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Rond-Point

Le féminisme pour les nuls et avec le sourire au Rond-Point

Une prise en otage divertissante, est-ce possible ? Les Filles de Simone s’époumonent avec enthousiasme et organisent un meeting survolté au Rond-Point. Le thème ? La femme dans tous ses états, entre injonctions et sédition ; complexes et fierté. Dans un esprit work in progress convivial, le quintette de comédiennes livrent leur compte-rendu sans pérorer. On s’amuse drôlement et on reçoit ces paroles de femmes avec d’autant plus de bienveillance que Les Filles de Simone ont habilement évité de tomber dans le piège du pensum lénifiant.

Comment aborder la complexité de la question féminine en 1h30 ? Mission impossible ? Pas pour nos cinq aventurières à la recherche de réponses claires et nettes. Pas facile de s’organiser lorsque les idées fusent ! Même en s’organisant en AG, les prises de bec ne sont pas rares. Heureusement qu’elles se battent pour une cause commune ! La première à se lancer dans l’arène n’y va pas par quatre chemins et établit scrupuleusement la liste de ses complexes : cellulite, seins qui tombent, cernes, rides, dents proéminentes… Bref, rien ne va ! Dur dur d’avoir confiance en soi quand la société projette sur les femmes un idéal de beauté et de minceur. Les copines sont là pour la soutenir. Tiphaine Gentilleau donne le ton du spectacle : une dénonciation par l’absurde des diktats imposés aux femmes et on rit !

La visite guidée de la vulve vaut aussi le détour tout comme les chansons revisitées à l’ukulélé par Claire Méchin ou l’épisode du nez disgracieux raconté par Cécile Guérin, sosie de Rossy de Palma . C’est frais, léger et profond à la fois car on touche l’air de rien à des sujets tabous ou délicats comme les règles, le viol, la boulimie. Tout un rapport au corps entravé par une culture patriarcale. Les Filles de Simone ne prétendent pas révolutionner la pensée sur le féminisme, non. Elles citent d’ailleurs leur principale référence, Mona Chollet, avec une honnêteté et un engagement revigorants. L’important pour elles est de poser le problème sur la table, concrètement, et de discuter, échanger, s’enrichir l’une de l’autre.

On sent un bel élan de solidarité entre les comédiennes qui, en entremêlant l’intime et le théorique, bâtissent un spectacle réjouissant et généreux. On y va ! ♥ ♥ ♥ ♥

LES SECRETS D’UN GAINAGE EFFICACE des Filles de Simone. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h30

© Giovanni Cittadini Cesi

Opéraporno : orgasme poilant

Pierre Guillois n’a peur de rien : pas même de remplir l’immense salle Renaud-Barrault  avec une opérette ultra trash qui ferait rougir Jean-Marie Bigard. Au Rond-Point, l’auteur de Bigre repousse les limites du mauvais goût en assumant un esprit 100% provoc’. Résultat des courses : on se fait pipi dans la culotte durant près d’1h30 car il fallait tout de même oser. Et quel plaisir coupable !

Oh my god(e) !
Une petite bicoque près d’un lac… Quel charme désuet, n’est-ce-pas ? Ce cadre idyllique et forestier sera pourtant loin d’être une virée romantique de tout repos. Avec Pierre Guillois aux commandes, il fallait s’attendre à un feu d’artifice verbal bien costaud et fleuri. On n’est pas déçu du voyage ! Entre le petit-fils pas si coincé à l’érection indétrônable, la grand-mère aux bouffées de chaleur incontrôlables, le père incestueux au corps déchiqueté et la belle-mère nymphomane, le compte est bon !

