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Hier au théâtre

Du grand Art

Au moment des saluts, Charles Berling, Alain Fromager et Jean-Pierre Darroussin rayonnent. Le public du Théâtre Antoine leur a réservé une ovation du tonnerre. Réaction somme toute logique au vu de leur qualité de jeu. Le trio s’engouffre avec gourmandise dans Art, le succès mondial de Yasmina Reza. Dirigés avec générosité par Patrice Kerbrat, les trois comédiens se disputent et tentent de renouer les liens d’une amitié éprouvée.

Et vous, comment réagiriez-vous si votre ami avait acheté un tableau blanc à un prix exhorbitant ? Marc s’emballe : c’est une « merde » ! Aucun doute possible pour l’ingénieur : Serge, son ami d’enfance est irresponsable et fou. Yvan, lui, habitué à ne pas trop se mouiller, change d’opinion en fonction de son interlocuteur.  Les relations au sein de notre trio de comparse se révèlent donc pour le moins tendues.

Si le titre de la pièce de Reza pourrait laisser supposer une satire de l’art contemporain, il s’agit seulement d’un prétexte. L' »art » en question ici concerne surtout l’art de cultiver et de nourrir une amitié qui s’érode au fil du temps. Rancœurs, incompréhensions, piques et autres blessures irriguent la conversation. Sous ses dehors badins et un brin surréalistes, Art met face à une situation familière pour beaucoup d’entre nous. Nous devenons souvent amis avec des gens qui ne nous ressemblent pas ou peu : on recherche chez l’autre la part qui manque à nous-même. Les différences s’accentuent et l’on constate que nous n’avons plus grand chose à nous dire. Quelque part, la vie.

Le décor épuré d’Edouard Lang contraste avec la noirceur des costumes des comédiens, comme si cette élégance apparente était pur mirage. Extrêmement fluide, le travail de Patrice Kerbrat va à l’essentiel : ménageant avec finesse les apartés, les duos et le trio, le metteur en scène met en lumière l’humanité de ces échanges pathétiques, absurdes, tendres et violents à la fois.

La distribution, aux petits oignons, réunit trois interprètes d’envergure : Alain Fromager dégage une hauteur un peu snob et nonchalente ; Charles Berling explose en ami impulsif et émotif et Jean-Pierre Darroussin, avec son air constant de Droopy, arbitre la bataille avec un petit air blasé hilarant.

Comédie acide, Art égratigne les relations amicales sous des airs de faux boulevard. La soirée est exquise, que demander de plus ? ♥ ♥ ♥ ♥

ART de Yasmina Reza. M.E.S de Patrice Kerbrat. Théâtre Antoine. 01 42 08 77 71. 1h25

© Pascal Victor

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Quills ou le pouvoir orgasmique des mots

Chez le Marquis de Sade, les apparences s’avèrent toujours trompeuses. Les plus respectables personnes cachent souvent de violents démons à l’intérieurs de leurs entrailles. Hommes d’église, nobles, damoiseaux et innocentes lingères : tous succombent à la tentation du mal.

La grande salle de la Colline accueille un labyrinthe infernal : le palais des glaces abrite en son sein le divin Marquis, interné à Charenton sur ordre de Napoléon. Sa femme (fantasque Érika Gagnon), fatiguée des scandales à répétition, aimerait sevrer son mari et le ramener sur le droit chemin. Or, l’établissement d’aliénés est dirigé avec un certain laxisme et Sade dispose de tout le confort nécessaire : lit à baldaquin, encre, plume et feuille. Pris d’une frénésie d’écriture, il noircit des parchemins des journées entières jusqu’à ce que son manège soit découvert et dénoncé.

Comment contourner la censure et conserver sa liberté d’expression malgré tout ? Quills, la pièce du dramaturge américain Doug Wright, prend appui sur la vie sulfureuse du Marquis pour aborder ces questions épineuses et toujours d’actualité. Sa dramaturgie fonctionne souvent en duos : les dialogues, piquants, associent presque toujours un dominant et un dominé dans l’échange. En l’occurrence, c’est bien évidemment notre Marquis qui mène la danse.

