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Hier au théâtre

Dans l’intimité carverienne avec Guillaume Vincent

Sur les planches ou sur grand écran, les nouvelles de Raymond Carver prennent vie. D’êtres de papier à êtres de chair, la galaxie carverienne de paumés au bord du gouffre n’en finit pas d’interpeller. Pourquoi ? Va-t-on au théâtre pour assister à la déchéance de couples sans doute bien banals ? Eh bien oui. Ces Monsieur et Madame tout-le-monde touchent car leur lutte pour s’en sortir nous les rend proches.

Aux Bouffes du  Nord, Guillaume Vincent a su saisir cette énergie du désespoir et la fragmenter en autant de tableaux conjugaux qui se répondent intelligement en écho. On retrouve cet art du lapsus, du décalage, des illusions qui vacillent dans un kaléidoscope vertigineux parvenu à un équilibre bien dosé entre comédie et drame. Une réussite.

Un téléphone. Un canapé. Un bol de chips. Et l’incontournable verre d’alcool. Il n’en faut pas plus pour planter le décor chez Carver. Dans un espace intérieur souvent confiné, des couples discutent, se désirent, boivent. Beaucoup. Langues déliées, les confessions affleurent et font mal. D’une douleur inguérissable. Un mot de trop, un souvenir évoqué suffisent à basculer vers le point de non retour. On essaye pourtant de sauver les meubles, de réparer. En vain.

Chambre d’écho
Entre profonde mélancolie et poussée d’espoir, les six nouvelles entremêlées dressent une cartographie du couple très juste. Le metteur en scène agence le matériau littéraire pour le faire entrer en résonance. De fait, des fils se tissent et s’entrecroisent avec du répondant. Divisé en deux, le spectacle débute par un effet spéculaire assez saisissant. Des couples en visite chez d’autres ; une conversation qui dérape de plus en plus ; des rancoeurs qui affleurent. Une inquiétante étrangeté émerge au fil des dialogues. L’impression d’une fausseté, des rires peu naturels, presque gênants marquent un dysfonctionnement que Guillaume Vincent a su merveilleusement mettre en relief. Émilie Incerti Formentini est formidable en narratrice hilare et ogresse : elle incarne à la perfection ce décalage qui évite à la représentation de sombrer dans la platitude du réalisme. La deuxième partie éclate encore plus les couples en quatre partitions comme autant de miroirs finalement solitaires. Excellente idée d’avoir opté pour ce va-et-vient narratif, très dynamique.

Créateur d’ambiance, Guillaume Vincent joue la carte de l’intime avec lumières tamisées, proximité des comédiens avec le public… Il versera même dans le fantastique à la toute fin nimbant le plateau d’une brume vaporeuse. La radio s’affolera en crépitant : des tubes d’amour énumèreront leurs promesses, laissant nos héros exsangues. Mention spéciale pour Cyrul Metzger, jeune pousse très prometteuse à l’interprétation vive. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE ME TENDER d’après des nouvelles de Raymond Carver. M.E.S de Guillaume Vincent. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h40

© Elizabeth Carrechio

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Tennessee Williams dans son jus au Poche

Quel plaisir de retrouver Tennessee Williams sur les planches ! Injustement boudé, le dramaturge américain sait pourtant disséquer les cruautés des relations humaines avec une justesse ébouriffante. Au théâtre de Poche, Charlotte Rondelez exacerbe les tensions familiales dans La Ménagerie de verre avec un certain doigté en dirigeant un quatuor d’acteurs complémentaires et émouvants, chacun à leur façon.

Chez les Wingfield, un trio essaye de cohabiter malgré des caractères bien différents. Nous avons la mère, Amanda, mère surprotectrice et étouffante qui se réfugie dans un passé réconfortant ; puis la fille, Laura, femme-enfant handicapée et d’une timidité maladive et enfin Tom, le narrateur, le grand frère solide qui tente de joindre les deux bouts et qui aspire à un ailleurs plein d’aventures.

