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Pascal Rambert

Audrey Bonnet et Marina Hands : un duo de titanes explosives

Qui ne s’est jamais disputé au sein d’une fratrie avec une petite soeur étouffante ou un grand frère moqueur ? Personne. Est-ce suffisant pour créer un terreau théâtral ? Pascal Rambert nous le prouve en élevant un conflit sororal somme toute assez banal en duel épique. Le crêpage de chignon, d’une violence inouie, se transforme en bataille orale où le pouvoir réside dans la prise de parole et les efforts colossaux à déployer pour la conserver. S’inscrivant toujours dans un théâtre de l’adresse, Sœurs questionne notre rapport au langage, ce que l’on en fait. Dans cette cruelle joute oratoire, les mots cognent dur. Audrey Bonnet et Marina Hands enfilent leurs gants et s’affrontent comme deux lionnes en cage. Sans rémission possible.

Audrey et Marina sont deux sœurs que tout oppose. La première, critique littéraire, vit dans l’ombre des autres. Elle essaye d’exister face à son aînée qui prend beaucoup de place. Ancienne championne de natation, reconvertie dans l’humanitaire, Marina ne tient pas en place et sillonne le monde afin d’aider les plus démunis. Quand Audrey débarque à l’improviste sur le lieu de travail de Marina, le règlement de compte a sonné. Qui se relèvera indemne du combat ?

La langue de Rambert taille dans le vif. Les mots blessent et la parole assassine. Il est saisissant de constater à quel point ici le langage s’accouple au corps. Au départ, les adversaires,  poings serrés, se jaugent. Une distance insurmontable semble les séparer. Le discours s’envenime de plus en plus, les rancœurs remontent à la surface, les complexes d’Oedipe aussi. La dureté des mots souhaite trouver une issue physique alors on en vient aux mains. On s’assoit aussi pour récupérer son souffle. Et ses esprits peut-être aussi. On tente d’oublier cette guerre larvée le temps d’une danse, parenthèse enchantée.

Yin et yang
Pour incarner cette parole, pour la restituer dans toute sa puissance, il faut des comédiennes d’envergure. Audrey Bonnet et Marina Hands sont de cette trempe-là. On retrouve avec un immense plaisir la première. Petite souris frêle, il lui suffit d’ouvrir la bouche pour se transformer en Érinye possédée. Chaque mot est pesé, proclamé, projeté. On frissonne devant une telle maîtrise. Marina Hands n’est pas en reste, davantage moqueuse peut-être, incrédule devant la véhemence de la cadette. Il faut l’admirer en train d’énumérer toutes les horreurs dont elle a été témoin au cours de ses voyages, d’une voix blanche. Le duo, organique, se déchire avec la violence de l’incompréhension. Vêtues chacune de noir et de blanc, elles se dévorent pour mieux rayonner sur scène. Elles sont formidables.

On sort exsangue et K.O de cette mise à mort oratoire avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de théâtre, face à un grand texte et d’immenses comédiennes. Avec Rambert, on retrouve ce plaisir du verbe, de l’apostrophe. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

SŒURS de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h25

© Pauline Roussille

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Actrice : des fleurs vénéneuses pour le théâtre

Le métier d’actrice est une machine à fantasmes infinie. Diva exubérante, femme complexe et insaisissable, amazone farouche qui dissimule ses fêlures. Autant de facettes que Pascal Rambert cristallise sur la scène des Bouffes du Nord en la personne de Marina Hands. La comédienne joue dangereusement avec les limites et se démène comme une lionne avec la force d’un désespoir lucide. Après Une Vie, le metteur en scène continue de tisser des pièces chorales qui s’articulent autour d’une figure centrale. Las, le mécanisme de la dramaturgie rouille assez rapidement et brille par l’inégalité des épisodes qui la constituent.

