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Serge Bagdassarian

L’adolescence, brûlant mausolée selon Clément Hervieu-Léger

Comment mieux définir l’adolescence qu’en évoquant l’image d’un mausolée ou d’une prison ? Clément Hervieu-Léger, avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi, prend la métaphore au pied de la lettre et conçoit L’Éveil du printemps comme un espace d’aliénation trouble. Oscillant constamment entre la candeur désarmante et distanciée de la jeunesse dans sa direction d’acteurs et la machinerie implacable, monacale et glacée d’un décor interlope, son interprétation de la pièce sulfureuse de Wedekind séduit. Relevant le défi d’une imposante distribution, le sociétaire qui monte sait très bien où il va et nous embarque dans cette odyssée adolescente avec brio.

Tel un bourgeon de fleur prêt à enclore, L’Éveil du printemps s’ouvre sur le personnage espiègle de Wendla qui refuse de porter une robe trop longue pour son anniversaire. Quatorze ans déjà, le temps file… Femme-enfant, la jeune fille dévoile de plus en plus (consciemment ?) ses atours au grand désespoir de sa mère surprotectrice. Trois heures plus tard, lorsque le rideau tombe, Wendla meurt suite à un avortement brutal. Ce grand écart entre la sève vivifiante de la jeunesse et la mort précipitée d’une génération ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’adolescence.

Cette étape cruciale dans la vie de tout un chacun est abordée sans fard par Wedekind. Suicide, viol, désirs SM, homosexualité, masturbation : rien ne nous est épargné dans cette quête identitaire qui prend la forme d’un jeu aussi innocent que malsain. Dans cette pièce chorale, où l’individu n’existe qu’au sein du collectif, les comédiens du Français virevoltent avec énergie. Trois d’entre eux se distinguent : Georgia Scalliet irradie d’innocence mutine dans le rôle de Wendla : sa soif de compréhension du monde et de questionnement sur ses propres désirs captive. Sébastien Pouderoux, lui, dévoile une virilité mi-brutale, mi-intellectualisée attirante. Christophe Montenez, enfin, n’en finit pas de démontrer son talent en interprétant des personnages tourmentés et opaques. Sa composition très énigmatique de Moritz relève presque de la démence : chien fou en rut au comportement ultra intériorisé, on sent bien qu’il est sur le point de craquer à tout moment mais l’acteur se maintient constamment en équilibre. Prodigieux. Saluons aussi Cécile Brune, formidable en mère poule, Serge Bagdassarian effrayant de rigorisme en directeur obtus et Éric Genovèse terrifiant mari macho qui tente de sauver son enfant de la perdition.

L’ensemble des trois groupes, adolescents, parents et enseignants, évolue au sein du monumental décor de Richard Peduzzi : cet assemblage de panneaux coulissants d’un bleu-gris monochrome étonne de prime abord. On se serait attendu à plus de couleurs, de psychédélisme, de vie en somme pour incarner cette irruption des désirs. Que nenni : l’austérité presque glaciale de la scène contrebalance les émois amoureux de nos jeunes gens et confirme cette sensation étouffante d’enfermement et d’onirisme. Ce contraste chaud/froid permet de mieux abattre la carte de la distanciation, qui fonctionne à merveille.

Malgré quelques tunnels, cet Éveil du printemps maintient effectivement les sens en alerte. L’excitation brûlante se révèle tempérée par une prison glacée qui relèverait presque de l’ascétisme. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVEIL DU PRINTEMPS de Frank Wedekind. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45.

© Brigitte Enguérand

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Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

Brecht englué dans la toile des convenances au Français

Un même sujet. Deux visions radicalement opposées. Hasard du calendrier ou miroir consciemment réfléchi, la Comédie-Française a proposé pour cette saison 2016/2017 un diptyque autour de la montée du nazisme. Dégainant le premier, Ivo van Hove glaçait les esprits avec Les Damnés, une tragédie familiale éprouvante. Si sa mise en scène, un brin trop millimétrée, tenait en bride les émotions, il n’en demeurait pas moins qu’on sortait abasourdis de la salle Richelieu. Rien de tout cela avec La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach, surdéterminée par l’ombre pesante de Brecht, se complaît dans un hommage en bonne et due forme à l’expressionnisme allemand. En ne prenant aucun risque, la metteur en scène ne cherche pas à aller au-delà de la reprise de codes vieillis et dépassés.

