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Théâtre Montansier

Entre insouciance et fatalité, la passion slave de Françon

Fin connaisseur de l’oeuvre de Tchekhov, Alain Françon a su en souligner la temporalité diaphane et mélancolique. L’âme slave, l’ancien directeur de la Colline la restitue également en mettant en scène Un mois à la campagne, une pièce oubliée de Tourgueniev. Créée au Montansier, cette réflexion en action sur les ravages de la passion dans une société policée brille par la complémentarité d’un duo du tonnerre : Anouk Grinberg et Micha Lescot.

Emma Bovary n’aurait sans doute pas dédaigné adopter Natalia Petrovna comme sœur de cœur. La jeune femme s’ennuie ferme à la campagne auprès d’un mari qui la néglige. Sans aucun doute, son esprit doit être absorbé par mille rêveries enchanteresses : escapades romantiques, billets doux et mots tendres susurrés du bout des lèvres… En plein été, un mirage semble ravir son âme : l’arrivée du nouveau précepteur de son fils l’émoustille au plus haut point sans qu’elle veuille se l’avouer. Sans l’œil perspicace de son vieil ami Rakitine, Natalia va se plonger avec délice et effarement dans des pensées adultérines…

Alain Françon prend le temps. Le temps de planter le décor, le temps de présenter les personnages, le temps d’installer l’intrigue. Une plénitude bon enfant semble envahir l’espace. Le belle toile de fond épurée et lumineuse en arrière-plan évoque des tableaux de Georges Seurat. On a l’impression de goûter à la russe dans une datcha accueillante. Cette sensation de sérénité et de plaisir n’est qu’illusoire : Françon installe peu à peu une mise en tension : les masques tombent et la passion éprouve de plus en plus de difficulté à se contrôler.

Anouk Grinberg et Micha Lescot : des amants impossibles à se damner
La matérialisation de la fatalité s’incarne dans les soubresauts d’une troupe au diapason. On connaît les talents de magicien de Françon : il sait diriger ses acteurs comme personne. Tous tiennent leur partition avec une rigueur et une générosité sans appel. Chorale, la pièce met cependant en avant deux personnages, incarnés par deux comédiens absolument délicieux.

Quand Anouk Grinberg prend place sur le devant de la scène, on se demande si c’est une petite pestouille qui taquine ses invités. Sans âge, elle ressemble aussi bien à une gamine qu’à une noble autoritaire, cruelle et manipulatrice. La fille de Vinaver joue l’ambivalence à fond : chatte lascive, confidente mielleuse ou femme courageuse dans l’expression de ses sentiments. Il faut l’observer sur son canapé en train de succomber aux feux qui la submergent : parodie ou transe ? Face à elle, Micha Lescot est extraordinaire de dignité blessée dans le rôle de l’éternel ami Rakitine. D’une lucidité douloureuse, il confère à son personnage un calme terrien. Les deux font réellement la paire et la pièce bat son plein lorsqu’ils sont réunis. Notons aussi la rafraîchissante présence d’India Hair, ravissante pupille un brin ingénue qui s’avérera finalement redoutable psychologue.

Les mises en scène de Françon relèvent souvent d’une esthétique classique, en rien révolutionnaire, mais extrêmement tenue. Le temps se délite lentement, implacable et insouciant à la fois. C’est cette dualité temporelle que l’on ressent de plein fouet à la sortie du théâtre. ♥ ♥ ♥ ♥

UN MOIS À LA CAMPAGNE d’Ivan Tourgueniev. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre Montansier puis Théâtre Déjazet. 2h.

© Michel Cordou

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Du théâtre à l’époque de Marie-Antoinette : une fantaisie aux chandelles!

Afin de célébrer les deux-cent quarante ans du Montansier, le plus beau théâtre de Versailles a mis les petits plats dans les grands. Féerie inspirée, La Guerre des théâtres offre une passion reconstitution historique à l’époque du Roi-Soleil.  Comment est né l’Opéra-Comique ? Vous le découvrirez en plongeant avec délices dans cette bataille sans merci entre les puissants et les honnis !

