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Nâzim Boudjnenah

Jennifer Decker, une Phèdre d’envergure

Sept ans. L’âge de raison. Le temps qu’il aura fallu à Jennifer Decker pour trouver sans doute son plus beau rôle au Français. La trentenaire a pourtant tenu le haut de l’affiche, dans des rôles de conséquence (Doña Sol, Aricie ou Ophélie) mais la magie n’avait jusque-là pas vraiment opéré. La faute à des mises en scène douteuses. Et puis petit à petit, la comédienne a su gagner en force et s’imposer avec plus de conviction. Marivaux, Lagarce ou Musset : rien ni personne ne semble lui résister désormais. Au Studio-Théâtre, la jeune Louise Vignaud lui a confié le rôle éponyme de Phèdre. Un personnage qui impressionne, d’autant plus dans la version de Sénèque, d’une violence épurée et presque bestiale.

Hippolyte/Phèdre : un couple d’anthologie qui fait s’affronter la pieuse vertu froide et le désir brûlant et l’interdit. La chaleur et la glace d’un amour non réciproque qui finira par littérallement brûler le duo. Sénèque ne perd pas de temps et présente successivement les deux protagonistes : d’un côté, le viril et intrépide Hippolyte, chasseur émérite au coeur chaste et de l’autre côté sa belle-mère Phèdre, accablée par une envie contre-nature. Cela finira mal, on le sait.

Le texte antique possède l’avantage de resserrer l’intrigue de manière drastique, contraiment à Racine qui s’épanche plus longuement et introduit des personnages secondaires comme Aricie. On ne perd donc pas de temps et le travail de Louise Vignaud se fonde sur un principe d’énergie et de mouvement qui revitalise la tragédie.

Nâzim Boudjnah ouvre notamment le bal en Hippolyte guerrier, dévoué à son exercice physique, la lance à la main. Incapable de tenir en place, il exhibe fièrement son torse nu et glabre d’éphèbe. Ce dynamisme s’oppose à l’entrée en scène de Phèdre, abattue et alanguie. Cette passion qui détruit de l’intérieur est balancée au public avec une retenue lancinante et douloureuse. Pas de hurlement non. Presque un murmure qui livre son désarroi. Dans son fourreau doré ultra chic, Jennifer Decker donne d’emblée le ton et se révèle majestueuse par son accessibilité même. Aucune arrogance, aucune fierté, juste une impuissance à résister au feu qui ravage tout sur son passage. Très peu maquillée, au naturel, la comédienne se livre et se confie. Et on y croit.

L’évolution des sentiments de Phèdre se veut fluide et on parvient aisément à se faire une idée du labyrinthe amoureux dans lequel semble se complaire la reine. Phèdre abandonne ensuite sa féminité et rêvet le costume d’une amazone androygyne, sans sexe défini. La métaphore du combat est donc explicite ici, plus de lamentations et place à l’action ! La scène centrale de l’aveu, qui a du mal à se frayer un passage, est superbement portée sur le plateau. Il s’agit ni plus ni moins d’un viol sacralisé, d’une lutte sauvage et érotique dans laquelle Hippolyte semble confus et Phèdre triomphante. Le glaive, support phallique au possible, accompagne cet accouplement étrange. L’aspect chorégraphique de la pièce, très clairement mis en avant, vivifie le discours et souligne la place du corps, absolument centrale ici. La confession ultime de Phèdre à Thésée résonne comme un cri de victoire lugubre : elle a triomphé de la crédulité de son époux mais à quel prix… !

Claude Mathieu incarne, quant à elle, une nourrice d’exception, cruelle et dure au départ puis pleine de compassion par la suite. Sa diction limpide offre une écoute religieuse du texte : le récit culte de la mort d’Hippolyte vaut son pesant d’or. En revanche, Thierry Hancisse en fait beaucoup trop dans le rôle de Thésée, il n’est pas très crédible.

Par une économie de moyens qui met en lumière l’apport du corps au jeu, Louise Vignaud signe donc une lecture revigorante de la Phèdre de Sénèque et révèle Jennifer Decker, formidable d’intensité dans un rôle difficile. ♥ ♥ ♥ ♥

PHÈDRE de Sénèque. M.E.S de Louise Vignaud. 01 44 58 15 15. Comédie-Française. 1h20.

