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Théâtre du Rond-Point

Opéraporno : orgasme poilant

Pierre Guillois n’a peur de rien : pas même de remplir l’immense salle Renaud-Barrault  avec une opérette ultra trash qui ferait rougir Jean-Marie Bigard. Au Rond-Point, l’auteur de Bigre repousse les limites du mauvais goût en assumant un esprit 100% provoc’. Résultat des courses : on se fait pipi dans la culotte durant près d’1h30 car il fallait tout de même oser. Et quel plaisir coupable !

Oh my god(e) !
Une petite bicoque près d’un lac… Quel charme désuet, n’est-ce-pas ? Ce cadre idyllique et forestier sera pourtant loin d’être une virée romantique de tout repos. Avec Pierre Guillois aux commandes, il fallait s’attendre à un feu d’artifice verbal bien costaud et fleuri. On n’est pas déçu du voyage ! Entre le petit-fils pas si coincé à l’érection indétrônable, la grand-mère aux bouffées de chaleur incontrôlables, le père incestueux au corps déchiqueté et la belle-mère nymphomane, le compte est bon !

La surenchère dans l’horreur ne choque pas tant elle est attendue : on se demande jusqu’à quelles extrêmités (et c’est le cas de le dire va nous conduire le dramaturge). Le bois, propice au déchaînement de tous les interdits, coasse de jouissance et nous avec. Le talent combiné des chanteurs et des comédiens permet de faire passer les pires horreurs : Lara Neumann, Jean Paul Muel, Flannan Obé, François-Michel Van Der Rest se déchaînent sur scène et ne se refusent rien. Peu importe l’incongruité totale de la situation, on accepte la folie douce de l’ensemble d’entrée de jeu. Et cette catharsis d’une vulgarité sans nom achève de prouver la joie d’exploser les tabous. ♥ ♥ ♥ ♥

OPÉRAPORNO de Pierre Guillois. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h25

© Fabienne Rappeneau

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Erich von Stroheim ou la troublante triangulation du désir

« Un couple = une mort. » Ce sont sur ces mots glaçants que se termine Erich von Stroheim. Reformulons : un couple = 2 + 1 – 1. La pièce déroutante de Christophe Pellet réactualise au Rond-Point la fameuse triangulation du désir théorisée par René Girard. Stanislas Nordey donne vie au sujet, à l’objet et au médiateur en une série de brefs duels-ébats énigmatiques et brutaux. L’occasion d’interroger notre rapport à la jouissance, à la surconsommation, au sexe. Des dialogues cash et vifs pour des histoires d’amour qui se termineront dans la douleur et le renoncement.

Un éphèbe en tenue d’Adam nous accueille, confortablement installé sur un fauteuil. Il semble règner sur le plateau tel le propriétaire des lieux. L’Autre éveille les sens ; les regards convergent vers son corps délicatement sculpté. Des traits virils et affirmés s’opposent à des airs enfantins. Qui est-il ? Restera-t-il nu jusqu’à la fin de la représentation ? La réponse est oui mais loin de là l’idée d’un simple tic à la mode de mise en scène contemporaine. Ici, l’Autre offre continuellement une piqure de rappel : il sera question de corps, d’attirance, de dégoût mais finalement, peu de contacts. Paradoxalement, Erich von Stroheim se révèle une pièce du dire, une analyse de l’interdépendance à l’autre qui régit nos vies. L’incapacité de jouir de l’instant présent pour ne plus considérer le corps que comme le réceptacle de la procréation.

Besoin de rien, envie de toi (ou presque)
L’Autre est rejoint par Elle et L’Un. Elle est une redoutable femme d’affaires, ultra directive et très pressée. Elle aime le sexe rapide, elle prend les initiatives et mène à la baguette les deux mâles dans une relation SM étonnante, noire et tourmentée. L’Un est un acteur porno sur le déclin qui profite de ses dernières années dans le métier pour multiplier les performances. Il se rassure comme il peut mais il sent que son corps se périme. Il a besoin de pilules bleues pour rester dans le coup. Elle, telle une mante religieuse, se partage les deux hommes à l’envi. L’Un et l’Autre entretiennent une liaison. L’Autre est hypnotisé par Elle. Bref, trois personnages pour trois couples.

