Recherche

Hier au théâtre

Tag

Thierry Hancisse

Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

Publicités

Brecht englué dans la toile des convenances au Français

Un même sujet. Deux visions radicalement opposées. Hasard du calendrier ou miroir consciemment réfléchi, la Comédie-Française a proposé pour cette saison 2016/2017 un diptyque autour de la montée du nazisme. Dégainant le premier, Ivo van Hove glaçait les esprits avec Les Damnés, une tragédie familiale éprouvante. Si sa mise en scène, un brin trop millimétrée, tenait en bride les émotions, il n’en demeurait pas moins qu’on sortait abasourdis de la salle Richelieu. Rien de tout cela avec La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach, surdéterminée par l’ombre pesante de Brecht, se complaît dans un hommage en bonne et due forme à l’expressionnisme allemand. En ne prenant aucun risque, la metteur en scène ne cherche pas à aller au-delà de la reprise de codes vieillis et dépassés.

Un vent de crise souffle sur Chicago. La Grande Dépression a fait des ravages. Arturo Ui, un petit mafioso sans grande envergure, va prendre du galon en tirant adroitement parti de la situation. Écrite en 1941, la pièce transpose dans une Amérique fantasmée la montée en puissance fulgurante de Hitler.

On comprend qu’à l’époque de sa création, La Résistible Ascension d’Arturo Ui ait naturellement crée des ponts entre la fiction et le réel. Brecht dénonçait le régime nazi sous couvert d’une farce noire grinçante. Soixante-quinze ans après, la même lecture pose problème. Quel est l’intérêt en 2017 de présenter explicitement Ui sous les traits d’un Hitler chaplinesque ? Aucun. Thalbach, emprisonnée par l’héritage de sa mère (actrice dans la troupe du Berliner Ensemble) et de Brecht, ne présente rien de plus qu’un jeu de pantins macabres et bouffons qui reprend à bon compte les tics irritants de la fameuse distanciation de l’oncle Bertolt.

Hommage sans surprise
Le problème, c’est que cette mise à distance outrée désamorce toute tentative possible d’implication de la part du spectateur. Avouons que le canevas alambiqué de la pièce ne suscite guère l’enthousiasme. Idem pour la partition clownesque qui finit par lasser. Dans le genre faciès enfarinés pour Pierrots mabouls, Bob Wilson se montre plus convaincant. Quelques images sauvent la mise : cette imposante toile d’araignée d’abord, qui occupe la majorité de l’espace et qui concrétise l’aliénation mentale de ces populations embrigadées par les discours séduisants d’un bonimenteur. À la verticale ou penchée, cette toile offre d’impressionnants numéros d’acrobatie. Néanmoins, cette agitation perpétuelle peine à faire écran : on a la sensation d’une vacuité tenace qui ne nous quittera pas durant deux heures. Le spectacle a subi le poids des années.

Heureusement que le talent des comédiens du Français est inoxydable : méconaissables, ils s’engouffrent dans la brèche de la pantomime avec délectation. Laurent Stocker est à couper le souffle en despote moustachu et colérique. Ses mimiques et ses explosions complexifient son interprétation : aussi drôle que terrifiant. Jérémy Lopez n’en finit pas de nous surprendre : notre chouchou endosse ici le costume du bras droit de Ui au sourire machiavélique. La souplesse de Thierry Hancisse étonne ; d’une forme olympique. On retiendra également le jeu de Serge Bagdassarian toujours aussi caméléon en mafieux-chanteur. Dommage seulement que Florence Viala soit cantonnée à un rôle de godiche : elle mérite tellement mieux… !

