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Théâtre classique

Entre insouciance et fatalité, la passion slave de Françon

Fin connaisseur de l’oeuvre de Tchekhov, Alain Françon a su en souligner la temporalité diaphane et mélancolique. L’âme slave, l’ancien directeur de la Colline la restitue également en mettant en scène Un mois à la campagne, une pièce oubliée de Tourgueniev. Créée au Montansier, cette réflexion en action sur les ravages de la passion dans une société policée brille par la complémentarité d’un duo du tonnerre : Anouk Grinberg et Micha Lescot.

Emma Bovary n’aurait sans doute pas dédaigné adopter Natalia Petrovna comme sœur de cœur. La jeune femme s’ennuie ferme à la campagne auprès d’un mari qui la néglige. Sans aucun doute, son esprit doit être absorbé par mille rêveries enchanteresses : escapades romantiques, billets doux et mots tendres susurrés du bout des lèvres… En plein été, un mirage semble ravir son âme : l’arrivée du nouveau précepteur de son fils l’émoustille au plus haut point sans qu’elle veuille se l’avouer. Sans l’œil perspicace de son vieil ami Rakitine, Natalia va se plonger avec délice et effarement dans des pensées adultérines…

Alain Françon prend le temps. Le temps de planter le décor, le temps de présenter les personnages, le temps d’installer l’intrigue. Une plénitude bon enfant semble envahir l’espace. Le belle toile de fond épurée et lumineuse en arrière-plan évoque des tableaux de Georges Seurat. On a l’impression de goûter à la russe dans une datcha accueillante. Cette sensation de sérénité et de plaisir n’est qu’illusoire : Françon installe peu à peu une mise en tension : les masques tombent et la passion éprouve de plus en plus de difficulté à se contrôler.

Anouk Grinberg et Micha Lescot : des amants impossibles à se damner
La matérialisation de la fatalité s’incarne dans les soubresauts d’une troupe au diapason. On connaît les talents de magicien de Françon : il sait diriger ses acteurs comme personne. Tous tiennent leur partition avec une rigueur et une générosité sans appel. Chorale, la pièce met cependant en avant deux personnages, incarnés par deux comédiens absolument délicieux.

Quand Anouk Grinberg prend place sur le devant de la scène, on se demande si c’est une petite pestouille qui taquine ses invités. Sans âge, elle ressemble aussi bien à une gamine qu’à une noble autoritaire, cruelle et manipulatrice. La fille de Vinaver joue l’ambivalence à fond : chatte lascive, confidente mielleuse ou femme courageuse dans l’expression de ses sentiments. Il faut l’observer sur son canapé en train de succomber aux feux qui la submergent : parodie ou transe ? Face à elle, Micha Lescot est extraordinaire de dignité blessée dans le rôle de l’éternel ami Rakitine. D’une lucidité douloureuse, il confère à son personnage un calme terrien. Les deux font réellement la paire et la pièce bat son plein lorsqu’ils sont réunis. Notons aussi la rafraîchissante présence d’India Hair, ravissante pupille un brin ingénue qui s’avérera finalement redoutable psychologue.

Les mises en scène de Françon relèvent souvent d’une esthétique classique, en rien révolutionnaire, mais extrêmement tenue. Le temps se délite lentement, implacable et insouciant à la fois. C’est cette dualité temporelle que l’on ressent de plein fouet à la sortie du théâtre. ♥ ♥ ♥ ♥

UN MOIS À LA CAMPAGNE d’Ivan Tourgueniev. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre Montansier puis Théâtre Déjazet. 2h.

© Michel Cordou

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Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

Anne Alvaro, rock star dionysiaque

Les dramaturges antiques n’ont pas vraiment le vent en poupe dans nos contrées. Pourtant, ces tragédies millénaires dissèquent l’âme humaine et ses emportements avec une terrible véracité. Dans Les Bacchantes, Euripide érige la folie comme une nouvelle raison, une libération chamanique de la pensée et des actes, un excès à la fois bénéfique et meurtrier. La jeune Sara Llorca s’empare de cette fable cruelle en l’ornant finement d’un enrobage rock et vénéneux. Fiévreuse et paradoxalement en sourdine, cette folie contamine le public.

