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Véronique Vella

Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

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Le Cerf et le Chien : la forêt de la tolérance

Après Le Loup, Véronique Vella plonge dans un autre chapitre des Contes du chat perché de Marcel Aymé au Français. Avec Le Cerf et le Chien, la sociétaire s’aventure dans un univers gentiment désuet qui prône le droit à la différence et la tolérance. Les comédiens se prêtent volontiers à ces métamorphoses animalières et effraient autant qu’ils émeuvent.

Marinette et Delphine ont grandi : fini l’emprisonnement dans la maison, le monde extérieur leur ouvre grand les bras. Quand un cerf poursuivi par une meutre de chiens enragés demande l’asile, les jeunes filles acceptent et le protègent. Animal épris de liberté, le cerf va se plier aux exigences de la vie domestique mais le naturel reprend vite le galop… Un désir de retourner dans la nature qui se payera au prix fort.

Sous ses apparences de conte d’antan au vocabulaire d’autrefois et aux accents parfois un brin Bisounours, Le Cerf et le Chien laisse échapper des effluves de cruauté et de violence. Les chansons rétro ajoutées par Véronique Vella soufflent le chaud et le froid : parfum d’insouciance fleuri ou menaces à peine voilées. On sourit et on tremble. La belle scénographie de maison de poupée de Julie Camus nous prend par la main et nous entraîne dans un monde inquiétant et rassurant à la fois.

Animaux humains
La metteur en scène n’a pas choisi de grimer totalement les comédiens en animaux : un accessoire suffit à éveiller l’imagination, et la personnalité des acteurs modèle la représentation de chaque bête : Michel Favory est idéal dans le rôle du chat philosophe avec ses habits élégants et sa patte de fausse fourrure ; Jérôme Pouly ressemble à un Cerbère effrayant, emmitouflé dans son gros manteau (mention spéciale au costume d’Isabelle Benoist et à ses multiples têtes canines) ; Stéphane Varupenne s’impose clairement en bœuf bourru, un peu simplet mais tellement attachant. Enfin, Elliot Jenicot était tout trouvé pour incarner un cerf rock-star avec ses bagouzes, ses bracelets et son air farouche.

Côté humains, Véronique Vella et Elsa Lepoivre sont malicieuses comme tout, sans verser dans la niaiserie éhontée ; Cécile Brune et Alain Lenglet campent à merveille des parents pas commodes.

Les petits dans la salle n’ont pas hésité à exprimer leurs émotions : surprise, terreur, joie ou soulagement. Les grands aussi se sont pris au jeu. Pari réussi donc. ♥ ♥ ♥

LE CERF ET LE CHIEN de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Simon Gosselin

Michel Vuillermoz, grand gentil loup

Noël approchant à pas de loup, la Comédie-Française dégaine son traditionnel spectacle jeune public au Studio-Théâtre. Pas de création cette année mais la reprise d’un grand succès auprès des petits comme des grands. Adapté d’un conte de Marcel Aymé, Le Loup se moque des stéréotypes liés à cet inquiétant animal avec beaucoup d’humour et de malice. La version guillerette de Véronique Vella swingue et convoque l’esprit de la forêt pour un périple initiatique aussi mystérieux que convivial. Gare au loup (même s’il s’essaye à la gentillesse) !

Que faire lorsque deux fillettes se consument d’ennui dans une maisonnée stricte ? Laisser rentrer le loup ? Ce serait ouvrir la porte à tous les dangers, voire à la mort… Pourtant, Marcel Aymé s’amuse à détourner la cruauté vorace de loup en repentance fougueuse et idéaliste : au contact des deux sœurs, l’animal éprouve de la bonté, tout comme les petites apprennent les valeurs de l’amitié et de la tolérance par leur contact hebdomadaire avec la bête.