Les scènes s’enchaînent à la vitesse de l’éclair, tout comme la consommation effrénée de sexe à laquelle se livre le trio. La voix chaude et enveloppante de la Callas sur « Mon coeur s’ouvre à ta voix ». Ce timbre vibrant d’amour contraste avec l’immense décor impersonnel d’Emmanuel Clolus qui évoque furieusement Affabulazione. Un paravent constitué d’un trio de grands murs recèle et dévoile la parade des duos comme un écrin qui s’ouvre pour exhiber les complications des relations amoureuses.

Nordey a réuni une distribution d’habitués qu’il connaît bien et qu’il dirige avec sensibilité. Emmanuelle Béart est impériale en business-woman froide et couillue. Sa présence, très humaine, touche. Elle ne paraît pas jouer, elle est. Victor de Oliveira convainc dans la peau de l’acteur porno désabusé mais encore fougeux. Enfin, Thomas Gonzalez irradie en victime sacrificielle pétrie d’idéal : son retour final au sein d’une nature glaciale, entouré par la chaleur des animaux sauvage, émeut. ♥ ♥ ♥ ♥

ERICH VON STROHEIM de Christophe Pellet. M.E.S de Stanislas Nordey. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h20

© Jean-Louis Fernandez

Les brouillages nébuleux de la politique

Le théâtre résonne souvent avec la réalité. Alors que la France subit de plein fouet une violente secousse politique, Frédéric Bélier-Garcia met en scène Honneur à notre élue. La pièce de Marie NDiaye explore les intérations entre le terreau de l’intime et la sphère publique pour aboutir à un constat peu reluisant. À force de mulitplier les pistes, l’écrivain nous égare et rate le coche. Au Rond-Point, la proposition du directeur du Quai d’Angers manque de lisibilité et de clarification des enjeux.

Dans une ville portuaire au nom inconnu, notre élue règne paisiblement depuis dix ans. Respectée de tous pour son intégrité et son sens de la justice exemplaires, elle fait face à l’acharnement de l’Opposant. Tout va bien jusqu’au jour où les parents de l’édile débarquent à l’improviste chez elle. Entre thriller politique, inquiétante étrangeté, pause sportive en compagnie d’une majorette (Rambert si vous nous lisez..), fanatisme alarmant et mystère inssaisissable,  on ne sait pas dans quelles eaux nager avec Honneur à notre élue. NDiaye cultive la bizarrerie et refuse de donner des réponses tranchées. On navigue dans un entre-deux que Bélier-Garcia se plaît à entretenir.

Cerveau en bouillie
Le début du spectacle donne le ton et embrouille d’emblée le cerveau du spectateur puisque trois niveaux de perception se distinguent : au premier plan, Patrick Chesnais, l’Opposant (bien mal dirigé ; il faudrait qu’il apprenne à articuler correctement et à se montrer moins léthargique) et son assistant regardant la télévision, tous les deux en chair et en os. Au second plan, une vidéo projetant des visages grossis sur une belle tapisserie de Bayeux et au dernier plan, cette même vidéo en mode dézoomé. Résultat : on ne comprend rien et la première demi-heure s’avère éprouvante. L’espace démesurément grand engloutit en outre les comédiens qui semblent perdus.

Isabelle Carré mène sa barque dans cette brume épaisse : troublante et imperméable à toute tentative de compréhension, elle conserve un charme énigmatique qui lui sied parfaitement. Solaire et lunaire, aucune prise ne l’atteint. Imperturbable et faillible malgré tout, elle donne de la consistance à son personnage de maire opaque. Chantal Neuwirth et Jean-Paul Muel campent un couple de Bidochon odieux avec délectation et Christelle Tual joue la  traîtresse faussement greluche avec un aplomb incroyable.

Surcharge cognitive en sortant du théâtre : nos neurones capitulent face à cette pièce alambiquée qui circule dans tous les sens pour arriver à une fin confuse. La juxtaposition des genres et des registres ne prend pas. L’ensemble aurait pu être plus percutant s’il s’était agi de véritables saynètes séparées les unes des autres. Seulement, cet assemblage hétéroclite nous fait perdre la tête. ♥ ♥

HONNEUR À NOTRE ÉLUE de Marie NDiaye. M.E.S de Frédéric Bélier-Garcia. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h40.