Folie douce
Les Bacchantes constitue avant tout l’histoire d’une vengeance. Celle du dieu bâtard Dionysos, un peu à part dans le panthéon grec. Pas franchement séduisant, il est le fruit de l’union de Zeus et de Sémélé. Le dieu cornu n’aura pas connu longtemps sa mère, foudroyée par l’apparition divine du dieu céleste (sa femme Héra n’appréciant pas vraiment de se faire encore une fois cocufier). Sa famille ne croit pas à son ascendance divine et le prend pour un fou. Pour les punir de cette audace, le dieu du vin va plonger toutes les femmes dans une transe infernale…

Sara Llorca a privilégié une mise en scène globalement sobre qui s’autorise quelques sorties plus endiablées. Ces effets soigneusement choisis évitent une foire tapageuse et vulgaire à laquelle on pourrait s’attendre au vu de certaines mises en scènes contemporaines et d’un tel sujet. Le plateau est noir, une batterie et une guitare impulsent un rythme saccadé à l’ensemble. Arrive Anne Alvaro, telle une rock-star avec ses lunettes de soleil. Dégaine assurée, tranquille, elle mène le jeu avec un calme olympien. Sa voix séduisante et roublarde hypnotise toujours autant. Elle joue là où on ne l’attendait pas, avec beaucoup de maîtrise. La metteur en scène assure le choeur d’un ton très scandé, discordant et harmonieux à la fois. Elle teinte les vers d’Euripide d’une modernité bienvenue. Ulrich N’Toyo est également très convaincant en roi déchu : une belle virilité qui s’érode au fur et à mesure que la folie le gagne.

Pas besoin de verser dans la surenchère pour exposer la perte des repères. Sara Llorca l’a bien compris et propose une version fluide et compréhensible du texte d’Euripide. Que demander de mieux ? ♥ ♥ ♥

LES BACCHANTES d’Euripide. M.E.S de Sara Llorca. En tournée. 1h40.

© Adrien Berthet

Du théâtre à l’époque de Marie-Antoinette : une fantaisie aux chandelles!

Afin de célébrer les deux-cent quarante ans du Montansier, le plus beau théâtre de Versailles a mis les petits plats dans les grands. Féerie inspirée, La Guerre des théâtres offre une passion reconstitution historique à l’époque du Roi-Soleil.  Comment est né l’Opéra-Comique ? Vous le découvrirez en plongeant avec délices dans cette bataille sans merci entre les puissants et les honnis !

Le spectacle de Jean-Philippe Desrousseaux est un petit bijou intimiste et chatoyant à la fois. Point d’éclairage violent ici, c’est la chaleur de la chandelle qui apporte la lumière à l’ensemble. On se croirait invité à une soirée privée, en compagnie de happy few. Ingénieux procédé de mise en abyme, la pièce joue la carte du théâtre dans le théâtre en mettant en lumière les tensions opposant les forains (les intermittents d’aujourd’hui) aux institutions protégées par le roi que sont la Comédie-Française et l’Opéra-Royal. Ces dernières sont jalouses du succès obtenu par les forains et vont œuvrer pour leur mettre des bâtons dans les roues.

Comme si vous y étiez…
Cette bataille sans merci est propice aux fantaisies en tout genre. Les forains ne manquent pas d’imagination pour contrer les censures toujours plus nombreuses : recours au chant, aux marionnettes, voire au public ! Le rendu est truculent et le quintette de comédiens ne ménage pas sa peine. Dans de très beaux costumes d’époque, ils se montrent piquants, outranciers, taquins. On se régale avec Arnaud Marzorati, tragédienne ratée et grandiloquente ; Marie Lenormand est une Colombine espiègle ; Jean-Philippe Desrousseaux une personnification hilarante et manière du Français ; Bruno Coulon un Arlequin du tonnerre, qui sait tenir en haleine son auditoire. Seul Jean-François Lombard semble pâlot en Pierrot.

Dans le magnifique écrin d’origine du Trianon avec son décor pop-up en trompe l’oeil, le dépaysement est total. Il est renforcé par l’orchestre baroque avec instruments baroques (clavecin, luth). Bref, une soirée hors du temps et réjouissante ! ♥ ♥ ♥ ♥

La Guerre des théâtres, opéra-comique d’après La Matrone d’Éphèse (1714) de Louis Fuzelier. M.E.S de Jean-Philippe Desrousseaux. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 1h30

© Pierrick Daul

La Cantatrice chauve ou le voyage chez les zinzins

Bienvenue chez les zinzins ! Sous la houlette de Pierre Pradinas, La Cantatrice chauve se mue en une folie douce minutieusement orchestrée. Logique absurde, discussions abracadabrantesques, non-sens total… L’ancien directeur du Théâtre de l’Union respecte avec gourmandise l’esprit délicieusement tordu de Ionesco. Dirigeant avec une névrose décalée ses six comédiens, il dissèque les rapports homme-femme avec beaucoup d’humour.

