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Stéphane Braunschweig

À la recherche des liens perdus

Quel lien nous unit aux autres ? Comment se construire, se reconstruire dans le deuil, l’absence et la solitude ? En portant sur la scène de l’Odéon Nous pour un moment, la nouvelle pièce d’Arne Lygre, Stéphane Brauschweig tente de répondre à ces questions universelles. Par le choix d’une épure aussi bien linguistique que scénographique, le directeur des lieux souligne la fragilité des relations humaines, les aléas bouleversants de la vie. Une langue simple et franche qui relève à la fois de l’anodin et de l’essentiel. Une belle découverte.

Une personne, un ennemi, un inconnu, une connaissance… Autant d’anonymes sans identité précisément définie mais qui vont pourtant se croiser au fil de la pièce. Souvent en duo, parfois en trio, ces forces en présence badinent entre elle, se disputent, se cherchent, se désirent, s’apprivoisent. En toile de fond, un accident tragique qui va se répercuter sur l’ensemble des protagonistes.

Ricochets
La construction de la pièce, en ricochets, séduit. Très fluides, les scènes s’enchaînent en un fondu impeccable. Les situations, de plus en plus noires, évoquent la mort, le suicide. Pour allegée quelque peu cette atmosphère plombante, Stéphane Braunschweig opte pour un décor aquatique du plus bel effet. Les personnages se meuvent dans un parterre liquide qui évoque les changements soudains de direction que peuvent prendre nos vies. Un plateau tournant permet de changer rapidement de situation, tout comme un panneau qui se lève et se baisse à l’envi. Simple mais efficace.

La ronde de comédiens, glissant aisément d’un personnage, voire d’un sexe à l’autre, brille. Citons-les tous : Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal.

Un moment troublant, comme l’eau qui s’agit au gré des pas de ces êtres en quête de sens et de connexion à autrui. ♥ ♥ ♥ ♥

NOUS POUR UN MOMENT d’Arne Lygre. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon.  01 44 85 40 40. 1h35

© Elizabeth Carrechio

L’Écoles des femmes en rouge et noir de Braunschweig

Molière à la salle de gym, est-ce vraiment raisonnable ? Une petite moue dubitative s’esquisse sur nos lèvres en apercevant Arnolphe et son ami Chrysalde suer sang et eau sur des vélos d’appartement. Les disciples de Véronique et Davina sont un peu à la peine dans cette scène d’exposition laborieuse. Quel est le sens de cette métaphore sportive ? Se maintenir en forme pour séduire Agnès, la jeune femme qu’Arnolphe a éduquée loin du monde ? Installer d’emblée l’importance du corps chez Molière ? On ignore où veut réellement en venir Stéphane Braunschweig au début de L’École des femmes. On sent que la soirée va être longue si la suite se révèle du même acabit.

Ouf ! Cette bizarrerie ne s’éternise guère. Durant cette mise en bouche déconcertante, on aura eu le temps d’apercevoir le décor : un sol rouge sang, du noir partout et une immense vitre teintée qui trace une frontière poreuse entre la sphère du social et celle de l’intime, (la chambre de Suzanne). Entre donjon SM sadien et caverne vampirique, notre cœur balance. Faudrait-il comprendre qu’Arnolphe est un démon pervers ?

La direction d’acteurs du patron de l’Odéon se montre sans doute plus ambigüe. Claude Duperfait compose un insaisissable serpent : on éprouve de la compassion envers ce pauvre bougre qui a bien du mal à assumer son amour un brin incestueux. Une compassion en même temps atténuée par l’inflexibilité du personnage, qui veut aller jusqu’au bout de son idée folle de mariage. Le comédien n’est jamais dans la caricature : plein d’une violence rentrée, on le sent bouillonner en permanence sans jamais vraiment exploser. Il ne tient pas en place, égaré dans les tourments d’un amour impossible.

