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Zabou Breitman

Léa Drucker et Micha Lescot, un tandem digne de Feydeau !

Après un Système Ribadier décoiffant, Zabou Breitman se frotte encore à Feydeau dans La Dame de chez Maxim. Attentive à en restituer la mécanique explosive, la metteur en scène s’appuie sur une distribution quatre étoiles. Si le jeu des comédiens est de haute voltige, les longueurs bavardes du vaudeville auront eu raison de notre patience.

C’est la débandade dans la chambre du docteur Petypon ! Après une folle nuit d’ivresse, notre savant comate et ne se rend même pas compte de la présence d’une cocotte importune dans son lit ! Comment éviter le scandale ? En faisant passer la danseuse du Moulin Rouge pour sa légitime pardi ! C’est par ce fâcheux concours de circonstances que se noue l’intrigue de la pièce.

Feydeau se joue, comme souvent, de l’irréprochabilité de façade d’une bourgeoisie névrosée et lâche. Zabou Breitman accentue ce décalage et convie le public à une critique de l’intérieur de ce microcosme parisien avec comme détonateur une fille vraie et nature qui s’amuse comme une folle de la situation. Les magnifiques décors, dans l’esprit pop up, d’Antoine Fontaine, nous plongent dans un univers de faux-semblants où tout se joue sur des malentendus.

Troupe de dingues
Aucune place n’est laissée au hasard ici puisque les comédiens s’inscrivent dans une belle énergie de groupe, galvanisés par l’œil éclairé de leur metteur en scène. On aime retrouver Micha Lescot dans un rôle comique proportionnelle à sa taille. Élastique au possible, il se fait traîner dans tous les sens sans broncher, et son allure aristo-désinvolte sied parfaitement au rôle de beau salaud macho du docteur Petypon. Pour lui donner la réplique, Léa Drucker ne se fait pas prier en grisette franche du collier à la gouaille sympathique. Sa Môme Crevette donne du souffle et de l’entrain à l’ensemble même si on aurait pu imaginer une comédienne plus jeune dans le rôle.  Anne Rotger, impeccable de maîtrise, campe une Madame Petypon solidement accrochée à sa logique, pauvre dindon bigot complètement déboussolé. André Marcon, lui, jouit d’une belle autorité sur scène, un peu gaillarde. Il était donc idéal dans la peau du militaire fortuné.

Quelques gags récurrents tels que le fauteuil-somnifère ou le travestissement de ces messieurs en duchesses et baronnes donnent le sourire tout comme quelques scènes jouées en accéléré, clin d’œil aux balbutiements du cinéma ou encore cette parodie de duel effectué avec… des doigts !

Cependant, le temps semble s’éterniser à la Porte Saint-Martin. Des essouflements se font sentir assez rapidement malgré le train d’enfer que tente d’imprimer Zabou Breitman à la représentation. Le problème se niche bien dans le noyau textuel de la pièce de Feydeau, qui se ramifie à l’envi et s’enferme dans ses quiproquos jusqu’à l’écœurement. Bien que des coupes aient déjà été effectuées, il aurait encore fallu davantage oser tailler dans ce matériau afin d’offrir un rythme plus soutenu à l’ensemble. ♥ ♥ ♥

LA DAME DE CHEZ MAXIM de Georges Feydeau. M.E.S de Zabou Bretiman. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h.

© Jean-Louis Fernandez

La touchante reconquête auditive d’Isabelle Fruchart

Affiche-JDMNO

Au Rond-Point, Isabelle Fruchart se livre sans pathos et avec une tendre autodérision sur la reconquête progressive de son audition dans Journal de ma nouvelle oreille. Délicatement épaulée par Zabou Breitman, la comédienne sourde partage son aventure en jouant malicieusement sur la notion d’écoute. Une réussite.

