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Théâtre de l’Atelier

Allô maman bobo

Le fantôme de Tennessee Williams plane sur la scène du Théâtre de l’Atelier. Autour d’un thème délicat, la GPA, la dramaturge américaine Jane Andersen souligne la fracture sociale entre riches et pauvres et les incompréhensions qu’elle génère. Prenante, cette pièce douce-amère bénéficie de la mise en scène délicate d’Hélène Vincent, vibrante directrice d’acteurs. Sans jamais verser dans le mélo, elle en fait ressortir les tonalités cruelles.

Deux couples : d’un côté Wanda et Hal triment dans leur caravane et ne parviennent pas à gâter leur petite tribu ; de l’autre côté Rachel et Richard, bien plus aisés, en mal d’enfant. Par le biais d’une petite annonce, la vie du quatuor va être bouleversée…

Difficile de cataloguer Baby dans un genre précis. À mi-chemin entre la comédie et le drame, on se laisse surprendre par cette histoire bien ficelée et bien écrite. Jouant sur les contrastes de caractère, sans caricature aucune, la pièce dessine surtout de formidables personnages féminins.

Moiteur dérangeante
L’apprivoisement compliqué entre Wanda et Rachel occupe tout le premier acte : la première accepte à contre-coeur de vendre son futur bébé à la seconde. Comment dès lors parvenir à établir une relation cordiale ? Isabelle Carré, éternelle adolescente, imprime une tendre et énergique dignité à son personnage de mère courage. Sa franchise fait mouche. Camille Japy, elle, habituée aux rôles de bourgeoise coincée, baigne dans son élément. Il faut l’observer en train de lancer des regards exaspérés voire apeurés face au mode de vie précaire Wanda. Leur échange savoureux donne du piquant à l’ensemble.

Vincent Deniard ne démérite pas en époux bourru et maladroit, follement amoureux de sa Wanda. Son physique impressionnant laisse affleurer un côté nounours attachant. Un personnage complexe qui sous ses allures monolithiques de brute épaisse dévoile un vrai sens de la famille. Le deuxième acte, marqué par l’arrivée de Bruno Solo, traine plus en longueur. Le personnage arrive trop tard pour que l’on s’y attache réellement.

Ne dévoilons rien de la fin : constatons simplement que la vie réserve bien des surprises et que notre quatuor y laissera des plumes. On sort de l’Atelier lessivés, l’âme agitée par de terribles questionnements. ♥ ♥ ♥ ♥

BABY de Jane Andersen. M.E.S d’Hélène Vincent. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 2 h entracte compris.

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Patrick Timsit à fleur de peau

Il est des livres qui laissent une empreinte durable en nous. Qui éveillent des émotions enfouies, qui entrent en résonance intime avec notre être profond. Pour Patrick Timsit, Le Livre de ma mère fait parti des ces œuvres charnières. Portant depuis très longtemps ce projet, l’humoriste dévoile un potentiel émotionnel touchant, sans jamais sombrer dans la pathos. Un Ave Mater sobrement dirigé par Dominique Pitoiset. L’occasion de redécouvrir le texte culte de Cohen sous un angle intimiste saisissant.

« Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance ». Toute la pensée de Cohen se résume dans ce bel aphorisme. En rendant hommage non seulement à sa mère mais aussi à toutes les mamans du monde, l’écrivain cristallise un amour complexe, entre adoration et honte. Sa maman, étouffante et attachante, chien docile qui suit son maitre sans rien réclamer en retour, est déifiée. Volontiers lyrique, la langue de Cohen est ciselée, démonstrative, emphatique. Elle touche car elle s’adresse à tout un chacun.