Des centaines de fleurs trônent au centre d’un lit d’hôpital. La beauté chatoyante des pétales évoque le fameux recueil de Baudelaire. Des sucs vénéneux étouffent Eugénia, sur le point d’embarque sur le Styx. La célébre actrice reçoit la visite de ses proches venus lui adresser leurs adieux. Une série de rencontres comme autant de confidences et d’échanges, souvent houleux, entre une personnalité volcanique et effacée et le reste de sa famille. Quelle trace laisser de soi au moment du départ  ?

Pascal Rambert offre à Marina Hands un rôle profondément ambigu, entre fascination et rejet. La première apparition hallucinée de l’actrice dans le noir, proférant d’une voix démoniaque son refus de mourir, ne convainc pas vraiment. Too much. Beaucoup trop. Le propre du métier ? En tous les cas, une forme de rage habite la comédienne. Une colère qui s’apaise par la suite, gagnée par la lucidité. Redevenue une enfant, bercée par la fatigue qui la gagne, riant parfois aux éclats, Hands émeut bien davantage dans ce registre plus feutré.

Circonvolutions superflues
Tout tourne autour de celle-ci : c’est bien là que réside la grande faiblesse du texte et de la mise en scène de Rambert. L’écriture tout comme l’interprétation s’éparpillent en fonction de qui se trouve en face de Hands. Pourquoi ne pas avoir réduit la pièce en une confrontation bien plus frontale entre les deux reines que sont Audrey Bonnet (la sœur qui a tout quitté pour faire fortune au Monténégro) et Hands ? Pascal Rambert est toujours plus virtuose lorsqu’il se concentre sur un tandem (qu’on pense à Clôture de l’amour ou Argument pour s’en convaincre). La tension est à son comble et la mise en scène plus nerveuse. Ici, la ruche qui bourdonne autour de l’actrice ne joue pas la même partition et occasionne de fâcheux déséquilibres. Par exemple, Jakob Öhrman s’avère particulièrement fatigant en mari alcoolique et toxique. Le combat de coq qu’il mène avec Elmer Bäck est épuisant et tourne vite en rond. En outre, on ne comprend absolument rien du texte avec leur accent très prononcé, ce qui demeure problématique. Emmanuel Cuchet et Ruth Nüesch campent des parents tendres et désemparés, avec un jeu naturaliste digne et émouvant tandis que les enfants sont campés Lyna Khoudri, pas spécialement à l’aise et un jeune enfant très dynamique mais avec trois lignes de texte. Yuming Hey est impeccable en infirmier-ange de la mort intransigeant et implacable.

 

Ces styles de jeu très contrastés n’entrent jamais en résonnance. Sauf lors du dernier épisode qui réunit toutes les forces en présence en une mise en abyme ultra kitsch du pouvoir réparateur du théâtre. Une troupe d’amateur joue des allégories pour égayer les derniers instants d’Eugenia. Couronnes de fleurs et danse grotesque en guise de catharsis. Pourquoi pas.

Cependant, cette dernière scène ne parvient pas à efface le sentiment de fouillus diffus de l’ensemble. Rambert veut partir à l’assaut d’une multitude de sujets : la mort, la situtation de la culture en Russie, la jalousie, la sororité, la solitude.. Finalement, on ne retient pas grand chose de la soirée. Rambert papillonne trop et survole donc son sujet… Dommage ! ♥ ♥

ACTRICE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 2h15

© Jean-Louis Fernandez

Le puzzle mental de Rambert façonne Une Vie

Le processus d’écriture de Pascal Rambert ne semble pas varier d’un iota au fil des années : le dramaturge conçoit toujours ses pièces en fonction des interprètes. Des rôles taillés sur mesure, comme un écrin prestigieux et valorisant, qui engagent totalement les comédiens. Renouant avec la Comédie-Française, Rambert y expose sa nouvelle création, sobrement baptisée Une Vie. L’occasion de creuser encore et toujours ses obsessions à savoir le désir, la jouissance, l’écoulement du temps, la nostalgie. Jouant comme de coutume la carte de monologues denses, l’auteur de Clôture de l’amour convoque les fantômes de la mémoire entre imprécation et gémissements dans un troublant entre-deux onirique.