Le spectacle de Jean-Philippe Desrousseaux est un petit bijou intimiste et chatoyant à la fois. Point d’éclairage violent ici, c’est la chaleur de la chandelle qui apporte la lumière à l’ensemble. On se croirait invité à une soirée privée, en compagnie de happy few. Ingénieux procédé de mise en abyme, la pièce joue la carte du théâtre dans le théâtre en mettant en lumière les tensions opposant les forains (les intermittents d’aujourd’hui) aux institutions protégées par le roi que sont la Comédie-Française et l’Opéra-Royal. Ces dernières sont jalouses du succès obtenu par les forains et vont œuvrer pour leur mettre des bâtons dans les roues.

Comme si vous y étiez…
Cette bataille sans merci est propice aux fantaisies en tout genre. Les forains ne manquent pas d’imagination pour contrer les censures toujours plus nombreuses : recours au chant, aux marionnettes, voire au public ! Le rendu est truculent et le quintette de comédiens ne ménage pas sa peine. Dans de très beaux costumes d’époque, ils se montrent piquants, outranciers, taquins. On se régale avec Arnaud Marzorati, tragédienne ratée et grandiloquente ; Marie Lenormand est une Colombine espiègle ; Jean-Philippe Desrousseaux une personnification hilarante et manière du Français ; Bruno Coulon un Arlequin du tonnerre, qui sait tenir en haleine son auditoire. Seul Jean-François Lombard semble pâlot en Pierrot.

Dans le magnifique écrin d’origine du Trianon avec son décor pop-up en trompe l’oeil, le dépaysement est total. Il est renforcé par l’orchestre baroque avec instruments baroques (clavecin, luth). Bref, une soirée hors du temps et réjouissante ! ♥ ♥ ♥ ♥

La Guerre des théâtres, opéra-comique d’après La Matrone d’Éphèse (1714) de Louis Fuzelier. M.E.S de Jean-Philippe Desrousseaux. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 1h30

© Pierrick Daul

De Petites Reines si attachantes

Comment transformer l’injure et le harcèlement en force émancipatrice ? Avec Les Petites Reines, Clémentine Beauvais concentre en une boule d’énergie solaire une multitude de faisceaux adolescents qui sont autant d’interrogations judicieusement soulevées. L’humour et l’émotion font bon ménage dans l’adaptation enlevée de Justine Heynemann présentée au Montansier. Une économie de moyens au service d’une interprétation enjouée et attachante, complexe également. Le trio de comédiennes au centre de cette folle aventure se montre soudé et complémentaire. Une belle réussite.

Hakima, Astrid et Mireille ont un point commun : elles ont toutes les trois été élus Boudin de l’année au collège-lycée de Bourg-en-Bresse. Cette distinction honorifique réunissant les pires laiderons de l’établissement selon leurs camarades va constituer le pivot d’une nouvelle existence. Un périple de longue haleine se prépare lorsque Hakima décide de ruiner la Garden Party de la Présidente de la République. L’adolescente a en effet appris qu’on allait décorer ce jour-là le général responsable de l’amputation des jambes de son frère Kader. Mireille, la meneuse de troupe, souhaite se rendre dans la capitale à vélo avec ses deux nouvelles amies après avoir pris au mot les paroles en l’air de sa philosophe de mère. Malgré les coups durs, la persévérance et la bonne humeur du trio contamineront un public en délire via les réseaux sociaux et les reportages en tout genre…

On comprend rapidement pourquoi Les Petites Reines a cartonné en libraire : Clémentine Beauvais s’attarde sur les chamboulements de l’adolescence avec un sens de la formule cinglante et une forme d’auto-dérision salutaires. Mireille accepte ses kilos en trop avec sagesse malgré les moqueries. Aucun pathos ici mais une maturité touchante et décapante. L’acceptation de soi, le regard des autres, l’absence d’un modèle paternel, le rejet, l’entraide, la complicité, le dépassement de ses limites : autant de thèmes, qui loin d’être éparpillés, s’unissent avec harmonie et limpidité.