Face à lui, Suzanne Aubert campe une Agnès moins futile qu’il n’y parait. À la voir manier avec dextérité une paire de ciseaux aiguisée, on se demande si ce n’est pas elle qui aurait tué le petit chat.. Par ennui peut-être ? Elle se cherche cette fleur en quête d’épanouissement. Avatar nabokovien, cette Lolita en herbe, moulée dans un simple T-shirt et un mini-short en jean, hypnotise. Gracile, la comédienne passe d’une ravissante ingénuité à une savoureuse effronterie. Il faut l’observer rire à gorge déployée lorsqu’elle Arnolphe lui lit consciencieusement le manuel de la parfaite épouse. Il faut observer avec quel aplomb elle éconduit son père de substitution, estomaqué. La poupée enfermée dans sa cage en verre s’est métamorphosée en une lionne farouchement attachée à sa liberté. Qui décidera même de fuir Horace à la fin du spectacle, apeurée peut-être à l’idée d’épouser finalement le premier venu. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉCOLE DES FEMMES de Molière. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40 . 1h50

© Simon Gosselin

Dans la jungle de la psychanalyse

Les beaux jours recommencent à poindre le bout de leur nez sur la capitale. Un climat en parfaite adéquation avec la serre tropicale imaginée par Stéphane Braunschweig. Le nouveau directeur de l’Odéon inaugure sa première création avec Soudain l’été dernier de l’injustement boudé Tennessee Williams. En refusant de céder aux sirènes tentant d’un psychologisme terrien, le metteur en scène réussit cependant par un coup de baguette magique à offrir une solide densité à ses comédiens, teintée d’un onirisme moite. Luce Mouchel et Marie Rémond trônent au milieu des lianes telles des Amazones meurtries et vindicatives.

Si vous êtes amateur d’intrigue au théâtre, fuyez votre chemin. Soudain l’été dernier, comme la plupart des pièces de Williams, joue sur les réminiscences et les absences. En l’occurrence, celle de Sébastien Venable, un poète incompris brutalement assasssiné dans une station balnéaire populaire d’Espagne. Violette, sa mère surprotectrice, tient à conserver intacte la mémoire de son fils chéri. Pour cela, elle souhaite entendre de vive voix le témoignage de sa nièce Catherine, présente au moment du drame. Violette souhaite clouer le bec aux affabulations éhontées et scandaleuses de Catherine. Qui détient la vérité ? Le Docteur Sugar devra trancher.

Songe touffu
On nage ici constamment en eaux troubles. Comment démêler le vrai du faux ? Qui est la plus folle entre l’énigmatique Catherine et la castratrice Violette ? Braunschweig ne tranche jamais et grand bien lui en a pris. De fait, la complexité de la pièce éclate dans toute sa majesté : au public de se forger son opinion. Par ailleurs, le choix de conserver le mystère évanescent du souvenir de Sébastien en occultant tout recours à la vidéo s’avère judicieux. Nul besoin ici, la force d’évocation s’empare du plateau par la puissance de jeu des comédiens qui lui insuffle une consistance palpable.

Luce Mouchel est impériale en virago diminuée et obstinée. Son air narquois et enflammé de diva étouffante mérite le déplacement. Elle gouverne son petit monde à la baguette tout en découvrant les béances d’un deuil inconsolable. Face à elle, Marie Rémond papillonne sur scène dans sa robe fleurie : dans l’ailleurs et le maintenant, elle fait preuve d’une impétueuse dépossession. Femme-enfant qui se brûle les ailes à force de défendre mordicus sa vérité, elle a tout d’une héroïne tragique dont le destin atteint son acmé au moment où elle se lance dans le terrible récit de la mise à mort de Sébastien. Lors de ce pur moment de bravoure, les spectateurs retiennent leur souffle.

Ces formidables comédiens bénéficient de l’écrin vert émeraude splendide concocté par Braunschweig. Prenant littéralement au pied de la lettre les didascalies initiales, celui-ci déploie dans un décor grandeur nature les moiteurs d’une jungle luxuriante. Troncs d’arbre massifs et feuilles géantes enveloppent les personnages de leur présence paradoxalement très mentale. La scénographie permet donc elle aussi de brouiller les frontières entre ultra réalisme et percée psychique. ♥ ♥ ♥ ♥

SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER de Tennessee Williams. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h35.