La surenchère dans l’horreur ne choque pas tant elle est attendue : on se demande jusqu’à quelles extrêmités (et c’est le cas de le dire va nous conduire le dramaturge). Le bois, propice au déchaînement de tous les interdits, coasse de jouissance et nous avec. Le talent combiné des chanteurs et des comédiens permet de faire passer les pires horreurs : Lara Neumann, Jean Paul Muel, Flannan Obé, François-Michel Van Der Rest se déchaînent sur scène et ne se refusent rien. Peu importe l’incongruité totale de la situation, on accepte la folie douce de l’ensemble d’entrée de jeu. Et cette catharsis d’une vulgarité sans nom achève de prouver la joie d’exploser les tabous. ♥ ♥ ♥ ♥

OPÉRAPORNO de Pierre Guillois. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h25

© Fabienne Rappeneau

Bella Figura : je t’aime mélancolie

Pour son grand retour sur les planches, Yasmina Reza met en scène sa dernière pièce au Rond-Point. Mystérieusement baptisée Bella Figura, cette création navigue en eaux troubles autour de la déliquescence des âmes et des couples. Oscillant entre une comédie bourgeoise caustique et une ambiance crépusculaire shootée au fantastique, la « Belle Figure » se cherche encore dans une dramaturgie balbutiante. Solidement incarnée par un quitet de comédiens rodés et unis, cette vague à l’âme généralisée laisse un peu sur sa faim.

Cas de figure classique : un homme marié un peu lâche (Boris) – une amante possessive et un brin lasse (Andréa). Dispute sur un parking, les rancœurs éclatent ; on essaye de se rabibocher quand paf ! une mamie (Yvonne) se fait renverser par la voiture jaune flashy. Manque de chance, la bonne copine de la femme de Boris et son mari Eric font partie de la famille de la dame âgée.

Sur ce canevas improbable, Reza tisse une comédie de caractère et de moeurs piquante qui fait se rencontrer des personnages hauts en couleur et très bien dessinés. Voici d’ailleurs le principal atout de cette pièce. Josiane Stoléru amuse la galerie en vieille gaga infantilisée ; Camille Japy excelle en harpie qui se laisse progressivement aller : Micha Lescot toujours formidable en grand dadais bien sous tout rapport et qui explose : Louis-Do de Lencquesaing touchant en homme acculé, pathétique. Enfin, Emmanuelle Devos domine la distribution dans le rôle de cette femme extravagante qui aimerait enfin profiter de la vie. Carnassière, entière, émouvante, elle est toujours sur le fil et jamais dans la caricature.

Vague à l’âme nocturne
L’emsemble est imprégné d’une réelle mélancolie, d’une forme d’exténuation léthargique qui se propage jusqu’au public. Paradoxalement, malgré des situations explosives et incongrues (cf la scène des toilettes et du diner), le tout génère une léthargie qui plombe le rythme global. Reza cultive cette atmosphère nébuleuse mais de manière trop figurative. Des bruitages animalesques de crapauds tentent d’introduire une dimension inquiétante mais il aurait fallu densifier et complexifier l’affaire. Idem pour ces mini-films en noir et blanc entre chaque saynète. Le clair-obscur des lumières est beau, on a l’impression d’être une soir d’été à la terrasse d’un restaurant… Cela ne suffit pas à nous embarquer totalement dans cette histoire finalement banale.

Bella Figura de Yasmina Reza. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00 . 1h25 ♥ ♥ ♥

©Pascal Victor

Les vieilles au pouvoir !

Visiblement inspirée par Beckett, la nouvelle comédie noire de Pierre Notte au Rond-Point est un écrin pour deux grandes comédiennes qui n’ont plus l’âge des jeunes premières. Catherine Hiegel et Tania Torrens campent deux Tatie Danielle revenues de tout et fières de leurs rides. Cette ode à la vieillesse, à la fois tendre et sans pitié, bénéficie d’une écriture en dents de scie. Des fulgurances émaillent l’ensemble, le ton se veut souvent caustique mais la dynamique tourne aussi à vide.

Dans un univers apocalyptique, deux dames âgées se voient contraintes de cohabiter. Vissées les fesses sur leur chaise, elles essayent de combler le vide de leur existence comme elles le peuvent. Par la conversation notamment. Ou du moins, une ébauche de dialogue puisque ce duo de mamies se crêpe vite le chignon ! La première est une ancienne comédienne qui a nourri une passion intense pour un célèbre acteur ; la seconde, plus cassante, est une ancienne fille de joie épicurienne. Ces bêtes de foire s’amusent à se faire peur : l’une en simulant un Parkinson, l’autre une crise d’Alzheimer. Comment vivre ensemble dans un monde aseptisé, sans saveur, sans gluten et sans vilaines bestioles ? Peut-être en se lançant à corps perdu dans le jeu, la surenchère, la vindicative.

