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Théâtre de l’Odéon

À la recherche des liens perdus

Quel lien nous unit aux autres ? Comment se construire, se reconstruire dans le deuil, l’absence et la solitude ? En portant sur la scène de l’Odéon Nous pour un moment, la nouvelle pièce d’Arne Lygre, Stéphane Brauschweig tente de répondre à ces questions universelles. Par le choix d’une épure aussi bien linguistique que scénographique, le directeur des lieux souligne la fragilité des relations humaines, les aléas bouleversants de la vie. Une langue simple et franche qui relève à la fois de l’anodin et de l’essentiel. Une belle découverte.

Une personne, un ennemi, un inconnu, une connaissance… Autant d’anonymes sans identité précisément définie mais qui vont pourtant se croiser au fil de la pièce. Souvent en duo, parfois en trio, ces forces en présence badinent entre elle, se disputent, se cherchent, se désirent, s’apprivoisent. En toile de fond, un accident tragique qui va se répercuter sur l’ensemble des protagonistes.

Ricochets
La construction de la pièce, en ricochets, séduit. Très fluides, les scènes s’enchaînent en un fondu impeccable. Les situations, de plus en plus noires, évoquent la mort, le suicide. Pour allegée quelque peu cette atmosphère plombante, Stéphane Braunschweig opte pour un décor aquatique du plus bel effet. Les personnages se meuvent dans un parterre liquide qui évoque les changements soudains de direction que peuvent prendre nos vies. Un plateau tournant permet de changer rapidement de situation, tout comme un panneau qui se lève et se baisse à l’envi. Simple mais efficace.

La ronde de comédiens, glissant aisément d’un personnage, voire d’un sexe à l’autre, brille. Citons-les tous : Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal.

Un moment troublant, comme l’eau qui s’agit au gré des pas de ces êtres en quête de sens et de connexion à autrui. ♥ ♥ ♥ ♥

NOUS POUR UN MOMENT d’Arne Lygre. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon.  01 44 85 40 40. 1h35

© Elizabeth Carrechio

Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

L’Écoles des femmes en rouge et noir de Braunschweig

Molière à la salle de gym, est-ce vraiment raisonnable ? Une petite moue dubitative s’esquisse sur nos lèvres en apercevant Arnolphe et son ami Chrysalde suer sang et eau sur des vélos d’appartement. Les disciples de Véronique et Davina sont un peu à la peine dans cette scène d’exposition laborieuse. Quel est le sens de cette métaphore sportive ? Se maintenir en forme pour séduire Agnès, la jeune femme qu’Arnolphe a éduquée loin du monde ? Installer d’emblée l’importance du corps chez Molière ? On ignore où veut réellement en venir Stéphane Braunschweig au début de L’École des femmes. On sent que la soirée va être longue si la suite se révèle du même acabit.

Ouf ! Cette bizarrerie ne s’éternise guère. Durant cette mise en bouche déconcertante, on aura eu le temps d’apercevoir le décor : un sol rouge sang, du noir partout et une immense vitre teintée qui trace une frontière poreuse entre la sphère du social et celle de l’intime, (la chambre de Suzanne). Entre donjon SM sadien et caverne vampirique, notre cœur balance. Faudrait-il comprendre qu’Arnolphe est un démon pervers ?

La direction d’acteurs du patron de l’Odéon se montre sans doute plus ambigüe. Claude Duperfait compose un insaisissable serpent : on éprouve de la compassion envers ce pauvre bougre qui a bien du mal à assumer son amour un brin incestueux. Une compassion en même temps atténuée par l’inflexibilité du personnage, qui veut aller jusqu’au bout de son idée folle de mariage. Le comédien n’est jamais dans la caricature : plein d’une violence rentrée, on le sent bouillonner en permanence sans jamais vraiment exploser. Il ne tient pas en place, égaré dans les tourments d’un amour impossible.