Adolescence criante de vérité
La mise en scène lumineuse de Justine Heynemann éclaire les enjeux du roman : un décor réduit au strict minimum (trois jolis vélos colorent égayent le plateau ainsi que des routes de France et de Navarre projetées en toiles de fond), une adaptation dynamique sans temps mort et une brochette d’actrices au taquet. Manon Combes est une Mireille pétillante et rentre-dedans, éclatante de naturel ; Justine Bachelet campte une Hakima droopy-darienne lunaire et Barbara Bolotner une Astrid complètement déjantée accro aux jeux de management et exubérante. Rachel Arditi et Mounir Margoum complètent la distribution en se glissant avec talent dans la peau de divers personnages.

LES PETITES REINES de Clémentine Beauvais. Adaptation de Justine Heynemann et Rachel Arditi. M.E.S de Justine Heynemann. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

Matriochkas cardiaques

Au théâtre, des miracles peuvent arriver de temps à autre. L’adaptation de Réparer les vivants par et avec Emmanuel Noblet en est une preuve éclatante. Jouée à guichets fermés l’été dernier dans le Off d’Avignon, elle a entamé une gigantesque tournée, sillonnant les routes de France et de Navarre avant le Rond-Point la saison prochaine. En attendant, c’est au Montansier que le jeune acteur et metteur en scène entame une bouleversante course contre la montre dans un solo rodé. Le cœur à vif, mais pas en miettes.

Dans Réparer les vivants, on entend Tchekhov en sourdine. L’appel ultime dans Platonov à célébrer la vie malgré la casse. Maylis de Kerangal reprend cette belle expression à son compte et nous entraîne au cœur d’une transplantation cardiaque en prenant le temps d’évoquer la vie du jeune donateur, Simon Limbres, accro au surf, et vingt ans à peine au compteur. L’envie de croquer la vie à pleines dents, de se prendre des shoots d’adrénaline jusqu’à plus soif. Mais un accident de voiture en décidera autrement. C’est Claire, cinquantenaire, qui profitera de cette greffe miraculeuse. Entre temps, il aura fallu l’accord des parents de Simon, une décision affreusement difficile à prendre.

La tragédie du hasard et l’injustice de la destinée ; la perte d’un être cher ; le déni de la mort et le lourd travail de deuil ; le dialogue de sourds entre les médecins et la famille ; la chance de sauver une vie ; la transmission… Autant de points d’accès pour entrer dans une zone de turbulences maximale. Noblet s’est attaqué à l’adaptation à bras le corps et condense habilement les enjeux du roman : le rythme ultra soutenu évoque 24h Chrono et Grey’s Anatomy et le compte à rebours, constamment rappelé sur l’écran, s’égrène impitoyablement sur le plateau.

La  vie malgré tout
Aucun temps mort pour le comédien-caméléon qui change en un éclair de rôle en enfilant une blouse ou des lunettes de soleil. Son travail de dynamique interprétative laisse sans voix : tour à tour insouciant, grave, digne, haletant, fasciné, acteur et spectateur, Noblet, très bien dirigé par Benjamin Guillard, s’approprie chacun personnage et lui apporte une couleur propre. Cela relève presque de l’exploit. Et pour une fois, la vidéo n’écrase pas la dramaturgie, elle s’harmonise avec elle : arborescence de l’anatomie humaine, zooms sur des parties du visage, motion capture… Les effets sont ponctuels mais toujours pertinents. Ils accompagnent un décor pratiquement vide, soulignant à quel point tout passe par le jeu de Noblet, solide pilier touchant d’humanité.

Malgré un sujet lourd et démoralisant, c’est l’urgence de vivre qu’on retient en sortant de Réparer les vivants. Emmanuel Noblet mérite ce plébiscite public et critique ; il porte son spectacle avec une conviction folle. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

RÉPARER LES VIVANTS d’après Maylis de Kerangal. M.E.S d‘Emmanuel Noblet. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h25.

© Aglaë Bory

Une Illusion comique en panne de magie

À Versailles, l’arc-en-ciel baroque cornélien tente d’irradier la scène du Montansier. Vincent Tavernier se lance dans l’aventure en miroir de L’Illusion comique avec une certaine délectation. Les alexandrins du grand rival de Racine résonnent haut et clair dans le bel écrin royal, déclamés par une troupe en forme. Si l’ensemble tient la route, on regrettera un imaginaire bridé et trop simpliste devant les métamorphoses enchanteresses auxquelles nous convie Corneille.