À l’adolescence, Isabelle se rend compte qu’elle a du mal à percevoir les bruits alentour. Concrètement, son audition a méchamment diminué mais ce n’est qu’à l’âge de vingt-six ans que le diagnostic sera clairement établi. Grâce aux prouesses des nouvelles technologies, la presque quarantenaire décide de s’appareiller. Métamorphose émerveillée. Sa « nouvelle oreille » préfigure une bataille titanesque d’adaptation, celle d’une reconquête de soi intime et externe à travers la redécouverte de son ouïe.

Ce parcours de combattante, Isabelle Fruchard l’aborde sous l’angle de la dédramatisation comique. Loin de s’étaler dans une pesante complainte, l’actrice préfère retracer son odyssée auditive par l’angle du rire et des anecdotes en tout genre : plaisir jouissif de pouvoir enfin entendre les mots doux susurrés par son amant pendant l’amour ; plaisir nouveau de réapprendre à jouer en groupe du Shakespeare au Théâtre du Soleil ; émotion d’écouter son petit frère violoncelliste pour un concerto d’envergure… Autant de moments piqués sur le vif, de réminiscences heureuses qui corroborent l’autoportrait jovial et résolument optimiste d’une femme en phase de renaissance totale.

Isabelle Fruchart incarne sur le petit plateau de la salle Roland Topor ses propres mots ; son aisance n’en est que plus confortable et le one woman show singulier auquel nous convie l’artiste ne manque pas de sel. Naturelle, pimpante et pleine d’humour, elle ne triche pas et s’avère généreuse sur scène. Zabou Breitman, émue par son histoire, l’accompagne avec une truculente poésie. Le numéro liminaire mimant Chaplin pose le ton et la superbe scénographie végétale de Simon Stehlé résonne comme un écho à l’Alice de Lewis Carroll. Ce cocon de lierre métaphorise l’étouffement sonore dans lequel elle a longtemps vécu pour basculer vers l’éclosion finale et littérale. Des fleurs s’épanouissent sur ce mur vert tout comme le mental de l’artiste.

En somme, une jolie autobiographie théâtrale et auditive portée par un travail scénique sobrement inspiré. Isabelle Fruchart se lance à bras le corps dans cette introspection sensible et amusante.  ♥ ♥ ♥ ♥

© Bernard-Marie Palazon
© Bernard-Marie Palazon

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La dernière pièce de Yasmina Reza constitue un événement mondain à part entière. Consacrée par Art et Le Dieu du carnage, la dramaturge revient à la scène avec Comment vous racontez la partie, un comédie grinçante sur l’animosité sourde entre les journalistes et les écrivains. S’emparant d’un sujet d’actualité fort (en témoigne la récente embrouille entre Tapie et Pulvar), Reza déploie ses talents de dialoguiste et dresse un état des lieux bien vu. Cependant, elle peine dans sa mise en scène à imprimer un rythme dynamique à ses propos et suit une voie toute tracée sans oser s’engouffrer dans ses failles (notamment la solitude du quatuor). Résultat, son adaptation s’avère paresseuse et monocorde malgré une direction d’acteurs absolument remarquable. La pièce se suit sans déplaisir mais on reste tout de même sur notre faim.

Tous les samedis, dans la salle polyvalente de Vilan-en-Volène, se déroule un salon littéraire. Nathalie Oppenhein y est invitée pour lire des extraits de son dernier roman, Le Pays des lassitudes. Accueillie par Roland, le responsable culturel, l’écrivain va subir l’interview corsée de Rosana Ertel-Keval, une journaliste vedette et enfant du pays. L’échange tourne rapidement à l’aigre jusqu’à l’arrivée salvatrice du maire qui saura changer radicalement l’ambiance…