© Giovanni Cittadini Cesi

Une Cuisine d’Elvis aux petits oignons

Les Anglais ont toujours su cultiver l’art du décalage. Avec La Cuisine d’Elvis, Lee Hall dissèque le noyau d’une famille en crise en croquant une galerie de portraits aussi attachants que détraqués. Au Rond-Point, Pierre Maillet a su capter l’essence burlesque de la pièce, ses envolées oniriques et ses tentatives de rapprochement.

Comment s’épanouir entre un papa handicapé cérébral et une maman alcoolique et nymphomane ? Jill a choisi l’option gourmandise : son dada, c’est la cuisine. Mal dans sa peau, l’adolescente tente de tout gérer dans la maison. L’arrivée de Stuart, un jeune pâtissier maladroit, apporte une bouffée d’oxygène dans la maisonnée tout en excitant les désirs.

Le scénariste de Billy Elliot conçoit un cabaret tragi-comique où émotion et grotesque cohabitent. La réunion de cette famille d’extrêmes, « too much » pour être vraiment crédible renvoie pourtant à des propos universels : comment trouver la force de s’accepter, comment vivre avec le handicap, comment grandir aux côtés de parents absents…

Subtile surenchère
Pierre Maillet retranscrit cette surenchère sans verser paradoxalement dans le mauvais goût malgré les perruques rouge fluo ou blond platine. Le jeu distancié des comédiens, dans l’excès mais sous contrôle, participe à la réussite de l’ensemble. Ils sont tous les quatre formidables dans leur genre : Cécile Bournay captive en ado rebelle et affirmée, désarmante de répartie ; Marie Payen a de l’allure en mère à la dérive, un peu pathétique mais attachante ; Matthieu Cruciani joue de son physique de play-boy pour insuffler un côté cruche touchante à Stuart. Enfin, Pierre Maillet, a le swing dans la peau en tétraplégique sosie d’Elsis.

La belle scénographie de Marc Lainé, sur deux étages, mêle le trivial au rêve ; la malbouffe aux délires de la scène. Cette spatialisation du décor et de son envers prend bien sur le plateau. Malgré les tubes intempestifs du King qui écrasent le rythme de l’action, la soirée aura été intense en compagnie de ces quatre âmes en peine qui tentent de nouer ou de renouer des liens. ♥ ♥ ♥ ♥

LA CUISINE D’ELVIS de Lee Hall. M.E.S de Pierre Maillet. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h30

© Sonia Barcet

Les blessures intimes de Johanna Nizard

Le titre de la nouvelle pièce de Laurent Mauvignier intrigue. Oxymorique, Une légère blessure promet la caresse d’une gifle sourde ; un effleurement à peine perceptible aux conséquences pourtant traumatiques. L’acmé dramatique, la révélation tant attendue ne se montre pas à la hauteur de nos espérances car beaucoup trop prévisible. On espérait plus de la plume de Mauvignier, décidément bien meilleur romancier qu’homme de théâtre. Malgré tout, Johanna Nizard fait des merveilles en control freak qui se laisse progressivement aller aux confidences. Amazone à la dérive, la comédienne, solidement dirigée par Othello Vilgard, tient la pièce sur ses épaules. À découvrir pour sa performance au Rond-Point.

Elle reçoit toute sa famille pour un repas convivial. Cela fait un petit moment que toute la smala n’a pas été réunie. Pour l’occasion, on met les petits plats dans les grands. Cette bourgeoise au prénom inconnu semble gérer la situation comme une reine. Sa femme de ménage étrangère l’aide dans ses tâches en silence. Il est temps de se livrer…

Le dispositif dialogué imaginé par Mauvignier est malin : si un seul personnage est présent sur scène, on note la présence d’un échange. Le public devient le réceptacle des confidences et se retrouve directement apostrophé : nous nous transformons en cette domestique impersonnelle dont le langage freine toute communication possible mais dont l’ombre soumise et discrète assure un soulagement immédiat.

Défouloir trop bavard
Ces confessions intimes ratissent un large spectre de préoccupations : la première fois inoubliable, les copines qui n’en sont pas vraiment, les échecs avec les hommes… Des thèmes assez banals au bout du compte dont l’écriture, parfois vive et percutante, s’expose aux boursouflures. La séance poussée d’introspection vire à la psychanalyse de comptoir et au blabla un brin rasoir. Il aurait sans doute fallu moins se dissiper et se concentrer plus longuement sur cette fameuse blessure.