Chef-d’oeuvre du théâtre baroque, L’Illusion comique pousse la mise en abyme jusqu’au vertige et rend un hommage magique à l’art théâtral. Pridamant se consume de désespoir : à la recherche de son fils Clindor depuis dix ans, il parcourt en vain le pays. Sa dernière carte se nomme Alcandre : pénétrant dans la grotte inquiétante du sorcier, le père excessivement rigide assiste alors aux péripéties mouvementées de son enfant. Au service du fanfaron Matamore, le jeune homme courtise la belle Isabelle et subit la vengeance de Lise, amante délaissée. Après bien des éclats, le voile de l’illusion sera percé à jour : Clindor n’est autre qu’un acteur !

Féerie abandonnée
Comment parvenir à restituer cette magie sur scène ? Vincent Tavernier opte pour une mise à nu des rouages théâtraux : le décor s’avère réduit au strict minimum. Grâce à un système futé de panneaux mobiles noirs, les comédiens se poursuivent dans un labyrinthe coulissant tandis qu’un cocon de tulle blanc surplombe le plateau. Le procédé, indéniablement efficace et bien trouvé, se montre néanmoins surexploité. On nous annonçait une «comédie-féerie mais visiblement la féerie est passée à la trappe… Sans prétendre au faste pompeux, on était en droit d’espérer davantage de de prise de risque et d’éblouissement visuel. Heureusement, les costumes ultra colorés et pétants apportent un peu de vitamines.

Les acteurs semblent beaucoup s’amuser entre eux et leur plaisir de jouer devient vite communicatif. Laurent Prévôt donne l’illusion de la jeunesse (quarante-cinq au compteur !) avec une fougue espiègle en Clindor mais c’est Pierre-Guy Cluzeau qui remporte tous les suffrages en Matamore de pacotille, poltron comme pas un. À mourir de rire ! Claire Barrabès campe une Isabelle pleine de fraîcheur mais encore verte tandis que Mélanie Le Moine apporte une belle densité au personnage blessé de Lise.

Malgré des longueurs, cette Illusion comique somme toute très classique assure donc une lecture limpide et bien troussée de la pièce de Corneille. La troupe est à l’avenant, l’idée motrice de mise en scène fonctionne : seulement, plus de folie n’aurait sans doute rien gâché à l’affaire. ♥ ♥

L’ILLUSION COMIQUE de Pierre Corneille. M.E.S de Vincent Tavernier. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 2h10.

© Jean Pouget

Christophe Lidon et ses drôles de divas goldoniennes

La guerre des divas alimente les fantasmes depuis la nuit des temps. Le facétieux Goldoni l’a bien compris et en tire même le substrat d’une comédie peu connue, L’Imprésario de Smyrne. Au Théâtre Montansier, Christophe Lidon déchaînes ses comédiens (la fantasque Catherine Jacob en tête) dans une course à l’ego folle. Vive, la mise en scène se suit avec plaisir malgré une esthétique globale trop cheap.

Dur, dur, dur d’être un comédien. Ou plutôt une comédienne. Passée un certain âge, les prima donna doivent s’effacer pour permettre à de petites jeunettes ambitieuses de brûler les planches. Crêpages de chignons en vue entre les stars vieillissantes et la nouvelle génération ! Surtout quand un nabab turc débarque à Venise dans le but de dénicher la perle rare… Le milliardaire ignorant et capricieux souhaite monter un opéra dans sa ville natale de Smyrne… Les artistes fauchés et avides de gloire ont sorti les crocs !

Précurseur, Goldoni expose au grand jour les querelles en coulisse des coquettes aussi chipies que prétentieuses. Le théâtre avec un grand T passe au second plan ou plutôt se transforme en mise en abyme d’un univers baroque régi par les métamorphoses. Hypocrisie, flatterie, et mensonges se disputent le titre d’adjudant en chef. À travers cette comédie enlevée et légère, l’Italien n’est pas tendre envers la profession et égratigne pèle-mêle la cruauté réservée aux actrices sur le déclin, la goujaterie des Turcs, l’insouciance des comédiens au futur incertain.

