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Pierric Plathier

À la recherche des liens perdus

Quel lien nous unit aux autres ? Comment se construire, se reconstruire dans le deuil, l’absence et la solitude ? En portant sur la scène de l’Odéon Nous pour un moment, la nouvelle pièce d’Arne Lygre, Stéphane Brauschweig tente de répondre à ces questions universelles. Par le choix d’une épure aussi bien linguistique que scénographique, le directeur des lieux souligne la fragilité des relations humaines, les aléas bouleversants de la vie. Une langue simple et franche qui relève à la fois de l’anodin et de l’essentiel. Une belle découverte.

Une personne, un ennemi, un inconnu, une connaissance… Autant d’anonymes sans identité précisément définie mais qui vont pourtant se croiser au fil de la pièce. Souvent en duo, parfois en trio, ces forces en présence badinent entre elle, se disputent, se cherchent, se désirent, s’apprivoisent. En toile de fond, un accident tragique qui va se répercuter sur l’ensemble des protagonistes.

Ricochets
La construction de la pièce, en ricochets, séduit. Très fluides, les scènes s’enchaînent en un fondu impeccable. Les situations, de plus en plus noires, évoquent la mort, le suicide. Pour allegée quelque peu cette atmosphère plombante, Stéphane Braunschweig opte pour un décor aquatique du plus bel effet. Les personnages se meuvent dans un parterre liquide qui évoque les changements soudains de direction que peuvent prendre nos vies. Un plateau tournant permet de changer rapidement de situation, tout comme un panneau qui se lève et se baisse à l’envi. Simple mais efficace.

La ronde de comédiens, glissant aisément d’un personnage, voire d’un sexe à l’autre, brille. Citons-les tous : Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal.

Un moment troublant, comme l’eau qui s’agit au gré des pas de ces êtres en quête de sens et de connexion à autrui. ♥ ♥ ♥ ♥

NOUS POUR UN MOMENT d’Arne Lygre. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon.  01 44 85 40 40. 1h35

© Elizabeth Carrechio

Tennessee Williams en lévitation à la Colline

Jusqu’en 2011, Daniel Jeanneteau ne s’était jamais confronté à l’œuvre du grand Tennessee Williams, par peur sans doute de verser dans le cliché du réalisme psychologique, si profondément attaché au dramaturge américain. Invité à mettre en scène La Ménagerie de verre à Shizuoka, le scénographe fétiche de Régy y a découvert « un champ de liberté et de rêve inattendu ». Fort de cette expérience enrichissante, l’artiste associé à la Maison de la Culture d’Amiens réitère l’aventure avec une distribution française, la fabuleuse Dominique Reymond en tête. Pour un coup d’essai, Jeanneteau signe un coup d’éclat, traduisant à merveille l’atmosphère flottante et purement mentale de la pièce dans un style japonisant éthéré.

Dans La Ménagerie de verre, la famille Wingfield se consume de solitude : tout gravite autour d’Amanda, mère-ogresse castratrice recluse dans un passé idyllique. Son fils cadet Tom étouffe et rêve de partir en mer pour échapper à cette emprise néfaste. En attendant, il trime pour faire vivre la petite famille en travaillant dans une usine à chaussures. La fille aînée, Laura, boiteuse et maladivement timide, s’évade en jouant avec sa ménagerie de verre et souffre en silence des abus d’une mère autoritaire. Le trio familial bien écorché reçoit la visite, le temps d’une dîner, de Jim, collègue de Tom et amour de jeunesse de Laura. La promesse possible d’un nouvel avenir…

On l’a bien compris, Tennessee Williams configure une cellule familiale éclatée car livrée tout entière vers l’introspection, les souvenirs et le passé. Recroquevillés dans leur moi inaccessible, les Wingfield ne déploient pas (contrairement à ce que leur nom suggère) entre eux une communication aisée. Loin s’en faut. On pourrait lire cette pièce au premier degré comme une dispute à trois infernale et platement hystérique. Du boulevard, presque. Or, Williams souhaitait justement attirer l’attention sur l’immatérialité d’une telle situation : en jouant avec la mémoire et ses fantômes, entre deuil impossible et fantasme d’avenir, le dramaturge déréalise le quotidien sinistre du petit appartement de Saint-Louis. On est d’entrée de jeu projeté dans l’univers mental de Tom, narrateur-personnage-magicien qui place la réalité sous le signe de l’illusion.

Monde flottant
Sensible à la dramaturgie évanescente de Tennessee Williams, Daniel Jeanneteau spatialise la métaphore du verre dans un environnement feutré et fragile de tulle blanc. Espace hors-temps, matriciel, le grand cube vaporeux emprisonne les personnages dans leur démence. Le sol duveteux semble à la fois évoquer des nuages cotonneux, propices au rêve et les marécages crayeux du trauma. Un luminaire central évoquant une méduse aux tentacules ensanglantées exemplifie cette tension incessante entre le flottement aérien et les blessures terriennes.

