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Philippe Bérodot

La volte-face goldonienne de Maxime d’Aboville réjouit le Théâtre Hébertot

Après avoir proposé sa version entraînante des Rustres, Jean-Louis Benoît récidive avec Goldoni, dans le privé cette fois-ci, au Théâtre Hébertot. Comédie bouillonnante à double-face, Les Jumeaux vénitiens explore les troubles de l’identité. Avec le génial Maxime d’Aboville dans le rôle-titre, la soirée ne peut être que délicieuse. Il mène la danse avec gourmandise coutumière et se démène comme un beau diable. Son énergie intarissable fait oublier les tariscotages de la pièce qui s’embourbe dans des longueurs inutiles.

Le thème de la gémellité a toujours été un formidable terreau comique pour les dramaturges, Shakespeare en tête. Il offre des quiproquos en pagaille et des situations ubuesques. L’action des Jumeaux vénitiens oppose deux frères qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau mais au caractère diamétralement opposé. D’un côté, Tonino excelle par ses bonnes manières et son honnêteté et de l’autre côté Zanetto, épouvantable rustre. Vingt ans après leur séparation, les voilà réunis sans le savoir à Vérone pour retrouver chacun leur promise. Bien sûr, des confusions identitaires vont semer le trouble.

Un classique de bon goût
La dramaturgie goldonienne repose ici sur une construction en double qui aurait gagné à être moins dense et abracadabrantesque. Le principe de vraisemblance n’est pas vraiment à l’honneur ici et l’intrigue s’éparpille dans des énormités qui desservent son intérêt. La pièce dure deux heures ; pour une comédie, c’est trop long. Saluons néanmoins le coup de fouet vivifiant que Benoît insuffle à cet ensemble alerte. La fluidité des décors crème qui montent et descendent à la vitesse de l’éclair, l’utilisation totale de l’espace qui crée du relief et de la profondeur dynamisent la mise en scène. Au demeurant très classique, mais au sens noble et non poussiéreux du terme, le travail de Benoît a du cachet. Les somptueux costumes d’époque signés Frédéric Olivier égayent la scène : pas besoin d’actualiser ici des propos qui résonnent de façon très actuelle. Le public d’ailleurs rit de bon cœur face aux innombrables péripéties de nos Italiens.

Maxime d’Aboville domine la distribution avec un éclat comique qui n’appartient qu’à lui. Janus ébouriffant, il joue sur les deux tableaux avec facétie. Jeune homme bien élevé aussi bien que pouilleux sans gêne (son accent mi-chti ; mi-provencal est hilarant), il passe d’un rôle à l’autre naturellement. À ses côtés, Olivier Sitruk campe un Tartuffe inquiétant et ridicule ; Benjamin Jungers un Arlequin plein de panache ; Agnès Pontier une domestique pleine de gouaille… Toute la distribution tourbillonne autour d’Aboville et se meut avec complicité au rythme des combats d’épée et des déclarations enflammées. ♥ ♥ ♥

LES JUMEAUX VÉNITIENS de Carlo Goldoni. M.E.S de Jean-Louis Benoît. Théâtre Hébertot. 01 43 87 23 23. 2h.

© Bernard Richebé

Eugénie, touchante leçon de vie

Côme de Bellescize se plaît à bâtir des passerelles entre des dilemmes éthiques de notre temps et des trouées oniriques aussi étranges que fascinantes. Moyen surtout de défamiliariser des situations réalistes insoutenables dans leur cruauté. Dans Amédée, le jeune metteur en scène abordait l’euthanasie avec une délicatesse poétique et brutale rare ; dans sa nouvelle pièce Eugénie, il se penche sur le handicap de l’enfant à naître dans une même dynamique d’ébranler les consciences. Pari réussi au Rond-Point.

Sarah désespère de devenir maman. Elle tombe enceinte mais multiplie les fausses couches. Samuel tente de joindre les deux bouts en vendant des photocopieuses dernier cri. Des reproductions à la chaîne performantes contre des tentatives avortées. Miracle, un enfant tient le coup et se développe à l’intérieur de l’utérus de Sarah. Mais le couperet tombe : si Eugénie naît, elle sera handicapée à vie. Une semaine pour se décider. Que faire ?

Sujet ultra touchy au possible donc pour ce nouveau bébé signé Côme de Bellescize. Comment réagir face à la pression d’une société qui nie votre propre arbitraire ? Entre une mère féministe, des médecins bonimenteurs et un mari qui pète les plombs, normal que Sarah craque. Le regard porté par le dramaturge possède une acuité et une véracité déconcertante : il ne juge jamais mais essaye de décortiquer les façons de se sortir d’un tel dilemme. Entre vénération et rejet, attente et pensées infanticides, les sentiments s’entrechoquent et brouillent les pistes.

K.O natal
Impossible de ne pas sentir sa gorge se nouer en sortant d’Eugénie : la « bien née » se transforme en bombe à retardement au sein d’un couple qui se déchire. Pourtant, aucun pathos n’émerge ici, et là réside la grande force de la pièce. Tout baigne dans un climat d’irréalité, voire d’absurde. Sensations troublantes lorsque l’enfant crie son mal-être et semble condamner ses parents du regard. Malaise quand une énorme pelle est à deux doigts de mettre fin aux jours de l’embryon…

Déjouant une quelconque logique temporelle, Eugénie se balade habilement entre les deux alternatives possibles : entre l’avortement et le retour à une vie « normale » et l’acceptation d’un enfant qui sera constamment jugé et pointé du doigt par la société.

