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Hier au théâtre

L’odyssée de Jatahy : de guerre lasse

Christiane  Jatahy semble raffoler des fêtes désabusées. Après La Règle du jeu alcoolisée de Renoir au Français, elle remet le couvert à l’Odéon cette fois-ci. En tentant de combler les zones d’ombre de L’Odyssée, la metteur en scène brésilienne s’éloigne de l’épique homérique. Ce qui la captive, c’est le domos, la maison, la vie hors des exploits guerriers. Sur le papier, l’idée est séduisante. Sur scène, l’écriture de plateau montre très rapidement ses limites.

Que retient-on de Pénélope ? Sa fidélité à toute épreuve, son art du tissage, sa volonté de fer. C’est la grande oubliée de L’Odyssée, qui célèbre la bravoure rusée d’Ulysse. Jatahy, tout à son honneur, recentre la femme au coeur du propos. Comment survivre face à cinquante porcs qui essayent de vous assaillir de toute part ? Comment maintenir la flamme d’un amour qui s’étiole ? Comment ne pas céder à la tentation d’une caresse malgré le dégoût de l’adultère ?

L’originalité de Jatahy est de se positionner franchement face à ces non-dits : Pénélope n’est pas parfaite non, ni irréprochable. Elle est humaine. Parfois enjouée, prête à danser avec ses prétendants, parfois révoltée, parfois abattue. Insaisissable. Les hommes, eux, n’ont pas fière allure. Ces clowns pitoyables sont loin d’inspirer de l’effroi. Eux aussi semblent vouloir en finir.

Cette envie de désacraliser un texte fondateur de notre culture occidentale, loin de constituer un geste provocateur, tend plutôt la main à une humanité en perte de repères face à l’attente du retour d’une ombre. Pas d’apparat ici, bien au contraire : le festin se limite à de l’eau et des chips.

Comment survivre face à l’ennui ? En se divertissant, au sens pascalien du terme. Pour éviter de broyer du noir, autant faire la fête. Mais quelle fête ! Sinistre, glauque au possible.

Pour varir les plaisirs, Jatahy a conçu un dispositif bi-frontal qui brouille les perceptions. Tandis qu’une partie du public assiste au dialogue entre plusieurs Pénélope (trois qui se relaient) et des prétendants, l’autre moitié se centre sur Ulysse et Pénélope. On oublie d’ailleurs très rapidement qui est qui et cette porosité identitaire tend à constater qu’on ne sait plus qui est la victime ou le bourreau, qui désire et qui résiste…

Le trio féminin tient la barre dans ce naufrage de l’amour : Stella Rabello, Isabel Teixera et Julia Bernat jouent avec intensité et presque nonchalence la mascarade du désir. Les trois garçons semblent phagocités par la présence de cette sororité.

À vau-l’eau
Lorsqu’on prend Homère comme point de départ, la forte attente du spectateur est légitime. Ici, la matériau antique sert de prétexte à une écriture de plateau qui ne casse vraiment pas des briques. La beauté de la langue homérique se confronte à la pauvreté des dialogues, ce qui fait qu’on écoute tout cela d’une oreille très distraite. Reste la majestuosité d’une scénographie qui en met plein la vue. C’est au moment de la réunion des deux groupes que la magie opère : tout part à vau-l’eau, les couples se délitent malgré un rapprochement qui s’avère vain. Du coup, l’élément liquide envahit le plateau et stagne. Les corps pataugent maladroitement, une langueur insupportable envahit le plateau. Des vidéos admirablement bien filmées alternent les prises de vue, les parties du corps, les visages à vif. Exténués et trempés, nos héros abandonnent la bataille.

C’est cet émouvant lâcher-prise qu’on retiendra de cet Ithaque. ♥ ♥ ♥

ITHAQUE de Christiane Jatahy, d’après L’Odyssée d’Homère. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h.

© Elizabeth Carecchio

 

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Hunter : monstre y es-tu ?

Sortez les crocs ! À Chaillot, Marc Lainé tente de créer un concept pour le moins original : le théâtre horrifique. Revisitant le mythe du loup-garou au féminin, l’auteur de Vanishing Point poursuit son mariage entre scène et cinéma. Le work in progress brouille les frontières entre artifice et fantastique avec art. Une expérience sans aucun doute déroutante.