En somme, monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui tel que l’a imaginé Katharina Thalbach n’a pas grand sens en 2017. Sans doute en 1941. Mais les temps ont changé, d’autres dictatures ont pris le pas. À force de vouloir se soumettre à une figure tutélaire, sa mise en scène perd en authenticité et consistance. D’autant plus qu’elle souligne très lourdement les échos permanents entre la vie des gangsters et les exactions des nazis. Tout cela se veut bien trop didactique et redondant ; la pièce pêche déjà par excès de bavardage. Sans vouloir chercher à tout prix une modernisation parfois caduque, on attendait un parti pris plus radical et moins convenu. Ce sera pour une prochaine fois. ♥

LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI de Bertolt Brecht. M.E.S de Katharina Thalbach. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Christophe Raynaud de Lage

Intérieur : conte lunaire

Le Studio-Théâtre se veut le lieu de tous les possibles : après les contes de Marcel Aymé, virage à 180°. Le sociétaire Nâzim Boudjenah se lance dans l’expérience Maeterlinck avec l’austère et mystérieux Intérieur. On se souvient de la mise en scène d’une radicale beauté austère de Régy. Ici, la proposition s’annonce moins tranchée, dans un entre-deux vaporeux qui oscille entre conte japonisant et drame morbide. Ce flou artistique, sans doute volontaire,  laisse un peu sur notre faim. La pièce invitait franchement à une prise de risque maximale. Le pas n’a pas été franchi. En demeure une atmosphère singulière qui puise au fond de nos peurs les plus ancestrales.

Maeterlinck pose une question fondamentalement douloureuse dans Intérieur : comment annoncer la perte ? Comment prendre en charge la parole de la mort ? Voilà une interrogation épineuse à laquelle un vieillard et un étranger tentent de répondre. Amateurs d’action, passez votre chemin. Comme son titre l’indique, la pièce invite à une forme de méditation contemplative sur le passage de vie à trépas.  Intérieur également, car les deux hommes se transforment en voyeurs et observent par les fenêtres la vie de la famille avant la verbalisation du drame.

Mal-être en résonance
Boudjenah abat la carte de la distanciation : la direction d’acteurs se fonde très nettement sur une déréalisation. Thierry Hancisse campe un vieillard hagard à la voix douce et au débit mesuré ; son fils, Pierre Hancisse est plus sec. Les deux comédiennes, Anna Cervinka et Anne Kessler, apportent une dissonance supplémentaire. Leur jeu invite au malaise : une fausseté assumée qui entre en caisse de résonance avec le mal-être intérieur qu’expérimente le quatuor.

Alors que Régy avait privilégié la sur-articulation, Boudjenah s’est davantage concentré sur l’esthétisation : à mi-chemin entre des films d’horreur japonais (on pense inévitablement à The Ring) et une ambiance zen lunaire, cet Intérieur ressemble à un conte nocturne où le fantastique et le réel se superposent. La scénographie de Marc Lainé et l’animation vidéo de Richard Le Bihan rapprochent et éloignent à la fois ces personnages de nous. L’inquiétante étrangeté freudienne affleure sur le plateau tout en créant une routine.

Intérieur est donc une pièce qui engage à la fois le comédien mais aussi le spectateur. Elle demande un engagement total qui passe par une mise en scène sans compromis. Si Nâzim Boudjenah signe un spectacle étrange, intrigant et ambigu, il aurait pu encore aller plus loin. En orchestrant peut-être moins artificiellement les silences, en préférant une forme d’épure ou tout simplement en ramassant les dialogues. Reste une démarche audacieuse au sein du Français qui a tout à fait raison de proposer des œuvres beaucoup moins accessibles malgré des thèmes universels.

INTÉRIEUR de Maurice Maeterlinck. M.E.S de Nâzim Boudjenah. Comédie-Française. 1h10. 01 44 58 15 15. ♥ ♥ ♥

© Simon Gosselin

 

Une Musica durassienne à casser les oreilles

On connait la chanson avec Duras : un hôtel, un homme, une femme, une rupture, du désir. Des ingrédients immuables qui traversent sa production littéraire. En fervent admirateur de la « Beckett en jupe », Anatoli Vassiliev monte un éprouvant diptyque en trois actes de La Musica/La Musica deuxième à la Comédie-Française. Le Russe y retrouve Florence Viala et Thierry Hancisse qu’il a déjà dirigés dans ces murs. Autant l’affirmer d’emblée : cette nouvelle création est une catastrophe, indigne de la maison de Molière. La mise en scène poussiéreuse et anxiogène date d’un autre siècle ; le pauvre couple y est malmené de long en large et le leitmotiv de la variation paraît si infime qu’il en devient anecdotique et franchement très pénible. Au bout de trois heures trente interminables, le public est enfin libéré de cet enfer sans queue ni tête.

