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Nicolas Bouchaud

Dom Juan, galaxie libertine

Dom Juan déroute : une intrigue décousue dont le fil d’Ariane se tisse par une succession de performances au centre desquelles gravite la figure mythique du libertin moliéresque. En acrobate échevelé, Jean-François Sivadier transforme l’Odéon en piste de cirque borderline avec un Nicolas Bouchaud impeccable en Maître Loyal désinvolte et cinglant.

Dom Juan, playboy ou gros beauf ? Ce séducteur invétéré multiplie les conquêtes tout en provoquant un dégoût tenace. Pourquoi ? Car il se moque absolument des conventions et sa liberté de ton excite son entourage. C’est cela qui fascine chez ce personnage, pas sa beauté. Jean-François Sivadier l’a très bien compris en proposant un bourreau des cœurs blasé et cynique. En peignoir, improvisant une reprise coquine et rauque de « Sexual Healing », Nicolas Bouchaud attise les regards.Son entrée sur scène fracassante joue la carte de l’improvisation décontractée et du détachement : le drôle d’oiseau n’hésite pas à apostropher des donzelles aux premiers rangs et à les draguer ostensiblement. C’est punchy, acéré et cocasse. On aime. Par la suite, le comédien sait se montrer plus grave tout en  gardant cet air absolu de mépris léger. Marie Vialle l’accompagne admirablement en Elvire déchaînée et digne. Telle une plume goudronnée, elle virevolte sur le plateau mi-Mégère, mi-groupie.

Crooner céleste
Sivadier nous propulse dans une galaxie lointaine et si proche à la fois, celle du libertinage moral et sensuel. La scénographie céleste de Daniel Jeanneteau démultiplie les suspensions-planètes, qu’elles soient argentées ou mates. Le ciel, si moqué et si craint, devient l’acteur principal. Tempête et fumée enveloppent les corps dans un rythme tonitruant. Ce Dom Juan a du panache derrière ses allures de bazar déglingué. La scène des paysans est à mourir de rire (Lucie Valon et Stephen Butel déménagent) et Vincent Guédon incarne un Sganarelle clochard loin d’être bête et très facétieux.

Si la pièce de Molière continue de nous laisser de marbre, force est de reconnaître le dynamisme explosif de la version Sivadier, qui ne nous laisse presque aucun répit. Du show, du vrai ! ♥ ♥ ♥

DOM JUAN de Molière. M.E.S de Jean-François Sivadier. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30.

© Brigitte Enguerand

Théâtre et philosophie ne semblent a priori pas faire bon ménage. Nicolas Truong, responsable des pages débats du Monde, nous prouve le contraire avec Projet luciole, joli succès au Monfort la saison dernière. Cette pièce hybride y fait son retour pour le plus grand bonheur du public car l’angle adopté par le metteur en scène se situe à mille lieux d’un quelconque pédantisme. Privilégiant une approche ludique, ce patchwork de concepts philosophiques se veut enjoué, à défaut d’être totalement compréhensible en regard de la complexité des propos. Judith Henry et Nicolas Bouchaud restituent avec gourmandise et espièglerie le plaisir des bons mots des penseurs de notre temps. Un ovni précieux et exigeant à découvrir.

Une pluie de livres tombe du plafond à la mention des grands philosophes du XXè siècle. Arendt, Agamben, Badiou, Rancière, Benjamin… L’occasion de faire dialoguer la pensée critique dans un esprit de complémentarité et de découverte. Les sensibilités s’entremêlent, le patchwork s’avère parfois difficile à suivre mais paradoxalement ce ne sont pas les discours philosophiques qui captivent l’attention mais bien le talent indéniable de la mise en scène de Nicolas Truong, Les lucioles de l’innocence et du savoir prennent magiquement vie dans la cabane du Montfort : tantôt ronds éblouissants, tantôt livres phosphorescents… Pas de pensées vulgarisées ici mais un spectacle intelligent et accrocheur sous une forme théâtrale ingénieuse et culottée. Dans ce fourmillement d’idées, Judith Henry et Nicolas Bouchaud se transforment en bestioles lumineuses attachantes et vives. La première possède l’insolence malicieuse du regard tandis que le second cultive un air farfelu et rêveur captivant. Tour à tour amants, amis ou rivaux (dans un savoureux duel conceptuel), le duo s’approprie avec délectation les aphorismes des philosphes.

Même si la portée philosophique de Projet luciole, pour ambitieuse qu’elle soit, peut dérouter par son hermétisme textuel, la mise en scène séduisante et accrocheuse de Nicolas Truong déporte le regard sur l’ambiance délurée et joviale de l’ensemble. Dirigeant avec virtuosité deux comédiens épatants, il parvient à dépoussiérer sérieusement la philosophie. Objectif atteint ! ♥ ♥ ♥

© Mathilde Priolet
© Mathilde Priolet

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