Dans un appartement sommairement reconstitué, Johanna Nizard joue à la poupée qui met la table et enfile plein de tenues à la suite : robe rouge aiguicheuse ou jean boyfriend plus confortable. Sa voix rauque, grave et chaude donne des picotements ; elle possède une aura attirante et malsaine à la fois, comme l’amie un peu trop collante qui vous oppresse. Pitié et répulsion entourent son jeu, impossible de trancher.

Si le fond déçoit, Une légère blessure assoit sur le trône une comédienne de talent, libre dans ses ambivalences et pleine de panache dans l’exposition de ses troubles. ♥ ♥ ♥

UNE LÉGÈRE BLESSURE de Laurent Mauvignier. M.E.S d’Othello Vilgard. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h

© Ida Jakobs

Rire avec la dépression

Parfois, la frontière entre le documentaire et le théâtre tient à un fil. Avec Rendez-vous Gare de l’Est, Guillaume Vincent s’empare du témoignage d’une maniaco-dépressive avec laquelle il a eu des entretiens réguliers pendant six mois et agence un seule en scène brut de décoffrage. À mille lieues du larmoyant, Émilie Incerti Formentini manie l’art de la rupture avec un talent rare. Cette confrontation cash face au public tient lieu d’une catharsis tout sauf lyrique. La confession sans chichis de cette femme qui tente de reprendre le contrôle de sa vie émeut et faire rire. Le portrait d’une battante courageuse malgré les psychoses à découvrir d’urgence au Rond-Point.

Émilie pourrait être la bonne copine de service : un peu boulotte, épanouie dans son métier de vendeuse dans un magasin de déco et en pleine harmonie avec son mari Fabien. Elle aimerait bien devenir maman malgré ses réticences premières car elle adore les enfants. Sauf qu’Émilie souffre d’une dépression chronique qui l’oblige à ingurgiter des tonnes de médicaments pour ne pas sombrer dans la psychose. Elle commence à en avoir assez Émilie d’être assujettie à tous ces produits chimiques. Coincé dans leur petit cagibi, le couple à l’étroit un peu à battre de l’aile. Monsieur, un ange de patience et d’indulgence, a de plus en plus de mal à gérer les crises de sa femme. Elle, tente désespérément de regagner du terrain.

Un casse-tête d’aborder la maladie sans verser dans l’émotion facile. Habile, Guillaume Vincent désamorce le pathos en mettant sur le devant de la scène le portrait d’une « girl next door », d’une femme ordinaire prise dans une lutte au fond ordinaire. Il ne s’agit pas ici d’une quelconque héroïsation. La retranscription scénique de ces interview s’enracine de plein pied dans le quotidien. Cet effet de réel (le réel en fait, médiatisé par le théâtre) spatialise le journal intime et permet de passer du cadre intime du dialogue vers le partage avec le public.

Émilie Incerti Formentini, funambule à fleur de peau
On se livre à nu, sans pudeur. Et cette absence d’ornementation procure un bien intense. L’empathie carbure à plein régime envers cette femme tordante malgré son instabilité psychologique. Il faut dire qu’Émilie Incerti Formentini est proprement hallucinante. Dans ce one woman show, avec une chaise pour seule partenaire, la comédienne excelle en funambule en permanence sur le fil du rasoir. Elle pratique le yo-yo émotionnel sans transition : enrobé dans un emballage comique (la scène de Mission Impossible avec des fils à Ste-Anne vaut le détour), le spectacle opère des trouées fulgurantes vers l’émotion, des éclairs précieux qui touchent justement par leur furtivité. ♥ ♥ ♥ ♥

RENDEZ-VOUS GARE DE L’EST de Guillaume Vincent. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 50 min.

© Elizabeth Carecchio

Claude Perron, incandescente sorcière fitzgeraldienne

Au feu les pompiers ! Le Rond-Point s’enflamme littéralement dans Brûlez-la !, court monologue explorant la psyché ravagée et impétueuse de Zelda Fitzgerald. Aux manettes, on retrouve la plume aiguisée de Christian Siméon et la loufoquerie baroque de Michel Fau. On découvre surtout une perle brute en la personne de Claude Perron, Circé brisée et exubérante.