Face à lui, Suzanne Aubert campe une Agnès moins futile qu’il n’y parait. À la voir manier avec dextérité une paire de ciseaux aiguisée, on se demande si ce n’est pas elle qui aurait tué le petit chat.. Par ennui peut-être ? Elle se cherche cette fleur en quête d’épanouissement. Avatar nabokovien, cette Lolita en herbe, moulée dans un simple T-shirt et un mini-short en jean, hypnotise. Gracile, la comédienne passe d’une ravissante ingénuité à une savoureuse effronterie. Il faut l’observer rire à gorge déployée lorsqu’elle Arnolphe lui lit consciencieusement le manuel de la parfaite épouse. Il faut observer avec quel aplomb elle éconduit son père de substitution, estomaqué. La poupée enfermée dans sa cage en verre s’est métamorphosée en une lionne farouchement attachée à sa liberté. Qui décidera même de fuir Horace à la fin du spectacle, apeurée peut-être à l’idée d’épouser finalement le premier venu. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉCOLE DES FEMMES de Molière. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40 . 1h50

© Simon Gosselin

Seasons of Love

Retenez bien son nom : Alexander Zeldin. Encore inconnu en France, le trentenaire britannique a fait chavirer d’émotion l’Odéon. Avec Love, l’ancien assistant de Peter Brook met un coup de projecteur sur les exclus de la société, sans racolage ni misérabilisme. Des paroles saisies sur le vif, troublantes d’authenticité. Un théâtre du quotidien où la vraie vie rejaillit sur scène et vous prend à la gorge.

Le vivre-ensemble est une expression devenue tellement galvaudée qu’elle semble en avoir perdu son sens. Pourtant, le noyau qui gravite autour d’un foyer d’urgence insalubre n’a pas le choix. La cohabitation s’avère compliquée ; l’intimité difficilement permise. La pièce, écrite à partir de témoignages malheureusement bien réels, tente une radiographie de ces laissés pour compte qui n’abandonnent pas. Dean et sa petite famille ; leur voisin-ovni et sa mère malade ; un réfugié syrien et une exilée soudanaise essayent de s’apprivoiser, non sans difficulté. Les toilettes, à jardin, constamment occupées rendent criante la métaphore de la promiscuité indigente. Et pourtant, quelle dignité dans le traitement de ce combat de tous les jours !

Le dramaturge expose sans fard la précarité de ces honnêtes gens qui n’arrivent plus à  joindre les deux bouts. Sans tomber dans un voyeurisme malsain, il s’appuie sur des silences éloquents, des regards, une langue crue ainsi que sur une élégante pudeur qui évite le démonstratif. Le public, très proche de la scène, se retrouve partie prenante dans cette odyssée de l’intime.

L’amour en partage
L’émotion vous cueille sans y prendre garde. Vous vous surprenez à sentir des larmes salées couler le long de vos joues tandis que cette femme âgée (campée par Anna Calder Marshall, bouleversante de lucidité) dont le corps lâche, passe, les yeux dans le vague, parmi les spectateurs, à la recherche d’une main tendue. Et là, la magie du théâtre opère : on la tend spontanément cette main, on veut accompagner les derniers instants de Barbara. Un silence règne aux Ateliers Berthier. Une silence d’une beauté saisissante qui invite à goûter aux joies du partage.

Love pourrait glacer le sang par ses thématiques bien sombres. Pourtant, le désespoir ne gangrène jamais les éclairs heureux qui illuminent l’espace. Oh, il suffit de trois fois rien pour esquisser un sourire : un shampooing au liquide-vaisselle, une petite qui se prend pour un professionnelle du gospel, un baiser d’amour pur qui scelle la promesse d’un futur plus radieux. L’amour comme ultime protection contre les coups du sort.

Saluons-les tous : Janet Eduk, le sourire toujours aux lèvres, épatante en compagne enceinte jusqu’aux dents ; Emily Beacock, adorable gamine étonnamment mature pour son âge ; Luke Clarke, père courage droit dans ses bottes ; Nick Holder, voisin bien mystérieux et maladroit ; Waj Ali, fantôme boiteux au mutisme sympathique ; Mimi Malaz Bashir, discrète exilée et Yonatan Pelé Roodner, ado rebelle amateur de rap. Ce sont eux qui composent la galaxie Love. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE d’Alexander Zeldin. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon puis Comédie de Valence. 1h30

© Sarah Lee

L’odyssée de Jatahy : de guerre lasse

Christiane  Jatahy semble raffoler des fêtes désabusées. Après La Règle du jeu alcoolisée de Renoir au Français, elle remet le couvert à l’Odéon cette fois-ci. En tentant de combler les zones d’ombre de L’Odyssée, la metteur en scène brésilienne s’éloigne de l’épique homérique. Ce qui la captive, c’est le domos, la maison, la vie hors des exploits guerriers. Sur le papier, l’idée est séduisante. Sur scène, l’écriture de plateau montre très rapidement ses limites.