Pas de mamie blues !
Lorgnant vers Fin de partie et En attendant Godot, La Nostalgie des blattes évoque l’immobilisme d’une micro-société ankylosée par le poids des années et qui tente de survivre dans un monde qui l’a abandonnée. Contrairement à Beckett, ces vieilles ne semblent pas complètement résignées et revendiquent une volonté de se battre et de prouver aux autres qu’elles ne sont pas encore six pieds sous terre. D’abord ennemies, elles vont s’apprivoiser et comprendre que pour ne pas mourir, il faut accepter de s’ouvrir à l’autre.

Catherine Hiegel et Tania Torrens s’en donnent à cœur joie : elles prennent un malin plaisir à jouer les Tatie Danielle odieuses et touchantes. Leur complicité ne fait aucun doute. La première nage comme un poisson dans l’eau avec ses mimiques ahuries et sa voix rocailleuse. Elle râle et s’affirme comme une reine gériatrique. La seconde est plus maniérée, plus dans l’affectation avec ses airs de duchesse pincée et malicieuse à la fois. Avec pour seul décor deux chaises et des lumières mystérieusement bleutées, le spectacle se concentre clairement sur la performance d’actrices. Elle sauvent la pièce d’une écriture bavarde, qui aurait pu économiser davantage ses effets parfois un peu faciles (les blagues sur la vessie qui flanchent sont rigolotes mais tellement attendues). ♥ ♥ ♥

LA NOSTALGIE DES BLATTES de Pierre Notte. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01. 1h10.

© Giovanni Cittadini Cesi

Métaphysique de la merde

Avouez qu’une guerre de voisinage titille nos plus bas instincts : les commérages, le voyeurisme et les indiscrétions en pagaille. Souvenez-vous de l’émission Strip-tease diffusée sur France 3 il y a quelques années. Une caméra filmant le quotidien des Français sans le filtre de la voix off. Une absence de commentaire qui faisait tout son sel. Situations ubuesques, dérapages fréquents… On peut se demander pourquoi Thomas Blanchard a eu l’idée farfelue d’adapter un épisode pour le théâtre. L’écran de la scène apporte-t-il vraiment un plus ou dénature-t-il au contraire le principe même du reportage ? Au Rond-Point, l’expérience emballe et cristallise avec un humour scato-trash la question épineuse du fameux vivre-ensemble.

Nicole Vaucher en a gros sur la patate : ses voisins, les Dejousse, empiéteraient sur son terrain. Résultat des courses, la vieille agricultrice déverse des tonnes de purin sous leur fenêtre. Insultes, provocations, gamineries… Tout y passe et le village de Brioux Saint-Juire s’enflamme pour l’affaire.

Bouses explosives
Sur le plateau, un immense (trop) tas de fumier mange l’espace. On ne voit que lui, il concentre l’attention et la tension. Merde physique, merde orale : les mots doux s’échangent à la vitesse de l’éclair. Plaisir coupable : se confronter à l’autre, c’est tester ses limites et jouir de l’exercice d’un langage ordurier. Fumiers expose le conflit comme un principe dramaturgique fort, la source même du théâtre. On passe son temps à se voler dans les plumes et tant mieux peut-être finalement. Se disputer violemment revient à s’affirmer, à se revivifier sous la pression de l’autre.

Thomas Blanchard a bien compris que le prisme théâtral pousse à l’excès. Il autorise la distanciation tout en appuyant sans ménagement ses effets. Le risque serait de transformer le documentaire en caricature et le point de non-retour est très tendu ici. Le reportage s’avère déjà en lui-même grotesque et hilarant au possible. Que pourrait apporter une transposition scénique ? Une prise de conscience plus forte par ce phénomène de monstration appuyée ? Peut-être.

Le metteur en scène s’appuie sur des comédiens béton : Johanna Nizard est méconnaissable en Tatie Danielle voûtée et chipie. On adore ! Olivier Martin-Salvan n’a plus rien à prouver : son physique d’ogre-nounours est tout-terrain. Il se montre désopilant en journaliste maniéré qui zozotte et en fermier ahuri aux cheveux longs. Christine Pignet régale en bourgeoise de pacotille et Thomas Blanchard lui-même campe un voisin en pétard du plus bel acabit.