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace
Robert Lepage, en kimono rouge et perruque d’époque, se glisse avec fantaisie, verve et insolence dans le costume de Sade. Assuré et nonchalant, il mène son monde à la baguette avec une langueur joueuse. On se régale lorsqu’il se lance dans ses histoires perverses. Progressivement dépouillé de ses apparats, jusqu’à la nudité totale, le comédien dévoile une humanité suppliante qui finit par toucher. Priver l’écrivain de son art, le mutiler pour le réduire au silence équivalent à la torture la plus ignoble. Face à lui, Pierre-Yves Cardinal ne démérite pas en abbé exemplaire qui n’en finit pas de dévaler les pentes de l’horreur. Malgré quelques trous, il se montre convaincant en homme qui tente de guérir les détenus par l’art avant de se rendre compte des dérives auxquelles il peut conduire. Sa folie finale, sa chute libératrice soulignent bien l’inversement des valeurs cher à Sade.

Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier mettent en lumière ce va-et-vient incessant de la pensée et la contagion des idées du Marquis à l’ensemble de l’établissement par un ingénieux jeu de miroirs coulissants. Les personnages apparaissent, disparaissent rapidement ; des illusions d’optique se font jour et les reflets brouillent les perceptions. Sommes-nous en plein délire ? L’atmosphère monacale de l’ensemble, très sombre, dévoile parfois des barreaux lumineux : la prison dorée met en cage Sade mais ses pensées demeurent. On se croirait presque dans la famille Addams. Le clair-obscur contamine lentement le public : nous naviguons dans un univers poreux, à mi-chemin entre un cauchemar impitoyable et des éclairs de réflexion.

Entre conte noir et argumentation, Quills pique ainsi la curiosité des spectateurs. Sans plonger dans un didactisme pesant ni un manichéisme qui n’aurait pas lieu d’être, la pièce éclaire la condition humaine et le droit d’exprimer nos opinions, aussi dérangeantes soient-elles. ♥ ♥ ♥ ♥

QUILLS de Doug Wright. M.E.S de Jean-Pierre Cloutier et de Robert Lepage. La Colline. 01 44 62 52 52. 2h20.

Allô maman bobo

Le fantôme de Tennessee Williams plane sur la scène du Théâtre de l’Atelier. Autour d’un thème délicat, la GPA, la dramaturge américaine Jane Andersen souligne la fracture sociale entre riches et pauvres et les incompréhensions qu’elle génère. Prenante, cette pièce douce-amère bénéficie de la mise en scène délicate d’Hélène Vincent, vibrante directrice d’acteurs. Sans jamais verser dans le mélo, elle en fait ressortir les tonalités cruelles.

Deux couples : d’un côté Wanda et Hal triment dans leur caravane et ne parviennent pas à gâter leur petite tribu ; de l’autre côté Rachel et Richard, bien plus aisés, en mal d’enfant. Par le biais d’une petite annonce, la vie du quatuor va être bouleversée…

Difficile de cataloguer Baby dans un genre précis. À mi-chemin entre la comédie et le drame, on se laisse surprendre par cette histoire bien ficelée et bien écrite. Jouant sur les contrastes de caractère, sans caricature aucune, la pièce dessine surtout de formidables personnages féminins.

Moiteur dérangeante
L’apprivoisement compliqué entre Wanda et Rachel occupe tout le premier acte : la première accepte à contre-coeur de vendre son futur bébé à la seconde. Comment dès lors parvenir à établir une relation cordiale ? Isabelle Carré, éternelle adolescente, imprime une tendre et énergique dignité à son personnage de mère courage. Sa franchise fait mouche. Camille Japy, elle, habituée aux rôles de bourgeoise coincée, baigne dans son élément. Il faut l’observer en train de lancer des regards exaspérés voire apeurés face au mode de vie précaire Wanda. Leur échange savoureux donne du piquant à l’ensemble.

Vincent Deniard ne démérite pas en époux bourru et maladroit, follement amoureux de sa Wanda. Son physique impressionnant laisse affleurer un côté nounours attachant. Un personnage complexe qui sous ses allures monolithiques de brute épaisse dévoile un vrai sens de la famille. Le deuxième acte, marqué par l’arrivée de Bruno Solo, traine plus en longueur. Le personnage arrive trop tard pour que l’on s’y attache réellement.

Ne dévoilons rien de la fin : constatons simplement que la vie réserve bien des surprises et que notre quatuor y laissera des plumes. On sort de l’Atelier lessivés, l’âme agitée par de terribles questionnements. ♥ ♥ ♥ ♥

BABY de Jane Andersen. M.E.S d’Hélène Vincent. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 2 h entracte compris.