Que retient-on de Pénélope ? Sa fidélité à toute épreuve, son art du tissage, sa volonté de fer. C’est la grande oubliée de L’Odyssée, qui célèbre la bravoure rusée d’Ulysse. Jatahy, tout à son honneur, recentre la femme au coeur du propos. Comment survivre face à cinquante porcs qui essayent de vous assaillir de toute part ? Comment maintenir la flamme d’un amour qui s’étiole ? Comment ne pas céder à la tentation d’une caresse malgré le dégoût de l’adultère ?

L’originalité de Jatahy est de se positionner franchement face à ces non-dits : Pénélope n’est pas parfaite non, ni irréprochable. Elle est humaine. Parfois enjouée, prête à danser avec ses prétendants, parfois révoltée, parfois abattue. Insaisissable. Les hommes, eux, n’ont pas fière allure. Ces clowns pitoyables sont loin d’inspirer de l’effroi. Eux aussi semblent vouloir en finir.

Cette envie de désacraliser un texte fondateur de notre culture occidentale, loin de constituer un geste provocateur, tend plutôt la main à une humanité en perte de repères face à l’attente du retour d’une ombre. Pas d’apparat ici, bien au contraire : le festin se limite à de l’eau et des chips.

Comment survivre face à l’ennui ? En se divertissant, au sens pascalien du terme. Pour éviter de broyer du noir, autant faire la fête. Mais quelle fête ! Sinistre, glauque au possible.

Pour varir les plaisirs, Jatahy a conçu un dispositif bi-frontal qui brouille les perceptions. Tandis qu’une partie du public assiste au dialogue entre plusieurs Pénélope (trois qui se relaient) et des prétendants, l’autre moitié se centre sur Ulysse et Pénélope. On oublie d’ailleurs très rapidement qui est qui et cette porosité identitaire tend à constater qu’on ne sait plus qui est la victime ou le bourreau, qui désire et qui résiste…

Le trio féminin tient la barre dans ce naufrage de l’amour : Stella Rabello, Isabel Teixera et Julia Bernat jouent avec intensité et presque nonchalence la mascarade du désir. Les trois garçons semblent phagocités par la présence de cette sororité.

À vau-l’eau
Lorsqu’on prend Homère comme point de départ, la forte attente du spectateur est légitime. Ici, la matériau antique sert de prétexte à une écriture de plateau qui ne casse vraiment pas des briques. La beauté de la langue homérique se confronte à la pauvreté des dialogues, ce qui fait qu’on écoute tout cela d’une oreille très distraite. Reste la majestuosité d’une scénographie qui en met plein la vue. C’est au moment de la réunion des deux groupes que la magie opère : tout part à vau-l’eau, les couples se délitent malgré un rapprochement qui s’avère vain. Du coup, l’élément liquide envahit le plateau et stagne. Les corps pataugent maladroitement, une langueur insupportable envahit le plateau. Des vidéos admirablement bien filmées alternent les prises de vue, les parties du corps, les visages à vif. Exténués et trempés, nos héros abandonnent la bataille.

C’est cet émouvant lâcher-prise qu’on retiendra de cet Ithaque. ♥ ♥ ♥

ITHAQUE de Christiane Jatahy, d’après L’Odyssée d’Homère. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h.

© Elizabeth Carecchio

 

Cyril Teste nous régale avec Festen

Cyril Teste avait frappé fort avec son Nobody : en mariant avec intelligence l’art du théâtre et du cinéma, le metteur en scène avait conçu un objet hybride séduisant et vertigineux. Deux ans plus tard, passage à la vitesse supérieure. C’est désormais à l’Odéon que se produit son collectif MxM avec Festen. Même dispositif pour un rendu toujours aussi diablement efficace.

