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Théâtre classique

Un sacré farceur, ce Tchékhov !

L’ouragan Émeline Bayart déferle au Théâtre de Poche et emporte tout sur son passage ! Après avoir enchanté l’insipide Fric-Frac, la magicienne du rire s’aventure en terres russes avec le même éclat. Avec Tchékhov à la folie, Jean-Louis Benoit donne un coup de fouet à deux courtes pièces du maître. Vaudevillesque à souhait, cette version donne à entendre les intermittences du coeur sur un mode survolté et réjouissant. On ne perd pas de temps pour conclure des mariages ici ! En piste !

La Demande en mariage et L’Ours sont traditionnellement montées en dy pour une bonne raison. Ces deux « plaisanteries » fonctionnent en un miroir grossissant et s’amusent à joindre deux couples mal assortis et qui ne savent pas comment exprimer leurs sentiments. En premier lieu, un propriétaire terrien vient demander la main de la fille de son voisin, une vieille fille institutrice au caractère bien trempé. Lui est un pauvre type un peu hypocondriaque et pas vraiment séduisant… La seconde pièce, elle, oppose encore une fois un propriétaire terrien, un vrai rustre celui-là, à une jeune veuve éplorée. Comment vont-ils bien pouvoir tomber amoureux l’un de l’autre ?

Jean-Luc Benoit ne perd pas de temps et bien lui en a pris. Sa mise en scène se veut allègre, hyperbolique, pleine de vie. Sans omettre la cruauté des situations, la misogynie du dramaturge, les rapports humains biaisés par l’argent. Cette rudesse terrienne se retrouve contrebalancée par une virtuosité comique absolument sensationnelle. Le trio de comédiens nous emmène sur l’Himalaya des zygomatiques. Ils en font des tonnes mais cela ne dessert jamais le texte, bien au contraire.

Il faut commencer par évoquer l’impériale Émeline Bayart bien sûr. Elle est monstrueuse, cette ogresse comique. Il lui suffit d’une mimique pour qu’on se torde de rire. Tour à tour sidérée, volcanique, compassée ou tragédienne, elle excelle dans tout ce qu’elle fait. Jean-Paul Farré est un clown fantasque et bourru tandis que Manuel Le Lièvre est hilarant en futur époux plein de tics et enragé comme un gamin.

On sort du théâtre ragaillardis par tant de bonne humeur et d’abattage. Tchékhov aurait sans doute apprécié… ♥ ♥ ♥ ♥

TCHÉKHOV À LA FOLIE (L’OURS ET LA DEMANDE EN MARIAGE) d’Anton Tchékhov. M.E.S de Jean-Louis Benoit. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15.

© Victor Tonelli

Le Trissotin psychédélique de Macha Makeïeff

Les femmes savantes : des crédules mystifiées ou des révolutionnaires féministes ? Macha Makeïeff ne tranche pas vraiment et ose tout à la Scala-Paris. Farfelue et vive, sa mise en scène traduit une lecture intelligente de la pièce de Molière. D’une parfaite clarté, les alexandrins résonnent avec extravagance sur le plateau. 

Molière transposé dans les années 70 avec costumes flashy, animaux empaillés et tourne-disques ? Pourquoi pas après tout. C’est l’époque de la révolution sexuelle, de l’émancipation féminine, des hippies et des expérimentations en tout genre. Un contexte que Philaminte n’aurait sans doute pas reniée. Férue de sciences, elle gère d’une main de fer sa tribu et terrorise son époux Chrysale. Notre docteur en herbe destine sa fille Henriette à Trissotin, escroc pédant qui cache son ignorance sous des phrases bien tournées… La jeune fille aime cependant Clitandre. Qui de la science ou de l’amour triomphera ?

Macha Makeïeff semble toujours sur le point de verser dans la caricature en présentant ces femmes comme des hystériques obnubilées par leur maître à penser mais leur exaltation donne en réalité du baume au cœur. Il y a presque quelque chose d’enfantin à les observer en train de fabriquer des potions magiques munies de leur blouse blanche et de leurs lunettes de protection. Cette candeur se double aussi d’une conscience féministe qui, bien que discrètement évoquée, n’en demeure pas moins puissante.