© Christophe Raynaud de Lage

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Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Brecht englué dans la toile des convenances au Français

Un même sujet. Deux visions radicalement opposées. Hasard du calendrier ou miroir consciemment réfléchi, la Comédie-Française a proposé pour cette saison 2016/2017 un diptyque autour de la montée du nazisme. Dégainant le premier, Ivo van Hove glaçait les esprits avec Les Damnés, une tragédie familiale éprouvante. Si sa mise en scène, un brin trop millimétrée, tenait en bride les émotions, il n’en demeurait pas moins qu’on sortait abasourdis de la salle Richelieu. Rien de tout cela avec La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach, surdéterminée par l’ombre pesante de Brecht, se complaît dans un hommage en bonne et due forme à l’expressionnisme allemand. En ne prenant aucun risque, la metteur en scène ne cherche pas à aller au-delà de la reprise de codes vieillis et dépassés.

Un vent de crise souffle sur Chicago. La Grande Dépression a fait des ravages. Arturo Ui, un petit mafioso sans grande envergure, va prendre du galon en tirant adroitement parti de la situation. Écrite en 1941, la pièce transpose dans une Amérique fantasmée la montée en puissance fulgurante de Hitler.

On comprend qu’à l’époque de sa création, La Résistible Ascension d’Arturo Ui ait naturellement crée des ponts entre la fiction et le réel. Brecht dénonçait le régime nazi sous couvert d’une farce noire grinçante. Soixante-quinze ans après, la même lecture pose problème. Quel est l’intérêt en 2017 de présenter explicitement Ui sous les traits d’un Hitler chaplinesque ? Aucun. Thalbach, emprisonnée par l’héritage de sa mère (actrice dans la troupe du Berliner Ensemble) et de Brecht, ne présente rien de plus qu’un jeu de pantins macabres et bouffons qui reprend à bon compte les tics irritants de la fameuse distanciation de l’oncle Bertolt.

Hommage sans surprise
Le problème, c’est que cette mise à distance outrée désamorce toute tentative possible d’implication de la part du spectateur. Avouons que le canevas alambiqué de la pièce ne suscite guère l’enthousiasme. Idem pour la partition clownesque qui finit par lasser. Dans le genre faciès enfarinés pour Pierrots mabouls, Bob Wilson se montre plus convaincant. Quelques images sauvent la mise : cette imposante toile d’araignée d’abord, qui occupe la majorité de l’espace et qui concrétise l’aliénation mentale de ces populations embrigadées par les discours séduisants d’un bonimenteur. À la verticale ou penchée, cette toile offre d’impressionnants numéros d’acrobatie. Néanmoins, cette agitation perpétuelle peine à faire écran : on a la sensation d’une vacuité tenace qui ne nous quittera pas durant deux heures. Le spectacle a subi le poids des années.

Heureusement que le talent des comédiens du Français est inoxydable : méconaissables, ils s’engouffrent dans la brèche de la pantomime avec délectation. Laurent Stocker est à couper le souffle en despote moustachu et colérique. Ses mimiques et ses explosions complexifient son interprétation : aussi drôle que terrifiant. Jérémy Lopez n’en finit pas de nous surprendre : notre chouchou endosse ici le costume du bras droit de Ui au sourire machiavélique. La souplesse de Thierry Hancisse étonne ; d’une forme olympique. On retiendra également le jeu de Serge Bagdassarian toujours aussi caméléon en mafieux-chanteur. Dommage seulement que Florence Viala soit cantonnée à un rôle de godiche : elle mérite tellement mieux… !

En somme, monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui tel que l’a imaginé Katharina Thalbach n’a pas grand sens en 2017. Sans doute en 1941. Mais les temps ont changé, d’autres dictatures ont pris le pas. À force de vouloir se soumettre à une figure tutélaire, sa mise en scène perd en authenticité et consistance. D’autant plus qu’elle souligne très lourdement les échos permanents entre la vie des gangsters et les exactions des nazis. Tout cela se veut bien trop didactique et redondant ; la pièce pêche déjà par excès de bavardage. Sans vouloir chercher à tout prix une modernisation parfois caduque, on attendait un parti pris plus radical et moins convenu. Ce sera pour une prochaine fois. ♥

LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI de Bertolt Brecht. M.E.S de Katharina Thalbach. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Christophe Raynaud de Lage