Qui n’a jamais lavé son linge sale en famille, surtout autour d’un repas censé être festif ? Ce n’est pas Christian qui dira le contraire… Invité à célébrer les soixante ans du patriarche, le jeune homme va exploser l’unité familiale et dégommer la bienséance. Une mise à mort méthodique et calculée d’un père incestueux trop longtemps impuni. La vengeance implacable du fils (et de la jumelle qui s’est suicidée) entraînera d’abord l’incrédulité, le rejet puis une acceptation sans contestation possible.

Caméré vengeresse.
Avec Cyril Teste, la caméra se transforme en Némésis : instrument punitif, elle scrute les visages qui s’affaissent, les colères qui dérapent, les recoins qui dissimulent. Comme toujours, la fluidité de la mise en scène apporte du dynamisme au propos. Le spectateur a l’impression d’être pourvu du don d’ubiquité. On navigue d’un espace à l’autre (cuisine/salon/salle à manger) avec aisance et tout s’imbrique à merveille dans cette machine infernale.

Le vernis lisse des apparences se fissure avec éclat : la névrose collective monte crescendo. Le spectacle tient en grande partie sur les épaules solides de Mathias Labelle, déjà extraordinaire dans Nobody. Dans le rôle de Christian, il laisse pointre une émotion à fleur de peau, travaillée par le trauma et la rage. L’intensité de son expression faciale, ses déchaînements de chien fou et sa terrible froideur emportent l’adhésion. Le reste de la distribution joue moins dans la subtilité, les personnages sont brossés à plus gros traits.

En définitive, une célébration glaciale et volcanique de la parole, du courage de s’affirmer face à la masse des autres. Loin d’être un effet de mode chic et purement illustratif, la caméra devient un personnage à part entière : c’est elle qui permet de ressusciter les fantômes et de mettre à jour la vérité… ♥ ♥ ♥

FESTEN de. M.E.S de Cyril Teste. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h50

© Simon Gosselin

Médée respire au présent avec Simon Stone

Alors que la Médée hiératique et primitive de Vassiliev semblait à mille lieues de nous, Simon Stone ancre son héroïne tragique dans une immédiateté salutaire à l’Odéon. Le canevas mythologique se superpose au fait divers en une alchimie aussi troublante que dérangeante. On comprend tout des agissements de cette femme au bord du gouffre : cette Médée, incarnée par une époustouflante Marieke Heebink, respire au présent. La sorcière barbare ne participe plus d’un phénomène d’exception mais bien d’un mouvement spéculaire qui nous place face à nos folies.

La Médée de 2017 ne fabrique plus des élixirs et de potions en tout genre. Quoique. C’est une brillante chercheuse en pharmacie, une femme de tête et à poigne. C’était à vrai dire. Un gros plan projette l’image d’une femme usée, à l’éclat terne. Sa gloire passée semble un lointain souvenir. Ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle revient d’un séjour en clinique. Anna a commis une faute grave en tentant d’empoisonner son mari Lucas qui la trompe avec Clara, la jeune fille de son patron. Elle souhaite se racheter et promet un nouveau départ. Cependant, on sent bien que cette volonté de faire table rase du passé n’est qu’une façade. Les morceaux s’avèrent impossibles à recoller.

Cette première apparition du couple, éloigné l’un de l’autre, préfigure le dénouement inéluctable. Comment combattre le temps qui passe et comment lutter contre une insolence jeunesse ? C’est ce défi que se lance Anna/Médée, une femme prête à tout pour reconquérir son homme. La réécriture de Simon Stone innove par son rapport au pardon : bien que tout semble condamné par avance, il n’en demeure pas moins que la relation entre Anna et Lucas/Jason connaît des périodes d’accalmie, voire de réconciliation qui pourraient laisser croire à une possible réconciliation. Cette tension entre fatalité et rachat fait tout le sel de cette adaptation.