Dignité de bon aloi
Patrick Timsit, seul sur scène, se glisse avec humilité dans les pas de l’auteur de Belle du Seigneur. Face au public, il déguste les mots savoureux de Cohen comme des berlingots. Malicieux et digne, il mène sa barque sans fléchir dans un décor dépouillé. Un Mac, un téléphone, des pages à la main… Toute cette disposition renvoie l’artiste à son travail, comme s’il se dévoilait au fur et à mesure de la réprésentation, en même temps qu’il accouchait sur le papier de ses souvenirs.  Une madeleine en guise d’hommage à croquer sans modération…♥ ♥ ♥ ♥

LE LIVRE DE MA MÈRE d’Albert Cohen. M.E.S de Dominique Pitoiset. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h10

© Gilles Vidal

Vincent Dedienne, canaillou à fleur de peau

Radio, télé, théâtre… Depuis deux ans, Vincent Dedienne s’est rapidement imposé comme un pilier incontournable du PAF. Après une longue tournée, il se pose pour quelques dates à l’Atelier, histoire de contenter des fans de plus en plus nombreux. Avec sa frimousse à croquer, ce cousin éloigné de Kiki aux bouclettes noires nous plonge dans un toboggan émotionnel dans S’il se passe quelque chose. Doté d’une hypersensibilité prégnante, le presque trentenaire retrace son parcours avec une pudeur exhibitionniste. Les yeux pétillent à la sortie.

Une voix grave de femme se fait entendre à travers les ondes d’une radio. Le grain évoque Muriel Robin mais à la mention de l’Indochine, on comprend qu’il s’agit de Marguerite Duras. L’auteur de L’Amant revient sur l’impossible pratique de l’autoportrait, son inexistence fondamentale. C’est donc un défi que se lance Vincent Dedienne, celui de tracer un chemin de soi à travers le seul en scène (il n’aime pas trop l’étiquette du one man show…). Exercice périlleux mais pas impossible.

Tout commence par une histoire d’adoption : le petit Pamplemou a été abandonné par ses parents et tente de se raccrocher à la branche d’un arbre peu solide… La forme du conte désamorce tout pathos et initie le ton si particulier du spectacle : à fleur de peau et drama queen. Polymorphe, il passe de la conseillère Pôle Emploi bitchy et bécasse au vendeur de jeux psychorigide sans oublier le prof de diction snob et pédant et la mamie comédienne qui perd doucement mais sûrement la boule. On vous avait prévenus, c’est les montagnes russes des sentiments ici.

Kiki au théâtre
Sans lorgner vers Tonton Freud, S’il se passe quelque chose semble conçu comme un exutoire : transformer la solitude heureuse du petit garçon et de l’ado de Mâcon (célèbre pour son andouillette et son salon international de camping) en expérience à partager. L’envie folle de faire du théâtre survient dès sept ans grâce à une VHS mettant en scène Muriel Robin, confortée par un premier spectacle à quatorze ans puis par son entrée à la majorité à la Comédie de Saint-Étienne. Le jeune Vincent veut transmettre aux autres, faire rire son auditoire, compenser peut-être l’inconnu biologique par la certitude de retrouver tous les soir un public qui l’aime et qui l’encourage.

Avec Vincent Dedienne, introspection délirante et quête intime et touchante de soi font bon ménage. Une certaine élégance dans l’humour. Un artiste qui gravit tranquillement les chemins jusqu’au sommet sans prendre le melon. Piquant et frais comme un pamplemousse, son spectacle démontre qu’on peut émouvoir tout en ne se privant d’aucune folie. Salutaire. ♥ ♥ ♥ ♥

VINCENT DEDIENNE : S’IL SE PASSE QUELQUE CHOSE de Vincent Dedienne, Juliette Chaigneau, Mélanie Lemoine et François Rollin. M.E.S de Juliette Chaigneau et François Rollin. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h35.

