se teinte d’une violence hyperbolique. Trouble dans le genre, confusion du moi… Autant d’interrogations crûment mises en lumière dans ce spectacle qui ne se refuse rien. Pour notre plus grande joie.

Shakespeare aime les naufrages sur une île déserte. L’occasion d’avancer incognito en terre étrangère et de se déguiser à l’envi. Viola et Sebastien sont des jumeaux fusionnels séparés à la suite d’une tempête. Afin de gagner la confiance du Duc Orsino, Viola choisit de travestir son sexe. Une idée aux lourdes conséquences….

Qui sommes-nous ? C’est à cette question vertigineuse que le dramaturge élisabéthain tente de répondre. Un déguisement suffit-il à créer l’illusion du paraître ? Changer d’habit, n’est-ce pas changer d’être ? En brouillant les identités sexuelles, le grand Will souligne une grande constante de l’Homme avec un grand H : l’impulsivité de ses désirs, l’impossibilité de dominer les élans du cœur, la folie qui guette à se consumer d’amour…

Comédiens en rut
Tel un volcan, Thomas Ostermeier fait exploser la lave sexuelle de la pièce en déshabillant tout ce beau monde. Sus aux pantalons et vive les strings, les petites culottes et les boxers ! Dévêtus, au sens propre comme figurés, les comédiens s’exposent et se mettent en danger. Ils sont tous magnifiques, tous au sommet de leur art. Georgia Scalliet est superbe en cavalière androgyne perdue entre vérité et mensonge. Le duo qu’elle forme avec Adeline d’Hermy, érotique Madone au teint d’ange, restera dans les annales. Julien Frison est un très bel Adonis, vif et frais dans son innocence. Les bouffons ne sont pas en reste : Laurent Stocker, Stéphane Varupenne et Christophe Montenez nous entrainent dans des scènes d’anthologie. Ces grotesques harangueurs apostrophent la foule avec culot et fantaisie telles des rock stars ivres et pathétiques. On adore ! On ignorait la fibre comique de Sébastien Pouderoux, on la découvre dans un rôle de prêtre opportuniste et fat absolument délicieux. Anna Cervinka, elle, convainc en soubrette malicieuse et manipulatrice.

Sulfureuse, cette mise en scène se veut très gourmande et généreuse. Elle dévoile les corps, les attirances au gré des sexes. Pas de provoc’ gratuite non (même si certaines sorties sur Macron étaient  faciles bien qu’amusantes) mais une volonté de marquer la chair d’une empreinte ultra bestiale et raffinée à la voix. En contrepoint à ce torrent impétueux, résonnent les airs délicats de Monteverdi. Un moment de grâce. Dionysos et Eros s’unissent en une alliance magique.

Finalement, le décor s’écroule comme un château de cartes, révélant la vérité au grand jour. Un vérité mâtinée d’ambiguïté puisque dans un ultime éclat, le désir passe de bouche en bouche. Un ultime pied de nez aux conventions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA NUIT DES ROIS de William Shakespeare. M.E.S. ded Thomas Ostermeier. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h50

© Jean-Louis Fernandez

Marivaux en pleine lumière

Sur la scène du Vieux-Colombier, un espace blanc virginal évoque un champ de tous les possibles. Conquêtes, manipulation, crise et reconciliation vont se battre en duel dans vaste chantier des sentiments. Des bâches salies de coups de pinceau rageurs laissent entendre que des meurtrissures subsistent sous le vernis des apparences…

Dans ce décor ambivalent, entre pureté ascétique et saleté frénétique, Emmanuel Daumas orchestre son ballet marivaudien avec une légère cruauté. Pour mettre en scène les inconstances du cœur, le prolixe dramaturge règne en maître. Avec un titre tel que L’Heureux Stratagème, il annonce d’entrée la couleur.  Cette pièce (justement) méconnue s’enlise cependant dans des considérations sur l’infidèlité que le metteur en scène a su heureusement vivifier grâce à une volonté de mouvement tout à fait salutaire. Nos amoureux déçus ou pleins d’espoir cabriolent avec fougue, tous très bien dirigés.

Comme toujours, un chassé-croisé amoureux alimente l’intrigue de la comédie : la Comtesse est amoureuse de Damis et délaisse Dorante. La Marquise aime Damis mais celui-ci la délaisse. La Marquise propose donc à Dorante de s’unir afin de rendre malades de jalousie le couple nouvellement formé. Qui triomphera ?