Un vent de crise souffle sur Chicago. La Grande Dépression a fait des ravages. Arturo Ui, un petit mafioso sans grande envergure, va prendre du galon en tirant adroitement parti de la situation. Écrite en 1941, la pièce transpose dans une Amérique fantasmée la montée en puissance fulgurante de Hitler.

On comprend qu’à l’époque de sa création, La Résistible Ascension d’Arturo Ui ait naturellement crée des ponts entre la fiction et le réel. Brecht dénonçait le régime nazi sous couvert d’une farce noire grinçante. Soixante-quinze ans après, la même lecture pose problème. Quel est l’intérêt en 2017 de présenter explicitement Ui sous les traits d’un Hitler chaplinesque ? Aucun. Thalbach, emprisonnée par l’héritage de sa mère (actrice dans la troupe du Berliner Ensemble) et de Brecht, ne présente rien de plus qu’un jeu de pantins macabres et bouffons qui reprend à bon compte les tics irritants de la fameuse distanciation de l’oncle Bertolt.

Hommage sans surprise
Le problème, c’est que cette mise à distance outrée désamorce toute tentative possible d’implication de la part du spectateur. Avouons que le canevas alambiqué de la pièce ne suscite guère l’enthousiasme. Idem pour la partition clownesque qui finit par lasser. Dans le genre faciès enfarinés pour Pierrots mabouls, Bob Wilson se montre plus convaincant. Quelques images sauvent la mise : cette imposante toile d’araignée d’abord, qui occupe la majorité de l’espace et qui concrétise l’aliénation mentale de ces populations embrigadées par les discours séduisants d’un bonimenteur. À la verticale ou penchée, cette toile offre d’impressionnants numéros d’acrobatie. Néanmoins, cette agitation perpétuelle peine à faire écran : on a la sensation d’une vacuité tenace qui ne nous quittera pas durant deux heures. Le spectacle a subi le poids des années.

Heureusement que le talent des comédiens du Français est inoxydable : méconaissables, ils s’engouffrent dans la brèche de la pantomime avec délectation. Laurent Stocker est à couper le souffle en despote moustachu et colérique. Ses mimiques et ses explosions complexifient son interprétation : aussi drôle que terrifiant. Jérémy Lopez n’en finit pas de nous surprendre : notre chouchou endosse ici le costume du bras droit de Ui au sourire machiavélique. La souplesse de Thierry Hancisse étonne ; d’une forme olympique. On retiendra également le jeu de Serge Bagdassarian toujours aussi caméléon en mafieux-chanteur. Dommage seulement que Florence Viala soit cantonnée à un rôle de godiche : elle mérite tellement mieux… !

En somme, monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui tel que l’a imaginé Katharina Thalbach n’a pas grand sens en 2017. Sans doute en 1941. Mais les temps ont changé, d’autres dictatures ont pris le pas. À force de vouloir se soumettre à une figure tutélaire, sa mise en scène perd en authenticité et consistance. D’autant plus qu’elle souligne très lourdement les échos permanents entre la vie des gangsters et les exactions des nazis. Tout cela se veut bien trop didactique et redondant ; la pièce pêche déjà par excès de bavardage. Sans vouloir chercher à tout prix une modernisation parfois caduque, on attendait un parti pris plus radical et moins convenu. Ce sera pour une prochaine fois. ♥

LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI de Bertolt Brecht. M.E.S de Katharina Thalbach. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Christophe Raynaud de Lage

Alain Françon, Poséidon bondien

Quelle étrange idée d’avoir choisi La Mer pour faire entrer Edward Bond au répertoire de la Comédie-Française ! Après le scandale provoqué par le bébé lapidé dans Sauvés, Bond revient à une esthétique beaucoup plus traditionnelle et romanesque, à mille lieues de la violence énigmatique des Pièces de guerre. Intime connaisseur de Bond, Alain Françon s’attelle à ce morceau inconnu dans nos contrées avec une éblouissante maîtrise : il démontre (après Les Trois Sœurs ou La Trilogie de la Villégiature) une fois de plus son talent synergique à mobiliser les forces vives d’une troupe imposante et rayonnante (près de quinze comédiens !). L’ancien directeur de la Colline métamorphose la Salle Richelieu en une mystérieuse dune déchaînée par les éléments : prenez garde à la tempête !