© Elizabeth Carecchio

Britannicus : dans les arcanes du pouvoir

Prétendant malheureux à la succession de Muriel Mayette-Holtz, Stéphane Braunschweig se voit offrir un double lot de consolation puisqu’il est devenu le nouveau directeur de l’Odéon et qu’il est programmé pour la fin de saison à la Comédie-Française. Une année 2016 riche donc en rebondissements. Habitué au théâtre contemporain, Braunschweig retourne à ses classiques en montant Britannicus. La tragédie politique de Racine se retrouve ici chirurgicalement auscultée : pas de pathos ni de jérémiades mais la terrible bascule d’un gouvernant vertueux à un monstre ambitieux. Si l’atmosphère glaciale peut virer à l’assèchement des passions, le metteur en scène scrute avec une rigueur de tous les instants le fatidique dilemme entre amour et pouvoir ; filiation et trahison.

Dans Britannicus, se joue une guerre d’ego entre la castratrice Agrippine qui s’accroche désespérément au trône et son fils Néron, souverain juste et aimé de son peuple mais dont le désir de prouver son indépendance va le conduire aux portes de la folie. En enlevant Junie, la fiancée de son frère Britannicus, le tyran en germe dérape. C’est ce moment de renversement qui fascine Racine ; cet instant où les pôles du bien et du mal se brouillent, suite à des haines familiales trop profondément enfouies.

Exit les palais antiques avec leur décorum pompeux. Place à un immense bureau ovale évoquant sans l’ombre d’un doute les séries à la mode comme « House of Card ». La Rome impériale traverse les siècles pour débarquer dans notre présent. Tailleurs, trenchs et costumes sont de rigueur. Si cette volonté d’enraciner les conflits des puissants de nos jours ne brille franchement pas par son audace, le résultat fait tout de même mouche. Conscient de l’impact et de l’intérêt que nous portons aux arcanes du pouvoir, Braunschweig conçoit son Racine comme un épisode haletant d’une série télé (avec quelques baisses de régime cependant, surtout au milieu). Scénographe renommé, l’ancien patron de la Colline a conçu un espace aseptisé, impersonnel et froid où seul un dédale labyrinthique de portes blanches (une réminiscence d’Alice au pays des merveilles ?) interpelle et métaphorise l’égarement des personnages.

Les vers raciniens résonnent comme du cristal sur la grande salle Richelieu ; l’alexandrin coule de source, la diction est fluide. Pour ses premiers pas dans du classique pur et dur (excepté son Tartuffe), Braunschweig se montre d’une efficacité redoutable. C’est cinglant, cruel et impitoyable. Un peu comme un épisode de Dallas mais avec plus de cachet. D’autant plus qu’un jeu de contre-emplois dynamise l’affaire et complexifie la densité des caractères.

Étonnantes métamorphoses
On imaginait assez mal sur le papier Laurent Stocker en futur tyran. Pourtant, il ménage à merveille la transformation du despote éclairé en brute indifférente et impitoyable. Sa petite stature, peu impressionnante, se voit contrebalancée par un regard d’acier et des gestes sans équivoque. Il fait froid dans le dos. Benjamin Lavernhe, habitué à des rôles de gentils, étonne en fourbe perfide. Sa composition de Narcisse glace le sang. Se bonifiant d’année en année, Georgia Scalliet irradie de vulnérabilité en Junie tourmentée alors que Stéphane Varupenne se révèle moins adroit dans le rôle-titre. Hervé  Pierre, lui, est formidable en Burrhus. Le conseiller d’État devient clown effaré.