L’amour en short
Ce qui assure du piquant à cet heureux stratagème, c’est le comportement de la Comtesse qui revendique le droit de laisser libre court aux fluctuations de ses sentiments. En refusant de s’enfermer dans un schéma traditionnel, elle revendique une liberté tout à fait moderne pour l’époque. Claire de la Rüe du Can trouve enfin ici un rôle qui l’expose en pleine lumière. Gracieuse et piquante, presque vaporeuse, elle mène le bal. À ses côtés, Julie Sicard impressionne en Marquise bafouée dans sa dignité et son amour. Une aura impériale pleine de rage rentrée nimbe la fabuleuse comédienne. Laurent Lafitte épate en Gascon beauf écervelé tandis que Dorante touche en amant prêt à tout pour reconquérir sa belle.

Côté valets, Jenifer Decker convainc en soubrette insolente tandis que l’Arlequin de Loïc Corbery est déchirant d’une colère qui s’élève contre l’injustice. Éric Génovèse, lui, est un facétieux Iago, opaque à souhait.

Emmanuel Daumas a très bien su diriger tous ses comédiens qui révèlent tout leur talent. Une autre bonne idée de mise en scène consiste à brouiller les genres et les époques : les valets portent des bermudas enfantins, les maîtres des costumes actuels ou des polos et les maîtresses des robes chic mais sans prétention. On ne sait absolument pas à quelle époque nous nous trouvons : le venin de la jalousie et les passions incontrôlables n’ont pas d’âge. ♥ ♥ ♥

L’HEUREUX STRATAGÈME de Marivaux. M.E.S d’Emmanuel Daumas. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 1h45

© Christophe Raynaud de Lage

Nora, femme d’aujourd’hui

« Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. » En 2018, la chanson de Souchon n’a pas pris une ride car elle met en lumière un paradoxe propre à l’émancipation de la femme. Le slogan est clair : tu peux te sentir libre mais il ne faudrait pas abuser non plus. Reste à ta place de petite créature frêle sous l’égide de bras virils et protecteurs. Revendique ta liberté mais avec une muselière au visage.

C’est exactement sur cette implacable contradiction que Lorraine de Sagazan ouvre son spectacle au Monfort. Dans Une maison de poupée, elle revisite la pièce d’Ibsen en une guerre des sexes manifestement axée sur l’incompréhension. Féroce dialogue de sourds, la réécriture joue sur l’improvisation et l’outrance pour mettre à mal l’hégémonie patriarcale. Et la démonstration s’avère particulièrement glaçante et impitoyable à défaut d’être subtile.

On pénètre au cœur d’un dispositif tri-frontal qui respire le désenchantement. Un simulacre de fête transpire sur scène : des ballons en forme de cœur parsèment l’espace, des cadeaux au papier pailleté semblent promettre un erzatz de joie. C’est le soir du réveillon et des révélations vont avoir lieu. Pour le moment, Nora est heureuse de retrouver son mari Torvald et leur ami Frank. Contrairement au texte d’Ibsen, c’est la jeune femme qui tient ici la chandelle : son poste d’avocate dans une banque prestigieuse lui assure un revenu confortable tandis que son mari s’occupe de la maison. Autant cette situation ravit Nora, autant elle exaspère Torvald qui sous un sourire de façade a bien du mal à cacher son amertume.

Ce renversement des genres permet à Lorraine de Sagazan d’accentuer les disparités homme/femme. L’épanouissement professionnel de Nora cache en réalité une origine bien plus glauque dont elle apprendra l’existence à la fin de la pièce. La chute sera d’autant plus douloureuse que Nora aura déjà goûté au plaisir de la revanche des sexes. Ce que Lorraine de Sagazan questionne, c’est bien la possibilité pour une femme de gravir les échelons sans l’aide des hommes. Existe-t-il un déterminisme masculin ? Vaut-il encore le coup de lutter pour les femmes si la société est encore conditionnée par une norme testostéronnée ?

Incompréhension manifeste
Jeanne Favre porte sur ses épaules de Wonder-Woman le poids de ce combat. Amazone heureuse, elle virevolte telle une fée satisfaite dans tous les domaines. Puis vient le temps des doutes et de l’épiphanie finale et là, la colère s’exprime franchement. La conscience soudaine d’avoir vécu son mariage dans un mensonge permanent, l’incommunicabilité fondamentale entre lui et elle, le désir enfin d’être égoïste et de vouloir vivre pour soi.

Cette transformation intérieure, la comédienne sait la transmettre au public. Cette rage impuissante, cet anéantissement d’une vie rangée se manifestent par des poings serrés, des secousses. C’est intense. Face à elle, Romain Cottard est admirable dans le rôle du salaud lâche et sûr de sa supériorité. On aurait sans doute attendu un face-à-face plus équilibré entre Nora et Torvald car la bêtise suinte trop rapidement des pores de ce mari odieux. La caricature n’est jamais bien loin et son personnage aurait mérité d’être plus nuancé car on a du mal à comprendre comment l’avocate a pu tomber amoureuse de ce goujat. Les seconds rôles paraissent pâles à côté du couple (Antonin Meyer-Esquerré en particulier dont la diction est vraiment à retravailler). Benjamin Tholozan tire son épingle du jeu en ami condamné et lucide dans sa future déchéance.