On pourrait paraphraser l’intrigue de La Mer en reprenant le titre de l’autobiographie de Zweig, Le Monde d’hier. Bond semble fusionner Au Bonheur des dames et Tailleurs pour dames en offrant le cadre d’une petite ville anglaise située au bord de la mer du Nord en 1907. Un univers clos et replié sur lui-même, satisfait de vivre en autarcie et protégé (en apparence seulement) des méfaits de l’extérieur. Au centre de cette communauté, trône Louise Rafi, une riche matrone caustique. La stabilité de son règne vacille le jour où l’on retrouve échoué sur la plage, Collin, le futur époux de sa nièce Rose. Willy, son compagnon d’infortune a survécu, lui. Comment réapprendre à vivre quand on perd une moitié de soi ? Une enquête s’ouvre alors et les pistes les plus farfelues abondent, comme celle de martiens exterminateurs…

Microcosme atomique complexe
Si la trame de La Mer ne brille vraiment pas par son originalité, l’ambiguïté des registres à l’œuvre occasionne un renversement burlesque tout à fait prégnant. Evens, le clochard ivre résume à merveille cette philosophie en guise de conclusion (néanmoins maladroitement illustrative et poussive) : « Sans tragédie, il n’y a pas de rire. » La vie, comme le théâtre (malicieusement mis en abyme lors d’une répétition délirante du mythe d’Orphée), peut basculer en un instant d’un extrême à l’autre. Tel le ressac marin, les atomes de ce microcosme étriqué s’attirent et se repoussent et vivent ensemble en un agglomérat hétérogène.

Françon capte l’essence de la pièce avec la finesse d’un vieux loup de mer habitué aux distributions conséquentes. Poséidon dans l’âme, le metteur en scène orchestre son Olympe aquatique avec un sens frappant de la mosaïque : chaque comédien trouve sa place et parvient à exister sur le plateau. La circularité globalement homogène de la parole assure la cohésion d’un monde polymorphe à la tranquillité brusquement agitée.

Sur le mode du tableau impressionniste magnifiquement dessiné par la scénographie en trompe-l’-œil de Jacques Gabel, les artistes de la maison de Molière donnent le meilleur d’eux-mêmes à commencer par l’impériale Cécile Brune. Toujours aussi impressionnante dans le rôle de matrones impitoyables, elle imprime une autorité tranquille à son personnage, entre cruauté raffinée et élan généreux. Hervé Pierre détonne en marchand de tissus illuminé, écrasé par le rouleau-compresseur du capitalisme. Jérémy Lopez campe un Willy au cœur simple à l’évidente bonté. Elsa Lepoivre s’avère absolument délicieuse de drôlerie en dame de compagnie prête à tout pour se faire remarquer (l’épisode du concours des vocalises lors des funérailles censées être pathétiques de Collin est un régal dans le genre). Seul petit bémol, les changements de décor beaucoup trop nombreux entravent la vélocité d’une action rendue parfois ronronnante.

Françon dompte ainsi La Mer avec une élégance fin de siècle : en combinant son expérience du répertoire bondien à celle de la troupe du Français, il assume un travail d’une belle limpidité, tout en entretenant avec agilité le fracas aussi bien météorologique qu’émotionnel d’une micro-société tiraillée entre le désir d’un nouveau départ et l’attachement à une terre isolée. ♥ ♥ ♥

LA MER d’Edward Bond. M.E.S d’Alain Françon. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h15.

© Christophe Raynaud de Lage

Suliane Brahim et Jérémy Lopez, fougueux amants-enfants de Vérone

Étonnant quand on y pense. Le Français n’avait pas monté Roméo et Juliette depuis plus de soixante ans. Éric Ruf s’est longuement interrogé sur les raisons de cette désertion apparemment inexplicable. Bien décidé à dépoussiérer les clichés (souvent mièvres) qui collent à la peau de cette pièce culte, l’administrateur général opère une désacralisation généralisée du mythe des amants de Vérone. Plutôt que de calquer une image stéréotypée et préconçue, Ruf revient à une forme de genèse vierge et exalte la simplicité évidente de l’amour malgré les guerres claniques. Avec une distribution de « gueules », il livre une version racée et authentique de la tragédie shakespearienne.

Salle Richelieu, on est loin du faste doré et capiteux habituellement dévolu à la pièce du grand Will. Signée par le patron des lieux en personne, la scénographie nous plonge davantage dans un champ de ruines, vestiges d’une fête désenchantée. Pas de palace ici mais un immense décorum à la blancheur douteuse, lieu de rendez-vous et de rixes sordides (les nobles évoluent même dans des toilettes poisseuses et carcérales). La couleur terne est donnée d’emblée, les forces en présence constituent des êtres intermédiaires, des nantis victimes d’un déclassement brutal et sans appel.