On se croirait un peu à France Culture avec Une Vie : un décor blanc éblouissant matérialise un studio d’enregistrement avec table ronde, micro et sièges cosy. Rien ne manque. Il sera évidemment question d’art, comme souvent chez Rambert. Un critique d’art s’entretient avec un peintre en vogue. Instance maïeutique, le journaliste va pousser l’Invité dans ses derniers retranchements. Denis Podalydès, un compagnon de longue route de Rambert, s’engouffre avec aisance dans le rôle torturé de cet être qui n’accepte pas si facilement de se livrer. Chien errant dans les limbes de la psyché, Podalydès poursuit sa quête identitaire avec une tenacité pleine de doutes. Se moquant gentiment de la curiosité immodérée des journalistes, qui comme Sainte-Beuve, aimeraient pouvoir expliquer toute une œuvre en miroir de la vie de leur auteur, l’Invité va se prendre au jeu et se livrer à des confidences intimes.

Femmes, je vous aime
Rambert a écrit quatre monologues pour quatre comédiens du Français. Bizarrement, ces monologues se suivent avec un intérêt décroissant comme si la profusion verbale rambertienne procédait par un mouvement d’épuisement du langage. Cécile Brune ouvre le bal en mère exubérante et étouffante. Sa voix cassante et narquoise sied bien à ce rôle de femme frustrée qui n’aura connu la jouissance qu’une seule fois. Cette remontée crue vers l’origine explique les traumas de l’artiste, cette blessure de la perte et de la castration, son impossibilité à construire une histoire d’amour sereine. Vient ensuite Iris, la muse : Jennifer Decker, touchante dans sa robe blanche vaporeuse, évoque les caresses de l’été. Son statut ambigu de matrice inspiratrice souffre d’être cachée au reste du monde. Sans cesse exposée, sans cesse dissimulée, l’amante crache son fiel à la face de son peintre et le met face à ses contradictions.

L’arrivée fracassante du Frère Amer, Alexandre Pavloff, marque une rupture dans la subtilité cash : Rambert gère avec moins de doigté les duos masculins.. Le comédien, trop vindicatif, verse dans une hystérie problématique. Son positionnement de non-désiré, jaloux et rancunier, aurait pu être évoqué de manière moins frontale. Enfin, le monologue de Pierre-Louis Calixte dans le rôle du meilleur ami tentateur, peine à décoller. On retrouve ici les qualités et les défauts de Rambert : un appétit des mots qui le pousse à ne pas savoir s’arrêter quand il le faudrait. Si les deux monologues féminins s’avèrent si réussis, c’est peut-être tout simplement que les femmes inspirent davantage Rambert. C’est sur le mot « amour » que se clôture le spectacle. Effectivement, cette « vie » aura été marqué par une succession d’amours pas entièrement réalisées. D’où la tentative désespérée de capturer l’essence de cette intensité amoureuse par l’éternité de l’art. Une quête illusoire mais si belle.

UNE VIE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50. ♥ ♥ ♥

© Christian Raynaud de Lage

Le couple comme précipice fantastique selon Rambert

Un constat s’impose à la sortie d’Argument : Pascal Rambert sait mettre en scène le couple et ses failles comme personne. Après le coup de tonnerre bouleversant de Clôture de l’amour (on oubliera vite la parenthèse boursouflée de Répétition), le directeur du T2G récidive avec un jeu de massacre conjugal sous la Commune. Dans un écrin fantastique brumeux, Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitreneaux se déchirent comme des bêtes à coup de poignards verbaux.

La lande un soir d’averse. Des gouttes d’eau imprègnent l’herbe. Annabelle et Louis s’empoignent férocement. Suite à la découverte d’un médaillon, le riche manufacturier accuse sa femme d’adultère. Celle-ci menace de se jeter dans le vide. Le fameux argument semble en bout de course mais l’affrontement en est à ses prémices. Les flèches de la discorde sifflent aux oreilles du ménage : qui sortira vainqueur de cette lutte à mort ?