Intérieur : conte lunaire

Le Studio-Théâtre se veut le lieu de tous les possibles : après les contes de Marcel Aymé, virage à 180°. Le sociétaire Nâzim Boudjenah se lance dans l’expérience Maeterlinck avec l’austère et mystérieux Intérieur. On se souvient de la mise en scène d’une radicale beauté austère de Régy. Ici, la proposition s’annonce moins tranchée, dans un entre-deux vaporeux qui oscille entre conte japonisant et drame morbide. Ce flou artistique, sans doute volontaire,  laisse un peu sur notre faim. La pièce invitait franchement à une prise de risque maximale. Le pas n’a pas été franchi. En demeure une atmosphère singulière qui puise au fond de nos peurs les plus ancestrales.

Maeterlinck pose une question fondamentalement douloureuse dans Intérieur : comment annoncer la perte ? Comment prendre en charge la parole de la mort ? Voilà une interrogation épineuse à laquelle un vieillard et un étranger tentent de répondre. Amateurs d’action, passez votre chemin. Comme son titre l’indique, la pièce invite à une forme de méditation contemplative sur le passage de vie à trépas.  Intérieur également, car les deux hommes se transforment en voyeurs et observent par les fenêtres la vie de la famille avant la verbalisation du drame.

Mal-être en résonance
Boudjenah abat la carte de la distanciation : la direction d’acteurs se fonde très nettement sur une déréalisation. Thierry Hancisse campe un vieillard hagard à la voix douce et au débit mesuré ; son fils, Pierre Hancisse est plus sec. Les deux comédiennes, Anna Cervinka et Anne Kessler, apportent une dissonance supplémentaire. Leur jeu invite au malaise : une fausseté assumée qui entre en caisse de résonance avec le mal-être intérieur qu’expérimente le quatuor.

Alors que Régy avait privilégié la sur-articulation, Boudjenah s’est davantage concentré sur l’esthétisation : à mi-chemin entre des films d’horreur japonais (on pense inévitablement à The Ring) et une ambiance zen lunaire, cet Intérieur ressemble à un conte nocturne où le fantastique et le réel se superposent. La scénographie de Marc Lainé et l’animation vidéo de Richard Le Bihan rapprochent et éloignent à la fois ces personnages de nous. L’inquiétante étrangeté freudienne affleure sur le plateau tout en créant une routine.

Intérieur est donc une pièce qui engage à la fois le comédien mais aussi le spectateur. Elle demande un engagement total qui passe par une mise en scène sans compromis. Si Nâzim Boudjenah signe un spectacle étrange, intrigant et ambigu, il aurait pu encore aller plus loin. En orchestrant peut-être moins artificiellement les silences, en préférant une forme d’épure ou tout simplement en ramassant les dialogues. Reste une démarche audacieuse au sein du Français qui a tout à fait raison de proposer des œuvres beaucoup moins accessibles malgré des thèmes universels.

INTÉRIEUR de Maurice Maeterlinck. M.E.S de Nâzim Boudjenah. Comédie-Française. 1h10. 01 44 58 15 15. ♥ ♥ ♥

© Simon Gosselin

 

Une Ronde sans chair

Quelle étonnante vision de la sensualité livre Anne Kessler dans La Ronde. Au Vieux-Colombier, la sociétaire vide totalement le substrat érotique de la pièce de Schnitzler en pratiquant une distanciation systématique à côté de la plaque. Là où devraient triompher le mystère et le trouble, règne un esprit cartoonesque et boulevardier. Schnitzler/Kessler : un mariage mal assorti donc.

Dans La Ronde, le désir circule entre des individus archétypaux  : la Prostituée, le Jeune Homme, le Soldat. La valse charnelle ne s’attarde jamais : de brèves tranches de plaisir permettent à ces couples de permuter. Tout est énigme chez Schnitzler : pas de psychologie, nous sommes dans l’instant présent.

Quelle mouche a piqué Guy Zilberstein de vouloir à tout prix expliciter une situation qui ne demandait pas à l’être ? En introduisant le personnage du plasticien, le compagnon/complice d’Anne Kessler alourdit inutilement d’entrée de jeu la représentation. Pendant dix bonnes minutes, le pauvre Louis Arène se lance dans un monologue mi-sérieux, mi-parodique (on ne sait pas trop, c’est gênant) de hipster berlinois photographe qui souhaite découvrir ses véritables parents, l’un des dix couples présents sur scène, dans le cadre d’une performance Les Chromosomes énigmatiques (tout est dit dans le titre…). Cette tentative artificielle de donner du sens à une pièce qui repose justement sur une énigme perd le public. Pourquoi ne pas faire tout simplement confiance au texte plutôt que de concevoir ces hypothèses biologiques ?