Quand la nostalgie pinterienne endort plus qu’elle n’éveille les sens

La grand marotte d’Harold Pinter aura toujours été la mémoire et ses dérèglements. Spectres de la Shoah dans Dispersion ; amnésie dans Une Sorte d’Alaska…  Comme son titre l’indique, Old Times lorgne davantage du côté de la nostalgie, des actes manqués et d’un présent défaillant. Benoit Giros monte courageusement cet opus méconnu au Théâtre de l’Atelier car soyons franc, le pauvre n’a pas grand chose à se mettre sous la dent. Si Pinter est un as pour dérouter son auditoire, ce cru mineur décourage par son manque excessif de lisibilité, son écriture en-deçà du niveau habituel du prix Nobel de littérature et une mise en scène savamment énigmatique mais au rythme pesant.

Pinter raffole du chiffre trois : symbole du déséquilibre par excellence, il conditionne des relations tendues entre un noyau apparemment stable, un couple, et un élément perturbateur. En l’occurrence, Anna débarque chez Kate, vingt ans après voir vu pour la dernière fois sa meilleure amie . Les retrouvailles se déroulent sous les yeux mi-amusés, mi-déconcertés du mari de Kate, Deeley. Une plongée étrange dans les souvenirs et les coïncidences trop belles pour être vraies commence alors…

Construite comme souvent en puzzle chez Pinter, Old Times imbrique des strates temporelles à la fois floues et très précises : ainsi le mari rencontre sa femme dans un cinéma ; tout comme Anna emmène cette même femme voir le même film. Ou bien cette soirée malsaine pendant laquelle Deeley raconte avoir maté sous les jupes de deux copines. Et on devine vite qui se cache sous cette cette paire d’amies.

Cette superposition entre un passé lesbien (les caresses ne trompent pas) et sensuel et une actualité plus morne et rangée (une maison bourgeoise sur la côté anglaise) aurait pu donner lieu à un vertige riche d’ubiquité. Benoît Giros parvient d’ailleurs à rendre assez bien compte de cette atmosphère décalée, de sourde violence, sous des rapports aimables notamment par un jeu délicat des lumières et des déplacements.

Chemins trop bifurqués
Malheureusement, la pièce se prend dans le rets de pistes trop nombreuses et décousues : la pêche aux indices agace assez rapidement et reconfigurer les béances de la mémoire constitue un jeu crispant ici. Tout simplement car les carences proprement dramatiques, à savoir la force et la portée de l’écriture, peinent à émerger. On décroche vite de cette histoire tarabiscotée et qui glisse dangereusement à la fin vers le grand n’importe quoi avec ces faces maculées de boue…

Dans un décor clinique, le trio de comédiens se débrouille comme il peut et arrive à donner consistance à un matériau terriblement dénué de chair : lorsqu’Adèle Haenel apparaît, on craint le pire avec ce surjeu enjoué et décalé puis sa jeunesse fraîche, mystérieuse et insolente reprend le dessus. Marianne Denicourt campe la vamp éthérée avec prestance et distance. Emmanuel Salinger, plus terre-à-terre, apporte un contre-point comique appréciable.

Old Times loupe donc le coche : la faute à un texte qui s’égare en chemin. Benoît Giros assure un travail honorable au vu du morceau à défendre. On retiendra surtout sa direction d’acteurs globalement fine et bien vue. Pour le reste… ♥

OLD TIMES d’Harold Pinter. M.E.S de Benoît Giros. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h20.

© Pascal Victor

Isabelle Carré, une mère à la dérive qu’on adore détester

Pour sa première mise en scène, Isabelle Carré s’attaque à une pièce étrange de Paul Zindel au titre tout autant énigmatique. Dans De l’influence des rayons gamma sur l’influence des marguerites, la quarantenaire césarisée prend des risques et s’aventure dans un rôle à contre-emploi. Celui d’une mère indigne, perverse narcissique humiliante au passé trouble. Si son travail scénique ne brille pas par son inventivité (pardonnable vu la faible marge de manœuvre offerte par un ancrage réaliste à l’intérêt discutable), on saluera en revanche son audace et la densité de son interprétation. Une plongée 70’s dans ce huis-clos à trois à découvrir à L’Atelier.