Contrairement à Clôture où un décor blanc chirurgical scalpait à vif les discordances d’Audrey et Stan, Rambert déréalise sa nouvelle pièce en privilégiant une ambiance gothique effrayante. Tout se passe dans une pénombre d’outre-tombe, les repères physiques s’estompent, les corps apparaissent flous. Les nouvelles diaboliques de Barbey, les tableaux angoissants de Friedrich ou les contes fantastiques de Poe nourrissent l’esthétique visuelle du spectacle. On nage constamment dans les limbes fantomatiques d’un entre-deux indéterminé : entre vie et mort, Enfer et Paradis, le petit village normand de Javille se transforme en Purgatoire.

Au bord du vide
Rambert aime les structures : Argument ne déroge pas à la règle. Trois actes composent en l’occurrence cette tragédie maritale. Dispute/Regret/Vengeance. Le couple/Louis/Annabelle. La mort de la jeune femme puis sa résurrection en Némésis prophétesse et féministe avant-gardiste trace la construction d’un monde hanté par la revanche et la vindicative. Pas d’apaisement chez Rambert, tout est sous haute-tension. Le désir d’ancrer historiquement la dispute sous la Commune amplifie les griefs des époux : Louis incarne le conservatisme bourgeois et misogyne tandis qu’Annabelle soutient les progressistes et encourage la débâcle. Au milieu, leur petit Ignace trône en soldat de la mort, victime silencieuse s’exprimant par des cris douloureux (on pense davantage à Flipper le dauphin qu’à des chouettes cependant… ) ou le son tonitruant d’un fusil et d’une trompette.

Couple sur la scène comme à la ville, Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitreneaux jouent sur le fil tendu et vertigineux de l’incompréhension. Excessifs, enragés, fielleux, ils accaparent le plateau avec une présence démoniaque. Poitreneaux a le rôle ingrat, celui de l’époux volage et brutal mais il réussit à tempérer ses ardeurs dans le deuxième acte élégiaque. Sa compagne, elle, exalte l’énergie d’une tigresse en cage depuis trop longtemps enfermée. Sa révolte (qui fait étrangement penser à la pièce éponyme de Villiers de L’Isle-Adam) progressive, son amour de la littérature (ce sera elle son véritable amant, le médaillon étant évidemment vide) émeuvent et font frissonner.

Au niveau purement textuel, Rambert n’échappe pas à ses tics de langage (parfois très agaçants). Pour ce cru 2016, on retrouve sa litanie interminable de listes en tout genre : insectes et fruits en tête. Sans oublier ses fameuses reprises anaphoriques qui martèlent le cerveau jusqu’au vertige. Pour le coup, même si ces défauts s’avèrent impossible à gommer, ils n’entravent pas la beauté de la situation, des échanges et de la direction d’acteurs.

La patte Rambert se double ici de l’art du conteur fantastique et crépusculaire : génial dans sa manie d’ausculter le couple, il revient en grâce par là où il s’avère le plus sensible et le plus percutant. Que cela continue. ♥ ♥ ♥ ♥

ARGUMENT de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. T2G. 01 41 32 26 26. 2h.

© Marc Domage

La pornographie rambertienne s’exhibe dans Libido Sciendi

Aux Bouffes du Nord, Pascal Rambert reprend son abrégé de la sexualité prénommé Libido Sciendi, Illustrant la naissance du désir physique à travers un duo charnel et équilibriste, le directeur du T2G excite les sens et éveille les appétits voyeuristes du public en une brillante leçon d’anatomie tantrique.

Ils se font face. Droits comme un I, éloignés l’un de l’autre de plusieurs mètres. On pense à Audrey et Stan de Clôture de l’amour. Sauf que Rambert nous convie ici à une fête sexuelle et non pas à une épuisante rupture. Après un consciencieux déshabillage, le couple entre dans la danse de la connexion lascive. Kévin Jean et Nina Santes se métamorphosent en Adam et Ève des cavernes : adepte des acrobaties en tout genre, le duo enchaîne les contorsions et finit par s’imbriquer dans une relecture du mythe platonicien de l’androgyne.

