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Pio Marmaï, tueur en série assurément koltésien

Pour son premier grand rôle au théâtre, Pio Marmaï s’est lancé un défi de taille en s’emparant d’un rôle énigmatique du répertoire contemporain. Dans Roberto Zucco, le jeune trentenaire rôde comme un lion fou dans une cage crasseuse. Subtilement dirigé par Richard Brunel, le comédien-star ne vole pas la vedette à ses partenaires et évolue au sein d’une distribution d’une belle densité. À la Comédie de Valence, la tragi-comédie universelle de Koltès explose dans une limpidité prenante.

Avec Roberto Zucco, le complice de Chéreau envoie valdinguer tous les tabous en inventant une figure d’évadé parricide et matricide, tueur d’enfants et d’innocents. Marginal-monstre, le Casanova déambule au fil de ses rencontres, sans but précis, à part peut-être donner du sens à une existence marquée par la solitude. Sa relation pédophile mais sincère avec Gamine ouvre une brèche dans ce cœur de pierre mais trop tard pour sauver un anti-héros autodestructeur en soif d’absolu.

Corsée à interpréter, l’ultime pièce de Koltès épouse étroitement deux registres apparemment opposés : un réalisme affiché s’inspirant d’un fait divers et un onirisme revendiqué aussi bien par un langage précieux et vulgaire que par un cadre spatio-temporel flou et des situations décalées. Richard Brunel transcrit à merveille cette tension interne en soulignant la défamiliarisation de la violence dans un contexte familial borderline, rendu méchamment drôle : le frère de Gamine n’hésite pas à la vendre à un bordel ; sa sœur éprouve les limites d’une vie sentimentale par procuration et le père se noie dans l’alcool. Dans ce double portrait de famille brisée, Koltès démultiplie les espaces et brouille les repères : la scénographie maligne et ultra modulable d’Anouk Dell’Aiera transforme le plateau en un puzzle géant et brille par sa fluidité. Une balançoire suffit à évoquer un parc ; des escaliers escamotables reconfigurent les perspectives et la construction sur deux étages amplifie la profondeur. Une impression de démesure écrase Zucco comme le spectateur, pris au piège de ce drame de la fascination.

Fauve musclé
En choisissant Pio Marmaï pour le rôle-titre, Richard Brunel ne s’y est pas trompé puisque le beau brun à la musculature herculéenne use de ses charmes venimeux dans une interprétation mi-rentrée, mi-explosive. Personnalité hors-norme, Zucco se construit comme un être humain déréglé affilié à des figures mythologiques de l’excès : Œdipe pour le double meurtre de ses parents et Icare pour son désir mortel de transcendance. Envoûtant autant qu’ignoble, le comédien parvient à faire ressortir la complexité de ce rôle avec une ambiguïté palpable. Le reste de la troupe est à l’avenant, à commencer surtout par les seconds rôles féminins : Luce Mouchel est irrésistible de classe vaporeuse en cougar vamp ; Évelyne Didi rayonne en mère castratrice et en impitoyable tenancière de maisons close ; Noémie Develay-Ressiguier s’en tire avec doigté en Gamine rebelle.

« Liberté j’écris ton nom », comme dirait Éluard. Un nom tracé à la craie qui finit par s’envoler dans un tourbillon de sacs poubelles. Richard Brunel signe ainsi un Roberto Zucco accessible qui fait la part belle à la direction d’acteurs et qui joue constamment avec un clair-obscur dévoilant les intermittences du cœ‍ur d’un homme épris d’évasion. Réflexion pertinente  et toujours d’actualité sur l’instrumentalisation des foules par les médias, cette pièce tend un bras vers l’autre tout en réclamant le droit à l’insoumission collective. Musique paradoxale donnée à entendre avec beaucoup de sensibilité et de finesse par un Richard Brunel en grande forme. ♥ ♥ ♥ ♥

ROBERTO ZUCCO de Bernard-Marie Koltès. M.E.S de Richard Brunel. Comédie de Valence du 12 au 19 novembre (04 75 78 41 70). Puis TGP du 29 janvier au 20 février (01 48 13 70 00) 1h40

© Jean-Louis Fernandez

Jean Bellorini affectionne la jeune création. Le nouveau directeur du TGP le prouve en invitant Matthieu Roy à monter la dernière pièce de Marius Von Mayenburg. Dans Martyr, le dramaturge allemand déglingue l’intégrisme religieux à travers la figure d’un adolescent appliquant à la lettre les préceptes de la Bible. Malheureusement, le jeune metteur en scène de trente-trois ans signe un travail totalement à côté de la plaque. Passant à la trappe la charge acide et terrifiante du texte, Roy assure une lecture burlesque d’une pièce qui demandait un choc bien plus frontal face à ce sujet d’actualité brûlant. La mise à distance, par une volonté stylisante maladroite, tombe à l’eau et sonne faux malgré l’implication des comédiens. Amère déception donc.