On ne souhaiterait à personne d’avoir Béatrice Hundsdorfer comme mère. Emprisonnant avec une cruauté délectable sa cadette Mathilda, une geekette surdouée en sciences, afin de lui servir de souillon et envoyant mollement son aînée Ruth, pas très intelligente et un peu superficielle, en classe, Betty prône une éducation mi-laxiste, mi-tyrannique. Dans cette atmosphère anxiogène où règnent les relents de tabac et les vapeurs de whisky, le laisser-aller se prélasse en maître et les frustrations névrosées de cette mère-harpie aspirent toute prétention au bonheur. Pourtant, lorsqu’une expérience atomique opérée avec succès sur des marguerites par l’introvertie Mathilda lui attire la reconnaissance publique, le vent semble tourner. C’était sans compter sur la jalousie maladive d’une éternelle insatisfaite bipolaire.

Sans vouloir généraliser, les pièces américaines se retrouvent bien souvent teintées d’un psychologisme à gros sabots à tendance caricatural et manichéen. De l’influence… ne déroge pas à la règle et brosse notamment assez grossièrement le portrait des deux filles. Pas vraiment de nuances entre l’ado provoc’ et l’intello renfermée. Alice Isaaz et Armande Boulanger s’en sortent respectivement plutôt bien et font ce qu’elles peuvent pour exister face au poids lourd incarné par Isabelle Carré.

Contre-emploi en or
On comprend pourquoi la comédienne a décidé de s’orienter vers ce personnage hors-norme. Il lui permet déjà de casser son image de gentille fille un brin inoffensive qui lui colle à la peau au cinéma. Le plaisir d’interpréter une peau de vache blessante et je-m’en-foutiste sonne comme une évidence. Même si elle aurait pu pousser le bouchon encore plus loin, Isabelle Carré jubile en mégère non apprivoisée. Elle sait également se livrer avec pudeur quand elle évoque l’ombre bien aimée du père disparu ou lorsque ses secrets de lycée refont surface.

Ses débuts à la mise en scène mettent en relief la vivacité du texte et ses répliques qui fusent. Avec une gestion judicieuse de l’éclairage mais un usage plus maladroit de l’espace, Carré signe un travail somme toute conventionnel. Les faiblesses d’écriture et d’enjeux de la pièce (malgré un personnage principal merveilleusement complexe) ne permettent pas d’y imprimer réellement sa patte ou sa personnalité. Le décor fourre-toute yéyé et les costumes plutôt vilains n’aident pas à l’affaire. On aurait voulu plus d’âme. La faute à la pièce elle-même ? Sans doute.

De l’influence… laisse donc un sentiment mitigé : si l’abattage surprenant d’Isabelle Carré permet de passer une bonne soirée, on reste plus perplexe vis-à-vis du choix du texte. De là, découle un mise en scène honnête mais lisse. Pourquoi pas. ♥ ♥ ♥

DE L’INFLUENCE DES RAYONS GAMMA SUR LE COMPORTEMENT DES MARGUERITES de Paul Zindel. M.E.S d’Isabelle Carré. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h20.

© Christophe Vootz

Entraînante farandole irlandaise au Théâtre de l’Atelier

Au Théâtre de l’Atelier, Didier Long nous transporte dans l’Irlande de 1936 avec Danser à la lughnasa de Brian Friel, tout récemment disparu. Un univers clos et bouillonnant dans lequel cinq sœurs se consument de désir de frustration. Dans cette atmosphère étouffante, le directeur des lieux fait éclore avec une belle sensibilité cette sororité attachante et contaminée par de mortels inassouvissements. De facture très classique mais solidement menée, sa mise en scène offre une séduisante étude sociologique sur la féminité en milieu rural malgré quelques tunnels.