Le langage corporel initié par Rambert conjugue deux pulsions : un retour à la primitivité gestuelle constituée de tâtonnements et de désirs carnassiers et une délicatesse appuyée des mouvements, une jouissance dans la lenteur. Une bestialité étudiée en somme. Atterré par le manque d’imagination de la pornographie, Rambert invente une écriture hybride et contrastée renvoyant aux différents tempos de la sexualité. Entièrement silencieux à part quelques râles orgasmiques, Libido Sciendo enclenche les pulsions scopiques. Les corps deviennent autant réifiés que sanctifiés et notre propre rapport au sexe découle de ce condensé aussi fulgurant que magnifique dans la mise à nu du couple.

Après cette lutte gréco-romaine acharnée, les corps exsangues se calment et tournent le dos à la scène, main dans la main. Werther et Charlotte ; Daphnis et Chloé pour autant d’évocations d’amours chastes et innocentes. Un geste ultime de fusion intime faisant fi d’une effusion effrénée de sexe.

Quarante minutes donc. Autant que la durée moyenne d’un coït ? Ce Libido Sciendi augmente considérablement la température dans ces esquisses du Kamasutra ultra sensuelles sans jamais tomber dans la vulgarité. Un cours illustré sur la sexualité diablement convainquant et accrocheur ! ♥ ♥ ♥ ♥

Memento Mori ou cet obscur objet du désir

Ouvrant le bal du Festival Rambert à nu aux Bouffes du Nord, Memento Mori constitue une brève expérience sensorielle qui ne laisse pas de dérouter. Ardue voire hermétique, cette proposition chorégraphique joue avec les ténèbres et les perceptions corporelles pour tenter de réinterroger le désir. Aussi séduisant qu’agaçant.

Pendant vingt minutes, le public croit assister à une supercherie : plongé dans le noir complet, il guette les mouvements des cinq danseurs. En vain. Plaçant d’emblée sa chorégraphie sous le signe du non-événement, Rambert forge un art de l’attente à double tranchant. Intéressé par l’esthétique des prémisses, le directeur du T2G flirte dangereusement avec les limites. Limites d’une patience mise à rude épreuve mais constitutives de l’expérimentation en train de se dérouler. D’où découlent un double sentiment d’ennui et d’excitation provoquant une foule de représentations mentales.

Le coup de poker effectué par Rambert réside bien dans cette ambivalence émotionnelle. Conçu autour de la danse et du geste, Memento Mori s’érige paradoxalement comme une proposition anti-visuelle dans la mesure où les pénombres participent crucialement à la dramaturgie du spectacle. Les cinq fantômes se devinent, s’esquissent à peine : tout est affaire d’audition et de projections. Dans un premier temps en tout cas.

La création musicale d’Alexandre Meyer renvoie aux échographies, à la naissance d’un monde à venir. Ce cocon obscur imaginé par Rambert semble imprégné de références philosophiques plus ou moins explicites ; de la caverne platonicienne à la scène primitive freudienne. Danse intellectualisée donc mais aussi pudiquement érotique. Une grande beauté se dégage de cet écrin viril entre-aperçu. Les sublimes jeux de lumière effectués par Yves Godin dessinent progressivement les contours de ces hommes nus, primitifs. Seule la toute fin de la danse les montrera exsangues, cruellement éblouis par des rayons sans fard. Le dévoilement du mystère en somme. Avec en prime, un marché de fruits et de légumes sur scène, piétinés sans vergogne. Un retour à la nature ?

Memento Mori suscite incontestablement de la curiosité : le cerveau fonctionne à plein régime une fois sortis des Bouffes et la perplexité vient se mêler à la sensation d’avoir assisté à une performance loin des sentiers battus. Un objet scénique étrange, qui exhibe les corps dans une sensualité cachée. Intrigant et frustrant. ♥ ♥ ♥

© Marc Domage
© Marc Domage

En 2011, Pascal Rambert propageait une onde de choc sévèrement remuante avec Clôture de l’amour. Ce ping-pong verbal à retardement entre Audrey Bonnet et Stanislas Nordey avait provoqué un immense séisme aussi bien du côté des spectateurs que de la critique. Adaptée dans le monde entier, la pièce avait définitivement consacré l’œuvre déjà foisonnante de Rambert.