Ajout d’autant plus dispensable et pompeux qu’il se heurte de plein fouet à la tonalité d’ensemble imposée par Kessler. Exit le sexe cru et assumé, bye bye la subtilité et bonjour le jeu du chat et de la souris. La metteur en scène a adopté une direction d’acteur univoque, qui loin d’être désagréable à suivre, manque cruellement de relief et de profondeur.

Attrape-moi si tu peux
On se croirait chez Woody Allen en plein marivaudage. C’est charmant, enlevé et léger. Un peu trop. Pour ne pas sombrer dans le premier degré, la mise à distance a été privilégiée : malheureusement, la caricature ne prend pas. On rit, certes, et avec plaisir mais est-ce vraiment de cela dont il s’agit dans La Ronde ? On devrait ressentir les frissons du désir, une forme d’excitation monter en nous mais non. Tout est trop décalé : Kessler aurait dû s’attaquer à bras-le-corps à la coloration clairement sexuelle de la pièce plutôt que de la traiter en simple rigolade. Plutôt violent le contresens.

La troupe, dirigée dans la mauvaise direction, fait cependant des merveilles : ils sont formidables. Anna Cervinka est toujours aussi délicieuse en ingénue espiègle et coquine ; Julie Sicard campe une grisette extra et nature. Sylvia Bergé est idéale dans le rôle d’une actrice exubérante et très diva et Françoise Gillard étonne en vamp féline façon Audrey Hepburn. Chez les hommes, Benjamin Lavernhe est séduisant en preppy maladroit ; Hervé Pierre délirant en vieux cochon et Laurent Stocker s’avère un fantasque Comte. Leur complicité est vraiment palpable et on adore le Français pour cette raison. Le geste final d’embrassade émeut : une reconnaissance ultime ?

En transformant La Ronde en farce à deux, Anne Kessler oublie sur le bord de la route toute la dimension proprement sexuelle, érotique et charnelle de la pièce. Tout cela manque paradoxalement de corps et de fièvre. Rendez-vous manqué.

LA RONDE d’Arthur Schnitzler. M.E.S d’Anne Kessler. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 2h20

© Brigitte Enguérand

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Dea Loher. Retenez bien son nom. La dramaturge allemande née en 1964 effectue une entrée fracassante au répertoire du Français avec Innocence. Le québécois Denis Marleau accompagne avec une douceur gracieuse et stylisée cette quête de sens construite sous forme de kaléidoscope choral sur les laissés pour compte.

Une grande ville portuaire. Fadoul (Bakary Sangaré, incroyable conteur) et Elisio (enragé Nâzim Boudjenah), deux immigrés clandestins. Une noyée rousse ressemblant étrangement à Rosa (agaçante Pauline Méreuze au jeu trop maniéré). Franz, son mari, croquemort (décevant Sébastien Pouderoux). Frau Zucker, sa belle-mère ex-communiste, diabétique et unijambiste (hilarante Danièle Lebrun). Absolue, une aveugle strip-teaseuse (malicieuse et touchante Georgia Scalliet). Ella (Cécile Brune dans une forme olympique), la philosophe vieillissante qui disserte sur La Non-Fiabilité du monde. Frau Habersatt, la mère mythomane (Claude Mathieu, sublime égarée). Deux candidats au suicide (cocasses Louis Arène et Pierre Hancisse). En somme, un microcosme d’éclopés et d’handicapés dont la vie bascule par un événement peu ordinaire : une montagne d’argent dans un sac plastique, la folie, le deuil d’un enfant, la culpabilité.

Dea Loher ne verse jamais dans un misérabilisme facile : elle semble éprouver une vive sympathie pour ses personnages banals en quête de rédemption et la tête pleine de rêves… Sans émettre de jugement moral, l’auteur questionne notre responsabilité individuelle et collective, notre force de résilience et la prise en main possible ou non de notre destin. La construction astucieuse en tableaux, amplement adoptée de nos jours dans les écritures dramatiques, permet un déplacement de focales en va-et-vient, une constellation de lumières qui forme petit à petit un cosmos d’êtres réunis par les contingences. On passe ainsi d’une solitude lugubre à la lente édification d’une solidarité timide mais solide.