Dans les coulisses des stars
Avec du flair, Christophe Lidon mène sa gondole avec générosité et beaucoup d’humour. Il dirige ses six comédiens avec une belle complicité et aucun temps mort n’est à déplorer. Il faut dire qu’il s’est entouré d’une distribution épatante : Catherine Jacob est divine en castafiore rouquine et dédaigneuse, elle mange littéralement la scène ; Nicolas Vaude se montre épatant en soprano miaulant et pleutre ; Marianne Épin piquante en mégère sur le retour : Adèle Bernier délectable en jeune peste.

La scénographie de Catherine Bluwal laisse plus à désirer : loin d’évoquer les fastes vénitiens, on doit se contenter d’une toile de fond baroque et de deux paravents évoquant la ville de la Sérénissime (sans compter les vilaines vidéos inutiles) … Le plateau paraît bien vide malheureusement. Pour une telle aventure, plus de cachet au niveau du décor nous aurait sans doute transportés davantage à Venise. Par contre, on retiendra les superbes costumes de Chouchane Abello-Tcherpachian, notamment les robes des trois harpies.

Christophe Lidon a donc eu raison de porter à la scène une comédie oubliée de Goldoni : la vanité des artistes traverses les siècles et leur guerre intestine pour remporter le trophée de la gloire se suit avec un plaisir non dissimulé. La troupe, au diapason, s’amuse et nous avec dans ce tourbillon de frou-frou grivois et amusant. Vive le théâtre et ses divas ! ♥ ♥ ♥

L’IMPRÉSARIO DE SMYRNE de Carlo Goldoni. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 1h25

© Stéphane Cottin

Richard II, un enfant-roi digne de grandeur

Au Théâtre Montansier, les rois ont le panache de quitter la scène du pouvoir de leur propre chef. Le jeune Guillaume Séverac-Schmitz exploite cette figure shakespearienne marginale dans un Richard II plein de désinvolture, d’une truculence épique mariée à une forme intime de l’épopée. Cette pièce très peu jouée du grand Will est restituée ici dans un geste paradoxal d’épure gonflée, avec seulement sept acteurs sur le plateau. Un défi de taille, bien relevé par un metteur en scène prometteur qui n’a pas froid aux yeux.

Richard II conte l’histoire d’une destitution. Celle du monarque éponyme qui condamne à l’exil à la fois son cousin Bolingbroke, duc de Lancastre, et Mowbray, duc de Nowfork, après l’assassinat du duc de Gloucester, son oncle. N’hésitant pas à piller les richesses familiales du père de Bolingbroke, Jean de Gand, afin de lever des fonds pour mener une guerre en Irlande, le roi fuit aussi un peuple qui le déteste et le méprise. Lorsqu’il revient du champ de bataille, Richard est froidement accueilli par son cousin, revenu réclamer son héritage, épaulé par des milliers de soldats. Le roi abdiquera et cédera la place à Bolingbroke, futur Henry IV et nouveau roi d’Angleterre…

Guillaume Séverac-Schmitz ne manque pas d’ambition. S’attaquant à un matériau peu connu du grand public, il peut malicieusement s’offrir une liberté plus grande dans ses choix scéniques. un mini-gradin déplaçable, une baignoire, une étroite cage opaque et un grand drap tâché de rouge suffisent pour convoquer l’imaginaire dans cet espace dévasté par le vide. Cette absence manifeste de scénographie, ou plutôt cette envie délibérée d’évoluer dans un décor libre de toute contrainte, ne choque pas les yeux. Et à vrai dire, cela paraît bien accessoire au fond. Le soin apporté à la bande-son contemporaine et grandiloquente suffit, tout comme les éclairages savamment dosés.