Folie et lucidité
La mise en scène, clairement centrée autour du dysfonctionnement familial, met en lumière avec force l’incommunicabilité entre ces trois êtres qui ne comprennent pas vraiment. Cristiana Reali, volcanique en diable, campe une mère exubérante dotée d’une énergie fort inquiétante. Celle du désespoir ? La recherche du bonheur de cette femme hantée par des spectres a quelque chose de pathétique. Elle agace et émeut à la fois.

Ophélia Kolb, elle, s’empare du rôle difficile de Laura avec une grâce difficile à décrire. Aérienne lorsqu’elle danse avec sa licorne de verre ; poignante lorsqu’elle comprend muette son état définitif de vieille fille ; rieuse le temps d’une valse avec son amour de jeunesse… Sans doute l’un de ses plus grands rôles au théâtre. Charles Templon, séduisant narrateur, bouillonne d’une rage intérieure avec une grande élégance. Il interprète brillamment un dandy frustré et courageux qui noie ses illusions dans l’alcool… Enfin, Félix Beauperin s’en tire très bien dans la partition ingrate de Jim, le galant à la fois attentif et très maladroit. Beaucoup de prestance.

Afin de restituer l’atmosphère mentale souhaitée par Williams, Charlotte Rondelez joue sur un contraste entre décor vintage ultra réaliste et un mur vaporeux. La musique a aussi son importance tout comme la présence de quelques projections vidéo. Le contexte historique s’avère donc à la fois clairement défini et flou. Un entre-deux réussi qui évite de tomber dans le piège de la psychologisation des personnages. ♥ ♥ ♥ ♥


LA MÉNAGERIE DE VERRE de Tennessee Williams. M.E.S de Charlotte Rondelez. Théâtre de Poche. 2h. 01 45 44  50 21

© Pascal Gely

 

Anne Bouvier en majesté dans le rôle de Madeleine Béjart

Qui se cache vraiment derrière Jean-Baptiste Poquelin ? On retient surtout de lui ses comédies piquantes. Quid de sa vie amoureuse ? Avec Mademoiselle Molière, Gérard Savoisien s’intéresse à l’envers du décor. Vive et acérée, sa pièce explore les intermittences du cœur avec beaucoup d’esprit. Le travail délicat et intelligent d’Arnaud Denis sait mettre en lumière l’osmose d’un duo de comédiens tout à fait épatants et touchants.

En 1661, le succès commence à sourire à Molière avec Les Précieuses Ridicules. Depuis vingt ans, dans l’ombre, sa fidèle compagne Madeleine Béjart accompagne et soutient l’homme qu’elle aime. Elle l’a dans la peau bien qu’elle constate un manque de fougue de sa part depuis quelque temps… Et pour cause : Molière a jeté son dévolu sur Armande, qui n’est autre que la fille de… Madeleine !

Le dramaturge aurait très bien pu concevoir une telle intrigue dans ses pièces. Arnaud Denis joue justement sur cette porosité entre la fiction et le réel, le public et le privé. Un ingénieux dispositif scénique composé de panneaux noirs éclairés par des ampoules ainsi que des applaudissements enregistrés symbolisent la représentation. Les comédiens, dos au public, font illusion pour retomber plus cruellement ensuite dans les désordres des sentiments.

Héroïne tragique
Le metteur en scène parvient crescendo à souligner la tension entre le couple en se fondant sur une direction d’acteurs très juste, très nette. On se prend immédiatement d’affection pour Anne Bouvier, merveilleuse d’émotion dans le rôle de Madeleine. Sa partition n’est pas facile : elle sait passer de l’amante mutine à la femme d’affaires sans oublier la harpie et l’amoureuse éconduite en un claquement de doigts. Chacune de ses multiples facettes emporte l’adhésion. La trajectoire de cette chute inévitable se suit avec intérêt et la dignité insufflée au personnage l’élève au rang d’héroïne tragique.

Face à elle, Christophe de Mareuil s’en sort bien dans un rôle ingrat, celui d’un homme tourmenté par ses désirs, par sa folie des grandeurs qui ne pourra s’accomplir qu’avec une nouvelle muse… Le comédien arrive à rendre Molière à la fois très antipathique et presque attachant, surtout à la fin. La dernière scène, déchirante, des adieux sera l’occasion d’une forme de réconciliation.