Dans leur humble demeure campagnarde, les cinq sœurs Mundy attendent avec impatience la fin de la moisson afin de participer au grand bal annuel de la Lughnasa. Comme Emma Bovary, elles rêvent d’y rencontrer enfin leur prince charmant et de découvrir les plaisirs sensuels depuis si longtemps refoulés… Seule Chris a vu le loup et de cette union passagère avec un vaurien naquit Michael, le narrateur de la fresque familiale.

Profondément imprégnée d’un catholicisme réactionnaire, la maisonnée est régie d’une main de fer par l’aînée Kate, institutrice-dragonne et seule véritable source de revenus. Le retour du frère prodige, le Père Jack, d’un voyage en Ouganda, sème le trouble car sa stabilité mentale laisse à désirer… Comment apprendre à gérer le délire du frère idolâtré alors que la situation se situe déjà à un seuil critique ?

Fleurs des champs
Didier Long s’insère naturellement dans la pièce de Brian Friel et en propose une version très fidèle centrée autour de l’harmonie et des dissensions entre le quintette. Claire Nebout surprend en bigote stricte mais aimante ; Florence Thomassin incarne une espiègle Maggie, la plus terre-à-terre de toutes et qui adore les devinettes ; Lou de Laâge explose dans le rôle de la fille-mère dure envers son fils et ivre d’amour ; Lola Neymark étonne dans la composition difficile de la benjamine attardée et Léna Bréban charme en tricoteuse pleine de naturel et poignante dans ses illusions déçues.

Ces cinq proches cousines de La Maison de Bernarda Alba de Garcia Llorca écrasent sur leur passage les quelques rôles masculins bien que Bruno Wolkowitch livre une performance assez hallucinée de frère chamanique.

Telles des amies de Tess d’Urberville, cette sororité paysanne irlandaise distille ainsi ses parfums mélancoliques avec un arôme puissant de fleurs des champs presque fanées. Un travail choral presque exclusivement féminin à admirer pour sa fructueuse hétérogénéité. ♥ ♥ ♥

DANSER À LA LUGHNASA de Brian Friel. M.E.S de Didier Long. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h55.

© Christophe Vootz

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L’impériale Dominique Blanc convie le public de l’Atelier à une série de lectures des Années d’Annie Ernaux. Sensible à la prose de l’écrivain, la muse de Chéreau distille avec humilité et malice cette grande épopée intime brassant cinquante ans d’Histoire par le prisme d’une femme de gauche, mère et prof dans des banlieues sensibles. Une heure trente incarnée, touchante et nostalgique. Un moment délectable !

Une bougie et une table en bois rudimentaire pour seul décor. Dominique Blanc s’installe calmement sur sa chaise, nous lance un discret « Bonsoir » et plonge dans Les Années. L’autofiction d’Ernaux embrasse un demi-siècle d’Histoire, autant de mutations politiques, sexuelles, sociales et personnelles. Admirant Ernaux, la comédienne tisse un lien de connivence avec l’écrivain et noue un dialogue en miroir passionnant. Du ressassement traumatique de la Seconde Guerre Mondiale qui touche ses parents mais qui indiffère l’adolescente, en passant par l’arrivée de De Gaulle au pouvoir sans oublier les émeutes de mai 68, la révolution mitterrandienne ou la découverte des nouvelles technologies, Les Années assume son caractère total en superposant l’intime de l’histoire individuelle aux transitions parfois brutales de la grande Histoire.

Savoureux d’écouter Dominique Blanc nous raconter les repas de famille en décalage. Poignant de l’observer jeter les pages au fur et à mesure de sa lecture. Hilarant de l’entendre revendiquer l’émancipation sexuelle d’Ernaux. Bouleversant de la voir décrire les photos de l’écrivain à travers le passage du temps. Par son talent, l’actrice réussit à propulser sa lecture bien au-delà d’un statisme plombant et monolithique. Elle joue, bien plus qu’elle ne lit. Semble s’émerveiller en découvrant les mots de la femme de lettres.

