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Thomas Durand

Le swing explosif d’Alexandre Zeff

Alexandre Zeff déteste les zones de confort. Après s’être frotté avec audace et style à Je suis le vent et Le 20 Novembre, le jeune metteur en scène récidive dans son déchiffrage du théâtre contemporain avec Big Shoot de Koffi Kwahulé. La petite salle de La Loge swingue et tremble d’effroi face au duel comico-cruel du bourreau et de sa victime dans un monde en crise. Dans un esprit jazzy respectant à merveille l’écriture kwahulienne, Zeff souligne la portée divertissante de la souffrance érigée en jeu bouffon et démoniaque.

Dans la pénombre, un homme est assis en tailleur. Prisonnier d’une cage transparente, il compte les heures avant le rebours fatal. Dernier survivant d’une cité fantôme, Stan s’est volontairement offert en pâture pour rassasier l’avidité voyeuriste d’une foule en manque de sensations fortes. Son juge, le dirigeant de la ville, trône à jardin dans un beau fauteuil pourpre. Il s’engage par un contrat tacite avec son ultime victime à proposer un show du tonnerre de Dieu pour contenter les manants. Dans ce perturbant face-à-face, les rôles semblent distribués à l’avance mais la dialectique du maître et de l’esclave renverse progressivement la vapeur…

Big Brother jazzy
Comme toujours chez Koffi Kwahulé, l’ordure côtoie le sacré ; la musique nourrit l’écriture. Big Shoot ne déroge pas à la règle puisque le dramaturge ivoirien s’inspire clairement des programmes de télé-réalité tapageurs pour enclencher ses réflexions sur la société du spectacle debordienne. Zeff n’hésite d’ailleurs pas à amplifier le mouvement à travers une scénographie comme souvent impressionnante (fait d’autant plus remarquable qu’on se situe dans un espace minuscule). Ici, le duo évolue dans un carré saturé de néons colorés à ses extrémités ; trois jazzmen accompagnent cette joute oratoire avec beaucoup de classe et d’aplomb et les insultes répondent poétiquement au rythme détendu et nerveux du swing.

Montée d’adrénaline engendrée par la dope, blessure par balle, référence au cinéma, orgasme : la polysémie de Big Shoot déploie en éventail deux constantes, à savoir la violence et le plaisir. Une imbrication fondue et totale signifiée par le rituel SM auquel se livrent les deux personnages. La relation complexe les unissant, entre interdépendance et rejet, fascine. Zeff a su choisir des comédiens investis, complémentaires et démentiels. On retrouve Thomas Durand, un fidèle, dans le rôle de Stan, le bouc-émissaire volontaire. Assumant sans complexe une partition qui peut sembler ingrate au premier abord, le comédien au physique de grand dadais adolescent commence par plier sous la torture avec un malaise gauche grandissant. Clown malgré lui dans son insignifiance excentrique (il adore tricoter et se débrouille bien en anglais), il change la donne en dévoilant les fissures d’un être fou, aux allures de Joker malsain. À ses côtés, Jean-Baptiste Anoumon exulte en démiurge excessif et taquin, séducteur monstrueux. Enveloppé dans sa longue cape façon Matrix, il mène la danse tel un gourou possédé.

Avec Big Shoot, Alexandre Zeff dessine donc avec force le parcours de deux solitudes qui se rencontrent et tentent de s’apprivoiser dans un show spectaculaire voué au néant. Comment créer du beau à partir de la violence ? Comment le pouvoir de la fiction peut suspendre temporairement le couperet de la mort ? Voilà deux questions que pose Kwahulé dans ce court dialogue auxquelles Zeff parvient à répondre grâce au talent de deux comédiens intrinsèquement unis, comme le yin et le yang. L’écrin resserré de La Loge permet de faire exploser avec plus de retentissement la bombe orale de ce shoot final. ♥ ♥ ♥ ♥

BIG SHOOT de Koffi Kwahulé. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de la Loge. 01 40 09 70 40. 1h10.

© Cie Camera Oscura

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Du Crébillon Fils encore en rodage mais prometteur au Lucernaire

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Au Lucernaire, Melissa Broutin adapte et met en scène pour l’été un inconditionnel de la littérature libertine, à savoir La Nuit et le Moment de Crébillon Fils. De ce dialogue philosophico-sensuel, ressort un plaisir indéniable pour les oreilles et l’esprit mais un manque d’osmose et de complicité charnelle entre les deux comédiens. Un spectacle encore en rodage donc mais qui mérite quand même de s’y pencher d’un peu plus près…

En pleine nuit, l’audacieux Clitandre pénètre dans la chambre de sa bonne amie Cidalise. La jeune libertine, bien curieuse, l’interroge sur cette visite inattendue. De fil en aiguille, la dissertation sur l’amour, le désir et la pulsion passionnelle dérive sur des exercices pratiques à moitié consentis…

Deux fortes têtes s’affrontent dans cette lutte cérébro-sexuelle : lointains cousins de Merteuil et Valmont, le tandem sort insidieusement les griffes et se sonde l’air de rien. Qui cédera le premier ? Après un combat acharné opposant l’amour-propre et la nécessité de céder à l’appel des corps, Clitandre et Cidalise s’abandonnent à l’étreinte pour mieux se quitter à l’aube…

Melissa Broutin est incontestablement une créatrice d’ambiance : quand le public s’installe au Théâtre Rouge, il découvre ravi un petit boudoir reconstitué avec son inconditionnel lit, sa chaise Rococo, son piano et son poêle. Débutant et clôturant son spectacle par la même scène (Cidalise allumant langoureusement sa cigarette, étendue sur son lit), Broutin dresse ironiquement le portrait d’une société libertine en proie à une prison cyclique des sentiments : songe nocturne du désir assouvi, cette parenthèse brutale et sensuelle aura secoué légèrement la routine d’une caste sclérosée par l’hypocrisie des convenances.