L’intrigue de la plus célèbre pièce de Ionesco se réduit à peau de chagrin. Un couple, les Smith, papotent dans leur salon anglais à la tapisserie psychédélique. Madame semble parler dans le vide : Monsieur est plongé dans son journal. Ce dialogue de sourds évoque déjà la marotte du dramaturge roumain : le tragi-comique du langage ou comment les humains échouent à se comprendre. L’arrivée importune des Martin qui au bout d’une scène délirant s’aperçoivent qu’ils sont mariés va propulser le spectacle vers une loufoquerie abyssale.

Le travail de Pradinas se veut limpide : on comprend le délitement du couple, la difficulté de vivre à deux, les luttes de classe, la vacuité du discours. On se rend également compte que Ionesco a du mal à s’arrêter : certaines scènes sont tout bonnement interminables et l’effet s’use jusqu’à la corde.

Belle bande de dingues !
Cette version s’appuie sur une distribution éclatante qui parvient à bien mettre en relief l’absurdité de la situation et des personnages. Romane Bohringer est hilarante en bourgeoise pincée et frustrée ; Julie Lerat-Gersant campe une bonne provoc’ avec distinction. Stephan Wojtowicz joue le contraste à fond entre sa nonchalance et ses plongées délirantes.

Plusieurs idées judicieuses parsèment la représentation : une horloge détraquée perturbe la chronologie ; le canapé se transforme en lit ; des gobelets (ceux qu’on donne aux fous pour leurs pilules ?) pleuvent à la fin et puis des voix de cantatrices vampirisent nos personnages ! L’affrontement épuisant entre les deux couples à coup d’associations verbales virtuoses évoque une crise de nerfs très savoureuse. On sort du 13ème Art exténué ! ♥ ♥ ♥

LA CANTATRICE CHAUVE d’Eugène Ionesco. M.E.S de Pierre Pradinas. 13ème Art. 01 53 31 13 13. 1h15.

Shakespeare ou le temple du consumérisme

En sous-titrant Le Marchand de Venise, Business in Venice, Jacques Vincey souligne l’importance du commerce dans nos sociétés et de la marchandisation non seulement des biens mais aussi des êtres. Le fric facile, la monétisation des échanges régissent le monde et Shakespeare l’avait bien compris. Qu’en retenir en 2017 ? Une mise en relief d’une surenchère consumériste, la dégradation des rapports humains ? Sans doute oui. D’une modernité acide, cette relecture outrancière dégomme le capitalisme en adoptant un point de vue carnavalesque et bigarré. Une fête cruelle et sans pitié où l’amour véritable aura du mal à émerger.

Mais où donc se trouve Venise sur la scène du Théâtre 71 ? Nulle trace de la Sérénissime. En revanche, nous sommes accueillis par d’immenses étals d’un supermarché grandeur nature. Parfait pour le placement de produits ! Un Coca, des chips ou des céréales ? Vous pouvez presque grimper sur scène et attraper ce qui vous fait envie… Dans ce temple de la nourriture, un sympathique bouffon de roi ouvre le bal en guise de prologue un brin provoc. Pierre-François Doireau est impayable dans sa manière d’apostropher le public et de réclamer de l’argent. C’est lui qui dirige les opérations avec un malin plaisir !

L’intrigue est somme toute assez cruelle : Bassanio souhaite emprunter de l’argent à son riche ami Antonio afin de conquérir sa belle Portia. La fortune d’Antonio navigue sur les flots. Il décide donc d’emprunter de l’argent à Shylock, vieil usurier juif méprisé par tous. L’homme accepte à une condition : si le délai de l’emprunt est dépasser, il pourra prélever une livre de sa chair… La question de l’antisémitisme irrigue donc l’ensemble de la pièce et la violence des attaques et des injures perpétrées contre les Juifs épouvante. Tous les clichés y passent : insensibles, ladres, monstrueux…