Sur le plateau, ce floutage est rendu par une scénographie minérale exprimée par la terre, symbole de régénérescence et de putréfaction. Cocasse également, le décor prête à rire pour dédramatiser un tant soit peu la pesanteur de la situation. Pour preuve, cette scène hilarante au début de la pièce où Samuel conseille un client tout en couchant avec sa femme. Seule sa tête dépasse, d’où un double jeu truculent.

Enfin, chapeau bas au quatuor de comédiens à l’interprétation sans faille et à fleur de peau, à commencer par Éléonore Joncquez, déchirante d’humanité dans le rôle de cette mère à tout prix, perdue dans ses désirs. À ses côtés, Jonathan Cohen campe un Samuel, mi-abject-mi gamin avec une belle densité. Estelle Meyer irradie dans une double partition étonnante d’élasticité : foldingue en mama envahissante et désarmante de candeur triste dans le rôle-titre. Philippe Bérodot incarne quant à lui tous les rôles périphériques avec un abattage délectable.

Avec Eugénie, Côme de Bellescize bouleverse et amuse à la fois : doté d’une plume percutante qui laisse K.O, le dramaturge/metteur en scène réussit à se confronter à l’inacceptable sans a priori. Une leçon de vie qui laissera des traces. ♥ ♥ ♥ ♥

EUGÉNIE de Côme de Bellescize. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h30.

© Antoine Melchior

Le maître-farceur Didier Bezace signe trois Feydeau diaboliques à Grignan

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Après une Lucrèce Borgia déchirante incarnée par la touchante Béatrice Dalle, les traditionnelles fêtes nocturnes du château de Grignan reviennent à un registre bien plus léger en dégainant la cartouche du vaudeville. Didier Bezace réunit trois courtes pièces de Feydeau (Léonie est en avance, Feu la mère de Madame et On purge bébé) reliées par une fil conducteur pour le moins inattendu : le diable. Colorant ce triptyque d’une pertinente teinte fantastique, l’ancien directeur de la Commune dirige impeccablement sept brillants acteurs-caméléons.

En grand satiriste des mœurs bourgeoises de son temps, Feydeau n’y va pas par quatre chemins et dézingue méchamment mais avec une grande tendresse pour ses personnages la bonne société du second Empire. Singulièrement centrés sur la guerre des sexes et la répartition des pouvoirs entre hommes et femmes, ses vaudevilles décapent aussi bien les lubies de la maternité (Léonie…) que le rapport à la mort et à la belle-famille (Feu…) ou les divergences d’éducation (On purge…).

Monter intelligemment du boulevard relève bien souvent d’un casse-tête. Didier Bezace relève le défi en éclairant ces pièces d’une lueur inquiétante. L’élément perturbateur (toujours incarné par Philippe Bérodot, cartoonesque et salace à souhait), qu’il soit sage-femme sans-gène, valet étourdi ou enfant récalcitrant se transforme concrètement en un diablotin farceur et démiurge dont il est impossible de se dépêtrer. L’idée s’avère payante puisqu’elle crée une cohésion loin d’être artificielle en soulignant la rigoureuse mécanique du genre.

D’ailleurs, la scénographie appuie ce recours au fantastique dans la mesure où le décor unique se présente comme une grande boîte à surprises renfermant une foule d’objets dans ses tiroirs. Cet imposant tréteau de bois incliné enchante par son ingéniosité : tour-à-tour salle à manger puis lit disproportionné ou bureau, il évite une machinerie trop lourde. La concentration scénique permet par contraste d’accentuer les déplacements incessants des personnages qui se révèlent amples dans leurs mouvements, facilités par la belle superficie de la façade du château de Grignan.

Ramassant sa distribution sur sept comédiens, Bezace a eu le flair et la délicatesse de permettre à chacun d’entre eux de se tailler alternativement la part du lion et de varier les plaisirs, les registres et les gammes de jeu pour notre plus grand bonheur.Océane Mozas et Lisa Schuster se régalent en bonnes étrangères mi-paumées, mi-insolentes ; Clotilde Mollet campe une belle-mère couveuse puis une mère bornée et franche avec un abattage savoureux ; Luc Tremblais est un futur papa un peu pataud mais très sympathique puis une domestique survoltée à mourir de rire ; Thierry Gibault effraie en père flambeur aux tics prononcés et surprend en homme d’affaires dépassé. Enfin, Ged Morlon s’avère parfait en mari fêtard et en patron éberlué.

Dans l’ensemble, le rythme s’avère haletant même si un entracte n’aurait pas été du luxe. Bien que chaque pièce dure seulement quarante minutes, enchaîner le triptyque sans temps mort est légèrement indigeste. Quelques maladresses aussi dans les transitions un peu cheap avec des grondements de tonnerre peu inspirés.

En somme, trois Feydeau hauts en couleur et bénéficiant d’une troupe de comédiens formidablement polyvalents. Didier Bezace s’est entouré d’une équipe de choc et propose un spectacle divertissant et estival bien sympathique ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Nathalie Hervieux
© Nathalie Hervieux

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