Dans une boîte à musique où les mélodies s’isolent et se rejoignent, Denis Marleau orchestre sa partition avec doigté : tous présents sur scène, les douze acteurs dessinent une cartographie ramassée et dessinée par touches impressionnistes : ces essaims d’entités virevoltent au gré d’une narration cassée et alternée, contribuant à créer une dynamique tout en jouant avec une structure en trous savamment bâtie. Certaines histoires se révèlent plus passionnantes que d’autres (notamment celle d’Absolue) d’où quelques longueurs mais l’ensemble tient la route.

Saluons à ce titre, la création vidéo de Stéphanie Jasmin qui consolide la charpente de la mise en scène en distillant des images ravissantes de candeur, douces et tendres, abstraites et enfantines. Ce support d’images évite de sombrer dans un réalisme déplacé et concoure à apporter une touche d’onirisme bienvenue dans ce monde inhospitalier où la tour des suicidés comptabilise ses morts…

Il était donc temps que la Comédie-Française accueille dans sa prestigieuse salle Richelieu des auteurs dramatiques actuels de premier ordre, qui plus est des femmes. En renouvelant son répertoire, la maison de Molière peut ainsi capter un public différent, en quête de nouvelles écritures. Remercions Laurent Mulheisen, conseiller littéraire du Français et traducteur français attitré de Loher, d’avoir convaincu Muriel Mayette de monter cet écrivain majeur et célébré Outre-Rhin. Innocence de Dea Loher s’apparente à un soutien bienveillant envers les démunis, ceux qui souffrent mais persistent dans leurs espérances. Et Denis Marleau a réussi à restituer toute la poésie de la dramaturge allemande en alimentant un univers d’images attachantes qui trouveront sans doute écho chez chacun d’entre nous. ♥  ♥  ♥  ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

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Il y a quelques saisons à la Comédie-Française, Léonie Simaga interprétait Penthésilée, la reine des Amazones. Cette brillante combattante n’a effectivement pas froid aux yeux. Pour sa première mise en scène d’importance dans la maison de Molière, la jeune sociétaire s’attaque à Othello, sombre tragédie shakespearienne de l’altérité. Confiant le rôle-titre à Bakary Sangaré, le seul acteur noir de la troupe, Léonie Simaga aurait pu se servir d’un raccourci facile, transformant la pièce en dénonciation du racisme ordinaire. Or, sa version de ce classique s’avère captivante de bout en bout trois heures durant : rythme crescendo savamment dosé, une alchimie d’acteurs évidente et une vision du drame à la croisée de l’intime et de l’épopée. Bien sûr, quelques maladresses plus ou moins gênantes entravent la complète réussite du spectacle : un Iago bien trop bouffon pour être effrayant, des scènes de combat brouillonnes et interminables entre autres. Nonobstant ces faiblesses, cet Othello nous a bouleversés : foncez !

De quoi se plaint donc le maure Othello ? Vainqueur triomphant des Turcs, ce général en chef de Venise récemment promu vient d’épouser la belle Desdémone. Malgré la défiance raciste de sa belle-famille, le guerrier à la « face de suie » savoure son bonheur. Jusqu’à ce que la jalousie maladive de Iago, son hypocrite serviteur, signe la chute irrémédiable du maure et de son entourage ourdie par un plan machiavélique.

La salle du Vieux-Colombier se retrouve plongée dans une obscurité quasi totale lorsque le rideau se lève : seuls quelques flambeaux laissent transparaître des visages… Ceux du traître Iago et de l’opportuniste Rodrigo. Les personnages s’agitent dans le décor imposant de Massimo Troncanetti où la profondeur de l’espace symbolise le vaste de Venise pour ensuite laisser place à un décor grisâtre de béton évoquant la forteresse chypriote, prison avec ses dédales d’escaliers. Cette ambiance mystérieuse plante d’emblée la vision dichotomique, entre ombre et clarté, de Léonie Simaga. Au fur et à mesure de la représentation, les lumières d’Elsa Revol éclatent avec plus d’agressivité : les péripéties s’enchaînent et se dévoilent au grand jour pour aboutir au massacre final. La modulation chromatique conditionne le public à des instants de dissimulation et de révélation habilement entremêlés. Cette confrontation du noir et du blanc renvoie aussi bien entendu à l’isolement d’Othello ayant du mal à s’intégrer dans une société exclusivement blanche. La metteur en scène a voulu insister sur cette notion d’étrangeté aliénante en choisissant le seul comédien malien de la troupe.