Le fric, c’est (pas) chic !
Jacques Vincey pousse la valeur marchande de l’Homme dans ses derniers retranchements. Le début du spectacle hérisse les poils et l’on craint franchement le pire. Fête costumée trash avec au choix masque d’éléphant rose à grosse trompe, Superman à fraise ou combi moulante avec des poils extra-longs à l’entrejambe ; musique à plein tube… On hurle, on crie. Bref, c’est un peu pénible. Et agaçant. Dans quelle galère s’est-on embarqué…

Par la suite, on trouve son rythme de croisière. La situation et les comédiens se posent. On respire. Si on regrette parfois une direction d’acteurs un peu brouillonne, les comédiens tiennent parfaitement leur rôle. Thomas Gonzalez est un superbe Bassanio, maniéré et impétueux ; d’une élégance sale. Jacques Vincey donne de l’humanité au personnage de Shylock. La longue scène du procès permet de mettre en lumière l’entêtement digne de l’homme qui ne revient jamais sur sa parole. La machine infernale l’écrase mais sans jamais en faire un être abject. Jean-René Lemoine campe un Antonio à la voix posée et bienveillante, charismatique. Océane Mozas est une irrésistible Portia, à la fois évanescente et tellement too much avec sa perruque blonde et sa longue robe blanche tirée d’un conte de fée… Vincey manie d’ailleurs à merveille la parodie lors des scènes de l’épreuve du coffre destiné à tester la valeur des prétendants de Portia. Un mélange entre la télé-réalité, la Roue de la Fortune et Dallas… C’est clinquant, débordant de strass et d’artifices mais tout cela renvoie bien à la société corrompue par le fric que dénonce Shakespeare.

Cette version supermarché aura donc le mérite d’aller jusqu’au bout de son parti-pris qui peut énerver par son extravagance appuyée, sa folie tapageuse et démonstrative. Mais l’ensemble se tient malgré des longueurs notamment au dénouement qui aurait pu être expédié bien plus rapidement. ♥ ♥ ♥

LE MARCHAND DE VENISE (BUSINESS IN VENICE) d’après William Shakespeare. M.E.S de Jacques Vincey. Théâtre 71 (puis tournée). 3h (avec entracte).

© Christophe Raynaud de Lage

Michel Fau, Tartuffe démoniaque au goût de miel

Michel Fau a toujours professé un goût prononcé pour les comédies noires de Molière. Après un Misanthrope flamboyant et sans concession, il récidive avec Le Tartuffe à la Porte Saint-Martin. Le vrai génie du fantasque metteur en scène consiste à faire saillir le côté profondément baroque du dramaturge classique. Aucune mesure, aucune modération, aucune bienséance ici ! Une outrance démoniaque et paradoxalement hiératique imprègne le plateau d’une noirceur infernale.

Tartuffe, parangon du faux-dévot, est un monstre d’hypocrisie qui doit inspirer l’horreur sous ses airs pieux. Molière a su préparer son arrivée en maintenant un suspense insoutenable puisque ce n’est qu’au milieu de la pièce que l’imposteur débarque sur scène. Auparavant, son portrait binaire aura été savoureusement croqué par la maisonnée d’Orgon. Celui-ci est esquissé par Michel Bouquet qui a plus de quatre-vingt dix ans prouve qu’il en a encore sous le ventre ! Avançant à petits pas et professant son adoration aveugle d’une voix espiègle de garçonnet, le grand comédien ne met pas l’accent sur l’aspect colérique du personnage tartuffié. Il semble plutôt à la dérive, un brin dans la lune cet Orgon. Sa confrontation avec son ancien élève, Michel Fau, ne manque pas de sel. D’un point de vue de la carrure déjà, l’excentrique Fau dévore l’espace. Ses habits rouges de cardinal évoquent la démesure et l’appétit. Quel délice de le voir dévorer une cuisse de poulet avec une gourmandise de vilain garçon… Ce rôle a été écrit sur mesure pour Fau car il permet au comédien de déployer son jeu de fourbe diva avec son exubérance coutumière.

Flammes précieuses
Cet amour de la démesure s’accomplit dans la scénographie même : Emmanuel Charles a conçu une église lugubre en pop-up qui évoque les contes sombres de notre enfance. Courbé en demi-cercle, le décor étouffe et oppresse : il est splendide, sublimé par des lumières d’outre-tombe, du vert au rouge en passant par le bleu. Les costumes de Christian Lacroix évoque le faste de la Cour du Roi-Soleil avec ses brillants, ses frous-frous. Nicole Calfan, altière et digne Elvire, ressemble à un paon pailleté ; l’arrivée ridiculement pompeuse de Valère sur un cheval de carton-pâte fait également son petit effet…

Toute la distribution se fond avec malice dans l’ensemble : Christine Murillo est divine dans le rôle lumineux de Dorine, servante terrienne et raisonnable. Justine Bachelet et Dimitri Viau sont drôlissimes en amants-gamins pas vraiment dégourdis.