Ces Géo Trouvetout au féminin, perchées dans un univers parallèle, trouvent des interprètes engagées et totalement délurées. Marie-Armelle Deguy ne tient pas en place : on adore son côté pile électrique. Et que dire de Thomas Morris, formidable en séductrice sur le tard ? Sa démarche de bébé canard et ses dons de chanteur le transforment en castafiore d’anthologie.

En baptisant son spectacle Trissotin ou les femmes savantes, la metteur en scène choisit délibérément de placer le curseur sur cette figure d’inquiétant imposteur. Son entrée en scène provoque la stupéfaction : imaginez un mélange entre John Galliano et Conchita Wurst et vous obtiendrez la nouvelle silhouette de ce fieffé manipulateur. Avec son allure androgyne, entre cheveux longs, talons hauts et voix suave, Geoffroy Rondeau hypnotise ses fidèles et le public. Charismatique, le comédien se transforme en gourou piquant à souhait. Confusion des genres pour mieux étourdir ses victimes ?

En tout cas, on saluera la dynamique de ce travail qui se conçoit comme une cocotte-minute qui bouillonne jusqu’à l’explosion. Le résultat est vivifiant et très actuel. Bravo !  ♥ ♥ ♥ ♥

TRISSOTIN OU LES FEMMES SAVANTES de Molière. M.E.S de Macha Makeïeff. La Scala Paris. 01 40 03 44 30. 2h15

© Brigitte Enguerrand

Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

L’Écoles des femmes en rouge et noir de Braunschweig

Molière à la salle de gym, est-ce vraiment raisonnable ? Une petite moue dubitative s’esquisse sur nos lèvres en apercevant Arnolphe et son ami Chrysalde suer sang et eau sur des vélos d’appartement. Les disciples de Véronique et Davina sont un peu à la peine dans cette scène d’exposition laborieuse. Quel est le sens de cette métaphore sportive ? Se maintenir en forme pour séduire Agnès, la jeune femme qu’Arnolphe a éduquée loin du monde ? Installer d’emblée l’importance du corps chez Molière ? On ignore où veut réellement en venir Stéphane Braunschweig au début de L’École des femmes. On sent que la soirée va être longue si la suite se révèle du même acabit.

Ouf ! Cette bizarrerie ne s’éternise guère. Durant cette mise en bouche déconcertante, on aura eu le temps d’apercevoir le décor : un sol rouge sang, du noir partout et une immense vitre teintée qui trace une frontière poreuse entre la sphère du social et celle de l’intime, (la chambre de Suzanne). Entre donjon SM sadien et caverne vampirique, notre cœur balance. Faudrait-il comprendre qu’Arnolphe est un démon pervers ?

La direction d’acteurs du patron de l’Odéon se montre sans doute plus ambigüe. Claude Duperfait compose un insaisissable serpent : on éprouve de la compassion envers ce pauvre bougre qui a bien du mal à assumer son amour un brin incestueux. Une compassion en même temps atténuée par l’inflexibilité du personnage, qui veut aller jusqu’au bout de son idée folle de mariage. Le comédien n’est jamais dans la caricature : plein d’une violence rentrée, on le sent bouillonner en permanence sans jamais vraiment exploser. Il ne tient pas en place, égaré dans les tourments d’un amour impossible.

Face à lui, Suzanne Aubert campe une Agnès moins futile qu’il n’y parait. À la voir manier avec dextérité une paire de ciseaux aiguisée, on se demande si ce n’est pas elle qui aurait tué le petit chat.. Par ennui peut-être ? Elle se cherche cette fleur en quête d’épanouissement. Avatar nabokovien, cette Lolita en herbe, moulée dans un simple T-shirt et un mini-short en jean, hypnotise. Gracile, la comédienne passe d’une ravissante ingénuité à une savoureuse effronterie. Il faut l’observer rire à gorge déployée lorsqu’elle Arnolphe lui lit consciencieusement le manuel de la parfaite épouse. Il faut observer avec quel aplomb elle éconduit son père de substitution, estomaqué. La poupée enfermée dans sa cage en verre s’est métamorphosée en une lionne farouchement attachée à sa liberté. Qui décidera même de fuir Horace à la fin du spectacle, apeurée peut-être à l’idée d’épouser finalement le premier venu. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉCOLE DES FEMMES de Molière. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40 . 1h50