Mentir ? Un jeu d’enfant pour Raphaëline Goupilleau !

Déjà dans Même pas vrai ! Sébastien et Nicolas Poiret avaient brodé une brillante comédie autour du secret et de l’ineffable Raphaëline Goupilleau. Ils récidivent avec Deux mensonges et une vérité au Rive-Gauche. Toujours aussi habile, le duo de dramaturges réussit à concocter une pièce au tempo serré, aux répliques tueuses et à la distribution colorée. Une autre bonne surprise de la rentrée avec Papa va rentrer.

Vingt-sept ans déjà que Catherine et Philippe sont mariés. Un bonheur sans nuages. Pourtant, lors d’un dîner romantique, Philippe commet une gaffe : il avoue à sa femme qu’ils n’arrivent plus à se surprendre car ils se connaissent sur le bout des doigts. Tandis que Monsieur y voit la preuve d’une union solide, Madame se montre nettement plus blessée. Il se lance alors dans un jeu qui va se retourner contre lui : il soumet sa femme à un défi, celui de trouver le mensonge parmi trois affirmations. Facile pour elle mais le calvaire débute pour l’avocat lorsqu’il doit deviner quelle est la vérité…

Trio infernal
On suit avec un plaisir certain l’enquête de Philippe et le jeu du chat et de la souris entre lui et sa femme. Avec un abattage de tous les diables, Lionel Astier est génial en mari crédule qui démarre au quart de tour. Sa mauvaise foi, son côté grognon et ses plaidoiries abracadabrantesques envoient du lourd. Raphaëline Goupilleau, elle, se montre toujours aussi délicieusement roublarde, sûre d’elle en maîtresse du jeu. Le feu colérique du premier s’allie à merveille avec la gourmande tranquillité de la seconde. Frédéric Bouraly complète le duo en meilleur ami gaffeur, à côté de la plaque et radin qui n’en rate pas une. Les trois autres comédiens, au rôle bien plus fade, sont par conséquent assez transparents.

Nonobstant un décor laid et insignifiant et quelques coupes à faire, Deux mensonges et une vérité s’impose comme une comédie solide, alerte et accueillie par de chaleureux applaudissements. À n’en pas douter, cette pièce risque de bénéficier d’un bouche-à-oreille du tonnerre. Et tant mieux ! ♥ ♥ ♥ ♥

DEUX MENSONGES ET UNE VÉRITÉ de Sébastien Blanc et  Nicolas Poiret. M.E.S de Jean-Luc Moreau. Théâtre Rive Gauche. 01 43 35 32 31. 1h40

© Fabienne Rappeneau

Jean Franco et ses « desperate housewives » so 70’s

Avec Papa va bientôt rentrer, Jean Franco se distingue nettement de la masse de comédies qui afflue en cette rentrée théâtrale de janvier. Un petit bijou hilarant et touchant sur fond de guerre du Vietnam qui souligne l’alliance revigorante d’un duo de comédiennes impeccables.

Suzan et Mia s’opposent comme le jour et la nuit. La première est une femme au foyer accomplie qui ne déroge jamais aux règles tandis que la seconde se veut plus rebelle dans l’âme, ancienne activiste pacifiste. Les deux voisines se côtoient cependant sans cesse car en l’absence de leur mari, partis au front, il faut bien passer le temps. Le deux Américaines voient les jours s’écouler lentement jusqu’au jour où Isaac, l’ex-compagnon de Mia, refait surface. Le déserteur doit trouver un abri. Comment le trio va-t-il cohabiter ?

L’écriture ciselée de James Franco aborde sans pathos et avec beaucoup d’alacrité la solitude de ces « desperates housewives » des années 70. Les bons mots, l’alcool et l’entraide féminine aident mais une certaine mélancolie émerge de cette comédie pétillante. L’idée géniale de ces maris « plats » permettant de surmonter le trauma de l’absence est à cet égard révélatrice de cette ambiance contrastée, entre rire et émotion.

Femmes de caractère
José Paul ne perd pas son temps : la situation est posée très rapidement et l’on prend beaucoup de plaisir à s’immiscer dans la conversation sans gêne entre les deux ménagères. Il faut avouer que la distribution est royale. Lysiane Meis campe une Républicaine aux idées bien étriquées dans sa robe droite avec une ravissante folie douce. Son attrait pour la bibine et son envie de se laisser aller face à un rigorisme qui n’a plus lieu d’être sont irrésistibles. Face à elle, Marie-Julie Baup se montre plus terrienne et moins fantasque. Dans son pantalon pattes d’eph, son pragmatisme résolu laisse place à une nostalgie attendrissante. Benoit Moret complète la distribution en déserteur peu dégourdi dont le courage finira par s’emballer.