Si Daniel Jeanneteau a souhaité recréer La Ménagerie de verre en français, cela tient en grande partie à Dominique Reymond. Il a immédiatement pensé à elle pour le rôle monstrueusement dense d’Amanda. Et pas de doute, elle mange littéralement la scène. Carnassière schizo, elle trouble et provoque le malaise : pathétique et touchante lorsqu’elle évoque la foule de galants de sa jeunesse et odieuse d’égoïsme tyrannique. Elle minaude comme une princesse déchue dans sa robe jaune de pacotille et elle effraie en sorcière intransigeante. Un rôle à la démesure de son talent. À ses côtés, Oliver Werner se montre d’une discrétion virile et assure sa position de surplomb avec malice ; Solène Arbel s’en tire remarquablement bien dans la partition exigeante de Laura car elle démontre toute la pureté de son personnage, son courage et son abnégation. Enfin, Pierric Plathier s’immisce avec naturel dans cette famille perturbée avec le rôle de Jim, l’invité surprise, gentleman-salaud qui tentera d’extirper Laura de sa chrysalide.

Daniel Jeanneteau réussit donc à insuffler une présence dans la distance par son impeccable direction d’acteurs. Sa Ménagerie de verre s’envole dans les vapeurs japonisantes d’un univers en suspension. On lévite avec grâce et terreur en compagnie des Wingfield. Leurs ailes brisées se poseront sans aucun doute avec succès à la Colline. ♥ ♥ ♥ ♥

LA MÉNAGERIE DE VERRE de Tennessee Williams. M.E.S de Daniel Jeanneteau. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 2h.

© Elizabeth Carrechio

jeuamourhasardSéduit par la délicatesse de la langue marivaudienne, Laurent Laffargue rafraîchit Le Jeu de l’amour et du hasard en en soulignant les intermittences du cœur. Dans un décor ingénieux de tourniquet géant, un double jeu de masques interroge la sincérité et le mensonge d’un quatuor d’amoureux taquin et enfiévré, tout droit sorti du Conservatoire. Impeccablement dirigée, cette jeune troupe prometteuse explore les affres des sentiments et le délice de possession avec tout l’élan de leur entrain. On comprend mieux pourquoi cette version a été reprise au TOP suite à son éclatant succès au printemps dernier…

L’intrigue du Jeu de l’amour et du hasard donne le tournis : pour tester Dorante, son futur prétendant, la farouche Sylvia décide d’opérer un travestissement des plus osés. Sa suivante Lisette prendra sa place tandis que sa maîtresse aura tout loisir d’épier les faits et gestes de son possible époux. Sauf qu’elle n’avait pas prévu que Dorante agirait de même avec son valet Arlequin… Seuls Orgon, le fils de Silvia et son frère Mario connaissent tous les tenants et les aboutissants de l’affaire.

Cette comédie de mœurs, jouant sur l’inversion de statut maître/esclave chère à Marivaux, n’a rien perdu de sa charge contestataire (même si, pour finir, les cloisonnements triomphent en force) : aimer l’autre pour sa personne et pas pour son rang. Laurent Laffargue, sensible à ce chassé-croisé amoureux, centre sa mise en scène sur le tourbillon amoureux envahissant nos quatre amis. Le décor modulable et circulaire de Philippe Casaban et d’Éric Charbeau inscrit les turbulences du désir dans un cycle sans fin ingénieux. La métaphore du tourniquet marche à plein régime à la fois au niveau spatial et au niveau symbolique. Cette idée de scénographie, au fond toute simple, permet ainsi à tous les personnages de se réunir à un moment ou à un autre au centre de la scène.

Laurent Laffargue convoque une distribution homogène et totalement convaincante, à commencer par le quatuor principal. Honneur aux dames, Clara Ponsot campe une Silvia intrigante à souhait, partagée entre sa passion de plus en plus dévorante et son désir cérébral de mener la partie. Ravissante dans sa robe baby doll rose, elle donne savoureusement la réplique à la fausse ingénue Manon Kneusé, piquante servante insolente. L’atout comique provient de Julien Barret, dandy de pacotille génial avec ses chaussures léopard et son arrivé tapageuse. Mathurin Voltz, lui, incarne un Dorante écorché vif, enragé d’amour. Georges Bigot et Maxime Dambrin complètent la troupe en duo père/fils complice.

Pari réussi pour Laurent Laffargue avec cette transposition moderne de la pièce culte de Marivaux. Diction limpide, acteurs au diapason et scénographie pertinente pour deux heures de plaisir généreux. ♥ ♥ ♥ ♥

© Victor Tonelli
© Victor Tonelli

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