© Simon Gosselin

Florence Viala, une Locandiera de caractère

Alain Françon connait bien Goldoni. Il avait déjà monté au Français une formidable Trilogie de la villiégature. L’ancien directeur de la Colline retrouve la troupe de Molière pour La Locandiera. Comme toujours avec Françon, pas de révolution théâtrale en vue mais une direction d’acteurs à couper le souffle et un respect du texte. Après La Nuit des rois ultra sexuelle de Thomas Ostermeier, un vent plus conventionnel souffle salle Richelieu. Ce qui n’est pas pour nous déplaire ! L’occasion pour Florence Viala d’illuminer la scène de sa présence malicieuse et si sensible.

Mirandolina mène son petit monde à la baguette. Aubergiste florentine appréciée de tous, elle navigue entre une foule de prétendants. Ce n’est pas de sa faute si tout le monde tombe amoureux d’elle ! Et pas n’importe qui s’il vous plait ! Un Comte dépensier et un Marquis pingre se disputent ses faveurs, en vain. Elle tient à son indépendance la belle… L’insulte d’un Chevalier misogyne va piquer la dignité de la locandiera au vif. Bien décidée à laver cet affront, elle se lance dans une entreprise de séduction qui se retournera contre elle…

Au centre de la distribution, Florence Viala rayonne avec une assurance lumineuse. Elle sait insuffler à ce rôle ambigu suffisamment de complexité pour ne pas faire de Mirandolina qu’une simple manipulatrice. Orpheline et célibataire, elle doit se débrouiller seule pour survivre. Son franc parler le dispute à sa duplicité envers le Chevalier. La sociétaire souffle le chaud et le froid avec intensité entre être et paraître.

Autour d’elle, gravite un essaim de mâles en pleine forme à commencer par le duo Michel Vuillermoz/Hervé Pierre qui se tire constamment dans les pattes avec une exquise délectation. Impeccable en homme du peuple digne et impassible, Laurent Stocker tempère les ardeurs de tout ce beau monde. Enfin, Stéphane Varupenne amène de la densité à  son interprétation du Chevalier. Détestable au premier abord, il gagne peu à peu notre sympathie en homme rongé par le désir et les brûlures de l’amour.

Alain Françon sait exactement où il doit mener ses comédiens et toutes les pièces du puzzle s’assemblent harmonieusement. Le décor taupe, d’un doux rustique, de Jacques Gabel, tout comme les détails raffinés des objets, évoque un cadre accueillant. On s’y sent bien… Une soirée très agréable en perspective, dans le respect des traditions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA LOCANDIERA de Carlo Goldoni. M.E.S d’Alain Françon. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Christophe Raynaud de Lage

Les lucioles de l’amour selon Thomas Jolly

Il y a toujours une curiosité presque enfantine à découvrir le premier spectacle d’un metteur en scène en vue. Avec Arlequin poli par l’amour, Thomas Jolly dévoile d’emblée son ADN, sa patte. À mi-chemin entre Beetlejuice et la fête foraine, son travail exhume notre âme de gosse et entraîne les sens dans une féerie éveillée. La Scala, récemment ouverte, a bien fait de programmer ce bonbon piquant.

Si Marivaux a écrit des chefs-d’œuvre, certaines de ses pièces sont complètement passées à la trappe. Certaines à tort. C’est le cas d’Arlequin poli par l’amour, une délicieuse variation sur la naissance du désir et les dangers qu’il y a à vouloir le contrarier. Le cadre est simple, tout comme l’action. Une puissance fée tombe amoureuse d’un Adonis sans savoir qu’il est sacrément bête. Bien décidée à parfaire son éducation sentimentale, elle se lance dans une entreprise désespérée. Le jeune homme succombe aux charmes de Silvia, gentille bergère. Ce coup de foudre inattendu attise évidemment l’ire de la sorcière…

Peut-on forcer quelqu’un à tomber amoureux de soi ? La réponse est évidemment négative. C’est ce violent affrontement entre l’innocence des premiers émois et la furie d’une passion à sens unique qui irrigue l’intrigue de la pièce.