Par le biais d’une comédie aux couleurs yéyé, Jean Franco signe une pièce plus profonde qu’il n’y parait. Avec ses dialogues très bien troussés et son casting aux petits oignons, Papa va bientôt rentrer s’impose sans difficulté comme la surprise de ce début d’année. ♥ ♥ ♥ ♥

PAPA VA BIENTÔT RENTRER de Jean Franco. M.E.S de José Paul. Théâtre de Paris. 01 48 74 25 37. 1h15

Laure Calamy et Vincent Dedienne mènent la danse en domestiques marivaudiens

Après Les Femmes savantes, Catherine Hiegel poursuit son travail autour des grands classiques à la Porte Saint-Martin. Sous le regard bienveillant de son directeur, Jean Robert-Charrier, elle révèle toute la dimension ludique et badine du Jeu de l’amour et du hasard. Un marivaudage en règle qui laisse un brin de côté la dimension critique pour plonger dans les délices d’un jeu de cache-cache ébouriffant.

Quoi de mieux qu’un jardin pour s’ébattre follement en toute liberté ? Les décors végétaux de Gondry évoquent un tableau fripon de Fragonard. Hiegel a misé sur un espace naturel et élégant qui n’étouffe jamais le chassé-croisé amoureux de nos quatre acolytes. Silvia et Dorante (les nobles) et Lisette et Arlequin (les valets) se cherchent, se désirent, s’interrogent, se perdent dans ce paysage enchanté.

Les deux couples ne sont pas traités à la même enseigne : si Clotilde Hesme et Nicolas Maury ne déméritent pas en nobles (la première est tourmentée à souhait tout en demeurant très digne ; le second implacable et transi d’amour dans un contre-emploi), Laure Calamy et Vincent illuminent la scène de leur espièglerie. Tels deux gamins qui se pavanent et endossent des habits trop grands pour eux, ils multiplient les polissonneries : il faut admirer la suivante singeant les poses cérémonieuses de sa maîtresse et le domestique crânant vulgairement. Pas vraiment de cabotinage ici, juste le plaisir intense de jouer et de faire rire son public. La scène finale d’aveu est absolument délicieuse : la révélation de leur véritable condition constitue le clou du spectacle.

Public en délire lors des saluts d’ailleurs. Une ovation bien méritée pour ce jeu piquant et doux-amer. Hiegel a conçu son spectacle comme une parenthèse verdoyante et régressive. En prime, une joueuse de viole de gambe ponctue avec goût les scènes. Que demander de plus ? ♥ ♥ ♥ ♥

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD de Marivaux. M.E.S de Catherine Hiegel. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h

© Pascal Victor

Lagarce et ses fantômes au Français : troublante maison de poupée

Une maison de poupée fantomatique accueille les spectateurs du Vieux-Colombier. Du tulle transparent délimite les différents espaces de la maison, comme si le quintet féminin en présence évoluait dans un cocon mi-protecteur, mi-effrayant. En portant sur scène J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Chloé Dabert souligne la ritournelle obsédante du texte de Lagarce : déni du deuil, retour glorifié, force du souvenir et volonté de s’affranchir du poids de ses morts pour enfin vivre. Ce texte ardu, troué de circonvolutions, demande une attention de tous les instants : une attention récompensée par la contemplation de cinq comédiennes en harmonie, en rupture, pleines d’une douleur digne et révoltée à la fois.

La pièce pourrait ressembler à une succession de morceaux de bravoure : à tour de rôle, les membres de ce gynécée isolé exposent le lien qui les unit au jeune frère, celui qui a été chassé par le père pour réapparaître des années plus tard sans crier gare et s’écrouler à l’agonie au pas de la porte de la maison. Suliane Brahim ouvre le bal, regard mélancolique de biche blessée, droite face au public. Elle resplendit dans son ciré bleu marine et sa jupe d’institutrice. Papillon impertinent et farouche, elle virevolte telle une reine des fées sur le plateau.