L’illumination mystique n’attend point le nombre des années. Benjamin, un lycéen en échec scolaire, se retrouve un jour possédé par Dieu. Ne jurant plus que par les Saintes Écritures, il va prêcher la bonne parole à son entourage : mère, professeurs, camarades… Son extrémisme religieux le pousse à rejeter les bikinis à la piscine, la contraception et la théorie de l’évolution. Seule Erika Roth, son enseignante de biologie, lui tiendra tête en se plongeant méticuleusement dans la Bible pour le contrecarrer par ses propres armes. Qui gagnera cette joute idéologique et morale ?

Mayenburg n’y va pas par quatre chemins : Martyr se veut très démonstrative et didactique dans ses propos. Si vous êtes friands de versets bibliques, vous allez vous régaler. Autrement, l’indigestion risque de peser lourd. Malgré tout, cette pièce fait l’effet d’une bombe par son souffle fielleux et compact à la fois. L’Allemand dénonce avec rage toutes les formes d’extrémisme religieux : la religion chrétienne se voit ici malmenée mais on imagine très bien Benjamin en djihadiste ou skinhead nazi. Forme juvénile de pervers narcissique, la crise mystique traversant le lycéen peut également se lire comme une crise d’ado en manque d’attention. Clément Bertani s’en tire avec un panache certain dans ce rôle ambigu même si on aurait souhaité voir davantage de noirceur. L’autre actrice à tirer son épingle du jeu s’appelle Johanna Silberstein. Dans sa robe verte d’un goût douteux, elle campe une prof de sciences tenace et humaine basculant progressivement dans une folie philosophique paradoxalement cohérente. Son auto-crucifixion finale frappe comme un coup de tonnerre et élève enfin la mise en scène à un niveau dramatique intense.

Mais auparavant, quelle souffrance n’aura pas été la nôtre ! Matthieu Roy s’embourbe dans une version faussement stylisée à grands renforts de micros, d’échos et de baie vitrée opaque. Heureusement, pas de vidéos ni de musique live. En craignant de livrer une partition naturaliste trop psychologisante, le metteur en scène en oublie son ancrage dans le réel. Du coup, le jeu des comédiens dans l’ensemble pâtit d’une absence sévère de direction : diction maniérée à l’extrême et pénible, basses caricatures (le copain handicapé gentil mais un peu débile, la petite copine nympho, le prof de sport au slip beauf…). Bref, on n’y croit pas une seule seconde alors que le nœud de l’intrigue se situe justement dans l’étude de l’âme d’un malade mental. On s’interroge vraiment sur ces partis pris en contresens évident avec le texte de Mayenburg. On navigue avec Roy du côté d’une fable gentillette où l’absence de nuances interdit une quelconque prise au sérieux du discours de l’auteur. Dans ces conditions, toute l’intensité initiale de la pièce perd clairement de son intérêt.

Ainsi, difficile d’observer contraste plus flagrant entre la déflagration d’un texte volontiers redondant dans son ensemble mais d’un effroi glaçant et la mise en scène tirée bien trop vers le comique caricatural de Matthieu Roy. La collision génère un spectacle bien curieux et trop distancié pour convaincre. On aurait souhaité plus d’audace, et surtout des propos pris à bras le corps et non édulcorés. Ce sera pour une prochaine fois… ♥

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Une longue histoire d’amour théâtrale lie Edward Bond à Alain Françon : le metteur en scène a grandement contribué à faire découvrir le dramaturge anglais en France en adaptant notamment ses Pièces de guerre il y a tout juste vingt ans. L’entente entre les deux se révèle à ce point concluante que Bond écrit pour Françon cinq pièces regroupées sous la « Quinte de Paris » dont Les Gens constitue le quatrième volet. Publiée en 2005, cette vision post-concentrationnaire du monde fait évoluer un quatuor de personnages désœuvrés et déshumanisés. Comment survivre dans un univers où plus rien n’existe ? Comment ne pas céder à la noirceur absolue lorsque l’on n’a plus foi en rien ? En se frottant à un dramaturge qu’il connaît dans les moindres détails, Françon signe au TGP de Saint-Denis une adaptation paradoxalement haletante et suspendue, très physique et par ailleurs méditative. Cette alliance des contraires peut surprendre mais la sauce ne tourne jamais au vinaigre. Les comédiens assurent une performance rigoureuse et hallucinée, et le souffle pestilentiel de cette déliquescence universelle nous est crachée avec dégoût au visage. Du grand art.

Un immense décor d’une froideur terrifiante accueille les spectateurs lorsqu’ils entrent dans la belle salle boisée du TGP. Terne, grisâtre et incliné, la scène fait d’entrée penser à un paysage de survivants. Bombes atomiques, guerre mondiales et luttes intestines ont modelé une plaine désolée et sanglante. Résultat, en 2077, le monde repose sur des ruines béantes. Seuls rescapés de cette affreuse destruction, trois hommes et une femme déambulent tristement dans ce no man’s land : Lambeth, la dépouilleuse de cadavres ; Postern, un soldat à l’agonie ; Margerson, un homme traumatisé par la violence de la guerre et Quelqu’un, un jeune désespérément amnésique. Quatre clochards en lambeaux tâchant de s’accrocher tant bien que mal à la vie. Un combat de tous les jours.