Tout commence et tout se termine par le pouvoir des fables : au coin du feu, dans le noir, on pourrait nous faire avaler n’importe quoi. Du moment que le conteur se montre à la hauteur… En l’occurrence, Marc Lainé s’attache à la figure du loup et à tous ses clichés pour créer une nouvelle créature, féminine celle-ci. Irina, jeune fille, apeurée mord un soir David dans son jardin. S’en suivront hallucinations en tout genre, aggresivité progressivisme et fête cannibale.

Le parti-pris du dramaturge/metteur en scène joue avec provocation sur les contrastes. Assiste-t-on à un rêve ? Ou bien tout cela n’est-il qu’une machination qui s’assume avec ses trucs et gadgets ? Les deux à la fois en réalité. Avec une esthétique du carton-pâte (ha ces fameux décors verts qui par la magie de la vidéo projettent l’intérieur d’une maison) ou bien cette maquilleuse à vue qui asperge un comédien d’eau afin de recréer l’effet transpiration, le quatrième mur est abattu de toute part. Bien que ce procédé soit très à la mode depuis quelques années, l’effet fait mouche.

On se doute bien que cette histoire de femme cannibale n’est qu’une métaphore. Laquelle ? Celle du désir bestial qui ravage le corps d’une adolescente ? Celle d’un patriarcat qui doit souffrir pour avoir réprimé les pulsions sensuelles féminines ? Le monstre n’est finalement pas celui que l’on croit et tout converge à tourner les regards vers le père d’Irina, un homme surprotecteur qui étouffe son enfant.

Nyctalope hypnotisante
Féministe, Hunter peut se concevoir comme une chasse à l’homme ou comme un conte moderne dont le personnage principal assouvirait les hommes à ses désirs, telle une mante religieuse. L’hémoglobine coule à flots et les passages érotico-gores alternent avec le burlesque de la vie de couple de David et de sa femme (Bénédicte Cerutti et David Migeot, confondants de naturels), véritable parodie de la médiocrité conjugale.

Marie-Sophie Ferdane est impériale en reine de la nuit. Sa longue chevelure hirsute et sa silhouette longiligne d’éternelle ado entretiennent le doute sur son âge véritable. Sa voix, mi-angélique, mi-démoniaque, ses mouvements chaloupés ou craintifs, dressent le portrait d’une femme complexe, d’une petite fille qui sort de sa chrysalide pour se transformer en vamp décomplexée et fatale.

Rythmé par la musique électro envoûtante de Superpoze, Hunter tient en haleine malgré des faiblesses d’écriture. Sitcom effrayante, le spectacle tire sur la corde méta sans excès. On tient le bon bout ! ♥ ♥ ♥ V

HUNTER de Marc Lainé. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Chaillot. 01 53 65 30 00. 1h30.

L’insoutenable légèreté du deuil

Comment trouver la force d’écrire et de jouer sur scène la perte de ses parents ? Céline Milliat Baumgartner se livre avec une pudeur lumineuse dans Les Bijoux de pacotille. Pas de misérabilisme ni d’appel au sensationnel non. Un épopée enfantine sur le deuil, un conte magique qui retracent la construction de soi par le prisme de l’absence. Seule en scène, la comédienne bouleverse avec légèreté. Salutaire.

Quel joli titre de spectacle Les Bijoux de pacotille… Intrigant non ? Ce mystérieux oxymore dévoile toute la stratégie du spectacle porté par Céline Milliat Baumgartner. La beauté se cache dans l’insignifiant, dans l’apparente banalité d’une donnée universelle : la mort de nos proches. Sauf qu’ici, la perte intervient très tôt dans la vie de l’auteur : ses deux parents décèdent lors d’un accident de voiture alors qu’elle n’a que neuf ans. 

La pièce a l’intelligence de jouer sur les ruptures : ainsi, si le lever de rideau débute par le récit clinique en voix off des circonstances du drame, la comédienne oscille ensuite entre incarnation malicieuse et moqueuse, distanciation et émotion à fleur de peau. Narratrice de sa propre histoire qu’elle agence au gré de ses souvenirs, elle évoque des voyages au bord de la mer, la délectation de contempler sa mère actrice, d’entendre le cliquetis de ses bijoux.

Délicat écrin
Le temps du bonheur s’égrène avec plaisir, le flot des vagues projetées en vidéo léchant les pieds de l’actrice. Puis vient l’annonce retardée de l’accident qui résonne presque comme un sketch : la présence du baby-sitter désamorce le pathos et l’absence prolongée des parents apparaît comme une récréation aux yeux des bambins.