Enchantement de tous les instants
Ce que propose Thomas Jolly relève d’un véritable enchantement visuel. Peu de moyens mais tellement d’effet ! Confettis, ballons, costumes de mouton, lumières chromatiques, musique entraînante, esprit cabaret… Tout concourt au plaisir dans cette relecture mi-dark, mi-canaille d’un marivaudage allégé et qui va droit au but. Tout comme sa proposition bien secouée qui bénéficie de l’abattage infaillible d’une belle brochette de comédiens.

On adore la sorcière-castafiore baroque campée par Julie Bouriche. Charlotte Ravinet est une Silvia mutine, attachante et entière tandis que Romain Tamisier est un Arlequin tout en facettes, de l’idiot béat à l’amoureux transi en passant par l’effrayant despote.

Entre ombre et lumière, cet Arlequin embarque le public dans une odyssée amoureuse aussi périlleuse qu’exaltante. Populaire et dynamique, ce premier spectacle esquisse tous les ingrédients phares des futurs succès de Thomas Jolly. On retrouve avec joie ce qu’on a tant aimé chez lui : une candeur touchante qui renvoie à l’enfance et au jeu. Tout en n’occultant jamais une certaine noirceur, ici la transition délicate entre la jeunesse et l’âge adulte. ♥ ♥ ♥ ♥

ARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR de Marivaux. M.E.S de Thomas Jolly. La Scala. 01 40 03 44 30. 1h15

© Nicolas Joubard

Dans la jungle des appétits shakespeariens

Coup de tonnerre à la Comédie-Française ! Thomas Ostermeier tranforme la majestueuse salle Richelieu en cube d’expérimentation identitaire. Palmiers et gorilles figurent un ailleurs primitif, un lieu où les corps se vautrent dans la débauche tout en essayant de se contraindre. En mettant en scène La Nuit des rois, le directeur de la Schaubühne nous invite à une orgie débridée, un désordre des sens aussi sensuel que grotesque. La comédie des apparences shakespearienne se teinte d’une violence hyperbolique. Trouble dans le genre, confusion du moi… Autant d’interrogations crûment mises en lumière dans ce spectacle qui ne se refuse rien. Pour notre plus grande joie.

Shakespeare aime les naufrages sur une île déserte. L’occasion d’avancer incognito en terre étrangère et de se déguiser à l’envi. Viola et Sebastien sont des jumeaux fusionnels séparés à la suite d’une tempête. Afin de gagner la confiance du Duc Orsino, Viola choisit de travestir son sexe. Une idée aux lourdes conséquences….

Qui sommes-nous ? C’est à cette question vertigineuse que le dramaturge élisabéthain tente de répondre. Un déguisement suffit-il à créer l’illusion du paraître ? Changer d’habit, n’est-ce pas changer d’être ? En brouillant les identités sexuelles, le grand Will souligne une grande constante de l’Homme avec un grand H : l’impulsivité de ses désirs, l’impossibilité de dominer les élans du cœur, la folie qui guette à se consumer d’amour…

Comédiens en rut
Tel un volcan, Thomas Ostermeier fait exploser la lave sexuelle de la pièce en déshabillant tout ce beau monde. Sus aux pantalons et vive les strings, les petites culottes et les boxers ! Dévêtus, au sens propre comme figurés, les comédiens s’exposent et se mettent en danger. Ils sont tous magnifiques, tous au sommet de leur art. Georgia Scalliet est superbe en cavalière androgyne perdue entre vérité et mensonge. Le duo qu’elle forme avec Adeline d’Hermy, érotique Madone au teint d’ange, restera dans les annales. Julien Frison est un très bel Adonis, vif et frais dans son innocence. Les bouffons ne sont pas en reste : Laurent Stocker, Stéphane Varupenne et Christophe Montenez nous entrainent dans des scènes d’anthologie. Ces grotesques harangueurs apostrophent la foule avec culot et fantaisie telles des rock stars ivres et pathétiques. On adore ! On ignorait la fibre comique de Sébastien Pouderoux, on la découvre dans un rôle de prêtre opportuniste et fat absolument délicieux. Anna Cervinka, elle, convainc en soubrette malicieuse et manipulatrice.