Bien sûr, l’événement attendu de tous était l’entrée de Dominique Blanc, nouvelle pensionnaire dans la maison de Molière. Elle crève sans surprise la scène ; après avoir joué Phèdre sous Chéreau, la voici sous les traits d’Agrippine, femme de poigne s’il en est. L’Agrippine qui nous est présentée n’a pas grand chose à voir avec une ambitieuse déclassée : on ressent davantage la détresse de l’abandon, la peur de la répudiation et de la solitude. La redoutable rhétoriqueuse manipule certes les mots comme personne mais sa persuasion et sa détermination se manifestent plus par une forme de douceur (qu’on peut bien sûr interpréter comme un fin stratagème). C’est une reine.

Défi relevé donc pour Braunschweig : si les sentiments subissent l’étranglement d’une bride, la mise à mal de la stabilité familiale et les conflits d’intérêt éclatent avec une splendeur moderne. Une mise en sourdine des mécanismes du pouvoir paradoxalement tonitruante. ♥ ♥ ♥ ♥

BRITANNICUS de Jean Racine. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Pascal Victor

Braunschweig, magicien fou

Dans une villa fantastique, à mi-chemin entre la cité d’émeraude du Magicien d’Oz et un palais high-tech, une bande d’hurluberlus s’apprête à accueillir la Comtesse et sa troupe, épuisées. En quête d’un théâtre destiné à jouer La Fable de l’enfant échangé, issue de l’imagination d’un poète suicidé, les comédiens reçoivent le soutien de Cotrone, un drôle de chamane. Celui-ci va ouvrir les perceptions oniriques de ses invités en réactivant le pouvoir enfantin de leur imagination…

Familier de l’œuvre de Pirandello, Stéphane Braunschweig ouvre la saison de la Colline avec Les Géants de la montagne, la dernière pièce inachevée du maître italien. De Shakespeare à Corneille, le motif de la mise en abyme théâtrale ne cesse de fasciner les dramaturges par sa capacité réflexive à penser le monde comme un plateau perpétuel. Pirandello ne déroge à pas à la règle et offre des strates de lectures à n’en plus finir. Pari risqué donc pour le directeur des lieux qui nous embarque dans une aventure exigeante et cauchemardesque mais avec des trouées psychédéliques tout à fait remarquables.

Enchantement macabre
Dans sa note d’intention, Braunschweig explicite son choix de monter Les Géants de la montagne par rapport à une lecture politique de la pièce, selon laquelle la demeure du sorcier dresserait un barrage contre les dérives fascistes de Mussolini. Pourtant, dans sa réalisation scénique, l’accent ne semble pas vraiment avoir été porté sur ce point précis.

Bien plus, la dimension mythique de l’oeuvre s’avère soulignée par la complaisance du metteur en scène à entretenir ce trouble entre réel et imaginaire jusqu’au vertige. Repère des morts-vivants, cette villa hantée ressuscite les âmes autant qu’elle meurtrit les corps. Fantomatiques, les personnages de la maison-prison se coupent du monde pour se projeter dans un hors-soi inédit, lieu de toutes les expérimentations.

Braunschweig convie le public à un sabbat tout autant effrayant qu’attirant dans lequel la folie règne en maîtresse. Le deuxième acte, notamment, débute par une superbe pénombre encadrée d’un rouge vif : sur une vidéo, d’horribles pantins animés glacent le sang tandis que les jeux de masques et les travestissements évoquent une fête d’Halloween qui tourne mal. Malgré tout, le talent de scénographe de Braunschweig ne trouve pas ici sa pleine mesure : plus de spectaculaire et de magie pure auraient permis à la mise en scène de décoller face à des exposés théoriques plutôt plombants.