Si ce Fumiers ne brille pas par sa finesse (ce serait vache de le lui reprocher), on passe un moment de détente assuré en compagnie d’une brochette de talents qui s’amusent visiblement comme de petits fous. Et nous avec. ♥ ♥ ♥

FUMIERS d’après un épisode de Strip-tease. M.E.S de Thomas Blanchard. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h20

© Alain Monot

Rire avec la dépression

Parfois, la frontière entre le documentaire et le théâtre tient à un fil. Avec Rendez-vous Gare de l’Est, Guillaume Vincent s’empare du témoignage d’une maniaco-dépressive avec laquelle il a eu des entretiens réguliers pendant six mois et agence un seule en scène brut de décoffrage. À mille lieues du larmoyant, Émilie Incerti Formentini manie l’art de la rupture avec un talent rare. Cette confrontation cash face au public tient lieu d’une catharsis tout sauf lyrique. La confession sans chichis de cette femme qui tente de reprendre le contrôle de sa vie émeut et faire rire. Le portrait d’une battante courageuse malgré les psychoses à découvrir d’urgence au Rond-Point.

Émilie pourrait être la bonne copine de service : un peu boulotte, épanouie dans son métier de vendeuse dans un magasin de déco et en pleine harmonie avec son mari Fabien. Elle aimerait bien devenir maman malgré ses réticences premières car elle adore les enfants. Sauf qu’Émilie souffre d’une dépression chronique qui l’oblige à ingurgiter des tonnes de médicaments pour ne pas sombrer dans la psychose. Elle commence à en avoir assez Émilie d’être assujettie à tous ces produits chimiques. Coincé dans leur petit cagibi, le couple à l’étroit un peu à battre de l’aile. Monsieur, un ange de patience et d’indulgence, a de plus en plus de mal à gérer les crises de sa femme. Elle, tente désespérément de regagner du terrain.

Un casse-tête d’aborder la maladie sans verser dans l’émotion facile. Habile, Guillaume Vincent désamorce le pathos en mettant sur le devant de la scène le portrait d’une « girl next door », d’une femme ordinaire prise dans une lutte au fond ordinaire. Il ne s’agit pas ici d’une quelconque héroïsation. La retranscription scénique de ces interview s’enracine de plein pied dans le quotidien. Cet effet de réel (le réel en fait, médiatisé par le théâtre) spatialise le journal intime et permet de passer du cadre intime du dialogue vers le partage avec le public.

Émilie Incerti Formentini, funambule à fleur de peau
On se livre à nu, sans pudeur. Et cette absence d’ornementation procure un bien intense. L’empathie carbure à plein régime envers cette femme tordante malgré son instabilité psychologique. Il faut dire qu’Émilie Incerti Formentini est proprement hallucinante. Dans ce one woman show, avec une chaise pour seule partenaire, la comédienne excelle en funambule en permanence sur le fil du rasoir. Elle pratique le yo-yo émotionnel sans transition : enrobé dans un emballage comique (la scène de Mission Impossible avec des fils à Ste-Anne vaut le détour), le spectacle opère des trouées fulgurantes vers l’émotion, des éclairs précieux qui touchent justement par leur furtivité. ♥ ♥ ♥ ♥

RENDEZ-VOUS GARE DE L’EST de Guillaume Vincent. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 50 min.

© Elizabeth Carecchio

Claude Perron, incandescente sorcière fitzgeraldienne

Au feu les pompiers ! Le Rond-Point s’enflamme littéralement dans Brûlez-la !, court monologue explorant la psyché ravagée et impétueuse de Zelda Fitzgerald. Aux manettes, on retrouve la plume aiguisée de Christian Siméon et la loufoquerie baroque de Michel Fau. On découvre surtout une perle brute en la personne de Claude Perron, Circé brisée et exubérante.