Fraîchement divorcés, Anne-Marie et Michel se retrouvent dans un bar d’hôtel à Évreux pour se revoir une dernière fois. Les meubles jonchent la pièce, les souvenirs rejaillissent. Deux êtres en souffrance qui cachent leur chagrin à travers une légèreté affichée. Mais on n’oublie pas une histoire d’amour en un claquement de doigts…

Les deux Musica ne font clairement pas partie du panthéon théâtral de Duras : dialogues insipides, routine dramaturgique, répétitions qui tournent à vide… Bref, une Marguerite en mode mineur. Pourtant, elle en a écrit des pépites sur ce thème inépuisable comme La Maladie de la mort ou Le Navire Night. Vassiliev a été attiré dans ce diptyque par le motif musical de l’écho et de l’altération. Souhaitant insuffler une technique d’interprétation différente pour chacun des trois actes, il s’englue malencontreusement dans une série de clichés qui raviront les détracteurs de Duras.

À commencer par une volonté de distanciation à faire frémir d’effroi. On passera sur les longs silences ; beaucoup moins sur la diction à couper au couteau. On-dé-ta-che-bi-en-les-sy-llabes-pour-mon-trer-qu’-on-joue-du-Du-ras. En 2016, c’est juste impensable d’envisager d’interpréter Duras ainsi. Le couple ressemble à deux attardés ayant des problèmes d’élocution. On souffre pour eux. D’autant qu’on adore tellement Florence Viala d’habitude. Elle semble ici complètement perdue, à côté de ses chaussures à talons hauts. Thierry Hancisse, plus terrien, est plus ancré dans la réalité mais peine aussi à rendre son personnage intéressant. Les deux sont à l’évidence mal dirigés. Jouer Duras peut s’apparenter à une mission-suicide.

Duras, la mal-aimée
Le gaz soporifique du Russe étend son champ d’action sur l’ensemble de la salle : comme les personnages, on attend désespérément la fin du naufrage, rivés à nos montres. Vassiliev s’amuse comme un fou à jouer avec nos nerfs et notre perception temporelle. Le tic-tac régulier d’une horloge présente sur le décor nous nargue d’ailleurs. En parlant de scénographie, il est frappant de constater à quel point elle meuble littéralement la vacuité de l’intrigue. Véritable cabinet de curiosités rempli de gadgets (un fil téléphonique dix fois trop long ; un combiné en hauteur), l’espace dessiné insiste sur le vide et le plein. Encombré de chaises en tout genre, le plateau possède aussi deux escaliers en colimaçons invisibles aux yeux du public. Nos deux comédiens vont les emprunter sans cesse, histoire sans doute de se muscler les mollets. Ces déplacements se transforment en tics vite agaçants car mécaniques : idem pour ces verres remplis ou ces chaises constamment déplacées, pliées, repliées. On meuble comme on peut ! Et que dire de cette volière remplie d’affreux pigeons, à part qu’on aurait bien aimé qu’ils se soulagent sur scène, histoire d’apporter un peu de piment à une histoire bien plate…

Ce ne sont pas les changements de costumes (ensemble gris/petite robe Courrèges orange vitaminé/tailleur noir/combi sexy en cuir) qui parviendront à tromper sur la marchandise ou à matérialiser une quelconque variation. De toutes les manières, on dort déjà lorsque la partie métaphysique émerge de l’iceberg.

En somme, La Musica/La Musica deuxième ne rend vraiment pas justice à la Comédie-Française. Vassiliev parodie tellement Duras qu’on en vient à émettre un petit rire gênant et surtout lassé au bout de cette représentation fatigante. On plaint surtout Florence Viala et Thierry Hancisse, condamnés à jouer ce calvaire pendant un mois et demi pratiquement tous les soirs… Bon courage à eux.

LA MUSICA/LA MUSICA DEUXIÈME de Marguerite Duras. M.E.S d’Anatoli Vassiliev. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 3h35 entracte compris.