Malgré ce défaut d’écriture, saluons la vivacité de l’adaptation de la metteur en scène qui verse beaucoup dans l’esprit work in progress contribuant ainsi à rendre les propos plus dynamiques et naturels. On a vraiment l’impression de pénétrer dans l’intimité de ce couple. La fin de la représentation se montre d’une violence absolue puisque Nora se terre dans un silence assourdissant. Son ultime tirade, manifeste féministe et rupture en bonne et due forme, défile sur un écran. Comme si la parole, exsangue et tarie, n’avait plus la force de s’exprimer et qu’il fallait le pouvoir de l’écriture pour fixer une bonne fois pour toutes la mise à mort du patriarcat. Cette dissociation de la voix et du corps exalte la révolte sourde mais bien réelle de la jeune femme. Le mari, lui, ne comprend toujours rien… Affligeant constat d’une impossible réconciliation. ♥ ♥ ♥ ♥

UNE MAISON DE POUPÉE d’après Henrik Ibsen. M.E.S de Lorraine de Sagazan. Monfort Théâtre. 01 56 08 33 88. 1h40.

© Pascal Victor/Artcom Press

 

Musset : l’art et la manière au Lucernaire

Déclarer sa flamme, est-ce si compliqué ? La Marquise et le Comte jouent au chat et à la souris, se cherchent, se provoquent, se titillent, se battent même ! Jusqu’à la reddition finale et l’explosion des sentiments… Avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, Musset signe un piquant caprice sur l’aveu amoureux. En 2018, cette courte pièce demeure toujours autant d’actualité malgré l’invasion des réseaux sociaux et du portable. Anne-Sophie Liban et Matthias Fortune Droulers ont concocté une adaptation très moderne et rafraichissante qui tape dans le mille. On suit leur épuisant duel comme une bonne série T.V pleine de rebondissements !

Couple assorti
Arrivés tout en haut de la salle Paradis du Lucernaire, les spectacteurs sont conviés à admirer l’intérieur cosy d’un loft parisien : ambiance cocooning avec feu fictif projeté sur Mac, fauteuil moutarde tendance, collection de bonnets excentrique… Bref, bienvenue chez les bobos ! La Marquise, languissante, bouillonne. Elle semble attendre quelqu’un… Voici que le Comte fait son entrée ! Les deux font la paire décidément : elle, ultra lookée en kimono étincelant, jupe en cuir et talons orange ; lui, ultra hipster en costume à carreaux et Stan Smith. Malgré leur assortiment vestimentaire du tonnerre, ces deux-là ont bien du mal à communiquer et n’arrêtent pas de tourner autour du pot.

Anne-Sophie Liban campe une insolente Marquise avec beaucoup de facétie : elle mène la danse comme une chatte sure de sa supériorité tout en dévoilant progressivement ses failles. Face à elle, Matthias Fortune Droulers joue l’amoureux fou qui ne comprend pas les égarements de sa belle. Une jolie tête d’ahuri pour un comédien qui trempe bien la chemise ! Beaucoup d’ardeur entre ces deux-là qui se sont bien trouvés. En outre, la mise en scène ne manque pas d’humour et évite de rendre ce badinage trop bavard. Non seulement la bataille est évidemment verbale chez Musset, mais ici, elle s’avère également très énergique, physique. La frustration, les non-dits, le désir qui s’échappe par tous les pores trouvent en ces deux boxeurs de l’amour un intense réceptacle. On adhère ! ♥ ♥ ♥ ♥

IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE d’Alfred de Musset. M.E.S d’Anne-Sophie Liban et de Matthias Fortuné Droulers. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h

© Stanislas Liban

La fraîcheur de la jeunesse au service de Shakespeare

Chaque été, Florence Le Corre et Philippe Person proposent un spectacle de sortie à leurs élèves de deuxième année au Lucernaire. Après nous avoir régalés l’année dernière avec Le Dindon, la jeune troupe confirme son talent comique en se lançant dans une féerie shakespearienne. En conservant le suc érotique et fougueux du Songe d’une nuit d’été, le duo de metteurs en scène ne s’embarasse pas de fioritures et va à l’essentiel. Le rythme apporté par les coupes met en valeur le talent d’une jeunesse qui en a sous le coude !