Sulfureuse, cette mise en scène se veut très gourmande et généreuse. Elle dévoile les corps, les attirances au gré des sexes. Pas de provoc’ gratuite non (même si certaines sorties sur Macron étaient  faciles bien qu’amusantes) mais une volonté de marquer la chair d’une empreinte ultra bestiale et raffinée à la voix. En contrepoint à ce torrent impétueux, résonnent les airs délicats de Monteverdi. Un moment de grâce. Dionysos et Eros s’unissent en une alliance magique.

Finalement, le décor s’écroule comme un château de cartes, révélant la vérité au grand jour. Un vérité mâtinée d’ambiguïté puisque dans un ultime éclat, le désir passe de bouche en bouche. Un ultime pied de nez aux conventions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA NUIT DES ROIS de William Shakespeare. M.E.S. ded Thomas Ostermeier. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h50

© Jean-Louis Fernandez

Marivaux en pleine lumière

Sur la scène du Vieux-Colombier, un espace blanc virginal évoque un champ de tous les possibles. Conquêtes, manipulation, crise et reconciliation vont se battre en duel dans vaste chantier des sentiments. Des bâches salies de coups de pinceau rageurs laissent entendre que des meurtrissures subsistent sous le vernis des apparences…

Dans ce décor ambivalent, entre pureté ascétique et saleté frénétique, Emmanuel Daumas orchestre son ballet marivaudien avec une légère cruauté. Pour mettre en scène les inconstances du cœur, le prolixe dramaturge règne en maître. Avec un titre tel que L’Heureux Stratagème, il annonce d’entrée la couleur.  Cette pièce (justement) méconnue s’enlise cependant dans des considérations sur l’infidèlité que le metteur en scène a su heureusement vivifier grâce à une volonté de mouvement tout à fait salutaire. Nos amoureux déçus ou pleins d’espoir cabriolent avec fougue, tous très bien dirigés.

Comme toujours, un chassé-croisé amoureux alimente l’intrigue de la comédie : la Comtesse est amoureuse de Damis et délaisse Dorante. La Marquise aime Damis mais celui-ci la délaisse. La Marquise propose donc à Dorante de s’unir afin de rendre malades de jalousie le couple nouvellement formé. Qui triomphera ?

L’amour en short
Ce qui assure du piquant à cet heureux stratagème, c’est le comportement de la Comtesse qui revendique le droit de laisser libre court aux fluctuations de ses sentiments. En refusant de s’enfermer dans un schéma traditionnel, elle revendique une liberté tout à fait moderne pour l’époque. Claire de la Rüe du Can trouve enfin ici un rôle qui l’expose en pleine lumière. Gracieuse et piquante, presque vaporeuse, elle mène le bal. À ses côtés, Julie Sicard impressionne en Marquise bafouée dans sa dignité et son amour. Une aura impériale pleine de rage rentrée nimbe la fabuleuse comédienne. Laurent Lafitte épate en Gascon beauf écervelé tandis que Dorante touche en amant prêt à tout pour reconquérir sa belle.

Côté valets, Jenifer Decker convainc en soubrette insolente tandis que l’Arlequin de Loïc Corbery est déchirant d’une colère qui s’élève contre l’injustice. Éric Génovèse, lui, est un facétieux Iago, opaque à souhait.

Emmanuel Daumas a très bien su diriger tous ses comédiens qui révèlent tout leur talent. Une autre bonne idée de mise en scène consiste à brouiller les genres et les époques : les valets portent des bermudas enfantins, les maîtres des costumes actuels ou des polos et les maîtresses des robes chic mais sans prétention. On ne sait absolument pas à quelle époque nous nous trouvons : le venin de la jalousie et les passions incontrôlables n’ont pas d’âge. ♥ ♥ ♥

L’HEUREUX STRATAGÈME de Marivaux. M.E.S d’Emmanuel Daumas. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 1h45

© Christophe Raynaud de Lage

Nora, femme d’aujourd’hui

« Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. » En 2018, la chanson de Souchon n’a pas pris une ride car elle met en lumière un paradoxe propre à l’émancipation de la femme. Le slogan est clair : tu peux te sentir libre mais il ne faudrait pas abuser non plus. Reste à ta place de petite créature frêle sous l’égide de bras virils et protecteurs. Revendique ta liberté mais avec une muselière au visage.