Humanité à fleur de peau
Cette volonté de restituer un entre-deux, aussi bien historique (nous sommes sûrement dans les années 30-50, ambiance mafioso et dolce vita façon Audrey Hepburn dans Vacances romaines) que social met en lumière la profonde humanité du drame. Roméo et Juliette, avant d’avoir été transformés en archétypes, sont des êtres humains pris dans les tourbillons délicieux et incontrôlables du coup de foudre. Ruf a délibérément opté pour deux rôles éponymes inattendus. D’un côté, la brunette Suliane Brahim se révèle à croquer en nymphe faussement prude, ravissante dans ses multiples robes rehaussées d’un serre-tête fleuri. Sans jamais verser dans la niaiserie, elle délivre plutôt une candeur mutine et une maturité enfantine. De l’autre côté, le bondissant Jérêmy Lopez accède enfin à son premier grand rôle à la Comédie-Française. Habitué aux emplois comiques de trublions, le jeune moustachu prouve qu’il en a sous le capot :  s’il conserve toujours sa maladresse attachante et son impétuosité, il sait également manifester la profondeur d’un cœur simple débordé par la passion. Si le pari semblait risqué sur le papier, le résultat sur scène en vaut la chandelle.

Si le tandem séduit, le reste du casting imposant n’est pas en reste. Un petit mot pour chacun : Claude Mathieu se fait plaisir en nourrice un peu autoritaire et beaucoup dévouée à sa jeune maîtresse ; Danièle Lebrun se surpasse en Lady Capulet survoltée. Serge Bagdassarian, physiquement méconnaissable, incarne avec bonhomie la voix de la sagesse de Frère Laurent ; Laurent Lafitte et Pierre-Louis Calixte des cousins de Roméo fiévreux et déconneurs (irrésistible numéro de music-hall) ; Didier Sandre se montre très élastique en Capulet fêtard et taquin, hilarant en costume de soubrette mais également colérique et injuste à souhait. Dans sa direction d’acteurs, Ruf parvient donc à naviguer aisément du rire au tragique dans un mouvement fluide.

Pour sa première mise en scène en tant que directeur du Français, Éric Ruf frappe fort avec cette mouture si proche de nous, d’une brutalité exaltée, négociant parfaitement les virages sentimentaux et comiques ; nerveux et apaisés. Malgré la traduction indigeste de François-Victor Hugo, on reçoit la tragédie intemporelle de Shakespeare avec une force vivace. De la belle ouvrage et un joli succès en perspective. ♥ ♥ ♥ ♥

ROMÉO ET JULIETTE de William Shakespeare. M.E.S d’Éric Ruf. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45 (entracte compris)

© Vincent Pontet

Kessler/Bagdassarian/Lavernhe : un trio d’artistes-bûcherons illuminés dans Coupes sombres

Au Rond-Point, Anne Kessler explore avec jubilation dans Coupes sombres les bisbilles méchamment taquines et houleuses entre les auteurs dramatiques encore vivants et les metteurs en scène. La pièce métathéâtrale de Guy Zilberstein, à mi-chemin entre envolées lyriques et pragmatisme professonnel relance avec bonheur un débat entamé depuis quelques décennies. Bien vu et follement interprété par trois comédiens du Français au top de leur forme.

Un bûcheron débarque sur le plateau, une fine pellicule de sciure dans son sillage : il se lance dans un monologue savant sur ces « coupes sombres » visant à élaguer une parcelle d’arbres afin de permettre au reste des arbres de croître plus aisément. Surgissent ensuite une metteur en scène et un auteur dramatique se disputant l’autorité de la création d’une nouvelle pièce. L’auteur peut-il rester un démiurge omnipotent alors que son statut s’avère de plus en plus contesté ? Le théâtre se conçoit-il comme un art textocentré ? Le rôle émergent du metteur en scène a remis en cause le pouvoir de l’auteur dans la mesure où il défige la pièce d’un statisme définitif couché sur le papier.

Guy Zilberstein file la métaphore sylvicole en mettant sur le même plan les incursions hallucinées du bûcheron et les tribulations du duo antagoniste : abattre des arbres et couper dans un texte relève de la même difficulté et du même déchirement. Bien amené, le parallèle offre des ruptures de tons et de jeu salutaires, empêchant ces Coupes sombres de sombrer dans une logorrhée rébarbative et didactique.

