Événement au Français. Sarah Kane est programmée pour la première fois dans la maison de Molière. Simon Delétang a répondu présent à la carte blanche d’Éric Ruf et a choisi de se confronter à Anéantis, la première pièce de la dramaturge anglaise. Un défi en partie relevé mais qui manque de mordant et de chair.

Dans Anéantis, le besoin d’aimer et d’être aimé se heurte sans cesse à une forme de violence exacerbée. Divisée en deux parties distinctes, la pièce se centre d’abord sur la relation houleuse entre Ian, journaliste cynique, alcoolique et malade et Cate, femme-enfant bègue et épileptique. L’homme, plus âgé, éprouve une jubilation sadique à rabaisser son amante. Sous emprise, Cate résiste tant bien que mal aux assauts aussi bien verbaux que physiques mais leurs rapports sont clairement déséquilibrés. La brutalité domestique se retrouve brusquement élargie lorsqu’une explosion se fait entendre. Un soldat débarque dans la chambre d’hôtel du couple et prend en otage Ian. Devenu par la force des choses son confident, le reporter local se transfome en réceptacle des atrocités commises en temps de guerre. Bouleversée par la guerre de Yougoslavie, la dramaturge a décidé d’inclure cet événément sanglant dans l’écriture de sa pièce.

Toute pièce de Sarah Kane est une gageure de mise en scène. Entre hyperréalisme cru et onirisme troublant, son théâtre pose notamment la question de la représentation de la violence. Comment rendre compte d’exactions aussi barbares que les viols, les énucléations ? Comment suivre les didascalies sexuelles sans tomber dans la démesure ?

Simon Delétang opte pour une stratégie élégante : en confiant les didascalies à une voix off féminine, il joue sur une distanciation maligne permettant à la violence de se dérouler hors champ, par l’imagination du public. Tout est soufflé par la voix ; les comédiens, eux, se lancent dans une chorégraphie qui suggère plus qu’elle ne montre. Cette astuce se révèle cependant à double tranchant : la froideur clinique du procédé, sa répétition engendre un mécanisme répétitif annoncé d’ailleurs par un air musical.

L’ensemble souffre donc d’un déficit de chair, d’incarnation, de passion. Si le metteur en scène évite avec soin la surenchère démonstrative, il tombe dans le travers inverse : un manque de feu. Au niveau de l’interprétation, Élise Lhomeau s’en sort bien dans le rôle difficile et ambigu de Kate. Christian Gonon, lui, aurait pu aller plus loin dans le cynisme. L’accent a été mis sur son côté « pauvre type ». Enfin, Loïc Corbery est plutôt convaicant en soldat ravagé par les traumatismes de la guerre. L’alchimie entre le trio d’acteurs a cependant du mal à prendre.

Côté scénographie, l’œil est attiré par la belle chambre d’hôtel luxueuse rouge sang/passion ornée de tableaux de nus antiques. Si l’espace du Studio-Théâtre est assez restreint, le décor, tout en longueur, donne plutôt l’impression de confort. Simon Delétang est parvenu à retranscrire le dépouillement progressif du décor avec intelligence. Par un système de persiennes, la chambre se mue en No Man’s land. L’éclosion finale d’un tournesol offre un moment de poésie et d’espoir, symbolisé aussi par Cate, la croyante.

Si nous n’avons pas été « anéantis » par cette mise en scène, la proposition de Simon Delétang est à saluer.

ANÉANTIS de Sarah Kane. M.E.S de Simon Delétang. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10. ♥ ♥ ♥ 

© Christophe Raynaud de Lage