Cachettes amicales
Véronique Vella, touchée par cette histoire d’amitié pas comme les autres, s’est attachée à retranscrire avec pétulance cette fable d’émancipation. Les vrais méchants ici sont les parents trop autoritaires qui étouffent l’éducation de leurs filles dans un carcan religieux et moral peu épanouissant. Sylvia Bergé et Jérôme Pouly excellent dans leur rôle de poupées mécaniques. Michel Vuillermoz a tout d’un loup né tant son jeu cartoonesque se prête à merveille aux exubérances de son personnage : séducteur, ingénu et fourbe, il mène la danse ! Florence Viala et Elsa Lepoivre, enfin, s’avèrent adorables en gamines prudentes puis espiègles, bloc de candeur maligne.

Non seulement les comédiens sont en grande forme mais la mise en scène bénéficie aussi d’un traitement spatial tout à fait probant. Perturbant les frontières entre le dehors et le dedans, Éric Ruf plante une cabane enchantée au milieu de la petite scène. Multipliant les trappes et les cachettes, ce lieu s’ouvre sur l’extérieur avec des images de forêt tentatrices. Les tic-tacs de l’horloge répondent aux hurlements bestiaux. Entre la liberté et le savoir apportés par le loup et une chambrée dominée par les conventions, le choix semble être vite fait.

Parés pour une escapade dans les bois ? Alors engagez-vous à l’orée d’une aventure ludique et entraînante, ponctuée de chansons mignonettes et vous obtiendrez une heure de cache-cache en toute amitié en compagnie d’un gentil-méchant grand loup ! ♥ ♥ ♥

LE LOUP de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Brigitte Enguérand

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Véronique Vella n’a pas peur des défis et le prouve avec brio en condensant « la tragi-comédie ballet » Psyché de Molière, réputée inmontable, avec un art du contraste et du jeu exquis. La sociétaire du Français fait évoluer dans un plateau nu plus de vingt comédiens avec bonheur et dans un esprit festif communicatif. La pièce, écrite avec l’aide de Corneille. Lully et Quinault, se veut un hymne à la beauté et une réflexion sur la famille aussi bien humaine que divine. Une boîte à musique rococo et baroque qui n’en finit pas d’envoûter les oreilles et la vue. À découvrir d’urgence.

Psyché n’est pas une mortelle comme les autres. Elle est divinement belle et attire la convoitise de tous les hommes au détriment de ses deux sœurs jalouses. Son charme est tel qu’elles suscite l’ire de la déesse de l’amour Vénus. Celle-ci ne supporte pas de se voir ainsi supplantée et ordonne à son fils Amour de lancer un sort à l’orgueilleuse et de la forcer à aimer le plus vil des hommes. Manque de chance puisque le dieu s’amourache de la jeune femme et se fait prendre à son propre piège… Lui construisant un somptueux palais dans l’Olympe, Amour reste impuissant face au courroux de sa mère qui envoie tout droit Psyché aux Enfers. Heureusement, le dénouement est heureux et la belle accède même au grade d’immortelle.

Créée en 1671 à l’occasion des fêtes du Carnaval et pour fêter la réouverture de la salle des Machines du palais des Tuileries, Psyché détonne par sa composition, ses thématiques et ses registres hétéroclites, voire oxymoriques. La pièce se veut badine, notamment dans la séduction opérée entre Psyché et Amour et dans le comique de caractère des duos sororaux et amicaux. L’ambiance est à la fête et à la légèreté. Puis tout à coup, l’atmosphère vire à la tragédie avec l’implacabilité divine et l’impossibilité de l’union entre une mortelle et un dieu. La captivité de Psyché aux Enfers et la malédiction de l’oracle la condamnant à se donner à un serpent provoquent le pathos et la compassion. Ces basculements brutaux sont autant d’éléments constitutifs de cette pièce hybride et difficilement définissable. On pourrait reprocher à la metteur en scène de ne pas savoir sur quel pied danser ou de ne pas assumer totalement ses choix scéniques mais justement, ce patchwork fonctionne à merveille et dans une fluidité assez confondante de naturel. La pièce mêle le divin à l’humain pour mettre en relief les mêmes problématiques : celle de la prise d’indépendance face à des parents soit despotiques soit trop présents. Toujours dans cette même optique de dualité, la beauté apparaît à la fois comme un atout garant de la morale du monde mais aussi comme une malédiction mortifère. Toute la tension de la pièce provient de cette ambivalence de cette valeur hautement subjective. Peut-on vivre dans un monde sans beauté ? La beauté est-elle la valeur suprême ?