Violent apaisement
Dans l’écrin aseptisé et dépouillé de la scène se joue un affrontement larvé qui prend aux tripes car l’issue est laissée en suspens. De purs moments de grâce traversent la représentation comme lorsque la petite famille est réunie dans la chambre parentale. Les rires et les sourires émeuvent car dans ces gestes est contenu un amour diffus, un instant d’accalmie reposant. Cette volonté d’inscrire sa Médée dans un espace impersonnel permet de souligner le rôle joué par les nouvelles technologies et notamment notre rapport à la vidéo (et ses conséquences plus ou moins facheuses). Loin d’être un simple gadget, elle participe réellement à la dramaturgie et précipite le drame. Les zooms faciaux accentuent le désespoir du couple, sa rage et ses euphories passagères.

La troupe du Toneelgroep d’Amsterdam, dirigée par Ivo van Hove, s’avère impeccable de maîtrise. Marieke Heebink irradie en femme à la dérive, brisée, qui se raccroche malgré tout à l’espoir d’une reconquête. Elle est terriblement humaine dans sa lente descente aux enfers. On ne la rejette pas, au contraire on la comprend. Aus Greidanus campe un Lucas/Jason déboussolé malgré ses prétendues certitudes. Leur couple explosif forme comme une évidence. Eva Heijnen s’en sort avec panache dans le rôle difficile de Clara/Créuse, l’intruse fille à papa qui essaye de creuser son trou au sein d’une famille éclatée.

Contrairement à Thyestes, à la violence beaucoup plus radicale, Medea offre une horreur en sourdine, malgré les cris de la dispute. Le récit par hypotypose des meurtres par Médée glace par leur sécheresse et leur absence d’emphase. Cette sobriété de moyens accentue par contraste la cruauté de la situation. Quelques images se détachent à l’instar de cette pluie continuelle de cendres noires qui se déverse lentement sur le plateau. Cette métaphore du temps qui passe, tel un sablier obscur, renvoie aussi au terreau, source de résurrection et de nouveau départ. L’image finale, celle d’une mère éteinte serrant contre elle ses deux bambins morts asphyxiés marque par sa beauté sereine.

En confrontant ainsi le fait divers au mythe, Simon Stone propose une Médée follement moderne, en prise avec un quotidien qui la dépasse. Cette actualisation n’est pas un effet de mode : elle fait sens car elle indique à quel point chacun d’entre nous peut basculer dans l’horreur. Puissant. ♥ ♥ ♥ ♥

MEDEA d’après Euripide. M.E.S et adaptation de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h10.

© Sanne Peper

Dans la jungle de la psychanalyse

Les beaux jours recommencent à poindre le bout de leur nez sur la capitale. Un climat en parfaite adéquation avec la serre tropicale imaginée par Stéphane Braunschweig. Le nouveau directeur de l’Odéon inaugure sa première création avec Soudain l’été dernier de l’injustement boudé Tennessee Williams. En refusant de céder aux sirènes tentant d’un psychologisme terrien, le metteur en scène réussit cependant par un coup de baguette magique à offrir une solide densité à ses comédiens, teintée d’un onirisme moite. Luce Mouchel et Marie Rémond trônent au milieu des lianes telles des Amazones meurtries et vindicatives.

Si vous êtes amateur d’intrigue au théâtre, fuyez votre chemin. Soudain l’été dernier, comme la plupart des pièces de Williams, joue sur les réminiscences et les absences. En l’occurrence, celle de Sébastien Venable, un poète incompris brutalement assasssiné dans une station balnéaire populaire d’Espagne. Violette, sa mère surprotectrice, tient à conserver intacte la mémoire de son fils chéri. Pour cela, elle souhaite entendre de vive voix le témoignage de sa nièce Catherine, présente au moment du drame. Violette souhaite clouer le bec aux affabulations éhontées et scandaleuses de Catherine. Qui détient la vérité ? Le Docteur Sugar devra trancher.