Percutante partition
Ces blocs de discours effraient au premier abord car Lagarce nous perd dans les dédales d’un langage qui ne cesse de jouer sur de microscopiques variations : la parole devient souffle épique. Paradoxalement, l’interaction entre les cinq femmes demeure assez limitée : enfermé dans une prison de mots, notre quintet s’échappe dans les limbes de la mémoire. Le travail de Chloé Dabert met subtilement en relief cette dimension incantatoire puisque la puissance d’incarnation des comédiennes vivifie l’absence.

Cécile Brune est d’une tranquillité et d’un calme olympien dans son rôle de matriarche tandis que Clotilde de Bayser se montre crédible en mère rongée par l’absence de son fils unique. Rebecca Marder est touchante en cadette indignée par l’injustice de son sort, celui d’une gamine rejetée et délaissée. Enfin, Jennifer Decker, la plus fêtarde des trois sœurs, distille une émotion à fleur de peau.

Chloé Dabert signe une mise en scène très élégante et chorégraphique : les corps se déplacent, sont en attente, résignés, prêts à bondir. Les femmes se frôlent, courent. Entre urgence et torpeur, pas de délimitation franche. Cette alliance troublante fonctionne et interroge : peut-on réellement s’émanciper lorsqu’on étouffe sous le poids des souvenirs ? On tendrait à penser que oui… Mais pour cela, il faut avoir le courage d’oser s’affirmer et de parvenir à faire le deuil d’un être qu’on a tant chéri.

J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE de Jean-Luc Lagarce. M.E.S de Chloé Dabert. Vieux-Colombier (Comédie-Française). 01 44 58 15 15. 1h30. ♥ ♥ ♥

© C. Raynaud de Lage

La femme dans l’œil de la caméra selon Katie Mitchell

En ce moment, Katie Mitchell propose un diptyque résolument féministe entremêlant Eros et Thanatos. Convoquant deux romancières qui se sont aventurées dans des terres théâtrales, Marguerite Duras et Elfriede Jelinek, la dramaturge ausculte les tensions homme/femme avec le regard d’un chirurgien.

Qu’il s’agisse de La Maladie de la mort ou d’Ombre (Eurydice parle), le couple est à l’honneur. Un couple torturé, malsain, qui ne se comprend pas ou plus, qui trace sa route sur deux lignes parallèles sans jamais vraiment se croiser. Chez Duras, un homosexuel sollicite les services d’une femme qu’il paye au prix fort afin qu’elle lui apprenne à aimer. Chez Jelinek, Eurydice étouffe sous l’égocentrisme possessif de son mari Orphée, rockstar à midinettes. Dans les deux cas, l’homme est en situation de dépendance : la femme tient les ficelles même si elle souffre et qu’elle subit une violence aussi bien physique que psychologique. En optant pour l’esthétique d’un film noir, Katie Mitchell souligne le pessimisme paradoxal qui soutend ces deux textes. Femmes brisées oui, mais fortes et puissantes aussi.

La vidéo tient constamment la chandelle entre l’homme et la femme. En direct, des cameramen scrutent au plus près le visage des comédiens, leurs fêlures, leur rage, leurs désillusions. Dans La Maladie de la mort, l’installation technique, lourde (ha ces fils électriques…) aurait tendance à dépersonnaliser encore plus l’œuvre déjà mystérieuse de Duras. D’autant plus qu’une narratrice extérieure, placée dans une cabine de verre, à la voix sensuelle et posée (géniale Irène Jacob) scinde la voix et le corps. Cette scission engendre des fulgurances, par moments follement envoutantes.

Tournis
Les changements de plan, vertigineux de rapidité, donnent le tournis et provoquent une impression de gâchis anxiogène. Laetitia Dosch, d’une insolente impertinence, et Nick Fletcher, touchant solitaire, s’habillent et se déshabillent à toute vitesse, tuant l’émotion dans l’œuf. Pourtant, lorsque la caméra prend son temps et se pose de manière plus contemplative sur le couple, de sublimes images surgissent. Perplexité, douceur, renoncement, colère…. Autant de sentiments contrastés finement retranscrits sur grand écran. L’esthétique noir et blanc, très léchée, stylise les propos.