Véronique Vella puise dans son expérience de chanteuse pour dynamiser avec jubilation la pièce de Molière. Le classicisme du XVII ème s se confronte alors au Broadway des années 50 et à la chanson française d’une manière qui peut d’abord dérouter mais qui se révèle très vite séduisante et fédératrice. Le chœur antique se retrouve ainsi affublé de chapeaux melon bleu myosotis avec une blouse assortie et entonne la mélodie avec un air jazzy entraînant. Les comédiens possèdent dans l’ensemble un joli timbre de voix : mention spéciale à la voix surpuissante de cantatrice de Sylvia Bergé. Les vers résonnent avec force malgré une utilisation des micros pour le moment trop hasardeuse. Les univers musicaux composés par Vincent Leterme s’emboîtent avec évidence dans les dialogues et ne viennent jamais alourdir les propos. La musique s’avère joyeuse et donne envie de rentrer dans la danse avec énergie. L’ambiance comédie musicale (avec claquettes s’il vous plaît) ne détonne absolument pas et s’insère même avec génie dans la pièce.

L’adaptation audacieuse de Psyché passe également par des décors d’une somptuosité rare : les toiles peintes d’Anne Kessler sont tout bonnement un enchantement visuel, figurant à la fois les flammes de l’Enfer ou les personnages. L’idée d’un dépouillement scénique judicieux n’exclut pas des fantaisies kitsch d’un bon goût paradoxal. L’envers du décor, avec toutes les installations à nu côtoie des planètes et des trônes démesurés. Cette alliance des contraires qui persiste jusqu’au décor même, insiste clairement sur le motif de la confusion. Le plateau circulaire, où se concentrent tous les échanges, renvoie à la fois à la roue impitoyable du destin mais évoque également la boîte à musique dans laquelle Psyché ne serait qu’une poupée soumise à la merci des dieux.

L’autre grande force de Psyché réside dans sa distribution d’acteurs en tout point remarquable et harmonieuse : le trio de tête Françoise Gillard/Sylvia Bergé Benjamin Jungers se détache cependant du lot. La première incarne le rôle titre avec sa fraicheur et sa candeur accoutumées, déjà remarquées dans Antigone repris cette saison. Son timbre de voix si agréable aux oreilles, fragile et enfantin, dissimule une force de caractère et une ténacité à tout rompre. Ce mélange de naïveté et de conviction permet à l’actrice de donner du relief à son personnage. Le duo qu’elle forme avec le juvénile Benjamin Jungers marche d’ailleurs du tonnerre. Le jeune pensionnaire insuffle de la vigueur et de la rébellion face à l’autorité maternelle dans son jeu avec fougue. Leur dance lascive et sensuelle souligne l’abandon de leur corps à la passion amoureuse d’une éclatante façon. Sylvia Bergé, elle, campe une matrone terrifiante et ressemble à une sultane délaissée et courroucée par la beauté de la jeunesse.

N’oublions pas la performance de Coraly Zahonero et de Jennifer Decker, charmantes en chipies jalouses et hypocrites et celle de Pierre Hancisse et de Félicien Juttner dans le rôle des deux prétendants éconduits complices et ardents. Le reste de la distribution est à l’avenant.

Ainsi, Psyché achève de nous séduire par son univers bigarré, étrange et onirique, tordant et sombre, léger et philosophique. La musicalité des vers de Molière trouve ici une splendide actualisation à travers des partis pris scéniques et musicaux intelligemment pensés. Les acteurs donnent la juste mesure de leur interprétation sans fausse note. La pièce peut se voir comme un miroir déformant de notre société, basée sur le paraître mais qui cache de biens obscurs desseins. Jouant sans cesse sur des registres opposés, Véronique Vella signe une adaptation fine, enjouée et lumineuse d’un texte méconnu d’un de nos plus illustres dramaturges. On lui dit mille mercis. ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

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