Trois ans plus tard, le directeur du T2G présente sa nouvelle création dans le cadre du Festival d’automne : Répétition. Un titre programmatique alléchant évoquant le style lancinant de Rambert et ses aspirations métathéâtrales. Un casting de luxe où l’on retrouve Bonnet et Nordey, accompagnés d’Emmanuelle Béart et de Denis Podalydès. À l’arrivée, quelle terrible déception ! L’exploit de Clôture n’a pas été renouvelé : propos tautologiques rasoirs, gestion de l’espace et des corps maladroite, peu d’écoute et au final un exposé interminable qui tient de l’exercice de style. Le choc est rude.

Un regard trop appuyé entre Denis et Emmanuelle jette le feu aux poudres à la table de répétition. Audrey, brune amazone longiligne, décide de quitter la « structure », ne supportant plus cette mauvaise comédie. Elle s’effondre sur scène pour laisser la place à Emmanuelle qui se concentre sur le plaisir, la jouissance et l’aveu d’un double amour. Denis prend ensuite le relais pour traiter de l’abysse et du statut de l’artiste, un psychopathe qui n’hésite pas à tuer pour combler ses ambitions. Enfin, Stan met un terme au discours en soulignant le rôle du messager dans le théâtre occidental et en exhortant les « jeunes gens » à « se lever » et à « se réveiller ».

Somnifère logorrhéique 
On règle donc ses comptes dans Répétition. Dans quatre blocs de monologues. Contrairement à Clôture, où la question de l’intime amoureux se prêtait à merveille à cette forme désarmante, la mayonnaise ne prend pas avec le quatuor. La déflagration attendue s’apparente plutôt à une dissertation verbeuse et fatigante. Provocante dans sa forme mais n’étant pas à la hauteur de ses trop vastes ambitions, la pièce décolle trop rarement  : on décroche vite. Les quatre acteurs, absolument renversants dans leur solo (la fougue vindicative de Bonnet, la sensualité farouche de Béart, le désabusement fatigué de Podalydès et l’espoir communicatif de Nordey), ne parviennent pas à produire une synergie. Confinés dans leur performance, ils oublient de se soucier de la présence de l’autre. Rambert gère de façon brouillonne les déplacements dans l’espace des acteurs, qui, lorsqu’ils ne brillent pas dans leur numéro, essayent de remplir sans conviction le plateau à coup de laçage de chaussure, de grignotage ou de prostration dans un coin. La chair semble désincarnée, sans doute une intention voulue du metteur en scène pour renforcer la mise en abyme de la répétition théâtrale… En tout cas, « quelque chose cloche dans cette maison » comme l’affirme Eléna dans Oncle Vania

D’ailleurs, l’intertexte tchekovien fourmille dans la pièce (l’allusion à La Cerisaie et le monologue final de Sonia repris par Stan) tout comme d’autres références littéraires et historiques. Rambert a beaucoup voyagé dans les pays de l’Est en écrivant Répétition, d’où le fantôme pesant de Staline, le petit père des peuples exterminateur des espoirs de millions de gens. Cette évocation insistante et didactique apparaît bien lourde (l’utopie communiste rejaillirait sur celle du collectif artistique…) tout comme ce récit en gigogne autour d’un autre quatuor de personnages qui seraient des doubles de nos comédiens… À trop vouloir abattre plusieurs cartes d’un coup, Rambert s’égare en chemin et nous avec.

La vision du monde qu’il transmet, celle d’une société rongée par le découragement et revenue de toutes ses désillusions, ne peut pas se targuer d’audace : rien de nouveau sous le soleil. Pourquoi Rambert, au lieu d’évoquer le macrocosme mondial via un quatuor d’êtres perdus, ne s’est-il pas plutôt penché sur les rapports entre ces divers corps de métiers théâtraux ? Il avait pourtant l’embarras du choix vu l’expérience de sa distribution. Amplement autofictionnelle, Répétition aurait pu constituer un terrain de jeu idéal pour discuter du rapport entre théâtre, amour, haine et complémentarité.