Avec Mademoiselle Molière, Gérard Savoisien dresse donc finement la thanatographie d’un couple. Femme de l’ombre, Madeleine Béjart se voit à juste titre mise en avant : son combat pour tenter de ramener à la raison Molière ainsi que sa volonté de ranimer la flamme d’un amour qui s’amenuise méritent qu’on s’attarde sur ce spectacle. Sans trahir l’esprit de l’époque, Arnaud Denis, par un subtil jeu de clair-obscur, rend compte des derniers tressaillements d’une passion. ♥ ♥ ♥ ♥

MADEMOISELLE MOLIÈRE de Gérard Savoisien. M.E.S d’Arnaud Denis. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h20

© Laurencine Lot

Broadway à Paris !

Et si la vie réelle était plus musicale ? Voilà le souhait que chuchotte  amoureusement Antoine Guillaume au Lucernaire. Touchant hommage au musical, Vous avez dit Broadway  ? plonge dans les arcanes du genre sans tomber dans un didactisme pesant. On apprend, on s’amuse et on swingue au rythme des plus grands standards. Autant ne pas s’en priver !

Antoine Guillaume est un homme de passion : son amour pour les comédies musicales remonte à l’âge de dix-sept ans lorsqu’il assiste à une représentation d’Oliver Twist lors d’un voyage scolaire. Viendront rapidement le désir de collectionner affiches, CDs, photographies de stars et aussi l’envie de découvrir la genèse de la comédie musicale. Son histoire, ses racines. Ce genre musical, souvent jugé désuet et mièvre, a permis au contraire à l’adolescent de se construire. Comprendre le monde et ses inégalités, sa beauté également.

Gourmandises vocales
Sur scène, une loge d’artiste a soigneusement été organisée. L’illusion s’avère totale. On observe à jardin un miroir et des affiches tandis qu’à cour, une caverne d’Ali Baba vestimentaire autorise toutes les extravagances. Accompagné au piano par la talentueuse Julie Delbart, le showman retrace l’évolution des comédies musicales du début du siècle à la fin des années 90 en alternant humour, confidences, pédagogie et joli timbre de voix. De Chantons sous la pluie au Roi Lion en passant par West Side Story ou Cabaret, un pot-pourri vous attend. On aurait souhaité que l’exploration des musicals se poursuive jusqu’à nos jours et que les murmures ne soient pas constants mais ne chipotons pas trop ! ♥ ♥ ♥ ♥

VOUS AVEZ DIT BROADWAY ? d’Antoine Guillaume. M.E.S de Michel Kacenelenbogen. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h20

© Grégory Navarra

Musset : l’art et la manière au Lucernaire

Déclarer sa flamme, est-ce si compliqué ? La Marquise et le Comte jouent au chat et à la souris, se cherchent, se provoquent, se titillent, se battent même ! Jusqu’à la reddition finale et l’explosion des sentiments… Avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, Musset signe un piquant caprice sur l’aveu amoureux. En 2018, cette courte pièce demeure toujours autant d’actualité malgré l’invasion des réseaux sociaux et du portable. Anne-Sophie Liban et Matthias Fortune Droulers ont concocté une adaptation très moderne et rafraichissante qui tape dans le mille. On suit leur épuisant duel comme une bonne série T.V pleine de rebondissements !

Couple assorti
Arrivés tout en haut de la salle Paradis du Lucernaire, les spectacteurs sont conviés à admirer l’intérieur cosy d’un loft parisien : ambiance cocooning avec feu fictif projeté sur Mac, fauteuil moutarde tendance, collection de bonnets excentrique… Bref, bienvenue chez les bobos ! La Marquise, languissante, bouillonne. Elle semble attendre quelqu’un… Voici que le Comte fait son entrée ! Les deux font la paire décidément : elle, ultra lookée en kimono étincelant, jupe en cuir et talons orange ; lui, ultra hipster en costume à carreaux et Stan Smith. Malgré leur assortiment vestimentaire du tonnerre, ces deux-là ont bien du mal à communiquer et n’arrêtent pas de tourner autour du pot.

