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Yvonne princesse de Bourgogne

YVONNE-AFFICHE

Au Montansier, Anne Barbot revisite le grand drame grotesque de Gombrowicz avec une élégance aérienne envoûtante. Son Yvonne, princesse de Bourgogne, déambule et dé-masque une famille royale empêtrée dans son protocole. Glaçant et terrible.

En ce jour de Fête nationale, leurs Majestés Ignace (délirant Cédric Colas) et Marguerite (fantasque Marie-Céline Tuvache) décident de rencontrer leur peuple de Bourgogne. Leur fils Philippe (détestable David Lejart-Ruffet) y croise Yvonne, une jeune femme à part, silencieuse et laide. Se lançant un défi incongru, le Prince décide d’épouser cette souillon, fasciné par sa mocheté hors-norme. Chèvre-émissaire attitrée, la nouvelle princesse fait exploser le carcan bien pensant d’une société hypocrite, méchante et criminelle. Véritable catalyseur de l’ignominie de cette cour monstrueuse, Yvonne dévoile les fêlures de ces odieux personnages.

Dans une scénographie dépouillée constituée surtout d’une toile bleu nuit propice aux meurtres et aux coups bas, Anne Barbot transpose Yvonne dans une atmosphère japonisante à souhait. Influencée par ses voyages au Japon, la metteur en scène développe une esthétique singulière dont la dramaturgie repose sur les superbes demi-masques d’Yngvild Aspeli, les codes de jeu inspirés du rigide Nô et de la Commedia dell’arte, bouffonne au possible. Fanny Santer, impeccable en victime expiatoire aux mimiques allant du dédain à l’autisme en passant par le désir, arrache successivement les masques de ces imposteurs. Elle seule aura le visage découvert, innocente parmi les crapule. Une idée simple mais extrêmement efficace et brillante.

Ultra précise dans sa direction d’acteurs, Barbot se montre aussi rigoureuse dans la précision des mouvements, calibrés au millimètre. Pour une première mise en scène (déjà vieille de quatre ans), son travail s’avère particulièrement soigné dans son attention aux détails, aux gestes, aux costumes. Le mélange des registre s’imbrique à merveille et le baroque le dispute au tragique sans oublier la farce. La scène étirée de la mise à mort d’Yvonne avec sa fameuse arête de perche coincée dans le gosier est à cet égard savoureuse.

Ainsi, malgré quelques longueurs, cette Yvonne japonaise arrive sans peine à convaincre. Anne Barbot a parfaitement su entrevoir et transposer le regard nippon codifié incarné par la cour royale sur l’étrangère inadaptée. Finesse de l’analyse, beauté du geste, interprétation baroque au cordeau… La jeune metteur en scène fait résonner avec un rire atroce toute la cruauté de cette satire toujours aussi frappante d’actualité. Bref, de la belle ouvrage ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Dominique Vallès
© Dominique Vallès

yvonne_malteLe décor de serre tropicale révèle la moiteur d’une société en décomposition. Dans Yvonne, princesse de Bourgogne, Jacques Vincey met en scène le basculement d’une cour royale abêtie par ses tics et ses convenances dans l’horreur meurtrière en propulsant Marie Rémond, spectre rêveur, comme catalyseur oppressant et fascinant. Farce tragique, où le rire corrosif s’allie à merveille à la violence d’un lynchage épouvantable, cette pièce trouve un écrin grotesquement festif assumé. On se régale au Théâtre 71 !

Ping-pong, exercices de fitness, cardio… La pauvre Yvonne se transforme davantage en sportive qu’en princesse. Avant le début de la représentation, le public assiste à toute une batterie d’efforts métaphorisant le calvaire physique et la torture mentale que va subir la simple d’esprit. Gombrowitz affirme dans sa préface que « Les héros de la pièce sont des gens tout à fait normaux, mais qui se trouvent dans une situation anormale. ». La version de Vincey s’écarte in medias res de cette banalité pour indiquer la perversion d’une famille dégénérée. Les déclamations emphatiques de la Reine Marguerite, le sadisme effrayant du Prince Philippe qui décide d’épouser Yvonne,par défi face aux lois de la nature malgré son dégoût, ou encore le Roi Ignace cousin d’Ubu, totalement déjanté plantent l’ambiance. On ne peut donc parler de « normalité » ici. Simplement, Yvonne l’étrangère renvoie, tel un miroir muet d’autant plus révélateur et implacable, toute la noirceur et la lâcheté d’une cour dont les mots creux apparaissent bien dispensables. Yvonne succombera finalement aux pulsions collectives meurtrières d’une famille obsédée par le maintien des étiquettes.

À part dans le paysage dramaturgique, le personnage d’Yvonne provoque d’emblée l’empathie. Cette « chèvre-émissaire », frêle, timide, laide et empotée, semble cultiver tous les maux de la Terre mais la force brute et la pureté de son amour détonnent dans cette société hypocrite. C’est elle la reine du bal au final. Marie Rémond saisit l’opportunité en or de se glisser dans le gilet à capuche hideux de son rôle pour susciter l’émotion à travers un jeu quasi exclusivement gestuel. Démarche apeurée et enfantine, regard perdu et inflexible, grognements de bête traquée… L’actrice délivre une interprétation réjouissante et touchante. Ses camarades ne sont pas en reste : on retiendra surtout Hélène Alexandridis impériale en Reine lyrique et poétesse enflammée dont ses tirades folles évoquent Lady Macbeth sur un mode comique génial. Thomas Gonzales campe un Prince enragé au regard de psychopathe convaincu tandis que Jacques Verzier séduit en Chambellan fantasque et obséquieux.

Jacques Vincey se permet quelques fantaisies osées et gourmandes telles ces perches en Ferrero Rocher ou cet envahissement progressif de la sauvagerie avec les palmiers envahissant le loft chic au moment même où la cour laisse parler ses instincts les plus primitifs. Les deux heures de représentation filent assez fluidement et le nouveau directeur du CDR de Tours nous embarque dans un spectacle où l’irréel côtoie la bassesse de la nature humaine. Une adaptation forte et choc à découvrir rapidement ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Pierre Grosbois
© Pierre Grosbois

 

 

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