© Laurencine Lot

Capture-d’écran-2014-05-05-à-09.21.17

La chanson populaire française vous donne des boutons ? Réticents à l’idée d’écouter des artistes étiquetés « ringards », ou « dépassés » ? Au Français, le Cabaret consacré à Georges Brassens devrait rapidement vous faire changer d’avis. Inventif, entraînant, divertissant, précis… Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier ce bœuf monstre mené à la baguette par un Thierry Hancisse inspiré en diable. Le metteur en scène se montre audacieux dans le choix des textes, s’ingéniant à déterrer des chansons peu connues du grand public pour notre plus grand bonheur. Une heure trente d’échappées belles : l’occasion de se reposer l’esprit avec des mélodies variées, teintées d’un son manouche-jazzy percutant. Preuve de son succès, le spectacle est complet depuis plusieurs semaines. Que voulez-vous, lorsque l’humeur se veut morose, la chanson réchauffe les cœurs…

Après l’entrée en scène des trois musiciens (formidables Benoît Urbain au piano et à l’accordéon ; Olivier Moret à la contrebasse et Paul Abirached à la guitare), Hervé Pierre débarque sur le plateau en sifflotant l’air culte des « Copains d’abord ». La chanson donne le la d’une ambiance amicale, chaleureuse et enjouée : pas de prise de tête ici mais une bande de copains réunis pour un tour de chant récréatif et enchanteur.

Dans sa note d’intention, Thierry Hancisse précise qu’il a tenu à choisir chaque chanson en fonction de la personnalité des six acteurs en présence : toujours justes dans leur jeu, sans excès aucun, les comédiens insufflent une belle dose d’émotion, de drôlerie et de joie dans une multitude de chansons. Alternant succès et airs plus obscurs, ce Cabaret Brassens mêle des chansons coquines (délicieuse « Fessée » entonnée par un Hervé Pierre fripon à souhait), bouleversantes (fantastique Serge Bagdassarian dans « Il n’y a pas d’amour heureux » d’Aragon), révoltées (touchant Jérémy Lopez dans « Le Cocu ») ou solidaires (mutines Julie Sicard et Sylvia Bergé dans « Concurrence déloyale »).

Nos six chanteurs-comédiens se lancent en solo, en duo, en trio ou en chœur (géniales « Mauvaise Réputation », « La File indienne » et « Le Gorille ») dans un bistro ou un décor portuaire simplement indiqués par une pile de cageots. L’alchimie de la troupe résonne avec une belle évidence sur le plateau de la salle intimiste du Studio-Théâtre. Mangeant à la bonne franquette, buvant un verre de rouge, ils dépoussièrent Brassens de façon inattendue, franchouillarde et délicate. Un vrai régal. Costumes pour les hommes, robe rouge ou printanière à fleurs pour les femmes, les acteurs évoluent dans un espace-temps indéterminé évoquent un chic-décontracté de bon aloi.

Prenez-vous aussi vos micros pour entonner les chansons délicieusement surannées de Brassens, l’auteur-compositeur-interprète aux multiples facettes. Rire, émotion, fête s’entremêlent dans un tourbillon coloré truculent. À voir et à entendre absolument ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Cosimo Mirco Magliocca
© Cosimo Mirco Magliocca

Rituel

Événement à la Comédie-Française qui fait entrer pour la première fois à son répertoire une pièce d’un auteur syrien, Saadallah Wannous. Rituel pour une métamorphose est un bijou oriental féerique, cruel et engagé qui déploie un univers mental fondé sur le désir et la répulsion, le pouvoir et la liberté, la domination masculine et l’émancipation féminine. Un très bel ouvrage mis en scène par un Koweïtien Sulayman Al-Bassam.

Rituel pour une métamorphose intrigue dès son titre qui évoque la force des traditions mises à mal par un vent de changement. L’ancien et le moderne se côtoient alors de manière frontale.