Pauline Bureau capture les paroles en un délicat écrin, d’une simple fantaisie : des lettres brûlent instantanément, des bottes marchent toutes seules… La mort n’exclut pas la magie, bien au contraire. Cet enchantement, loin d’être mortifère, est disséminé avec grâce par la chef d’orchestre qui ne surcharge pas la mise en scène d’une tartine de larmes. Le résultat se montre bien plus élégant : un immense miroir placé en surplomb fait office de passage entre le songe et le réel. Une musique de carroussel nous replonge , elle, en enfance.

Le regard n’est pas jeté en arrière, on ne s’attarde pas sur le malheur. Il est indicible. On peut en revanche essayer de se projeter vers l’avenir, d’ouvrir au public la porte de son moi intérieur et le partager avec lui. Vaincre la mort par la communion du théâtre. Ce sont peut-être cela, les véritables bijoux.  ♥ ♥ ♥ ♥

LES BIJOUX DE PACOTILLE de Céline Milliat Baumgartner. M.E.S de Pauline Bureau. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h

© Pierre Grosbois

Victoria Abril pimente le jeu dans Paprika

Il suffit que Victoria Abril débarque sur scène en Tyrolienne pour attirer la sympathie d’un public déjà conquis d’avance. Bâtie sur mesure pour la piquante Espagnole, Paprika s’engouffre avec bonheur dans la tradition du boulevard. Rocambolesque, la nouvelle pièce de Pierre Palmade met à l’honneur une comédienne peu présente sur les planches.  Jeoffret Bourdenet agence efficacement l’ensemble et dirige avec malice la majorité de la distribution. Un petit tour au Théâtre de la Madeleine s’impose donc pour une bonne tranche de rire !

Quelle drôle d’idée de s’appeler Paprika ! Au vu des circonstances, Eva a dû rapidement improviser… Cette meneuse de revue dans un cabaret de Pigalle ne s’attendait certainement pas à voir débarquer dans sa vie son fils Luc, qu’elle avait abandonné à la naissance. Forcée de cacher sa véritable identité, Eva se fait passer pour la femme de ménage afin de pouvoir tranquillement observer le retour du fils prodigue.

Pierre Palmade n’a pas peur des scénarios ubuesques. Partant d’un canevas peu crédible, la mayonnaise aurait pu ne pas prendre. Pourtant, la comédie trouve rapidement son rythme de croisière. La générosité de Victoria Abril, son franc parler, son côté volcanique et son caractère chaleureux contribuent grandement à la réussite du spectacle. Son personnage haut en couleurs cache des blessures que l’actrice met brillamment en relief.

Les seconds rôles ne sont pas laissés de côté : Prisca Démarez campe une hilarante strip-teaseuse nymphomane ; Julien Cafaro s’amuse en concierge collant et Jules Dousset joue le pompier crétin, vulgaire et attirant avec gourmandise. En revanche, Jean-Baptiste Maunier est un cran en-dessous : raide dans son jeu, fade, peu naturel. Alors qu’il avait été si convaincant dans La Chanson de l’éléphant, on le retrouve complètement transparent ici. Quel dommage.

Malgré cette déception, Paprika vaut le détour au milieu de toutes ces comédies  insipides. Le bonheur de voir Victoria Abril sur scène suffit à vous rendre à la Madeleine ♥ ♥ ♥ ♥

PAPRIKA de Pierre Palmade. M.E.S de Jeoffrey Bourdenet. Théâtre de la Madeleine. 01 42 65 06 28. 1h30.

© Fabienne Rappeneau

 

Du grand Art

Au moment des saluts, Charles Berling, Alain Fromager et Jean-Pierre Darroussin rayonnent. Le public du Théâtre Antoine leur a réservé une ovation du tonnerre. Réaction somme toute logique au vu de leur qualité de jeu. Le trio s’engouffre avec gourmandise dans Art, le succès mondial de Yasmina Reza. Dirigés avec générosité par Patrice Kerbrat, les trois comédiens se disputent et tentent de renouer les liens d’une amitié éprouvée.

Et vous, comment réagiriez-vous si votre ami avait acheté un tableau blanc à un prix exhorbitant ? Marc s’emballe : c’est une « merde » ! Aucun doute possible pour l’ingénieur : Serge, son ami d’enfance est irresponsable et fou. Yvan, lui, habitué à ne pas trop se mouiller, change d’opinion en fonction de son interlocuteur.  Les relations au sein de notre trio de comparse se révèlent donc pour le moins tendues.