Dirigeant tout de même treize comédiens, Braunschweig fait la part belle à l’espièglerie, à la démence et à la douleur. Il navigue comme un loup de mer sur deux terrains d’interprétation délicats à manœuvrer conjointement. Pas de miracle, pour proposer une version digne de ce nom, il ne faut pas se rater dans le choix de l’actrice jouant la Comtesse Isle. En élisant Dominique Reymond, Braunschweig ne pouvait guère se tromper. Névrosée monomaniaque, la protégée d’Antoine Vitez manifeste les fêlures de son personnages avec un intense magnétisme. Elle recentre les propos avec une humanité bouleversante sur le leitmotiv de la maternité contrariée. Un bijou fragile et obstiné. À ses côtés, Pierric Plathier n’a pas à rougir en époux prêt à tous les sacrifices pour rester près de son adorée. Belle présence face à une comédienne qui en impose. Enfin, Claude Duparfait régale en chamane omniscient.

Malgré des épanchements bavards et une construction désarçonnante, ces Géants de la montagne se plaisent à nous faire tourner en bourrique à travers un voyage infernal plein de charme mystérieux et vaporeux. Une traversée entre les limbes et le paradis ardue en somme. ♥ ♥ ♥

LES GÉANTS DE LA MONTAGNE de Luigi Pirandello, M.E.S de Stéphane Braunscheiwg. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h50

© Élisabeth Carecchio

aff

Familier de l’œuvre du Norvégien Arne Lygre, Stéphane Braunschweig met en scène sa dernière pièce Rien de moi. Rien du tout plutôt, vu la consternation ressentie au sortir de la Colline. Pauvresse de l’écriture honteusement calquée sur Duras (d’ailleurs abondamment citée dans le programme…), direction d’acteurs globalement flottante, distanciation outrée sur un thème devant être incarné, poncifs à gogo… Bref, du grand n’importe quoi vain et prétentieux pour un résultat fort pénible et éprouvant. À fuir.

Rien de moi centre sa trame sur la passion amoureuse liant Moi et Lui. Coup de foudre dans un bar, abandon du mari et de l’enfant pour Elle. Emménagement chez Lui. Isolement de plus en plus grand. Rapports maternels compliqués. Deuil insurmontable. Rupture puis retrouvailles mortifères. En somme, l’histoire plutôt banale d’un couple dont la relation évolue en montagnes russes.

La pièce raconte l’amour et ne le vit pas. Là réside sans aucun doute son souci dramaturgique le plus évident. Abusant des « dis-je » ou des « dis-tu », le couple scrute et ausculte sa relation cliniquement. Braunschweig assure lui-même la traduction et souligne ce tic de langage jusqu’à la lourdeur. N’est pas Beckett ou Duras qui veut, Lygre se croit sans doute original dans sa façon de disséquer l’amour par la barrière du discours mais il échoue copieusement. Cette pièce, bien trop cérébrale, anesthésie le cœur et rebute par sa froideur extrême. D’ailleurs, le tandem principal s’agite comme un couple de pantins désincarnés : Chloé Rejon et (surtout !) Manuel Vallade ne parviennent à aucun moment à nous faire croire à leur histoire. L’acteur, au jeu déjà pénible dans Aglavaine et Sélysette, récidive dans son maniérisme exaspérant et ne distille pas le vide existentiel inhérent à son rôle. Résultat, on pique du nez très rapidement et l’on suit cet échange verbeux et vain avec un ennui et une colère de plus en plus intenses. Heureusement, Luce Mouchel rayonne sur scène et offre le seul moment d’émotion de la pièce : le récit de l’accident de la petite fille d’Elle avec une lumière bleutée évoquant la glace tueuse des fjords. Incarnant quatre rôles (les deux mères et les deux enfants de Moi), l’actrice se détache nettement du lot.

Cette pièce permet également de constater que pour le coup, Braunschweig s’en sort bien mieux comme scénographe que comme metteur en scène. Le décor virginal éblouissant et épuré se voit agrémenté d’un matelas ou d’une table. La vacuité de la situation se termine spectaculairement par l’immersion progressive du plateau dans l’eau. Cette mer de larmes déverse son léger torrent et noie le couple, voué à la mort. L’image est splendide.