Ainsi, Dominique Blanc nous enchante à travers cette invitation conviviale, sobre et gourmande à découvrir les livres d’Annie Ernaux. Un instant délicieux à ne surtout pas rater.  ♥  ♥  ♥  ♥

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Jean-Louis Martinelli déterre des cartons une pièce méconnue du dramaturge américain Eugene O’Neill baptisée Anna Christie (à ne pas confondre avec la reine des romans policiers). Foncièrement féministe, ce drame en pleine mer opère un retour gagnant sur les planches pour Mélanie Thierry. Vaporeuse et terrienne, la comédienne emporte tout sur son passage dans le rôle éponyme. Un portrait de femme poignant à découvrir à l’Atelier.

Dans un bar crasseux de New-York, un vieux loup de mer alcoolique se prépare à la visite de sa fille Anna, qu’il a confiée à des cousins fermiers quinze ans auparavant. Désireuse de se reposer, elle embarque avec son père en mer. L’occasion de rattraper le temps perdu malgré les rancœurs. La jeune femme tombe alors amoureuse de Matt, un matelot bourru mais candide sauvé des flots par le tandem. Une demande en mariage arrive rapidement. Mais tiraillée par les instincts démesurément possessifs de ces deux hommes, Anna joue cartes sur table et avoue son passé de prostituée dans un but évident d’émancipation.

Bien que la pièce d’O’Neill suive une trajectoire prévisible, on tremble devant le destin brisé d’Anna. En avance sur son époque (le texte date de 1922), le dramaturge dénonce la domination masculine étouffante et injuste qui dénie toute individualité aux femmes. S’autorisant des attitudes qu’ils condamnent chez le beau sexe, Chris et Matt deviennent les parangons d’un machisme ordinaire. Anna Christie ne ressemble en rien à un mélo daté, il interroge des questions malheureusement toujours d’actualité.

Dans la belle scénographie boisée et rustique de Gilles Taschet (peut-être pas assez « crade » à notre goût), les comédiens s’engagent dans une lutte des sexes qui les met à terre. En tête, Mélanie Thierry illumine ce constant brouillard en sirène-amazone, bien décidée à revendiquer ses droits de femme. Solaire et lunaire, elle déploie une complexité de jeu remarquable. Stanley Weber se détache en marin viril diablement sexy et méchamment macho. Le duo amoureux fonctionne à merveille, tout en tension érotique. Féodor Atkine (la géniale voix française de Dr House) émeut en père tentant de recoller les morceaux.

Pour la composition étonnante de Mélanie Thierry et la force dramatique de la pièce, n’hésitez pas à voir Anna Christie.  ♥ ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor
© Pascal Victor

Marguerite-Duras-les-Trois-Ages-trois-spectacles-au-Theatre-de-l-Atelier_portrait_w322Commémoration oblige, le théâtre fête cette année le centenaire de la naissance de Duras. À l’Atelier, l’ancien directeur du Théâtre de la Commune propose une trilogie cohérente baptisée Les Trois Âges regroupant plusieurs textes durassiens très variés : Marguerite et le Président, Le Square et Savannah Bay. Trois âges comme autant de visages d’une même femme, d’une fraîcheur pétillante et gourmande mêlée au tragique de la finitude humaine. Le regard d’une enfant espiègle couplé à la douleur de la vieillesse fléchissante. Un triptyque tendre et cruel à admirer jusqu’au mois de mars.