Comment vous racontez la partie provoque indubitablement des rires. Se moquant du snobisme parisien et de l’entre-soi culturel, la nouvelle œuvre de Reza présente des esclandres verbales truculentes. Les piques qu’adresse la critique littéraire à Nathalie se veulent mordantes et corrosives. Mais la pièce soulève également des interrogations dans l’air du temps comme le droit à la pugnacité des journalistes, la limite des médias dans la vie privée des célébrités, l’omniprésence de l’autofiction dans la création artistique ou la difficulté pour un auteur d’effectuer une auto-analyse dans son travail. Reza tient ici des sujets en or mais se contente de les effleurer. Par exemple, seule une courte scène non verbale permet de saisir le désarroi et l’isolement de Nathalie mais cette séquence dure à peine deux minutes. Du coup, la pièce suit un rythme peu palpitant constitué dialogues plus ou moins longs mais dont l’intensité dramatique et dramaturgique ne décolle jamais. En restant à la surface, Reza n’atteint pas l’objectif de ses ambitions.

Au niveau de la mise en scène, rien de particulièrement notable ne se dégage de l’ensemble, assez plat au demeurant. On notera néanmoins une spatialisation de la domination plutôt fine notamment dans la place des chaises du trio. Roland joue effectivement le médiateur entre les deux femmes et se fait remettre à sa place, l’air de rien, par Rosana… Là où Reza s’en sort le mieux réside dans le talent de sa distribution. La révélation de la soirée se nomme Romain Cottard. Ce jeune dadais joue à la perfection un clown intello, poète du dimanche et maniaque patent. Son speech interminable de présentation oscille entre un malaise gênant et des envolées comiques réussies. À ses côtés, Dominique Reymond magnétise la salle en vipère hautaine. Sa voix narquoise et sa perfidie somptueuse la classent à mi-chemin entre Anna Wintour et Christine Ockrent. Zabou Breitman, en brebis jetée au bûcher, impose une candeur faussement ingénue et un sourire de façade presque toujours radieux même si agacé. Enfin, Michel Bompoil apporte une légèreté alcoolisée appréciable en maire beauf féru de sa petite ville et n’hésitant pas à pousser la chansonnette en entonnant « Nathalie » de Bécaud. À la fin de cette beuverie, nos quatre personnages apparaissent cependant fragilisés, à bout. Si seulement Reza avait approfondi davantage sa bonne intuition…

Ce Comment vous racontez la partie ainsi engendre des sensations contradictoires. Autant on reste frustrés par un texte prometteur mais au final superficiel et une mise en scène réduite au strict minimum, autant l’éclatante prouesse des quatre comédiens suscite l’engouement tout comme les dialogues savoureux. Alors pourquoi pas. À voir au Rond-Point. ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor
© Pascal Victor

 

Feydeau a le vent en poupe au Français : depuis plus de quatre saisons, Le Fil à la patte est joué avec un succès toujours aussi enthousiaste. Zabou Breitman crée Le Système Ribadier au Vieux-Colombier, un vaudeville hypnotique, haletant et cartoonesque porté par un trio de comédiens taquin et au jeu millimétré. La mécanique s’avère bien huilée et le rythme au cordeau de la mise en scène ne laisse aucun répit aux personnages. Une frénétique surprise à savourer sans modération.

Angèle Ribadier n’est pas du genre à faire facilement confiance aux hommes. La faute à feu son mari Robineau qui la trompait allègrement sans qu’elle le sache jusqu’au jour où elle découvrit un mystérieux calepin contenant tous ses trucs et astuces en matière d’adultère. Bien décidée à ne pas commettre deux fois les mêmes erreurs, la douce Angèle se mue en mégère hystérique à la jalousie maladive avec son deuxième époux, Eugène. Le pistant à la trace, la jeune femme ne se rend pas compte que son nouveau mari a inventé un système qui lui permet d’aller tranquillement voir ailleurs : il n’a rien trouvé de mieux que d’hypnotiser sa femme pour pouvoir sortir ni vu ni connu. Le procédé semble parfaitement rôdé jusqu’au jour où débarque Aristide Thommereux, de retour de Batavia où il s’est volontairement exilé par crainte d’offenser son ancien ami Robineau, venu tenter une nouvelle fois sa chance auprès d’Adèle, dont il est follement épris. Sans savoir évidemment qu’elle s’est remariée…