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

Bakary Sangaré possède une façon de jouer atypique et vite repérable : stature impressionnante, scansion hachée et enflammée et une interprétation à tendance monolithique. Ici, l’acteur insuffle une bestialité douloureuse à son jeu et rugit comme un lion blessé à mort par le poison de la trahison. Valeureux, flamboyant, impulsif, fou amoureux, son Othello dévoile de multiples facettes. La bonhomie naturelle de l’acteur se cogne intensément à la fureur de la découverte du prétendu adultère. Le couple qu’il forme avec l’exceptionnelle Elsa Lepoivre s’accommode d’un pseudo antagonisme racial : l’ivoire et l’ébène s’allient majestueusement. La comédienne prouve encore une fois qu’elle appartient à la catégorie des plus grandes tragédiennes actuelles : à l’opposé de sa farouche Phèdre, l’actrice à la liane d’or compose une Desdémone tout en douceur, à l’angélique sourire mais à la tristesse austère poignante. Sa totale dévotion envers son mari s’accompagne d’un moment d’égarement édifiant lorsqu’elle entonne sa petite chanson sur le saule : vêtue d’une nuisette immaculée, tel un fantôme, elle erre de long en large du plateau comme un zombie. Se doute-t-elle du sort qui l’attend ? La scène de sa mort, pleine de dignité tragique, bouleverse aux larmes. Céline Samie s’en tire à merveille en servante dévouée à sa maîtresse et catalyseur du dénouement. La vérité éclate par son truchement ; outrée d’apprendre l’ignominie de son mari Iago, elle décide de le punir en dévoilant son odieux stratagème. L’actrice parvient à restituer avec grâce l’horreur de la trahison subie ; son autre moment de bravoure tient à une tirade féminine cinglante déclamée avec ardeur et conviction. Le nombre restreint de vers dévolu à ce personnage capital ne fait pas oublier l’incroyable performance de Céline Samie.

Cependant, la direction d’acteurs souffre d’un contre-sens sidérant à nos yeux : en prenant le parti de définir Iago comme un bouffon farceur à la démarche simiesque, Léonie Simaga inscrit ce protagoniste vital dans un processus comique trop marqué pour être dramatiquement efficace. Certes, Nâzim Boudjenah déploie un belle cohérence dans cette version clownesque du rôle mais l’effet tombe à plat. Pourquoi tant de mimiques et de roublardise ? On ne peut décemment pas parvenir à croire qu’Othello puisse se faire berner par un idiot aussi peu subtil : le machiavélisme du personnage se retrouve réduit à un pur jeu et non pas à des motivations plus complexes de pouvoir. La mise en scène courageuse de la pensionnaire encaisse un certain nombre de maladresses, la plupart amendables comme ces scènes de cape et d’épée où les soldats ivres se bagarrent. La démesure apparaît trop démonstrative et les combats s’éternisent sur une scène étroite qui ne permet pas vraiment un tel épanchement. Le dernier reproche concerne les costumes : en voulant rendre hommage au prodigieux stock d’habits, de bijoux et d’accessoires du Français, Léonie Simaga se perd en chemin et propose un patchwork stylistique douteux : citons l’horrible tunique d’inspiration japonisante d’Elsa Lepoivre ou encore le pantalon en cuir serré de Iago qui flatte peu la vue.

Ainsi, malgré quelques faiblesses de mise en scène (ce Iago cabotin constitue notamment une erreur majeure de lecture de la pièce), cet Othello s’avère tout à fait recommandable et promet un bel avenir à Léonie Simaga. Cette femme intelligente et sensible a essayé de trouver un équilibre entre l’intimité d’un couple mise à mal par des scandales et l’épopée grandiose avec moults combats dans un bonheur plus ou moins patent. Le résultat se montre assez épatant et les acteurs bouleversent. On vous conseille ce spectacle intelligent, prometteur et ambitieux qui possède en germes toutes les qualités d’un futur épanouissement. À voir ! ♥ ♥ ♥ ♥

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