Marguerite et le Président, adaptation des entretiens entre Duras et Mitterrand, se présente comme une comédie absurde, « un conte politique contemporain » pour reprendre Bezace. Un profond lien unit ce tandem : Mitterrand a en effet sauvé le mari de Duras, Robert Antelme, des camps de concentration au péril de sa vie. Cet acte de bravoure lui vaudra la reconnaissance éternelle de Marguerite. L’amateur de littérature et l’auteur engagée ne pouvaient que s’estimer. La conversation entre ce duo de choc déroute par les sujets abordés comme autant de tableaux : les fourrières, les sous-marins, la Libye, les relations internationales avec les États-Unis, l’amour de l’Afrique. Les propos paraissent au début datés, les références parfois difficiles à saisir mais l’on est vite happés par l’aspect ludique de la parole. Les deux personnages se dessinent de manière fortement contrastée : le redoutable expert de la communication, maniaque et rigoureux se retrouve désarçonné voire agacé par la spontanéité illogique de Duras, son innocence désarmante et son insolence taquine. L’idée de confier le rôle de Marguerite à une toute jeune actrice s’avère ingénieuse et payante. La ravissante Loredana Spagnuolo séduit par son air de petite je-sais-tout et son audace : s’illustrant aussi bien en histoire, qu’en géopolitique ou en philosophie, la jeune Duras tacle le Président avec une bonne dose de moquerie teintée d’admiration. On pardonnera à la jeune débutante ses balbutiements et sa diction souvent récitée du texte tant son énergie impose le respect. En face d’elle, Jean-Marie Galey impressionne dans le rôle difficile du Président, d’une dignité irritée délectable. Le tandem fait des étincelles dans la belle scénographie de Jean Haas. Une longue table, à la fois cérémonieuse et conviviale retranscrit parfaitement l’ambiance du texte. Cette entente affectueuse semble se muer en relation père/fille touchante. Marguerite attaque, sans gêne aucune : c’est elle qui lance la conversation et domine l’échange, perturbant la configuration initialement confortable que s’était figurée Mitterrand. Ce renversement des rapports de force amuse beaucoup et nous permet de constater qu’il y a trente ans, le dialogue entre les hommes de pouvoir et les intellectuels pouvaient offrir un réel échange « cocasse et inattendu » selon Bezace.

Dans Le Square, le duo illustre et emblématique cède le pas à deux inconnus. Une jeune bonne surveille un enfant dans un square : elle est bientôt rejointe par un voyageur de commerce, fatigué de ses pérégrinations. Deux êtres profondément marqués par une solitude désespérée et par un désir d’amour dévorant. Cette pièce, d’abord publiée sous la forme d’un roman en 1955, a mal vieilli. La conversation tourne un peu à vide, la parole durassienne frappe avec moins de force et le rythme s’écoule avec lenteur. Dans un joli décor, fort simple, constitué d’une pyramide de chaises vertes, évoluent deux grands comédiens. Clotilde Mollet irradie en jeune femme devenue vieille fille, rêvant follement qu’on la choisisse enfin et traînant son mal-être tous les samedis au bal. Dirigée avec précision, l’actrice dévoile ses failles par un jeu distancié : l’humour se transforme ainsi en antidote nécessaire égayant un quotidien bien morne. Didier Bezace endosse avec plus de gravité le costume de ce représentant usé par les désillusions. Son interprétation, un peu trop littérale du rôle, aurait sans doute gagner à se calquer avec celle de sa comparse. Un certain manque de fantaisie et de lyrisme se dégage de son jeu. La pièce réserve malgré tout d’émouvants moments comme cette danse finale qui unit pendant un court instant ces deux insatisfaits de la vie. Le temps est alors suspendu et la misère journalière s’efface. Cette version se suit donc sans déplaisir mais ne provoque pas non plus un immense enthousiasme.