La célèbre scène de la table est revisitée à vue : l’autel surélevé fait penser à une scène de guignol. Michel Bouquet est assis sur une chaise et assiste impuissant aux avances appuyés d’un Fau trop tactile. Rien d’une charge réellement érotique, contrairement au travail de Luc Bondy. Original et bien trouvé ! Le dénouement souligne le maniérisme de Fau : pétrifiés comme des statues, les comédiens clôturent la pièce sur une note de soufre. La croix brûle comme une ultime provocation, laissant les personnages exsangues… ♥ ♥ ♥ ♥

LE TARTUFFE de Molière. M.E.S de Michel Fau. Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h15

© Marcel Hartmann

La volte-face goldonienne de Maxime d’Aboville réjouit le Théâtre Hébertot

Après avoir proposé sa version entraînante des Rustres, Jean-Louis Benoît récidive avec Goldoni, dans le privé cette fois-ci, au Théâtre Hébertot. Comédie bouillonnante à double-face, Les Jumeaux vénitiens explore les troubles de l’identité. Avec le génial Maxime d’Aboville dans le rôle-titre, la soirée ne peut être que délicieuse. Il mène la danse avec gourmandise coutumière et se démène comme un beau diable. Son énergie intarissable fait oublier les tariscotages de la pièce qui s’embourbe dans des longueurs inutiles.

Le thème de la gémellité a toujours été un formidable terreau comique pour les dramaturges, Shakespeare en tête. Il offre des quiproquos en pagaille et des situations ubuesques. L’action des Jumeaux vénitiens oppose deux frères qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau mais au caractère diamétralement opposé. D’un côté, Tonino excelle par ses bonnes manières et son honnêteté et de l’autre côté Zanetto, épouvantable rustre. Vingt ans après leur séparation, les voilà réunis sans le savoir à Vérone pour retrouver chacun leur promise. Bien sûr, des confusions identitaires vont semer le trouble.

Un classique de bon goût
La dramaturgie goldonienne repose ici sur une construction en double qui aurait gagné à être moins dense et abracadabrantesque. Le principe de vraisemblance n’est pas vraiment à l’honneur ici et l’intrigue s’éparpille dans des énormités qui desservent son intérêt. La pièce dure deux heures ; pour une comédie, c’est trop long. Saluons néanmoins le coup de fouet vivifiant que Benoît insuffle à cet ensemble alerte. La fluidité des décors crème qui montent et descendent à la vitesse de l’éclair, l’utilisation totale de l’espace qui crée du relief et de la profondeur dynamisent la mise en scène. Au demeurant très classique, mais au sens noble et non poussiéreux du terme, le travail de Benoît a du cachet. Les somptueux costumes d’époque signés Frédéric Olivier égayent la scène : pas besoin d’actualiser ici des propos qui résonnent de façon très actuelle. Le public d’ailleurs rit de bon cœur face aux innombrables péripéties de nos Italiens.

Maxime d’Aboville domine la distribution avec un éclat comique qui n’appartient qu’à lui. Janus ébouriffant, il joue sur les deux tableaux avec facétie. Jeune homme bien élevé aussi bien que pouilleux sans gêne (son accent mi-chti ; mi-provencal est hilarant), il passe d’un rôle à l’autre naturellement. À ses côtés, Olivier Sitruk campe un Tartuffe inquiétant et ridicule ; Benjamin Jungers un Arlequin plein de panache ; Agnès Pontier une domestique pleine de gouaille… Toute la distribution tourbillonne autour d’Aboville et se meut avec complicité au rythme des combats d’épée et des déclarations enflammées. ♥ ♥ ♥

LES JUMEAUX VÉNITIENS de Carlo Goldoni. M.E.S de Jean-Louis Benoît. Théâtre Hébertot. 01 43 87 23 23. 2h.