L’action se déroule à Damas, à la fin du XIXème s.  Le Mufti, dirigeant politique et religieux de la ville, vit dans la crainte de perdre son emprise. Il décide, grâce à une manigance bien huilée, de faire tomber son grand ennemi, le prévôt des notables Abdallah. Celui-ci, pris en flagrant délit d’adultère avec sa maîtresse Warda, une courtisane, est emprisonné.  Le Mufti fait en sorte ensuite d’écrouer le chef de la police qui a conduit l’arrestation et qui est au courant de ce piège perfide en demandant à la femme du prévôt d’échanger sa place avec Warda à la dérobée. Mou’mina accepte à une condition : se faire répudier et briser les chaînes de son mariage en prenant la voie de la prostitution. Cette métamorphose mettra la ville en feu et à sang, les hommes au pouvoir n’étant pas prêts à accepter de voir leur autorité remise en cause par une femme…

La pièce joue sur les contrastes et l’hybridation. Le décor oriental nous ramène à l’ambiance envoûtante et sensuelle des Mille et une nuits, rappelant les contes de notre enfance. Derrière cette facade magique et hors du temps se cache une charge virulente contre l’omnipotence masculine, violente et totalitaire qui contrôle aussi bien la sphère religieuse que militaire.

Le Damas du XIXème s fait écho de manière très actuelle à la dictature d’Hafez El Assad. Écrite en 1994, la pièce a demandé du courage à Wannous pour oser critiquer de manière aussi directe les excès de la répression du dirigeant syrien.

Critique féroce du pouvoir oppressif, Rituel pour une métamorphose se révèle être une pièce sur la force des apparences et sur le volonté de dynamiter les codes normatifs. Les différentes métamorphoses qui traversent ce conte des temps modernes en sont la preuve la plus éclatante. De fait, l’honorable Mou’Mina se transforme en Almâssa, le diamant qui brille de mille feux, la courtisane adulée par tous, Shéhérazade réinventée. Abdallah renonce à ses habits respectables de prévôt pour s’engouffrer dans la voie mystique en faisant vœu de pauvreté. Asfah, amoureux d’Abbâs, ose révéler son homosexualité au grand jour et choisit de se métamorphoser en femme. Enfin, le Mufti, subit une grande révolution intérieure : d’homme respecté, rationnel, manipulateur il change du tout au tout sous l’influence hypnotisante d’Almâssa et devient une loque humaine, faible et ravagée par la passion.

Le moteur qui dirige toute la pièce, c’est bien le désir : désir sexuel, désir amoureux, désir de liberté, désir d’émancipation, désir de revanche.Tous les personnages sont traversés par cet éclair dévorant qui d’ailleurs les consumera jusqu’à la moelle.

Une actrice s’impose avec brio dans ce désir de changement : Julie Sicard trouve surement là l’un de ses plus beaux rôles. Éblouissante en femme rebelle et déterminée, qui ose dire non à l’esclavage servile du mariage et à l’autorité paternelle, la comédienne impressionne par sa maîtrise. Elle offre les deux plus belles scènes de la pièce : une confrontation musclée avec son père, incarné par un Denis Podalydès sénile et lâche et la scène finale, où par un jeu de clair/obscur, l’actrice irradie en robe argentée.  Le décor vide, sombre devient purement mental et permet une abstraction totale. Seule reste ce corps de femme martyre, sacrifiée sur l’autel de la peur masculine. Les derniers mots d’Almâssa résument parfaitement l’essence de la pièce. Cette femme libre est devenue un conte, une légende. Les gens se souviendront d’elle ; la fatwa prononcée contre elle du fait de sa notoriété grandissante, source de corruption et de vice selon les autorités, ne brisera pas son aura.

Pièce militant pour l’égalité et pour la liberté, Rituel pour une métamorphose reflète le rôle central accordé aux femmes. Elles ne sont que deux (trois si l’on compte Marion Malenfant mais son rôle est mineur) face à huit hommes et pourtant ce sont elles qui dominent la partie aussi bien dans la pièce que sur scène. Julie Sicard est conteste celle qui porte la pièce mais Sylvia Bergé ne démérite pas. Son interprétation de maquerelle dominatrice, soumise, jalouse, généreuse et orgueilleuse est toujours juste.

Du côté des hommes, on retiendra surtout le jeu de Podalydès, épatant en mari faible converti au mysticisme et en père indigne. Thierry Hancisse séduit par son interprétation nuancée du Mufti à la fois avide de pouvoir mais finalement très humain dans ses passions.

Rituel pour une métamorphose restera dans les annales. Conte des temps modernes, cette pièce repose sur l’interprétation sensationnelle de Julie Sicard, assurément l’une des plus grandes actrices du Français. Foncez-y. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Gérard Julien
© Gérard Julien

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