Savannah Bay, qui clôture la soirée, constitue le clou du spectacle. Réunissant deux actrices phares du cinéma et du théâtre, Emmanuelle Riva et Anne Consigny, cette pièce évanescente et difficile d’accès illustre à merveille le « mourir d’aimer » si cher à Duras. Bouleversantes de bout en bout, le duo s’approprie avec délicatesse et sensibilité ce hymne au théâtre et à la réminiscence. Une vieille femme amnésique et fantomatique est surprise un jour par la visite d’une jeune femme. Celle-ci aimerait connaître l’histoire de sa mère, qui a mis fin à ses jours par amour le soir de sa naissance. Ces deux femmes vont apprendre à s’apprécier au fur et à mesure que la mémoire se réactive à travers une mise en abyme théâtrale favorable à la remémoration. La transition entre la banalité du Square et l’universalité édifiante et poétique de Savannah Bay se révèle brutale. Ce texte sublime de Duras s’intéresse à la progression de la reconnaissance mutuelle entre deux membres d’une même famille. Le trauma enfoui, celui de la mort de la fille, se reconstruit quotidiennement à l’aune d’un jeu de rôles perpétuel et thérapeutique. La femme, fille ou petite-fille se métamorphose en bonne, en médecin, en couturière, en habilleuse, en maquilleuse et permet ainsi à la vieille femme, nommée Madeleine, de revivre à l’infini son passé d’ancienne comédienne illustre. La béance mémorielle se comble petit à petit sous l’effet de la présence rassurante et aimante de cette femme. Bezace retranscrit avec une douceur épatante la belle complicité qui unit ces deux femmes, malgré certains instants houleux. Comment ne pas voir ici la transposition scénique des rapports difficiles entre Duras et sa mère ? Une mère froide qui aura du mal à se rapprocher de sa fille malgré l’envie folle de Duras de se sentir enfin reconnue. La force du texte durassien  se traduit par ses effets stylistiques privilégiés, notamment le système de paroles rapportées. Le nombre de « il dit que » ou « elle dit que » renvoie à la distanciation nécessaire des propos. Pour raconter ces récits emmêlés, le « je » semble mis de côté et la mémoire se traduit par un discours indirect. Le leitmotiv aquatique, qui obsède depuis toujours Duras, est ainsi narré : ce suicide par la noyade dans les flots impétueux de Savannah Bay, ressassé sans fin, procure une forme de plaisir trouble aux deux femmes, tout comme le souvenir des tournées spectaculaires de Madeleine. Pour incarner ce duo, Bezace s’est entouré de deux magnifiques interprètes. Immortalisée par Hiroshima, mon amour de Resnais, Emmanuelle Riva brûle les planches et émeut aux larmes. Déchirante en vieille femme tourmentée par l’oubli, fragile roseau aux intonations enfantines, l’actrice offre un jeu incandescent de retenue. Anne Consigny ne démérite pas en femme à l’âge indéterminé et courageuse. La tendresse liant ces deux femmes sonne comme une évidence. On n’a qu’une seule envie, celle de venir sur scène et de se serrer dans les bras de ces anges bouleversants. Le décor épuré à l’extrême, d’un blanc virginal joue avec les effets de lumière avec virtuosité : mettant à nu l’impuissance de Madeleine, l’obscurité envahit sa mémoire malgré les fulgurances progressives du souvenir. Le ponton suffit à évoquer l’atmosphère maritime, vitale dans la pièce.

Les trois pièces sont reliées par plusieurs effets scéniques, dont celui régressif et astucieux des pots de confiture : les trois Duras en raffolent. L’autre élément essentiel se situe au niveau d’un habit, la robe fleurie arborée par les trois comédiennes. Robe de l’insouciance, de l’espérance et de la gloire passée. Voir la trilogie d’un coup permet de mieux appréhender le lien entre les textes, qui ne coule pas forcément de soi au premier abord.

Un seul reproche concernant la scénographie du triptyque : un rideau blanc qui se baisse violemment à chaque changement de scène ou de tableau. L’effet paraît artificiel et vient casser l’illusion théâtrale de manière appuyée et désagréable. C’est dommage.

Ainsi, Didier Bezace rend un magnifique hommage à l’effrontée Duras, femme de caractère atypique. Ce triptyque aux tonalités si différentes, bien qu’inégales, constitue un cycle émouvant et indispensable pour tout amateur de Marguerite. Chapeau ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Nathalie Hervieux
© Nathalie Hervieux

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