Alice au pays des zinzins : à contempler cette fée déglinguée par l’alcool et les fêtes en train de se mouvoir dans ce décor de maison de poupée (une façade aux fragiles fenêtres de papier), le rapprochement saute aux yeux. Internée en 1936 dans un hôpital psychiatrique pour schizophrénie, la muse de Scott retrace son parcours de reine des années folles. De son enfance de petite fille gâtée à son adolescence conquérante de belle plante fatale, Zelda dessine en creux l’auto-portrait d’une jeune femme irrésistible en quête de sensations fortes. Toujours plus. Tout le temps.

Sylphide en lambeaux
Michel Fau a su concrétiser les paradoxes de cette tête brûlée, insolente et provocante en diable mais minée, étouffée par ses déboires excessifs. Avec son tutu et sa couronne de fleurs, Claude Perron ressemble à une gamine déphasée avec le monde qui l’environne. Elle joue la provoc’ sans ciller, se donne, s’offre en pâture avec une moue à croquer. Elle embrase la scène et se démultiplie à foison : goguenarde en diable lorsqu’elle provoque Hemingway à un match de tennis d’anthologie ; aguicheuse sans scrupule mais terriblement seule au fond.

L’écriture de Christian Siméon évite le pathos : le désespoir de cette femme abandonnée de tous surgit plutôt à partir de l’absurde, d’un côté too much piquant et émouvant à la fois. Zelda cristallise un vent de liberté vivifiant sur son passage ; une audace qu’elle payera bien cher. On n’a certainement pas envie de brûler cette pauvre Zelda à la fin du spectacle. Juste saluer sa franchise et son irrévérence. Une sacrée bonne femme ! ♥ ♥ ♥ ♥

 BRÛLEZ-LA ! de Christian Siméon. M.E.S de Michel Fau. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h15

© Philippe Savoir

The Voice existentiel : bad buzz

L’affiche était alléchante : à la mise en scène, Laurent Brethome, un jeune metteur en scène bouillonnant et en vue ; à l’écriture, Clémence Weill, une jeune dramaturge auréolée du Grand Prix de littérature dramatique 2014. Pourtant, Pierre. Ciseaux. Papier .ne tient pas toutes ses promesses. Au Rond-Point, malgré une distribution au taquet, l’écriture s’embourbe dans un dispositif pseudo-existentiel et une communication trop dilatée pour éveiller l’intérêt. Rendez-vous manqué.

Lumières rouges, fauteuils pivotants, générique obsédant…  Vous ne rêvez pas, « The Voice » au théâtre existe bel et bien. Trêve de plaisanterie, pas de télé-crochet ici mais un jeu de portraits fondé sur l’adéquation ou le décalage entre les a priori et la réalité. Trois cobayes sont désignés pour l’expérience : un cadre en fin de carrière, cynique et pas bien sympathique ; une saxophoniste (qui travaille en fait dans les RH) portée sur les premières phrases et un jeune philosophe souple comme un singe et maniaque des énigmes. Apparemment aucune connexion ne s’établit entre ce trio bien différencié (à part peut-être une propension à la bizarrerie).

Alignés dans leur fauteuil, ces trois zigotos ne vont jamais (ou presque) interagir directement : l’originalité et l’étrangeté de la pièce proviennent de ce système discursif étonnant en mode intériorité/extériorité. On est en face d’un « sujet/complément/interlocuteur ». Les personnages omniscients prennent en charge à tour de rôle le portait minutieux de la psyché de leur voisin. Sur le papier et au début, ce puzzle descriptif séduit et déroute. On se prend à ce jeu de chassé-croisé pointilliste et c’est plutôt rigolo. Au départ.

Perdus dans ce désert
Bien vite cependant, on se heurte à une forme de routine ennuyante : une fois passé les premiers instants de découverte, ces blocs de monologues s’enlisent dans la confusion car ils nécessitent une grande mémoire. Le principe de l’alternance morcelle la narration. Il aurait sans doute fallu tailler plus dans le vif du sujet pour ôter cette impression gênante d’écrasement. Beaucoup trop dense. Beaucoup trop d’informations pour ce Pierre. Ciseaux. Papier. Paradoxalement, en dépit de cette logorrhée, on assiste à un souci rythmique handicapant car plombé par un statisme tenace. À la fin, une dynamique tente de percer à jour par une situation communicationnelle plus « normale » (encore que…), qui invite à reconfigurer les rapports entre les trois personnages mais l’attention s’est fait la malle.