On connaît la qualité d’écriture de Rambert, il l’a déjà prouvée dans Clôture : ici, on a l’impression d’être en face d’un texte ampoulé, creux, inutilement répétitif pour le coup. La logorrhée montre vite ses limites et ne délivre aucune réaction ni émotion, sinon une certaine forme d’irritation et de colère. Colère de ne pas avoir retrouvé la force de frappe dévastatrice d’un auteur inspiré. Colère de ne pas avoir adhéré à un texte qui nous a semblé bien vain. Quelle frustration rageuse en sortant du T2G…

Malgré tout, l’ultime scène de la pièce change la donne : comme l’a annoncé Stan, le temps de la beauté est arrivé. À terre, les acteurs se taisent enfin, pour permettre l’entrée en scène de Claire Zeller. La gymnaste, dans un silence de mort, sort son cerceau, ses masses, son ruban et son ballon et se lance avec une élégance divine sur la piste. Un moment de grâce profond et apaisant, loin de tout ce venin discursif. Une dernière répétition avant que la pénombre ne balaie progressivement le plateau, noyant dans l’obscurité des corps défunts d’avoir trop parlé. ♥

RÉPÉTITION de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Chaillot. 01 53 65 30 00. 2h15

Un cataclysme émotionnel souffle telle une déflagration sur la grande salle Renaud-Barrault du Rond-Point. Dans Clôture de l’amour, succès mondial de Pascal Rambert, un couple se déchire et se lance des uppercuts à retardement d’une violence redoutable. Cette pièce coup de poing sur la maîtrise du discours et sur l’art du théâtre bouleverse les corps et les cœurs. Audrey Bonnet et Stanislas Nordey sortent les crocs et livrent une performance qui fera date dans le monde du théâtre. Un vrai coup de foudre pour cette pièce exceptionnelle.

Un décor immensément vide, d’un blanc éblouissant et clinique. Une série de néons aveuglants. Un espace presque carcéral. La clôture se retrouve matérialisée avant même l’entrée en scène du duo. Elle s’appelle Audrey. Lui se prénomme Stan. Ce couple étouffe et se retrouve enfermé dans une configuration conjugale insatisfaisante. La rupture s’annonce explosive et irrévocable.

Clôture de l’amour déjoue tous les clichés liés à la thématique contemporaine amoureuse en revendiquant le statut vital de la parole. Il s’agit moins ici d’une virulente dispute amoureuse que d’une lutte pour la main mise sur le logos. Pascal Rambert s’illustre par une construction dramaturgique géniale et complètement à contre-courant. On s’attendrait à une suite d’échanges vifs et rythmés mais l’auteur bâtit sa pièce autour de deux tirades d’une heure chacune. Stan et Audrey parlent ainsi à tour de rôle sans jamais s’interrompre. L’effet produit repose sur une bombe à retardement : Stan commence les hostilités et pose les termes de la rupture sous le silence faussement résigné d’Audrey, qui va ensuite démonter un à un ses arguments et l’incendier sans ménagement. Le spectateur se retrouve plongé dans une situation d’attente insoutenable et excitante durant laquelle il imagine la réponse bien sentie d’Audrey.

Attention cependant à ne pas taxer de monologues ces deux interventions : certes un seul personnage s’exprime longuement mais l’autre ne se contente pas d’agir en plante verte pour autant. La saveur de la pièce tient à son double aspect apparemment paradoxal de performance cérébrale et ultra physique. Pendant que Stan joue avec brio au phraseur verbeux, Audrey reste les pieds fixés au sol et la valise à la main. Plus la diatribe s’amplifie et plus Audrey réagit par son corps : ruade, poing levé, colère qui a du mal à se contenir. Puis, le corps qui s’affaisse et se courbe douloureusement sous le poids de la douleur et de la rancune. Hautement chorégraphique, Clôture de l’amour met en scène deux comédiens qui occupent l’espace comme des taureaux furieux. La parole, objet performatif par excellence au théâtre,  s’oppose au corps. Deux langages dramatiques se confrontent et s’unissent.