© Bernard Richebé

Médée respire au présent avec Simon Stone

Alors que la Médée hiératique et primitive de Vassiliev semblait à mille lieues de nous, Simon Stone ancre son héroïne tragique dans une immédiateté salutaire à l’Odéon. Le canevas mythologique se superpose au fait divers en une alchimie aussi troublante que dérangeante. On comprend tout des agissements de cette femme au bord du gouffre : cette Médée, incarnée par une époustouflante Marieke Heebink, respire au présent. La sorcière barbare ne participe plus d’un phénomène d’exception mais bien d’un mouvement spéculaire qui nous place face à nos folies.

La Médée de 2017 ne fabrique plus des élixirs et de potions en tout genre. Quoique. C’est une brillante chercheuse en pharmacie, une femme de tête et à poigne. C’était à vrai dire. Un gros plan projette l’image d’une femme usée, à l’éclat terne. Sa gloire passée semble un lointain souvenir. Ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle revient d’un séjour en clinique. Anna a commis une faute grave en tentant d’empoisonner son mari Lucas qui la trompe avec Clara, la jeune fille de son patron. Elle souhaite se racheter et promet un nouveau départ. Cependant, on sent bien que cette volonté de faire table rase du passé n’est qu’une façade. Les morceaux s’avèrent impossibles à recoller.

Cette première apparition du couple, éloigné l’un de l’autre, préfigure le dénouement inéluctable. Comment combattre le temps qui passe et comment lutter contre une insolence jeunesse ? C’est ce défi que se lance Anna/Médée, une femme prête à tout pour reconquérir son homme. La réécriture de Simon Stone innove par son rapport au pardon : bien que tout semble condamné par avance, il n’en demeure pas moins que la relation entre Anna et Lucas/Jason connaît des périodes d’accalmie, voire de réconciliation qui pourraient laisser croire à une possible réconciliation. Cette tension entre fatalité et rachat fait tout le sel de cette adaptation.

Violent apaisement
Dans l’écrin aseptisé et dépouillé de la scène se joue un affrontement larvé qui prend aux tripes car l’issue est laissée en suspens. De purs moments de grâce traversent la représentation comme lorsque la petite famille est réunie dans la chambre parentale. Les rires et les sourires émeuvent car dans ces gestes est contenu un amour diffus, un instant d’accalmie reposant. Cette volonté d’inscrire sa Médée dans un espace impersonnel permet de souligner le rôle joué par les nouvelles technologies et notamment notre rapport à la vidéo (et ses conséquences plus ou moins facheuses). Loin d’être un simple gadget, elle participe réellement à la dramaturgie et précipite le drame. Les zooms faciaux accentuent le désespoir du couple, sa rage et ses euphories passagères.

La troupe du Toneelgroep d’Amsterdam, dirigée par Ivo van Hove, s’avère impeccable de maîtrise. Marieke Heebink irradie en femme à la dérive, brisée, qui se raccroche malgré tout à l’espoir d’une reconquête. Elle est terriblement humaine dans sa lente descente aux enfers. On ne la rejette pas, au contraire on la comprend. Aus Greidanus campe un Lucas/Jason déboussolé malgré ses prétendues certitudes. Leur couple explosif forme comme une évidence. Eva Heijnen s’en sort avec panache dans le rôle difficile de Clara/Créuse, l’intruse fille à papa qui essaye de creuser son trou au sein d’une famille éclatée.

Contrairement à Thyestes, à la violence beaucoup plus radicale, Medea offre une horreur en sourdine, malgré les cris de la dispute. Le récit par hypotypose des meurtres par Médée glace par leur sécheresse et leur absence d’emphase. Cette sobriété de moyens accentue par contraste la cruauté de la situation. Quelques images se détachent à l’instar de cette pluie continuelle de cendres noires qui se déverse lentement sur le plateau. Cette métaphore du temps qui passe, tel un sablier obscur, renvoie aussi au terreau, source de résurrection et de nouveau départ. L’image finale, celle d’une mère éteinte serrant contre elle ses deux bambins morts asphyxiés marque par sa beauté sereine.

En confrontant ainsi le fait divers au mythe, Simon Stone propose une Médée follement moderne, en prise avec un quotidien qui la dépasse. Cette actualisation n’est pas un effet de mode : elle fait sens car elle indique à quel point chacun d’entre nous peut basculer dans l’horreur. Puissant. ♥ ♥ ♥ ♥

MEDEA d’après Euripide. M.E.S et adaptation de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h10.

© Sanne Peper

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