L’inégalable Anne Kessler, pétillante comme toujours, s’empare de cette pièce d’aujourd’hui avec le plaisir évident d’offrir une plongée aux spectateurs dans les arcanes de l’ébullition dramatique. Telles de petites souris, le public se retrouve confronté à une phase de travail souvent gardée secrète par les artistes. Tout le paradoxe de Coupes sombres tient précisément à la monstration d’une pièce achevée dont le sujet repose sur la bataille concessive entre deux figures essentielles de la création théâtrale. Ce work in progress très drôle et aux piques affûtées, se moque gentiment d’un conflit pourtant ouvertement connu et problématique de cette sphère artistique. Sous le rire, perce une satire férocement réussie de cette guerre d’ego qui finit par se résoudre à la toute fin du spectacle.

Se distribuant dans le rôle de la metteur en scène un brin chipie, Anne Kessler fait des merveilles en élément perturbateur attentif mais farouche. Face à elle, Serge Bagdassarian enfile son costume de diva capricieuse d’auteur avec une aisance et une outrance admirables. Enfin, Benjamin Lavernhe (remplacé par Pierre Hancisse) introduit une touche de fantaisie aéro-terrienne en bûcheron-poète déclamant aussi bien du Ronsard ou du La Fontaine que des cours techniques sur l’art de l’élagage.

Coupes sombres offre ainsi une immersion sympathique et bien pensée dans l’univers secret de la mise en scène d’un auteur toujours vivant. Anne Kessler restitue avec amusement et pertinence un texte ancré dans notre temps. Une réussite. ♥ ♥ ♥ ♥

COUPES SOMBRES de Guy Zilberstein. M.E.S d’Anne Kessler. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h.

© Giovanni Cittadini Cesi

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Pari manqué pour Galin Stoev. Presque dix ans après la version de Marcel Bozonnet, le metteur en scène bulgare s’empare de Tartuffe, classique des classiques (pièce la plus souvent représentée au Français depuis sa création). On avait connu un Stoev inspiré, notamment dans son Liliom la saison passée à la Colline. On le retrouve perdu, autant par manque d’ambition que par un rôle-titre bien trop fantoche… Michel Vuillermoz s’égare dans une partition farcesque alors que Didier Sandre s’impose en Orgon d’une dignité admirable. Cohérent dans sa vision lugubre de la pièce, Stoev signe cependant un travail plat et sans grande envergure malgré des fulgurances poignantes.

Tartuffe ou les manipulations d’un imposteur qui s’introduit dans la famille d’Orgon afin de voler ses biens, sa réputation et sa femme. Cette comédie sérieuse du patron de la maison s’apparente plutôt à une tragédie malgré un dénouement heureux in extremis. Notamment dans la personnalité du héros éponyme, d’une noirceur sidérante. Arriviste, libidineux, vénal et machiavélique, ce faux dévot se munit d’une double facette : celle d’un ange cachant un diable redoutable.

Le bât blesse d’emblée avec une direction d’acteur épouvantable concernant le rôle-titre. Arrivant au troisième acte, là où l’acmé est la plus forte, le comédien peine déjà à instaurer un climat trouble de perfidie mielleuse. Constamment campé dans une attitude ahurie, l’acteur ne parvient jamais à dégager un sentiment de menace ou de terreur. En ressort une interprétation bien fade et sans nuances. Sacrilège pour un tel monument, justement admiré pour la richesse de sa complexité ! Contrairement à Micha Lescot qui avait incarné un Tartuffe séduisant, inquiétant et lubrique ce printemps à l’Odéon, Vuillermoz reste presque impassible ou bien cabotine. Son jeu terne profite à Didier Sandre qui lui vole la vedette dans le rôle d’Orgon. Drapé d’un aveuglement inimaginable dans sa foi en Tartuffe, le comédien a su retranscrire toute la bonté du personnage mais aussi son indéfectible ténacité. Le reste de la troupe déploie une belle énergie sur scène. À commencer par Elsa Lepoivre, tragique Elmire d’un maintien superbe. Cécile Brune campe une Dorine insolente en diable, parfaite pour le rôle. Serge Bagdassarian  s’avère toujours constant dans sa bonhomie naturelle. Anna Cervinka et Christophe Montenez, les deux nouvelles recrues dénichées par Stoev, s’érigent en adolescents d’une fraîcheur et d’une rage folle. Attention toutefois au débit mitraillette qui entrave la bonne compréhension de la musicalité des vers de Molière.