Sur un canevas vaudevillesque assez convenu, dont la principale originalité réside dans l’utilisation de l’hypnose (alors à la mode avec les expérimentations de Charcot) comme moyen adultérin, Feydeau confectionne une comédie aux petits oignons au rythme effréné et aux jeux de mots bien trouvés. Zabou Breitman catalyse la folle dynamique de la pièce et en restitue la construction rigoureusement déjantée. Les quiproquos s’enchaînent, les personnages évoluent à toute allure, les retournements de situation ne se comptent plus. Breitman insiste particulièrement sur le jeu survolté des comédiens, qui frise presque l’hystérie et la caricature. Cependant, même si les personnages apparaissent stéréotypés et leur jeu outrancier, la finesse de caractère transparaît malgré tout. Le trouple, surtout, varie de comportement et joue constamment sur les apparences. Ribadier est l’exemple même du mufle arrogant qui dissimule une bêtise sans nom et un attachement pour sa femme ; Angèle, malgré sa jalousie insupportable, redevient à la fin la femme douce et apaisée qu’elle était lors de son premier mariage et Thommereux, dont l’amour pour Angèle ne semble connaître aucune limite, saura abandonner la partie au bon moment. Bref, préparez-vous à un cocktail bien secoué.

La metteur en scène a particulièrement soigné son casting qui se révèle trois étoiles et permet de mettre en lumière un trait qui fait toute la beauté du Français : son esprit de troupe. Julie Sicard campe une Angèle insupportablement attachante : ses caprices et ses gamineries justifieraient presque l’adultère tant elle nous régale en peste jalouse.

Les deux Laurent constituent peut-être le Yin et le Yang comique de la pièce tellement leur alchimie crève la scène. Lafitte s’illustre en goujat fat horripilant qui se fait prendre à son propre jeu alors que Stocker est clownesque à souhait dans le rôle de l’amoureux malheureux. Tels des Laurel et Hardy modernes, ce couple masculin offre les meilleures scènes du spectacle dont une notamment particulièrement jouissive : à la fin de la pièce, on assiste à un running gag qui monte crescendo avec l’accélération des répliques qui se transforment en bouillie verbale.

À côté du trio de tête, évolue un trio secondaire, tout aussi truculent : Martine Chevallier nous épate en bonne à la poitrine réconfortante et au rire désagréable ; son prétendant Christian Blanc s’avère juste en cocher grivois. Nicolas Lormeau, enfin, se montre impayable en marchand de vin cocu, au ventre épais et au nez d’alcoolique, dont les affaires comptent plus que le mariage.

Ces personnages endiablés évoluent dans un décor magnifique signé Jean-Marc Stehlé. Maison de poupée bourgeoise, la scène se veut colorée et inventive. La dichotomie dedans / dehors s’effectue à l’aide d’un plateau tournant astucieux, tel un manège. Les extérieurs représentent d’ailleurs la rue du Vieux-Colombier, émouvante mise en abyme de l’art dramatique. Le portrait de Feydeau, représentant Robineau, sonne comme un clin d’œil en forme d’hommage au dramaturge. Plusieurs effets scéniques provoquent l’hilarité générale à juste titre comme l’apparition mignonne à souhait de ce petit chien, tourbillon comique attendrissant ou du furet empaillé qui s’avère bien utile pour l’un des protagonistes…

Ainsi, Le Système Ribadier se déguste sans faim dans cette ambiance morose et glaciale. Zabou Breitman effectue intelligemment un zoom sur les courts-circuits de la pièce, qui semblent figer l’action pour la relancer de plus belle. Véritable machine comique infernale, la pièce déballe un rythme frénétique palpitant et fascinant, servie par six merveilleux comédiens à l’unisson. Un bien beau travail de troupe au Vieux-Colombier. Idéal pour cette période de fin d’année. Foncez ! ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

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