Le pauvre Laurent Brethome fait ce qu’il peut avec qu’il a sous la main. Dans une configuration simple et minimaliste très efficace, il porte l’accent sur sa direction d’acteurs. Heureusement qu’il s’est bien entouré car la soirée aurait été bien éprouvante sinon. Julie Recoing évoque la malice énigmatique de la chenille d’Alice au pays des merveilles ; le jeune Thomas Rortais est à suivre de très près en chien fou agaçant et Benoît Guibert campe à merveille le cadre fat en situation de burn-out.

En somme, on cherche encore la signification de ce Pierre. Ciseaux. Papier., trop touffu et ambitieux et qui tourne à vide. La bonne volonté de Laurent Brethome et l’allant des trois comédiens ne peuvent malheureusement pas combler une écriture prometteuse mais trop gourmande et absconse.

PIERRE. CISEAUX. PAPIER. de Clémence Weill. M.E.S de Laurent Brethome. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h30. ♥

© Philippe Bertheau

L’ennui gagne le Couple

On fondait beaucoup d’espoir sur Couple. Anne Benoit et Gilles Gaston-Dreyfus s’étaient montrés épatants dans leur joute verbale cochonne lors de la présentation de saison du Rond-Point. Promesses de réparties piquantes et vachardes, rythme de folie… Douche froide à l’issue de la totalité du spectacle… On nous avait caché que le meilleur s’était déroulé lors de cet amuse-bouche ! Une heure seulement et son lot de décrochage de mâchoire. Souffrant d’un sérieux problème d’écriture, Couple patine dès les premières minutes sans jamais réussir à décoller. La démesure monstrueusement drôle d’Anne Benoît ne change rien à l’histoire : on s’ennuie ferme.

Jean et Clémence, la cinquantaine, n’ont plus grand chose à se dire. Les faits divers à la télévision ou les crimes atroces masquent la vacuité de leur vie conjugale. D’ailleurs, tout commence par un bavardage autour d’un meurtre affreux commis dans leur appartement. Tandis que Monsieur est passionné par l’affaire ; Madame rêve d’un ailleurs tranquille. Le premier tableau, plutôt réussi, creuse d’emblée les brèches entre le couple. Hélas, Gaston-Dreyfus a sans doute cru rigolo de redoubler cette séquence quatre fois en la modifiant légèrement par à coup. La déréalisation fonctionne dans l’idée mais concrètement, le public souffre. L’auteur/acteur/metteur en scène se permet en outre ensuite de commenter effrontément cet effet de répétition ! Il ne faudrait pas pousser le bouchon non plus.

Écriture bradée
Passé ce running gag poussif, la matière textuelle s’effrite comme peau de chagrin. Pour dire la vérité, on n’a pas retenu grand chose de ce Couple : la banalité des dialogues et leur inconsistance peinent à capter l’attention. Le seul réel moment de délectation explose lors du coït verbal : dans ce feu d’artifesse gourmand, on retiendra surtout cette formule magique : « Mets ta chantilly dans mon gâteau à la crème. » La chantilly vire cependant vite à l’aigre…

Quelle vision du couple Gaston-Drefus propose-t-il ici ? Des restes d’amour entassés dans un recoin après tant de vie commune ? La violence prête à s’abattre sur l’autre mais contenue sur le fil du rasoir ? Rien de bien neuf en fait. Si l’on souhaite se prendre une claque à ce sujet autant aller voir du Rambert et pour rire un bon coup, direction Woody Allen. Pour rattraper un minimum la désillusion, Anne Benoit est comme toujours absolument à tomber par terre en ogresse faussement effarouchée. On frétille devant ses emportements de femme frustrée.

En bref, l’impression tenace de s’être fait tromper sur la marchandise prédomine en sortant de la petite salle Roland Topor. Ce Couple ne tient pas ses promesses, faute d’une écriture aboutie et resserrée. Dommage. ♥

COUPLE de Gilles Gaston-Dreyfus. M.E.S de l’auteur. Théâtre Édouard VII. 01 47 42 59 92. 1h10.

© Giovanni Cittadini Cesi

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