Songe touffu
On nage ici constamment en eaux troubles. Comment démêler le vrai du faux ? Qui est la plus folle entre l’énigmatique Catherine et la castratrice Violette ? Braunschweig ne tranche jamais et grand bien lui en a pris. De fait, la complexité de la pièce éclate dans toute sa majesté : au public de se forger son opinion. Par ailleurs, le choix de conserver le mystère évanescent du souvenir de Sébastien en occultant tout recours à la vidéo s’avère judicieux. Nul besoin ici, la force d’évocation s’empare du plateau par la puissance de jeu des comédiens qui lui insuffle une consistance palpable.

Luce Mouchel est impériale en virago diminuée et obstinée. Son air narquois et enflammé de diva étouffante mérite le déplacement. Elle gouverne son petit monde à la baguette tout en découvrant les béances d’un deuil inconsolable. Face à elle, Marie Rémond papillonne sur scène dans sa robe fleurie : dans l’ailleurs et le maintenant, elle fait preuve d’une impétueuse dépossession. Femme-enfant qui se brûle les ailes à force de défendre mordicus sa vérité, elle a tout d’une héroïne tragique dont le destin atteint son acmé au moment où elle se lance dans le terrible récit de la mise à mort de Sébastien. Lors de ce pur moment de bravoure, les spectateurs retiennent leur souffle.

Ces formidables comédiens bénéficient de l’écrin vert émeraude splendide concocté par Braunschweig. Prenant littéralement au pied de la lettre les didascalies initiales, celui-ci déploie dans un décor grandeur nature les moiteurs d’une jungle luxuriante. Troncs d’arbre massifs et feuilles géantes enveloppent les personnages de leur présence paradoxalement très mentale. La scénographie permet donc elle aussi de brouiller les frontières entre ultra réalisme et percée psychique. ♥ ♥ ♥ ♥

SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER de Tennessee Williams. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h35.

© Elizabeth Carecchio

Dom Juan, galaxie libertine

Dom Juan déroute : une intrigue décousue dont le fil d’Ariane se tisse par une succession de performances au centre desquelles gravite la figure mythique du libertin moliéresque. En acrobate échevelé, Jean-François Sivadier transforme l’Odéon en piste de cirque borderline avec un Nicolas Bouchaud impeccable en Maître Loyal désinvolte et cinglant.

Dom Juan, playboy ou gros beauf ? Ce séducteur invétéré multiplie les conquêtes tout en provoquant un dégoût tenace. Pourquoi ? Car il se moque absolument des conventions et sa liberté de ton excite son entourage. C’est cela qui fascine chez ce personnage, pas sa beauté. Jean-François Sivadier l’a très bien compris en proposant un bourreau des cœurs blasé et cynique. En peignoir, improvisant une reprise coquine et rauque de « Sexual Healing », Nicolas Bouchaud attise les regards.Son entrée sur scène fracassante joue la carte de l’improvisation décontractée et du détachement : le drôle d’oiseau n’hésite pas à apostropher des donzelles aux premiers rangs et à les draguer ostensiblement. C’est punchy, acéré et cocasse. On aime. Par la suite, le comédien sait se montrer plus grave tout en  gardant cet air absolu de mépris léger. Marie Vialle l’accompagne admirablement en Elvire déchaînée et digne. Telle une plume goudronnée, elle virevolte sur le plateau mi-Mégère, mi-groupie.

Crooner céleste
Sivadier nous propulse dans une galaxie lointaine et si proche à la fois, celle du libertinage moral et sensuel. La scénographie céleste de Daniel Jeanneteau démultiplie les suspensions-planètes, qu’elles soient argentées ou mates. Le ciel, si moqué et si craint, devient l’acteur principal. Tempête et fumée enveloppent les corps dans un rythme tonitruant. Ce Dom Juan a du panache derrière ses allures de bazar déglingué. La scène des paysans est à mourir de rire (Lucie Valon et Stephen Butel déménagent) et Vincent Guédon incarne un Sganarelle clochard loin d’être bête et très facétieux.

Si la pièce de Molière continue de nous laisser de marbre, force est de reconnaître le dynamisme explosif de la version Sivadier, qui ne nous laisse presque aucun répit. Du show, du vrai ! ♥ ♥ ♥

DOM JUAN de Molière. M.E.S de Jean-François Sivadier. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30.

© Brigitte Enguerand

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