La scénographie imposante d’Alban Ho Van situe l’action dans un manoir hanté élégant mais apparemment délabré. Les musiques cléricales angoissantes combinées aux têtes de guignol grandeur XXL dans la scène finale amplifient cette impression. Stoev réussit tout de même quelques scènes et pressent tout le potentiel tragique et émouvant de la tentative de viol d’Elmire lors du fameux épisode de la table (avec un strip-tease, avouons-le, hilarant de Vuillermoz) ou lors des retrouvailles entre Orgon et Damis. Le metteur en scène se permet quelques fantaisies rigolotes comme cette croix blasphématoire tracée à la bombe blanche ou bien la présence d’espions comblant malicieusement les transitions entre chaque acte.

Sauf que ces brèves éclaircies de génie ne pointent le bout de leur nez que trop rarement pour offrir un spectacle pleinement satisfaisant. Décevant ce Tartuffe donc. Distribution ratée quant au rôle principal, manque de souffle et de folie, pas vraiment d’innovation du point de vue de la mise en scène. Bref, une version tout à fait dispensable. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

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La chanson populaire française vous donne des boutons ? Réticents à l’idée d’écouter des artistes étiquetés « ringards », ou « dépassés » ? Au Français, le Cabaret consacré à Georges Brassens devrait rapidement vous faire changer d’avis. Inventif, entraînant, divertissant, précis… Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier ce bœuf monstre mené à la baguette par un Thierry Hancisse inspiré en diable. Le metteur en scène se montre audacieux dans le choix des textes, s’ingéniant à déterrer des chansons peu connues du grand public pour notre plus grand bonheur. Une heure trente d’échappées belles : l’occasion de se reposer l’esprit avec des mélodies variées, teintées d’un son manouche-jazzy percutant. Preuve de son succès, le spectacle est complet depuis plusieurs semaines. Que voulez-vous, lorsque l’humeur se veut morose, la chanson réchauffe les cœurs…

Après l’entrée en scène des trois musiciens (formidables Benoît Urbain au piano et à l’accordéon ; Olivier Moret à la contrebasse et Paul Abirached à la guitare), Hervé Pierre débarque sur le plateau en sifflotant l’air culte des « Copains d’abord ». La chanson donne le la d’une ambiance amicale, chaleureuse et enjouée : pas de prise de tête ici mais une bande de copains réunis pour un tour de chant récréatif et enchanteur.

Dans sa note d’intention, Thierry Hancisse précise qu’il a tenu à choisir chaque chanson en fonction de la personnalité des six acteurs en présence : toujours justes dans leur jeu, sans excès aucun, les comédiens insufflent une belle dose d’émotion, de drôlerie et de joie dans une multitude de chansons. Alternant succès et airs plus obscurs, ce Cabaret Brassens mêle des chansons coquines (délicieuse « Fessée » entonnée par un Hervé Pierre fripon à souhait), bouleversantes (fantastique Serge Bagdassarian dans « Il n’y a pas d’amour heureux » d’Aragon), révoltées (touchant Jérémy Lopez dans « Le Cocu ») ou solidaires (mutines Julie Sicard et Sylvia Bergé dans « Concurrence déloyale »).

Nos six chanteurs-comédiens se lancent en solo, en duo, en trio ou en chœur (géniales « Mauvaise Réputation », « La File indienne » et « Le Gorille ») dans un bistro ou un décor portuaire simplement indiqués par une pile de cageots. L’alchimie de la troupe résonne avec une belle évidence sur le plateau de la salle intimiste du Studio-Théâtre. Mangeant à la bonne franquette, buvant un verre de rouge, ils dépoussièrent Brassens de façon inattendue, franchouillarde et délicate. Un vrai régal. Costumes pour les hommes, robe rouge ou printanière à fleurs pour les femmes, les acteurs évoluent dans un espace-temps indéterminé évoquent un chic-décontracté de bon aloi.

Prenez-vous aussi vos micros pour entonner les chansons délicieusement surannées de Brassens, l’auteur-compositeur-interprète aux multiples facettes. Rire, émotion, fête s’entremêlent dans un tourbillon coloré truculent. À voir et à entendre absolument ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Cosimo Mirco Magliocca
© Cosimo Mirco Magliocca

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