Si le titre de la pièce de Reza pourrait laisser supposer une satire de l’art contemporain, il s’agit seulement d’un prétexte. L' »art » en question ici concerne surtout l’art de cultiver et de nourrir une amitié qui s’érode au fil du temps. Rancœurs, incompréhensions, piques et autres blessures irriguent la conversation. Sous ses dehors badins et un brin surréalistes, Art met face à une situation familière pour beaucoup d’entre nous. Nous devenons souvent amis avec des gens qui ne nous ressemblent pas ou peu : on recherche chez l’autre la part qui manque à nous-même. Les différences s’accentuent et l’on constate que nous n’avons plus grand chose à nous dire. Quelque part, la vie.

Le décor épuré d’Edouard Lang contraste avec la noirceur des costumes des comédiens, comme si cette élégance apparente était pur mirage. Extrêmement fluide, le travail de Patrice Kerbrat va à l’essentiel : ménageant avec finesse les apartés, les duos et le trio, le metteur en scène met en lumière l’humanité de ces échanges pathétiques, absurdes, tendres et violents à la fois.

La distribution, aux petits oignons, réunit trois interprètes d’envergure : Alain Fromager dégage une hauteur un peu snob et nonchalente ; Charles Berling explose en ami impulsif et émotif et Jean-Pierre Darroussin, avec son air constant de Droopy, arbitre la bataille avec un petit air blasé hilarant.

Comédie acide, Art égratigne les relations amicales sous des airs de faux boulevard. La soirée est exquise, que demander de plus ? ♥ ♥ ♥ ♥

ART de Yasmina Reza. M.E.S de Patrice Kerbrat. Théâtre Antoine. 01 42 08 77 71. 1h25

© Pascal Victor

Quills ou le pouvoir orgasmique des mots

Chez le Marquis de Sade, les apparences s’avèrent toujours trompeuses. Les plus respectables personnes cachent souvent de violents démons à l’intérieurs de leurs entrailles. Hommes d’église, nobles, damoiseaux et innocentes lingères : tous succombent à la tentation du mal.

La grande salle de la Colline accueille un labyrinthe infernal : le palais des glaces abrite en son sein le divin Marquis, interné à Charenton sur ordre de Napoléon. Sa femme (fantasque Érika Gagnon), fatiguée des scandales à répétition, aimerait sevrer son mari et le ramener sur le droit chemin. Or, l’établissement d’aliénés est dirigé avec un certain laxisme et Sade dispose de tout le confort nécessaire : lit à baldaquin, encre, plume et feuille. Pris d’une frénésie d’écriture, il noircit des parchemins des journées entières jusqu’à ce que son manège soit découvert et dénoncé.

Comment contourner la censure et conserver sa liberté d’expression malgré tout ? Quills, la pièce du dramaturge américain Doug Wright, prend appui sur la vie sulfureuse du Marquis pour aborder ces questions épineuses et toujours d’actualité. Sa dramaturgie fonctionne souvent en duos : les dialogues, piquants, associent presque toujours un dominant et un dominé dans l’échange. En l’occurrence, c’est bien évidemment notre Marquis qui mène la danse.

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace
Robert Lepage, en kimono rouge et perruque d’époque, se glisse avec fantaisie, verve et insolence dans le costume de Sade. Assuré et nonchalant, il mène son monde à la baguette avec une langueur joueuse. On se régale lorsqu’il se lance dans ses histoires perverses. Progressivement dépouillé de ses apparats, jusqu’à la nudité totale, le comédien dévoile une humanité suppliante qui finit par toucher. Priver l’écrivain de son art, le mutiler pour le réduire au silence équivalent à la torture la plus ignoble. Face à lui, Pierre-Yves Cardinal ne démérite pas en abbé exemplaire qui n’en finit pas de dévaler les pentes de l’horreur. Malgré quelques trous, il se montre convaincant en homme qui tente de guérir les détenus par l’art avant de se rendre compte des dérives auxquelles il peut conduire. Sa folie finale, sa chute libératrice soulignent bien l’inversement des valeurs cher à Sade.

Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier mettent en lumière ce va-et-vient incessant de la pensée et la contagion des idées du Marquis à l’ensemble de l’établissement par un ingénieux jeu de miroirs coulissants. Les personnages apparaissent, disparaissent rapidement ; des illusions d’optique se font jour et les reflets brouillent les perceptions. Sommes-nous en plein délire ? L’atmosphère monacale de l’ensemble, très sombre, dévoile parfois des barreaux lumineux : la prison dorée met en cage Sade mais ses pensées demeurent. On se croirait presque dans la famille Addams. Le clair-obscur contamine lentement le public : nous naviguons dans un univers poreux, à mi-chemin entre un cauchemar impitoyable et des éclairs de réflexion.

Entre conte noir et argumentation, Quills pique ainsi la curiosité des spectateurs. Sans plonger dans un didactisme pesant ni un manichéisme qui n’aurait pas lieu d’être, la pièce éclaire la condition humaine et le droit d’exprimer nos opinions, aussi dérangeantes soient-elles. ♥ ♥ ♥ ♥

QUILLS de Doug Wright. M.E.S de Jean-Pierre Cloutier et de Robert Lepage. La Colline. 01 44 62 52 52. 2h20.

Allô maman bobo

Le fantôme de Tennessee Williams plane sur la scène du Théâtre de l’Atelier. Autour d’un thème délicat, la GPA, la dramaturge américaine Jane Andersen souligne la fracture sociale entre riches et pauvres et les incompréhensions qu’elle génère. Prenante, cette pièce douce-amère bénéficie de la mise en scène délicate d’Hélène Vincent, vibrante directrice d’acteurs. Sans jamais verser dans le mélo, elle en fait ressortir les tonalités cruelles.

Deux couples : d’un côté Wanda et Hal triment dans leur caravane et ne parviennent pas à gâter leur petite tribu ; de l’autre côté Rachel et Richard, bien plus aisés, en mal d’enfant. Par le biais d’une petite annonce, la vie du quatuor va être bouleversée…

Difficile de cataloguer Baby dans un genre précis. À mi-chemin entre la comédie et le drame, on se laisse surprendre par cette histoire bien ficelée et bien écrite. Jouant sur les contrastes de caractère, sans caricature aucune, la pièce dessine surtout de formidables personnages féminins.

Moiteur dérangeante
L’apprivoisement compliqué entre Wanda et Rachel occupe tout le premier acte : la première accepte à contre-coeur de vendre son futur bébé à la seconde. Comment dès lors parvenir à établir une relation cordiale ? Isabelle Carré, éternelle adolescente, imprime une tendre et énergique dignité à son personnage de mère courage. Sa franchise fait mouche. Camille Japy, elle, habituée aux rôles de bourgeoise coincée, baigne dans son élément. Il faut l’observer en train de lancer des regards exaspérés voire apeurés face au mode de vie précaire Wanda. Leur échange savoureux donne du piquant à l’ensemble.

Vincent Deniard ne démérite pas en époux bourru et maladroit, follement amoureux de sa Wanda. Son physique impressionnant laisse affleurer un côté nounours attachant. Un personnage complexe qui sous ses allures monolithiques de brute épaisse dévoile un vrai sens de la famille. Le deuxième acte, marqué par l’arrivée de Bruno Solo, traine plus en longueur. Le personnage arrive trop tard pour que l’on s’y attache réellement.

Ne dévoilons rien de la fin : constatons simplement que la vie réserve bien des surprises et que notre quatuor y laissera des plumes. On sort de l’Atelier lessivés, l’âme agitée par de terribles questionnements. ♥ ♥ ♥ ♥

BABY de Jane Andersen. M.E.S d’Hélène Vincent. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 2 h entracte compris.

Mentir ? Un jeu d’enfant pour Raphaëline Goupilleau !

Déjà dans Même pas vrai ! Sébastien et Nicolas Poiret avaient brodé une brillante comédie autour du secret et de l’ineffable Raphaëline Goupilleau. Ils récidivent avec Deux mensonges et une vérité au Rive-Gauche. Toujours aussi habile, le duo de dramaturges réussit à concocter une pièce au tempo serré, aux répliques tueuses et à la distribution colorée. Une autre bonne surprise de la rentrée avec Papa va rentrer.