Jeu dangereux
L’audace la plus manifeste ici est à chercher dans le très faible nombre de comédiens sur scène. Avec Shakespeare, on fantasme toujours un plateau rempli de bruit et de fureur avec une ribambelle de forces en présence. Ici, le metteur en scène opère un resserrement distributionnel qui renforce la promiscuité des personnages. Thibault Perrenoud se révèle éblouissant de justesse dans son interprétation toute personnelle du rôle titre. Avec sa couronne-jouet trop lourde pour sa frêle tête, le jeune homme commence par agacer en enfant-roi capricieux et geignard, insolent et insouciant. La vie est un jeu et même un duel pouvant s’avérer fatal entre son cousin et un allié lui semble une bagatelle. L’approche désarçonne au départ puis l’on est vite séduit par cet appétit de gosse à vouloir tout contrôler. Se diriger vers d’emblée cette trajectoire presque dérisoire permet en outre d’accroître le fossé précipitant le roi vers son abdication. Perrenoud incarne à merveille le déchirement qui s’empare de Richard au moment de renoncer à son trône, tout en soulignant une certaine forme de grandeur malgré les hésitations et la douleur. Son monologue final sur l’inexorable fuite du temps conduit vers une dignité tragique. Le basculement est donc très bien géré entre un monarque-môme et un homme « roseau-pensant ».

Les autres comédiens s’en sortent globalement avec superbe, notamment Jean Alibert, François de Brauer et Pierre Stefan Montagnier. Dommage que l’accent à couper au couteau d’Olivia Corsini, la seule femme de la distribution, gâche toutes ses répliques. Très frustrant…

Ainsi, Guillaume Séverac-Schmitz ménage une version riche de contrastes de Richard II. Servi par la nouvelle traduction revivifiante de Clément Camar-Mercier (qui n’empêche pas certains tunnels, la langue de Shakespeare reste souvent très lyrique, voire ampoulée), ce spectacle aux effets rudimentaires mais visant souvent juste déroule une belle densité. À découvrir pour comprendre que les méchants ne sont pas ceux que l’on croit et que l’on a vite fait de tomber dans le côté obscur de la force…  ♥ ♥ ♥

RICHARD II de William Shakespeare. M.E.S de Guillaume Séverac-Schmitz. Théâtre Montansier. 01 39 20 16 00. 2h30

© L. Chourrau

La main tendue avec bienveillance de Gérard Desarthe à ses cinq toqués dans Home

Les fous peuvent-ils sociabiliser et vivre en communauté ? Gérard Desarthe réunit un quintette de toqués attachants dans Home de David Storey. Au Théâtre de l’Œuvre (après sa création au Montansier), une distribution copieuse navigue à contre-courant avec bonheur dans cette pièce so British traversée de fulgurances métaphysiques sur la solitude et l’envie de se créer un cocon rassurant.

Tels Laurel et Hardy ou Vladimir et Estragon, Jack et Harry sont copains comme cochons. Adorant parler de la pluie et du beau temps, ils se laissent bercer au fil de leurs discussions, campés sur leurs chaises moelleuses. Aspirant prêtre-pêcheur ou militaire-danseur, les deux comparses multiplient les digressions. Il y a anguille sous roche, un truc louche. Le tandem affabulateur paraît dérouler le fil d’une histoire inventée de toute pièce… Deux femmes arrivent et prennent leurs places : la suicidaire Kathleen boîte à cause ses chaussures à lanières tandis que sa copine Marjorie tente désespérément de se protéger de la pluie. Le lutteur-haltérophile Alfred, enfin, démontre sa force herculéenne et intimide ses camarades.

Cinq hurluberlus engoncés dans leur logique folle essayent de s’apprivoiser tant bien que mal dans cette maison de santé lugubre et sale. La pièce de Storey lorgne sans ambages vers les rivages beckettiens et ionescquiens, en témoigne cette obsession rituelle des chaises, enjeu de possession capital dans ce microcosme vide. Ce simple meuble concentre à la fois un espace individuel et placé au sein d’un collectif, d’où sa fonction dramaturgique essentielle.

Bal de perruques
Loin d’être immédiatement perceptible aux sens, Home fonctionne davantage par glissement et par non-dits. La parole devient rempart contre un anéantissement complet dans la démence alors même que le discours trahit une déliquescence de la pensée.

Attiré par ce « boulevard anglais », Desarthe en restitue la saveur douce-amère avec une tendresse particulière pour ces cabossés de la vie dignes d’être respectés. Contredisant les didascalies de la pièce précisant que la scène se déroule dans le jardin d’un hôpital psychiatrique, le metteur en scène souligne la claustration de ces cinq âmes avec ces fenêtres barricadées et ces murs couleur gris pénitencier.