La pièce semble prendre pour prétexte la rupture amoureuse pour nous interroger sur le théâtre et ses représentations. Le tandem évoque sans cesse le « travail » et Stan finit son discours par un éloge des « talents » d’Audrey. Les deux personnages se déchirent sur le terrain de l’amour mais paraissent en phase au niveau du jeu d’acteurs. La scène finale surprend d’ailleurs à cet égard : Stan et Audrey partent chacun d’un côté de la scène et ont l’air de prendre la porte séparément. Sauf qu’ils enlèvent le haut et se parent d’une coiffe exotique et excentrique. Image saisissante et absurde mais qui au fond renvoie à la pratique du comédien. Le théâtre reprend ses droits et bien que la rupture sentimentale ait eu lieu, show must go on.  Cette mise en abyme théâtrale se double d’une confusion nominative qui brouille les pistes entre réalité et fiction (« fiction » est le terme d’ailleurs auquel Stan compare son histoire avec Audrey) : les personnages portent le nom de leurs interprètes. Le public se retrouve ainsi dérouté et ne sait plus s’il assiste à une répétition, une vraie pièce ou à l’évocation d’une rupture réelle.

Pascal Rambert a écrit Clôture de l’amour sur mesure pour Audrey Bonnet et Stanislas Nordey et quel bonheur de les voir se déchirer sur scène. Tout oppose ce couple volcanique : Stan attire d’emblée l’antipathie car c’est lui qui commence le round. Maniant les tournures métaphoriques comme personne (le panier de fraises, le filet), le personnage/comédien s’affiche comme un salaud lâche qui se réfugie derrière les discours. Expliquant sans relâche les raisons de sa rupture, l’acteur abat sa logorrhée avec une implacable rigueur. Transpirant et haletant, Stanislas Nordey jette toutes ses tripes dans la bataille et semble laminer Audrey, qui pour l’instant se contente de serrer les dents. Quand c’est à son tour de prendre la parole, la dialectique s’opère de façon magistrale. Contrairement à Stan et conformément à la construction de la pièce, Audrey se caractérise par un mouvement de réaction bien plus brutal que la diatribe de Stan. L’actrice ne passe pas par de longs détours rhétoriques et se montre très directe, très concrète dans ses propos sans négliger une certaine poésie. « Je garde ton absence » ou « J’ai aimé jusqu’à ta merde » frappent l’esprit par leur violence. La souffrance d’Audrey s’adresse bien plus à l’âme qu’au cerveau par opposition au discours de Stan.

Les deux tirades sont coupées par un chœur d’enfants entonnant « Happe » de Bashung. Les paroles de cette chanson évoquent la situation du couple, englouti par l’incompréhension et les reproches. La présence symbolique des enfants peut aussi renvoyer à cette innocence faisant cruellement défaut au couple et agit dès lors comme un contrepoint ironique et une pause salvatrice dans cette joute verbale épuisante. L’idée est bonne sur le papier mais scéniquement parlant, le résultat tombe à l’eau et casse le rythme de la bataille. Fausse bonne idée donc.

Malgré ce léger reproche, Clôture de l’amour s’avère donc indispensable à tout amoureux du théâtre qui se respecte. Menée de main de maître par Pascal Rambert et bénéficiant d’une dramaturgie brillante, cette pièce nous confronte aux tourments déchirants d’un couple qui n’en peut plus. On sort lessivés de ces deux heures éprouvantes, tout comme les comédiens qui se jettent corps et âme dans leur interprétation. Audrey Bonnet et Stanislas Nordey rayonnent d’une sombre humeur querelleuse dans cette bataille amoureuse et langagière. La clôture s’effectue bien au niveau sentimental mais pas théâtral. Heureusement pour nous d’ailleurs devant tant de talent. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

CLÔTURE DE L’AMOUR de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 2h.

© Marc Domage

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