Ainsi, ce Rien de moi exaspère grandement : platitude d’une écriture prétentieuse et absconse, deux acteurs à la ramasse et une traduction lourde. On ne comprend tout simplement pas, au vu de la production dramatique contemporaine, comment Braunschweig ait pu se focaliser à ce point sur Lygre. Un rire nerveux s’empare de nous à la sortie de la pièce. L’air vivifiant de Gambetta aura réussi à nous calmer mais la soirée aura été éprouvante.

© Élisabeth Carecchio
© Élisabeth Carecchio

En connaisseur d’Ibsen, Stéphane Braunschweig monte à la Colline un grand cru du dramaturge norvégien. Le Canard Sauvage se savoure lentement et distille le poison de ses odeurs marécageuses dans les veines de deux familles antagonistes. Cette quête de la vérité destructrice interroge notre rapport au réel et fait vaciller les idéaux d’une société bercée d’utopies fallacieuses. Emportée par une troupe de comédiens engagés corps et âme dans un spectacle éprouvant, cette pièce brille par l’incandescence de son propos. Un succès amplement mérité donc pour cet oiseau meurtri.

Dans un immense domaine forestier, deux familles cohabitent difficilement : tandis que les Ekdal (le père Hjalmar, sa femme Gina, leur fille Hedvig et le grand-père) survivent dans un taudis suite à la magouille du lieutenant ayant vendu du bois qui appartenait à l’État, les Werle étalent leur opulence aux yeux de la population en évoluant dans une maison luxueuse. La différence de condition sociale s’explique par la supercherie du père Werle, qui serait le seul véritable coupable de cette affaire fumeuse.

L’enjeu dramatique du Canard sauvage, comme beaucoup de pièces d’Ibsen, repose sur des secrets de famille mis à mal par un élément perturbateur. En l’occurrence ici, il s’agit de Gregers Werle de retour chez lui après quinze ans d’absence. Décidé à se venger du complot paternel ayant provoqué le déclassement du lieutenant, le fils souhaite racheter les fautes du père Werle par une volonté de transparence absolue, quitte à détruire tout l’équilibre familial péniblement construit. « La forêt se venge » alors et exige son tribut.

Cette pièce déroule une série de leitmotivs obsédants, se faisant écho avec force tout au long de la représentation. Le plus singulier et le plus paradoxal reste sans doute le rôle échu à la vérité. Incarnée sous les traits de l’ange de la justice Gregers, cette « mission vitale » dont les buts sont au départs louables, se transforme en un incendie ravageur dévastant tous les personnages, chacun névrosé à sa façon sauf Gina, femme pragmatique. Gregers qui, tel un enquêteur chevronné, vient semer la graine du doute dans l’esprit de la famille Ekdal : bien décidé à lever le voile sur ce fatras de mensonges puants, ce célibataire rêvant d’idéaux impossibles à maintenir révèle son incapacité à se comporter en société. Ne mesurant pas les conséquences désastreuses de ses révélations, cet inadapté tenace fait s’écrouler un monde aux bases déjà bien fragiles. Hjalmar, photographe raté, subit un véritable lavage de cerveau par Gregers, contaminé par cette chasse à l’idéal délirante. Cet homme faible, incapable d’assumer le rang de père de famille et d’époux, ne parvient pas à prendre de décision jusqu’à ce revirement idéologique qui le conduira à une grande violence, notamment face à sa fille, victime sacrificielle et absurde d’un univers déréglé par les mensonges et les non-dits.

En opposition à ce désir ardent de savoir la vérité, la dissimulation apparaît comme l’autre envers du décor, tout aussi ravageur. Gina, qui a couché avec Werle, n’a rien révélé à son mari, tout comme Werle a bien caché son rôle dans la chute du lieutenant. Cette doctrine du « mensonge vital » énoncée par le médecin Relling se veut rassurante. Sauf que le mensonge finit toujours par éclater d’une façon ou d’une autre… Cette dialectique entre vérité et secret rythme la pièce au gré des révélations choc de Gregers, persuadé d’agir en sauveur providentiel.