Anne-Sophie Liban campe une insolente Marquise avec beaucoup de facétie : elle mène la danse comme une chatte sure de sa supériorité tout en dévoilant progressivement ses failles. Face à elle, Matthias Fortune Droulers joue l’amoureux fou qui ne comprend pas les égarements de sa belle. Une jolie tête d’ahuri pour un comédien qui trempe bien la chemise ! Beaucoup d’ardeur entre ces deux-là qui se sont bien trouvés. En outre, la mise en scène ne manque pas d’humour et évite de rendre ce badinage trop bavard. Non seulement la bataille est évidemment verbale chez Musset, mais ici, elle s’avère également très énergique, physique. La frustration, les non-dits, le désir qui s’échappe par tous les pores trouvent en ces deux boxeurs de l’amour un intense réceptacle. On adhère ! ♥ ♥ ♥ ♥

IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE d’Alfred de Musset. M.E.S d’Anne-Sophie Liban et de Matthias Fortuné Droulers. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h

© Stanislas Liban

La fraîcheur de la jeunesse au service de Shakespeare

Chaque été, Florence Le Corre et Philippe Person proposent un spectacle de sortie à leurs élèves de deuxième année au Lucernaire. Après nous avoir régalés l’année dernière avec Le Dindon, la jeune troupe confirme son talent comique en se lançant dans une féerie shakespearienne. En conservant le suc érotique et fougueux du Songe d’une nuit d’été, le duo de metteurs en scène ne s’embarasse pas de fioritures et va à l’essentiel. Le rythme apporté par les coupes met en valeur le talent d’une jeunesse qui en a sous le coude !

Une fête masquée bat son plein : les noces de Thésée et d’Hippolyta sont sur le point d’être célébrées. Tout se déroulerait à merveille si Obéron et Titania ne se disputaient pas. Pour punir son épouse de son insolence, le roi des Elfes décide de lui jouer un mauvais tour. Mais son serviteur Puck, décidément bien maladroit, multiplie les gaffes…

Dans ce chassé-croisé amoureux nocturne, les sens se révèlent déréglés par la magie et la sève du désir consume les êtres jusqu’à la moelle. L’intrigue, resserrée autour de ces appétits sexuels multiples, se donne à entendre de manière très physique. Les corps bondissent, agressent, se défendent, se caressent. Que d’action !

Forêt complice
La direction d’acteurs fait d’ailleurs la part belle à la fraîcheur d’une troupe complice. Bien que certains comédiens soient encore un peu verts dans leur jeu (et que les fées soient complètement cruches), l’ensemble crée une forte impression de cohérence. Encore une fois, Lucas Bottini se détache du lot en Puck punk diablotin à souhait. Sa bouille d’ange faussement innocent et son insatiable énergie n’en finissent pas de convaincre. Mention spéciale également pour Florine Leleu en exubérante Titania et pour Thomas Modeste, épatant en latin lover de pacotille et en niaise Thisbé.

Pour ne rien gâcher à la fête, la mise en abyme avec la représentation de Pyrame et Thisbé n’a pas été oubliée ! Les répétitions, puis le spectacle sont l’occasion d’une bonne tranche de rigolade, servie par des dialogues modernisés. Manon Hincker est très amusante en maîtresse des opérations qui n’arrive pas à tout gérer.

Si les riffs de la guitare électrique ont remplacé les intruments d’antan, les amours versatiles, elles, n’ont pas pris une ride. C’est dans ce labyrinthe des passions que nous conduit avec délice Florence Le Corre et Philippe Person. ♥ ♥ ♥

LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ de William Shakespeare. M.E.S de Florence Le Corre et Philippe Person. Théâtre du Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h25

© Jennifer Guillet

Feydeau au music-hall !