C’est exactement sur cette implacable contradiction que Lorraine de Sagazan ouvre son spectacle au Monfort. Dans Une maison de poupée, elle revisite la pièce d’Ibsen en une guerre des sexes manifestement axée sur l’incompréhension. Féroce dialogue de sourds, la réécriture joue sur l’improvisation et l’outrance pour mettre à mal l’hégémonie patriarcale. Et la démonstration s’avère particulièrement glaçante et impitoyable à défaut d’être subtile.

On pénètre au cœur d’un dispositif tri-frontal qui respire le désenchantement. Un simulacre de fête transpire sur scène : des ballons en forme de cœur parsèment l’espace, des cadeaux au papier pailleté semblent promettre un erzatz de joie. C’est le soir du réveillon et des révélations vont avoir lieu. Pour le moment, Nora est heureuse de retrouver son mari Torvald et leur ami Frank. Contrairement au texte d’Ibsen, c’est la jeune femme qui tient ici la chandelle : son poste d’avocate dans une banque prestigieuse lui assure un revenu confortable tandis que son mari s’occupe de la maison. Autant cette situation ravit Nora, autant elle exaspère Torvald qui sous un sourire de façade a bien du mal à cacher son amertume.

Ce renversement des genres permet à Lorraine de Sagazan d’accentuer les disparités homme/femme. L’épanouissement professionnel de Nora cache en réalité une origine bien plus glauque dont elle apprendra l’existence à la fin de la pièce. La chute sera d’autant plus douloureuse que Nora aura déjà goûté au plaisir de la revanche des sexes. Ce que Lorraine de Sagazan questionne, c’est bien la possibilité pour une femme de gravir les échelons sans l’aide des hommes. Existe-t-il un déterminisme masculin ? Vaut-il encore le coup de lutter pour les femmes si la société est encore conditionnée par une norme testostéronnée ?

Incompréhension manifeste
Jeanne Favre porte sur ses épaules de Wonder-Woman le poids de ce combat. Amazone heureuse, elle virevolte telle une fée satisfaite dans tous les domaines. Puis vient le temps des doutes et de l’épiphanie finale et là, la colère s’exprime franchement. La conscience soudaine d’avoir vécu son mariage dans un mensonge permanent, l’incommunicabilité fondamentale entre lui et elle, le désir enfin d’être égoïste et de vouloir vivre pour soi.

Cette transformation intérieure, la comédienne sait la transmettre au public. Cette rage impuissante, cet anéantissement d’une vie rangée se manifestent par des poings serrés, des secousses. C’est intense. Face à elle, Romain Cottard est admirable dans le rôle du salaud lâche et sûr de sa supériorité. On aurait sans doute attendu un face-à-face plus équilibré entre Nora et Torvald car la bêtise suinte trop rapidement des pores de ce mari odieux. La caricature n’est jamais bien loin et son personnage aurait mérité d’être plus nuancé car on a du mal à comprendre comment l’avocate a pu tomber amoureuse de ce goujat. Les seconds rôles paraissent pâles à côté du couple (Antonin Meyer-Esquerré en particulier dont la diction est vraiment à retravailler). Benjamin Tholozan tire son épingle du jeu en ami condamné et lucide dans sa future déchéance.

Malgré ce défaut d’écriture, saluons la vivacité de l’adaptation de la metteur en scène qui verse beaucoup dans l’esprit work in progress contribuant ainsi à rendre les propos plus dynamiques et naturels. On a vraiment l’impression de pénétrer dans l’intimité de ce couple. La fin de la représentation se montre d’une violence absolue puisque Nora se terre dans un silence assourdissant. Son ultime tirade, manifeste féministe et rupture en bonne et due forme, défile sur un écran. Comme si la parole, exsangue et tarie, n’avait plus la force de s’exprimer et qu’il fallait le pouvoir de l’écriture pour fixer une bonne fois pour toutes la mise à mort du patriarcat. Cette dissociation de la voix et du corps exalte la révolte sourde mais bien réelle de la jeune femme. Le mari, lui, ne comprend toujours rien… Affligeant constat d’une impossible réconciliation. ♥ ♥ ♥ ♥

UNE MAISON DE POUPÉE d’après Henrik Ibsen. M.E.S de Lorraine de Sagazan. Monfort Théâtre. 01 56 08 33 88. 1h40.

© Pascal Victor/Artcom Press

 

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