Les Gens, dans son titre même résonne de façon terriblement ironique puisque l’imprécision du nom renvoie à une prétendue multitude, désigne ici un univers défini seulement par quatre pauvres vagabonds. Les personnages ne semblent pas comprendre ce qu’ils s’adressent et s’enferment dans leur discours sans venir en aide à l’autre. Régis par leur égoïsme et la recherche de leur propre paix intérieure, ils se retrouvent cependant à s’affronter. À partir de là, le duel pour la survie peut commencer.

Il est vital de constater à quel point les objets jouent un rôle dramatique inhérent à cette pièce. Ce sont eux qui sont dotés d’humanité néanmoins teintée de cruauté. Le revolver représente l’apogée du pouvoir et est tenu à tour de rôle par chacun des personnages. Symbole du retournement de situation, il concentre toutes les tensions. Quelqu’un au départ se rapproche de Postern car il pense que celui-ci peut lui fournir des indices quant à son identité mais au final, le jeune homme n’hésite pas à braquer son arme sur le combattant. Les habits par métonymie évoquent les rescapés : le pull d’enfant que serre Lambeth autour de Postern afin d’abréger ses souffrances se voit ainsi doté d’un caractère spécifique. Idem pour le manteau, central dans l’intrigue puisqu’il véhicule à la fois un réceptacle mémoriel, un abri contre le froid et un enjeu de survie. D’ailleurs, Postern répète comme une litanie obsédante « Boutonne-toi ! », ordre qu’il s’adresse à lui-même mais pourquoi ? Pour cacher l’indécence et l’horreur de la situation ? Pour conserver un minimum de dignité à l’approche de la mort ? On ne saurait trancher.

Les Gens met en avant l’aspect constant d’entre-deux glauque et lugubre de la pièce : les personnages sont des zombies, à la fois morts puis ressuscitant mais toujours mal en point. Évoluant dans un Enfer terrestre dévasté, nos anti-héros déambulent dans une lumière crépusculaire cauchemardesque, due au beau travail de Joël Hourbeigt. Ces pâles pantins s’agitent en vain, condamnés à un voyage éternel sans possibilité de rédemption.

L’autre thématique incontournable de la pièce tourne autour de la responsabilité : les trois hommes sont en effet taxés de gangsters de l’armée ayant perpétré des exactions inimaginables sur la population. Sauf que l’ambiguïté des propos de Bond semble dédouaner les personnages d’une faute qu’ils auraient plus que probablement commise. Par un jeu d’écho, deux phrases frappent nos oreilles : « Tu n’as pas pu tuer » et « J’ai tué ». Qui croire ? Opèrent-ils un déni ou cachent-ils leurs immondices ? On ne saura jamais et tant mieux. Une part de mystère permanente vient planer sur ces potentiels filous.

La mise en scène de Françon joue sur les espaces et la profondeur de champ : les décors de Jacques Gabel permettent aux personnages d’évoluer dans un environnement bien trop vaste pour leurs frêles épaules et permet de faire ressortir leur fragilité. Il ne faudrait pas pour autant négliger l’incroyable jeu physique d’Aurélien Recoing, passionnant en chien fou souffrant le martyre. Dans une scène particulièrement difficile à supporter, l’acteur semble manger de la boue ou des excréments à la limite de la boulimie et son corps laisse couler les traces de sang provenant d’une méchante plaie au ventre. Incarnation des ravages de la guerre, Postern est également un personnage absurde, capable de provoquer un rire noir chez le public. Pierre-Félix Gravière, lui, donne à apprécier l’évolution de son rôle, passant d’un jeune amnésique innocent et perdu à un tortionnaire implacable avec une fraîcheur saisissante. Alain Rimoux campe avec folie et couardise un homme torturé psychiquement par la brutalité des combats : la langue de Bond, si économe verbalement, trouve son acmé dans les paroles du vieux fou qui ne cesse de répéter son traumatisme. Enfin, Dominique Valadié reste sans doute celle qui nous a le plus impressionnés. Magistrale en voleuse pragmatique et imperturbable, la comédienne s’improvise marchande macabre avec un calme olympien. Songeons à sa couture au moment de crise le plus aigu. Émouvante à pleurer lors de sa parabole du bon et du mauvais fils, l’actrice insuffle profondeur à son rôle de victime au fond.

Ainsi, la mise en scène des Gens par Alain Françon continue d’explorer avec succès les méandres infernaux du cœur humain, tout en conservant cette forte part d’indétermination qui fait tout le charme des textes bondiens. L’ancien directeur de la Colline s’entoure d’une distribution de haut vol restituant avec une fatalité résignée et en même temps hargneuse la survie entravée de ses personnages. Si vous aimez le théâtre exigeant et sombre, ne tardez pas à vous rendre au TGP. Vous en sortirez secoués. ♥ ♥ ♥ ♥

© Michel Corbou
© Michel Corbou

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