L’été est une saison propice aux boulevards. Labiche et Feydeau trônent toujours en majesté parmi les maîtres du genre. Avec Un Fil à la patte, Christophe Lidon était sûr de frapper dans le mille. Distribution aux petits oignons, scénographie soignée, sens du rythme et du gag… Rien n’est oublié et l’on rit de bon cœur.

Dans ce vaudeville pur jus, la satire se veut corrosive : entre les pique-assiettes, les vieilles filles, les idéalistes nunuches, les amants lâches et les belle-mères snob, tout le monde en prend pour son grade ! Bois d’Enghien, anti-héros autour duquel l’intrigue se noue, ne sait plus où donner de la tête : comment rompre avec une maîtresse collante tout en préparant son mariage avec une damoiselle riche à foison ?

Christophe Lidon démarre au quart de tour : l’arrivée de la cocotte Lucette (exquise et piquante Noémie Elbaz) évoque le Moulin-Rouge et ses effeuillages coquins. L’ambiance est à la fête et la crise de nerfs n’est jamais bien loin… Dans un décor à damier noir et blanc très chic, les péripéties s’enchaînent sans faiblir.

Les comédiens, en totale symbiose, ne ménagent pas leur peine. Ils donnent tous de leur personne et on en redemande ! Jean-Pierre Michaël a beaucoup d’allure (marcel ou costume d’ailleurs, peu importe !) en noble désargenté pusillanime. Il parvient à rendre son personnage attachant. On adore Catherine Jacob en cougar taquine, chapeau XXL vissé sur la tête et accent bourgeois à se damner. Bernard Malaka est formidable en général bolivien impulsif (ha cet accent… !). Adèle Bernier, véritable caméléon, se fond dans tous ses rôles avec un naturel déconcertant. Enfin, Marc Fayet campe un Bouzin du tonnerre, aux mimiques et à la maladresse prononcées (impossible en revanche de ne pas penser à Christian Hecq…)

Un divertissement estival tout trouvé !

Un fil à la patte de Georges Feydeau. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h50. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jeep Stey

L’Oiseau Vert entonne son étourdissant ramage à la Porte Saint-Martin

Et dire que sans l’intervention avisée de Jean Robert-Charrier, le public parisien aurait manqué la splendide féérie de L’Oiseau Vert ! Toujours à l’affut, le directeur de la Porte Saint-Martin a en effet proposé à Laurent Pelly de remonter le conte italien de Carlo Gozzi créé en 2015 au TNT de Toulouse. Grand bien lui en a pris.

Inutile de chercher la vraisemblance ici, elle n’existe pas ! Des pommes chantent version Crazy Horse, de l’eau danse, des statues parlent, des jumeaux sans le sou retrouvent leur illustre naissance grâce à une pièce magique, leur mère désespère sous un évier.. . Bref, on perd joyeusement la tête !

Spectacle à l’ancienne, tout en majesté, cet Oiseau Vert entonne son ramage flamboyant sans l’artifice de la vidéo. Une manière de rappeler que pour créer l’illusion, point n’est nécessaire de s’aventurer dans la jungle lassante des nouvelles technologies. Suspension du temps donc. Quel régal ! Le merveilleux s’immisce par la magnifique scénographie de Laurent Pelly qui, paradoxalement, n’impose pas un décor écrasant. Tout s’inscrit dans la recherche du détail, de la beauté des costumes bouffants, de lustres scintillants, de nappes ondulantes… Pour ce faire, des machinistes s’improvisent simples magiciens et qui actionnent poulies et autres rouages. Tout cela est fluide, magique : aucun accroc !

Captivante outrance
Laurent Pelly a décidé d’accentuer le grotesque de la fable en faisant preuve de beaucoup d’autodérision dans sa direction d’acteurs : Emmanuel Daumas s’avère impayable en roi-fantoche enfantin ; Georges Bigot déménage en charcutier cupide ; Nanou Garcia touche en humble mère de substitution. Une affection toute particulière pour Marilú Marini épatante en sorcière tarentulesque digne de Walt Disney : avec sa longue cape noire et ses deux cannes d’araignée, elle dépote en horrible mégère à la voix enrouée.