Le texte de Jelinek, plus verbeux, propose un point de vue inédit : celui d’Eurydice. Apprentie-écrivain, la jeune femme préfère demeurer une ombre, mais libre au moins au royaume des Morts. L’idée du suicide comme affranchissement du modèle patriarcal est sulfureuse et osée. La vidéo capture au plus près l’aspiration à la délivrance de Jule Böwe, formidable de révolte mais l’ensemble paraît plus froid que chez Duras. Dans un univers métallique oscillant entre couloirs glauques et ascenseurs, l’attrait d’une solitude éternelle glace les sangs et brûle délicieusement l’âme de notre Eurydice Sans doute, le sous-titrage à jardin combiné au tournage du film en direct, embrouille les perceptions. Le débit de la narratrice est trop rapide : on aimerait pouvoir suivre plus tranquillement le texte et le jeu de la comédienne. Ce procédé de mise en voix distanciée trouve peut-être ici ses limites. D’autant plus qu’un problème technique a interrompu la représentation pendant cinq minutes, tuant le rythme de la pièce.

Si le principe dramaturgique moteur de ce diptyque, l’utilisation de la vidéo, tend à affaiblir les frontières entre théâtre et cinéma, il n’en demeure pas moins que la caméra  envahit trop l’espace. L’émotion, bridée par la virtuosité (malgré des couacs), aurait gagné à plus de simplicité. Les comédiens, privés de leur voix, doivent uniquement composer avec l’expressivité de leur visage et de leur corps, un défi brillamment relevé. ♥ ♥ ♥

LA MALADIE DE LA MORT de Marguerite Duras. Bouffes du Nord (dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville). 01 46 07 34 50. 1h.

SCHATTEN d’Elfriede Jelinek. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h15

© Gianmarco Bresadola

Ulysse, constellation à cinq étoiles

Après une Iliade vivifiante, Pauline Bayle conclut logiquement son diptyque homérique avec L’Odyssée. Du Théâtre de Belleville au Théâtre de la Bastille, la jeune metteur en scène trace avec succès sa route. Reconnaissance méritée pour l’artiste, qui, une fois de plus, revisite ce grand texte fondateur avec une fluidité et un sens de la narration d’une simplicité follement efficace. De nouveau, on retrouve ses cinq comédiens fétiches dans une aventure maritime et identitaire pleine de souffle et de fraicheur.

Inutile de scruter la scène à la recherche d’un indice évoquant la Grèce antique. Ce serait peine perdue. On ne s’encombre pas d’une quelconque vérité historique ici. Pas de péplum avec Kirk Douglas et pas de grandeur surhumaine. En 2018, Ulysse est un être asexué en T-shirt, jeans et baskets. Un héros d’aujourd’hui qui peut s’incarner en tout un chacun.

Couleurs intenses
Sur des chaises à vue entourant le rectangle scénique, chacun des cinq aèdes attend son tour. Ils se partagent les scènes, les personnages et les épisodes avec une complicité naturelle. Tout s’enchaîne à une vitesse presque chorégraphique et on comprend rapidement qui est qui. Pauline Bayle tempère, comme dans L’Iliade, la notion de virilité et de féminité et brouille les frontières des genres. Une femme peut prendre les armes et se montrer sanguinaire tout comme un homme peut se révéler doux et maternel. Cette inversion n’évacue pas tous les stéréotypes mais fonctionne à merveille sur scène. Charlotte van Berssevelès, Viktoria Koslova, Alex Fondja, Florent Dorin, Yan Tassin jettent leurs tripes et donnent tout. On en redemande !

Aucun temps mort : Polyphème, Circé, Calypso, la vengeance d’Ulysse… On retrouve les moments clés de L’Odyssée menés tambour battant. Pas d’excès, pas de surenchère mais des images frappantes et magnifiques ponctuent le récit à l’instar de cette terre paillettée d’or qui recouvre le plateau une fois Ithaque retrouvée, de cette intense pénombre lorsqu’Ulysse descend aux Enfers, de ce liquide rouge qui éclabousse les poitrines au moment du massacre des prétendants… Ce travail chromatique ne laisse pas de charmer par sa beauté simple et évidente.

En assumant la carte de la polyphonie, Pauline Bayle joue une partition chorale entre rupture et harmonie qui touche dans le mille. Quand Ulysse reprend son histoire en main, les cinq comédiens s’avancent à l’unisson, leurs voix se répondant à merveille. ♥ ♥ ♥ ♥

L’Odyssée d’Homère. M.E.S de Pauline Bayle. Théâtre de la Bastille. 01 43 57 42 14. 1h30

© Pauline Le Goff

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