Alice au pays des zinzins : à contempler cette fée déglinguée par l’alcool et les fêtes en train de se mouvoir dans ce décor de maison de poupée (une façade aux fragiles fenêtres de papier), le rapprochement saute aux yeux. Internée en 1936 dans un hôpital psychiatrique pour schizophrénie, la muse de Scott retrace son parcours de reine des années folles. De son enfance de petite fille gâtée à son adolescence conquérante de belle plante fatale, Zelda dessine en creux l’auto-portrait d’une jeune femme irrésistible en quête de sensations fortes. Toujours plus. Tout le temps.

Sylphide en lambeaux
Michel Fau a su concrétiser les paradoxes de cette tête brûlée, insolente et provocante en diable mais minée, étouffée par ses déboires excessifs. Avec son tutu et sa couronne de fleurs, Claude Perron ressemble à une gamine déphasée avec le monde qui l’environne. Elle joue la provoc’ sans ciller, se donne, s’offre en pâture avec une moue à croquer. Elle embrase la scène et se démultiplie à foison : goguenarde en diable lorsqu’elle provoque Hemingway à un match de tennis d’anthologie ; aguicheuse sans scrupule mais terriblement seule au fond.

L’écriture de Christian Siméon évite le pathos : le désespoir de cette femme abandonnée de tous surgit plutôt à partir de l’absurde, d’un côté too much piquant et émouvant à la fois. Zelda cristallise un vent de liberté vivifiant sur son passage ; une audace qu’elle payera bien cher. On n’a certainement pas envie de brûler cette pauvre Zelda à la fin du spectacle. Juste saluer sa franchise et son irrévérence. Une sacrée bonne femme ! ♥ ♥ ♥ ♥

 BRÛLEZ-LA ! de Christian Siméon. M.E.S de Michel Fau. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h15

© Philippe Savoir

The Voice existentiel : bad buzz

L’affiche était alléchante : à la mise en scène, Laurent Brethome, un jeune metteur en scène bouillonnant et en vue ; à l’écriture, Clémence Weill, une jeune dramaturge auréolée du Grand Prix de littérature dramatique 2014. Pourtant, Pierre. Ciseaux. Papier .ne tient pas toutes ses promesses. Au Rond-Point, malgré une distribution au taquet, l’écriture s’embourbe dans un dispositif pseudo-existentiel et une communication trop dilatée pour éveiller l’intérêt. Rendez-vous manqué.

Lumières rouges, fauteuils pivotants, générique obsédant…  Vous ne rêvez pas, « The Voice » au théâtre existe bel et bien. Trêve de plaisanterie, pas de télé-crochet ici mais un jeu de portraits fondé sur l’adéquation ou le décalage entre les a priori et la réalité. Trois cobayes sont désignés pour l’expérience : un cadre en fin de carrière, cynique et pas bien sympathique ; une saxophoniste (qui travaille en fait dans les RH) portée sur les premières phrases et un jeune philosophe souple comme un singe et maniaque des énigmes. Apparemment aucune connexion ne s’établit entre ce trio bien différencié (à part peut-être une propension à la bizarrerie).

Alignés dans leur fauteuil, ces trois zigotos ne vont jamais (ou presque) interagir directement : l’originalité et l’étrangeté de la pièce proviennent de ce système discursif étonnant en mode intériorité/extériorité. On est en face d’un « sujet/complément/interlocuteur ». Les personnages omniscients prennent en charge à tour de rôle le portait minutieux de la psyché de leur voisin. Sur le papier et au début, ce puzzle descriptif séduit et déroute. On se prend à ce jeu de chassé-croisé pointilliste et c’est plutôt rigolo. Au départ.

Perdus dans ce désert
Bien vite cependant, on se heurte à une forme de routine ennuyante : une fois passé les premiers instants de découverte, ces blocs de monologues s’enlisent dans la confusion car ils nécessitent une grande mémoire. Le principe de l’alternance morcelle la narration. Il aurait sans doute fallu tailler plus dans le vif du sujet pour ôter cette impression gênante d’écrasement. Beaucoup trop dense. Beaucoup trop d’informations pour ce Pierre. Ciseaux. Papier. Paradoxalement, en dépit de cette logorrhée, on assiste à un souci rythmique handicapant car plombé par un statisme tenace. À la fin, une dynamique tente de percer à jour par une situation communicationnelle plus « normale » (encore que…), qui invite à reconfigurer les rapports entre les trois personnages mais l’attention s’est fait la malle.