Difficile de concilier la parodie et le sérieux de l’œuvre : d’un côté, Gozzi se moque ouvertement des codes du conte en exagérant la situation (ce que Pelly met en relief à merveille) ; d’un autre côté, la pièce constitue une fable philosophique à la morale terrible. L’argent corrompt les mœurs et transforme la sagesse en vanité stupide. Le metteur en scène fusionne plutôt habilement les deux registres malgré des ruptures de ton parfois trop brutales.

Finalement, certains rejetteront sans doute ce conte volontairement outré, bariolé, réfractaires au vent de folie magique qui souffle près de Strasbourg Saint-Denis. D’autres au contraire succomberont à l’envoûtement jeté par le magicien Pelly. De la belle ouvrage !

L’OISEAU VERT de Carlo Gozzi. M.E.S de Laurent Pelly. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h20 ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Polo Garat Odessa

Les désirs féminins se donnent rendez-vous Au Bois

Promenons-nous dans les bois… Depuis Bettelheim et sa lecture psychanalytique des contes de fée, on a pris conscience de toute la symbolique de la forêt : interdits, débauche, tentation, peurs qui nous effraient et nous excitent. Claudine Galéa s’engouffre dans la brèche et concocte une version féministe et moderne du Petit Chaperon Rouge. À la Colline, Benoit Bradel souligne l’auto-dérision du texte, son humour, son actualité dans une mise en scène distanciée, un brin malsaine.

Le Petit Chaperon Rouge a bien grandi depuis Perrault et Grimm. Adieu les bouclettes blondes, vive les dreadlocks rouges (et pas blond vénitien, attention ! Trop mémère comme appellation…). Ce n’est plus une petite fille mais bien une ado mi-rebelle, mi-aimante à laquelle on a affaire. Si le conte mettait en relief les rapports familiaux sur trois générations, la perspective adoptée ici semble un brin décalée. Notre héroïne étouffe sous le poids d’une mère peu conventionnelle, boulimique aussi bien de nourriture que de plaisir. Les années passant, elle a bien du mal à attirer sur elle l’attention des loups malgré une fringale sexuelle toujours aussi intense…

Ce renversement mère/fille chamboule donc nos représentations de la famille. Mère-ado fantasque cotoie fille plus terre-à-terre. Cependant, une même quête hédoniste les lie. Et c’est dans les bois que s’opérera une transformation plus ou moins consentie.

Près d’une autoroute, ce bois sale jonché de seringues de junkies attire tous les pervers du coin. Un loup guitariste (imposant symbole phallique) séduit les foules telle une rock-star. La mère souhaite croquer du loup, consciemment et plutôt deux fois qu’une tandis que la fille semble le vouloir mais de manière plus refoulée. Qui triomphera ?

Attachement
Benoit Bradel convoque habilement la vidéo sous la forme d’une sitcom lugubre qui ancre l’instant dans une réalité à la fois familière mais aussi inquiétante. On se croirait presque dans La Famille Addams. L’alternance avec le plateau fonctionne sans accroc. Les personnages s’avèrent très vite attachants : encore une fois, Émilie Incerti Formentini prouve ses talents de caméléon. Avec sa choucroute blonde platine juchée au sommet de sa tête et sa robe pailletée improbable, elle promène tranquillement son rôle de mère un peu barré mais terriblement encline au plaisir avec un incroyable bagout. On adore ! Séphora Pondi imprime à son PCR un dynamisme brut de décoffrage, une absence de crédulité certaine tant en revendiquant un girl power final qui ne tombe pas comme un cheveu au milieu de la soupe. Lionne féroce ! Emmanuelle Lafon campe un bois élégiaque et très intrigant avec son beau costume fouillu.

Cette version revisitée d’un classique du genre met donc bien avant les aspirations de la femme à vivre comme elle le souhaite, à vingt ou quarante ans.  Le loup n’est pas craint, il titille et démange et ce sont bien les humains, les chasseurs qui ont l’air si rassurant, qui se révèlent les plus dangereux. Méfiez-vous donc des apparences…

AU BOIS de Claudine Galéa. M.E.S de Benoit Bradel. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

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