L’autre thème central du Canard sauvage réside dans la vision : la cécité métaphorique et factuelle de la famille constitue l’image de déni la plus significative qui soit. Hjalmar ne parvient même pas à restituer le réel avec ses photos retouchées ; le père Werle refuse d’assumer ses fautes : Hedvig, créature frêle et innocente devient progressivement aveugle, lourd handicap héréditaire dont elle n’a pas encore conscience… En refoulant leurs angoisses et leurs responsabilités, les protagonistes se condamnent eux-mêmes à un anéantissement certain.

Pour échapper à cette réalité étouffante, les personnages vont se réfugier au grenier, endroit de toutes les possibilités et de tous les fantasmes. Dans cet endroit mystérieux et troublant, vit un canard sauvage, rescapé et symbole tragique de la figure du suicidaire. Cet animal-totem cristallise tous les désirs et toutes les répulsions des protagonistes : fascinant, il renvoie à la capacité d’adaptation que semblent incapables d’endosser les deux familles. Ces capitalistes du bois, détruisant les forêts à des fins mercantiles, réparent leur culpabilité en construisant un paradis artificiel où des sapins fatigués servent de décor et où la basse-cour tient lieu de faune dangereuse. Échappatoire temporaire, le grenier des Ektal permet à la famille d’assumer ses pulsions intimes : le vieillard se métamorphose en chasseur, Hjalmar y délaisse ses responsabilités et Hedvig y sacrifie sa vie. Métaphore du théâtre, où le public peut évacuer ses tensions et ses soucis quotidiens, ce grenier reste magique.

Cocotte-minute
Stéphane Braunschweig a su restituer avec précision et abrupté cette déliquescence des relations, notamment en dirigeant ses acteurs avec une rigueur vertigineuse. Claude Duparfait se montre absolument effrayant en prêcheur têtu jusqu’à la folie, totalement inconscient alors qu’au contraire, Rodolphe Congé insuffle une nervosité énergique à son Hjalmar, d’une crédulité affolante et d’une violence poignante. Charlie Nelson campe lui un vieux Ekdal dans la lune, chasseur du dimanche à l’aise dans son peignoir et filou comme un singe. Dans le rôle de Gina, Chloé Réjon fait des merveilles en femme terrienne bien décidée à ne pas s’enfermer dans un passé cauchemardesque. La révélation se nomme Suzanne Aubert, bouleversante en fille à papa brutalement considérée comme une étrangère. Son interprétation d’Hedvig restera dans les mémoires, tant elle parvient à rendre compte du naufrage intérieur que subit cette jeune fille de seulement quatorze ans, magnifique dans son sacrifice.

On rit beaucoup dans cette pièce remplie d’adultères mais cependant ce rire est causé par un humour froid, méchamment ironique et glace le sang.

La scénographie du même Braunschweig s’avère élégante dans son intérieur boisé typiquement nordique. Au point culminant de la pièce, lors de la répudation d’Helvig, le décor bascule et s’incline, entraînant dans sa chute les personnages. Symbolisant l’effondrement des protagonistes, cet effet se montre cohérent et visuellement très accrocheur. La forêt de sapins au fond de la scène réussit à dévoiler toute l’étrangeté de la situation. On regrettera une légère maladresse dans l’utilisation de la vidéo où est projeté sur un immense écran le personnage du père Werle interprété par Jean-Marie Winling. Pour impressionnant que soit le rendu, il schématise de manière trop ostentatoire l’ombre écrasante du père sur Gregers, qui au fond redoute toujours l’ire paternelle qu’il n’a jamais pu bravée par lâcheté.

Ainsi, Le Canard sauvage édifie par sa cruelle quête de vérité et bouleverse les sens. Manifeste du doute, où la transparence conduit à la déchéance sociale, morale et identitaire, cette pièce nous questionne sur la notion même d’aveuglement et de culpabilité. Portée par une distribution fabuleuse, ce spectacle est un vrai coup de cœur. À voir absolument. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

LE CANARD SAUVAGE d’Henrik Ibsen. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 2h30

© Élisabeth Carecchio

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