Jouer en duo présuppose d’emblée une interaction intime et quasi viscérale entre les partenaires. Si l’un des deux fléchit, le spectateur s’en rend immédiatement compte, concentré qu’il est sur les échanges du couple. Or, ici, force est de constater que Thomas Durand et Marie-Alix Costé de Bagneaux ne jouent pas dans la même cour. Le premier (déjà remarqué chez Demarcy-Mota et plus récemment dans un Fosse à Vanves), échalas blond canaille, dégage une roublardise coquine et inquiétante avec panache. Nuancé dans son jeu, le comédien passe ainsi du badinage le plus galant aux violentes dérobades en un claquement de doigts. En face de lui, la jeune interprète semble plus mal à l’aise : trébuchant fréquemment sur son texte, elle se révèle bien plus monotone en libertine plus terrienne et posée. Elle rate le coche dans son basculement vers le don de soi, maladroitement amorcé. Du coup, l’alchimie entre les deux reste encore quelque peu verte pour le moment ; quelques semaines suffiront sans doute à gommer plus nettement cette absence assez marquée de connivence.

Néanmoins, cette Nuit et le Moment constitue un agréable divertissement. Entendre la langue si savamment déliée et raffinée des libertins n’est pas étranger à l’affaire et les recherches de mise en scène enclenchées par Melissa Broutin soulignent une réelle finesse dans la lecture et l’adaptation de ce texte savoureux de Crébillon Fils. Pourquoi pas. ♥ ♥

© Alexandre Zeff
© Alexandre Zeff

Auréolé du prix « jeunes metteurs en scène du Théâtre 13 » en 2007, Alexandre Zeff poursuit son exploration du théâtre contemporain en adaptant Je suis le vent de Jon Fosse. Ce voyage d’une heure à peine, entre ciel et mer, apaisant et tumultueux, reprend les leitmotivs fossiens du deuil, de l’absence et de l’incommunicabilité. Dans une imposante scénographie savamment élaborée, Camille de Sablet et Thomas Durand se déchirent et s’interrogent avec perplexité et douleur sur le sens de la vie. Un travail d’une pertinence, d’une précision et d’une intelligence de lecture tout à fait remarquable. Foncez au Théâtre de Vanves pour découvrir ce bijou.

Un homme se hisse sur un gigantesque bateau. Ruisselant et nu, il apparaît comme une version masculine de Vénus anadyomène. Ce marin d’eau douce déambule et semble tourmenté. En voix off, une jeune femme le questionne et le pousse dans ses retranchements. Le pauvre se sent lourd comme une pierre et gris. La beauté de la mer nordique le calme, son silence et ses mystères l’intriguent. Rejoint par sa compagne, il accoste le long d’une crique déserte pour repartir de plus belle affronter la haute mer. Jusqu’où dériveront-ils ?

Fosse sentimental
Alexandre Zeff propose ici une relecture judicieuse de la pièce de Fosse en centrant l’intrigue non pas sur un duo d’amis matelots mais sur un tandem amoureux en proie aux tensions et à l’incertitude. La barque devient alors la métaphore spatiale du tangage sentimental du couple. Camille de Sablet incarne la conscience plus terre-à-terre du jeune homme. Elle tente désespérément de le raisonner, en vain. Son élégie finale, martelée d’« Où es-tu ? » remue les entrailles. Face à elle, Thomas Durand (qu’on a déjà admiré il y a deux ans dans Victor ou les enfants au pouvoir à la Ville)  erre avec stupeur. Situé dans une hors-zone, mort-vivant, il se montre à la fois entreprenant et dépressif avec une fine volte-face. Alexandre Zeff introduit une dimension romantique dans Je suis le vent notamment par une scène de dîner aux chandelles inattendue où le bateau se transforme en piste de danse.

Non seulement la direction d’acteurs se révèle impeccable mais la scénographie enchante la vue. Avant même que la pièce ne commence, le public traverse une petite passerelle surmontée d’une lampe à pétrole dans un brouillard tenace. Des guirlandes éclairent doucement le plateau, disposé en bi-frontal. La grande barque conçue par Xavier Lemoine occupe toute la longueur de la scène. La proue se métamorphose en néon doré et bleuté, illuminant plus ou moins massivement les acteurs par des rais éblouissants. Des voiles noires de deuil se soulèvent et enveloppent Thomas Durand, dont le personnage se suicide ou trébuche accidentellement, on ne saura jamais vraiment. Fumées et pluie complètent les effets spéciaux pour un tableau noir et clairsemé.

Telle la mer, matrice de vie et linceul caressant, Je suis le vent distille une lourde légèreté, un sens aérien de la pesanteur et de la mélancolie. Avec grâce et urgence, Alexandre Zeff offre un point de vue novateur et plus sentimental de la pièce fossienne. Les deux acteurs rivalisent de complicité et d’alchimie dans un décor monumental et féerique. Une sacrée réussite pour ces jeunes ! Coup de cœur. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

JE SUIS LE VENT de Jon Fosse. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de Vanves. 01 41 33 93 70. 1h.

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