Desarthe sème la confusion avec délice en procédant à une distribution à contre-emploi. Retrouvant sa partenaire de Dispersion, il confie à Carole Bouquet le rôle de Kathleen en la transformant en poupée Barbie vulgaire et nympho qui ne cesse de mâcher son chewing-gum tout en gesticulant. Prononciation traînante, rire d’oie grasse et perruque blonde choucroutée précisent le portrait. Méconnaissable ! Pierre Palmade, lui, étonne en gentleman à la famille indénombrable. Il ne cabotine plus et se montre d’un sérieux à toute épreuve. Valérie Karsenti charme en rouquine intrépide tandis que Gérard Desarthe surprend en dandy grabataire et séducteur à la malice bon enfant. Vincent Deniard en impose avec son physique de Titan moulé dans sa tenue de catcheur.Avec ce rôle très physique, il offre un contrepoint menaçant à l’équilibre précaire des nouveaux amis.

Desarthe parvient donc à installer un climat très étrange avec Home. Entre comique caustique et réflexions sur la solidarité entre aliénés mentaux, cette pièce interroge de bout en bout notre regard sur ces gens souvent incompris, avec une compassion non feinte. ♥ ♥ ♥

HOME de David Storey. M.E.S de Gérard Desarthe. Théâtre de l’Œuvre. 01 44 53 88 88. 1h25.

© Dunnara Meas

Jeu de miroir et dissymétrie pour représenter l’amour platonique selon Michel Fau

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Grand amateur de boulevard, l’exubérant Michel Fau exhume du placard un succès d’André Roussin au Théâtre Montansier (avant de débarquer à l’Œuvre). Dans Un amour qui ne finit pas, quatre acteurs impeccablement dirigés dissertent sur la magie et les affres de l amour platonique avec un sens redoutable du comique dans une superbe scénographie faisant la part belle à la dissymétrie psychédélique. Vous n’enverrez jamais plus de lettres de la même façon !

Dramaturge tombé en désuétude, André Roussin dévie du genre ultra codifié du boulevard en introduisant un personnage surprenant dans le triptyque sacré du mari, de la femme et de la maîtresse. Celui du rêve. Suite à un séjour en cure thermale, Jean succombe en effet aux charmes de Juliette. Non pas de ses attraits physiques mais de l’idée d’aimer cette divine créature comme une icône, un être intouchable envers lequel il ne demande aucune contrepartie. Drôle d’amour ! La pauvre ne comprend pas grand chose mais accepte de recevoir la correspondance lyrique de Jean sans lui répondre. Cette relation imaginaire et à distance pourrait se dérouler dans d’excellentes conditions sans la vigilance et le courroux de Germaine, l’épouse du rêveur et Roger, le mari de Juliette…

Michel Fau s’empare de cet étrange boulevard avec tout le génie qu’on lui connaît. Respectant la bizarrerie de la pièce de Roussin, le metteur en scène enclenche la locomotive grinçante de l’humour avec brio. Axant essentiellement son travail sur la dramaturgie du double, Fau joue à fond la carte des miroirs inversés : dans un décor bicolore noir/blanc dissymétrique, le plateau se retrouve divisé en deux moitiés égales aux coloris complémentaires. Tel un damier grandeur nature, les deux couples deviennent les pions d’une machination infernale où le duo d’époux délaissés tente de prendre sa revanche sur le couple platonique.

Fau s’est entouré d’une distribution aux petits oignons et a orchestré sa direction d’acteurs selon quatre archétypes indubitablement irrésistibles, chacun dans leur genre : Léa Drucker emporte la palme en harpie Chanel choucroutée et diabolique ; Pascale Arbillot évoque Brigitte Bardot en Courrèges, ravissante en réceptacle étonné de l’amour dans sa robe trapèze et ses bottes cirées ; Pierre Cassignard se démarque en Vulcain solaire et colérique et Michel Fau nous régale encore en rêveur lunaire et hypothétique amant idéaliste.

Encore une fois, Michel Fau prouve sans conteste qu’il règne en maître sur la scène privée tant son niveau d’exigence, sa folie baroque et son talent à fructifier les performances de ses comédiens déchaînent les plaisirs et les passions. Une merveille ! (malgré quelques verbiages au début et à la fin de la pièce). ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Marcel Hartmann
© Marcel Hartmann

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