Le pauvre Laurent Brethome fait ce qu’il peut avec qu’il a sous la main. Dans une configuration simple et minimaliste très efficace, il porte l’accent sur sa direction d’acteurs. Heureusement qu’il s’est bien entouré car la soirée aurait été bien éprouvante sinon. Julie Recoing évoque la malice énigmatique de la chenille d’Alice au pays des merveilles ; le jeune Thomas Rortais est à suivre de très près en chien fou agaçant et Benoît Guibert campe à merveille le cadre fat en situation de burn-out.

En somme, on cherche encore la signification de ce Pierre. Ciseaux. Papier., trop touffu et ambitieux et qui tourne à vide. La bonne volonté de Laurent Brethome et l’allant des trois comédiens ne peuvent malheureusement pas combler une écriture prometteuse mais trop gourmande et absconse.

PIERRE. CISEAUX. PAPIER. de Clémence Weill. M.E.S de Laurent Brethome. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h30. ♥

© Philippe Bertheau

Matriochkas cardiaques

Au théâtre, des miracles peuvent arriver de temps à autre. L’adaptation de Réparer les vivants par et avec Emmanuel Noblet en est une preuve éclatante. Jouée à guichets fermés l’été dernier dans le Off d’Avignon, elle a entamé une gigantesque tournée, sillonnant les routes de France et de Navarre avant le Rond-Point la saison prochaine. En attendant, c’est au Montansier que le jeune acteur et metteur en scène entame une bouleversante course contre la montre dans un solo rodé. Le cœur à vif, mais pas en miettes.

Dans Réparer les vivants, on entend Tchekhov en sourdine. L’appel ultime dans Platonov à célébrer la vie malgré la casse. Maylis de Kerangal reprend cette belle expression à son compte et nous entraîne au cœur d’une transplantation cardiaque en prenant le temps d’évoquer la vie du jeune donateur, Simon Limbres, accro au surf, et vingt ans à peine au compteur. L’envie de croquer la vie à pleines dents, de se prendre des shoots d’adrénaline jusqu’à plus soif. Mais un accident de voiture en décidera autrement. C’est Claire, cinquantenaire, qui profitera de cette greffe miraculeuse. Entre temps, il aura fallu l’accord des parents de Simon, une décision affreusement difficile à prendre.

La tragédie du hasard et l’injustice de la destinée ; la perte d’un être cher ; le déni de la mort et le lourd travail de deuil ; le dialogue de sourds entre les médecins et la famille ; la chance de sauver une vie ; la transmission… Autant de points d’accès pour entrer dans une zone de turbulences maximale. Noblet s’est attaqué à l’adaptation à bras le corps et condense habilement les enjeux du roman : le rythme ultra soutenu évoque 24h Chrono et Grey’s Anatomy et le compte à rebours, constamment rappelé sur l’écran, s’égrène impitoyablement sur le plateau.

La  vie malgré tout
Aucun temps mort pour le comédien-caméléon qui change en un éclair de rôle en enfilant une blouse ou des lunettes de soleil. Son travail de dynamique interprétative laisse sans voix : tour à tour insouciant, grave, digne, haletant, fasciné, acteur et spectateur, Noblet, très bien dirigé par Benjamin Guillard, s’approprie chacun personnage et lui apporte une couleur propre. Cela relève presque de l’exploit. Et pour une fois, la vidéo n’écrase pas la dramaturgie, elle s’harmonise avec elle : arborescence de l’anatomie humaine, zooms sur des parties du visage, motion capture… Les effets sont ponctuels mais toujours pertinents. Ils accompagnent un décor pratiquement vide, soulignant à quel point tout passe par le jeu de Noblet, solide pilier touchant d’humanité.

Malgré un sujet lourd et démoralisant, c’est l’urgence de vivre qu’on retient en sortant de Réparer les vivants. Emmanuel Noblet mérite ce plébiscite public et critique ; il porte son spectacle avec une conviction folle. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

RÉPARER LES VIVANTS d’après Maylis de Kerangal. M.E.S d‘Emmanuel Noblet. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h25.

© Aglaë Bory

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