Vingt-sept ans déjà que Catherine et Philippe sont mariés. Un bonheur sans nuages. Pourtant, lors d’un dîner romantique, Philippe commet une gaffe : il avoue à sa femme qu’ils n’arrivent plus à se surprendre car ils se connaissent sur le bout des doigts. Tandis que Monsieur y voit la preuve d’une union solide, Madame se montre nettement plus blessée. Il se lance alors dans un jeu qui va se retourner contre lui : il soumet sa femme à un défi, celui de trouver le mensonge parmi trois affirmations. Facile pour elle mais le calvaire débute pour l’avocat lorsqu’il doit deviner quelle est la vérité…

Trio infernal
On suit avec un plaisir certain l’enquête de Philippe et le jeu du chat et de la souris entre lui et sa femme. Avec un abattage de tous les diables, Lionel Astier est génial en mari crédule qui démarre au quart de tour. Sa mauvaise foi, son côté grognon et ses plaidoiries abracadabrantesques envoient du lourd. Raphaëline Goupilleau, elle, se montre toujours aussi délicieusement roublarde, sûre d’elle en maîtresse du jeu. Le feu colérique du premier s’allie à merveille avec la gourmande tranquillité de la seconde. Frédéric Bouraly complète le duo en meilleur ami gaffeur, à côté de la plaque et radin qui n’en rate pas une. Les trois autres comédiens, au rôle bien plus fade, sont par conséquent assez transparents.

Nonobstant un décor laid et insignifiant et quelques coupes à faire, Deux mensonges et une vérité s’impose comme une comédie solide, alerte et accueillie par de chaleureux applaudissements. À n’en pas douter, cette pièce risque de bénéficier d’un bouche-à-oreille du tonnerre. Et tant mieux ! ♥ ♥ ♥ ♥

DEUX MENSONGES ET UNE VÉRITÉ de Sébastien Blanc et  Nicolas Poiret. M.E.S de Jean-Luc Moreau. Théâtre Rive Gauche. 01 43 35 32 31. 1h40

© Fabienne Rappeneau

Jean Franco et ses « desperate housewives » so 70’s

Avec Papa va bientôt rentrer, Jean Franco se distingue nettement de la masse de comédies qui afflue en cette rentrée théâtrale de janvier. Un petit bijou hilarant et touchant sur fond de guerre du Vietnam qui souligne l’alliance revigorante d’un duo de comédiennes impeccables.

Suzan et Mia s’opposent comme le jour et la nuit. La première est une femme au foyer accomplie qui ne déroge jamais aux règles tandis que la seconde se veut plus rebelle dans l’âme, ancienne activiste pacifiste. Les deux voisines se côtoient cependant sans cesse car en l’absence de leur mari, partis au front, il faut bien passer le temps. Le deux Américaines voient les jours s’écouler lentement jusqu’au jour où Isaac, l’ex-compagnon de Mia, refait surface. Le déserteur doit trouver un abri. Comment le trio va-t-il cohabiter ?

L’écriture ciselée de James Franco aborde sans pathos et avec beaucoup d’alacrité la solitude de ces « desperates housewives » des années 70. Les bons mots, l’alcool et l’entraide féminine aident mais une certaine mélancolie émerge de cette comédie pétillante. L’idée géniale de ces maris « plats » permettant de surmonter le trauma de l’absence est à cet égard révélatrice de cette ambiance contrastée, entre rire et émotion.

Femmes de caractère
José Paul ne perd pas son temps : la situation est posée très rapidement et l’on prend beaucoup de plaisir à s’immiscer dans la conversation sans gêne entre les deux ménagères. Il faut avouer que la distribution est royale. Lysiane Meis campe une Républicaine aux idées bien étriquées dans sa robe droite avec une ravissante folie douce. Son attrait pour la bibine et son envie de se laisser aller face à un rigorisme qui n’a plus lieu d’être sont irrésistibles. Face à elle, Marie-Julie Baup se montre plus terrienne et moins fantasque. Dans son pantalon pattes d’eph, son pragmatisme résolu laisse place à une nostalgie attendrissante. Benoit Moret complète la distribution en déserteur peu dégourdi dont le courage finira par s’emballer.

Par le biais d’une comédie aux couleurs yéyé, Jean Franco signe une pièce plus profonde qu’il n’y parait. Avec ses dialogues très bien troussés et son casting aux petits oignons, Papa va bientôt rentrer s’impose sans difficulté comme la surprise de ce début d’année. ♥ ♥ ♥ ♥

PAPA VA BIENTÔT RENTRER de Jean Franco. M.E.S de José Paul. Théâtre de Paris. 01 48 74 25 37. 1h15

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