Une fête masquée bat son plein : les noces de Thésée et d’Hippolyta sont sur le point d’être célébrées. Tout se déroulerait à merveille si Obéron et Titania ne se disputaient pas. Pour punir son épouse de son insolence, le roi des Elfes décide de lui jouer un mauvais tour. Mais son serviteur Puck, décidément bien maladroit, multiplie les gaffes…

Dans ce chassé-croisé amoureux nocturne, les sens se révèlent déréglés par la magie et la sève du désir consume les êtres jusqu’à la moelle. L’intrigue, resserrée autour de ces appétits sexuels multiples, se donne à entendre de manière très physique. Les corps bondissent, agressent, se défendent, se caressent. Que d’action !

Forêt complice
La direction d’acteurs fait d’ailleurs la part belle à la fraîcheur d’une troupe complice. Bien que certains comédiens soient encore un peu verts dans leur jeu (et que les fées soient complètement cruches), l’ensemble crée une forte impression de cohérence. Encore une fois, Lucas Bottini se détache du lot en Puck punk diablotin à souhait. Sa bouille d’ange faussement innocent et son insatiable énergie n’en finissent pas de convaincre. Mention spéciale également pour Florine Leleu en exubérante Titania et pour Thomas Modeste, épatant en latin lover de pacotille et en niaise Thisbé.

Pour ne rien gâcher à la fête, la mise en abyme avec la représentation de Pyrame et Thisbé n’a pas été oubliée ! Les répétitions, puis le spectacle sont l’occasion d’une bonne tranche de rigolade, servie par des dialogues modernisés. Manon Hincker est très amusante en maîtresse des opérations qui n’arrive pas à tout gérer.

Si les riffs de la guitare électrique ont remplacé les intruments d’antan, les amours versatiles, elles, n’ont pas pris une ride. C’est dans ce labyrinthe des passions que nous conduit avec délice Florence Le Corre et Philippe Person. ♥ ♥ ♥

LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ de William Shakespeare. M.E.S de Florence Le Corre et Philippe Person. Théâtre du Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h25

© Jennifer Guillet

L’Oiseau Vert entonne son étourdissant ramage à la Porte Saint-Martin

Et dire que sans l’intervention avisée de Jean Robert-Charrier, le public parisien aurait manqué la splendide féérie de L’Oiseau Vert ! Toujours à l’affut, le directeur de la Porte Saint-Martin a en effet proposé à Laurent Pelly de remonter le conte italien de Carlo Gozzi créé en 2015 au TNT de Toulouse. Grand bien lui en a pris.

Inutile de chercher la vraisemblance ici, elle n’existe pas ! Des pommes chantent version Crazy Horse, de l’eau danse, des statues parlent, des jumeaux sans le sou retrouvent leur illustre naissance grâce à une pièce magique, leur mère désespère sous un évier.. . Bref, on perd joyeusement la tête !

Spectacle à l’ancienne, tout en majesté, cet Oiseau Vert entonne son ramage flamboyant sans l’artifice de la vidéo. Une manière de rappeler que pour créer l’illusion, point n’est nécessaire de s’aventurer dans la jungle lassante des nouvelles technologies. Suspension du temps donc. Quel régal ! Le merveilleux s’immisce par la magnifique scénographie de Laurent Pelly qui, paradoxalement, n’impose pas un décor écrasant. Tout s’inscrit dans la recherche du détail, de la beauté des costumes bouffants, de lustres scintillants, de nappes ondulantes… Pour ce faire, des machinistes s’improvisent simples magiciens et qui actionnent poulies et autres rouages. Tout cela est fluide, magique : aucun accroc !

Captivante outrance
Laurent Pelly a décidé d’accentuer le grotesque de la fable en faisant preuve de beaucoup d’autodérision dans sa direction d’acteurs : Emmanuel Daumas s’avère impayable en roi-fantoche enfantin ; Georges Bigot déménage en charcutier cupide ; Nanou Garcia touche en humble mère de substitution. Une affection toute particulière pour Marilú Marini épatante en sorcière tarentulesque digne de Walt Disney : avec sa longue cape noire et ses deux cannes d’araignée, elle dépote en horrible mégère à la voix enrouée.

Difficile de concilier la parodie et le sérieux de l’œuvre : d’un côté, Gozzi se moque ouvertement des codes du conte en exagérant la situation (ce que Pelly met en relief à merveille) ; d’un autre côté, la pièce constitue une fable philosophique à la morale terrible. L’argent corrompt les mœurs et transforme la sagesse en vanité stupide. Le metteur en scène fusionne plutôt habilement les deux registres malgré des ruptures de ton parfois trop brutales.

Finalement, certains rejetteront sans doute ce conte volontairement outré, bariolé, réfractaires au vent de folie magique qui souffle près de Strasbourg Saint-Denis. D’autres au contraire succomberont à l’envoûtement jeté par le magicien Pelly. De la belle ouvrage !

L’OISEAU VERT de Carlo Gozzi. M.E.S de Laurent Pelly. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h20 ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Polo Garat Odessa

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