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Nora, femme d’aujourd’hui

« Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. » En 2018, la chanson de Souchon n’a pas pris une ride car elle met en lumière un paradoxe propre à l’émancipation de la femme. Le slogan est clair : tu peux te sentir libre mais il ne faudrait pas abuser non plus. Reste à ta place de petite créature frêle sous l’égide de bras virils et protecteurs. Revendique ta liberté mais avec une muselière au visage.

C’est exactement sur cette implacable contradiction que Lorraine de Sagazan ouvre son spectacle au Monfort. Dans Une maison de poupée, elle revisite la pièce d’Ibsen en une guerre des sexes manifestement axée sur l’incompréhension. Féroce dialogue de sourds, la réécriture joue sur l’improvisation et l’outrance pour mettre à mal l’hégémonie patriarcale. Et la démonstration s’avère particulièrement glaçante et impitoyable à défaut d’être subtile.

On pénètre au cœur d’un dispositif tri-frontal qui respire le désenchantement. Un simulacre de fête transpire sur scène : des ballons en forme de cœur parsèment l’espace, des cadeaux au papier pailleté semblent promettre un erzatz de joie. C’est le soir du réveillon et des révélations vont avoir lieu. Pour le moment, Nora est heureuse de retrouver son mari Torvald et leur ami Frank. Contrairement au texte d’Ibsen, c’est la jeune femme qui tient ici la chandelle : son poste d’avocate dans une banque prestigieuse lui assure un revenu confortable tandis que son mari s’occupe de la maison. Autant cette situation ravit Nora, autant elle exaspère Torvald qui sous un sourire de façade a bien du mal à cacher son amertume.

Ce renversement des genres permet à Lorraine de Sagazan d’accentuer les disparités homme/femme. L’épanouissement professionnel de Nora cache en réalité une origine bien plus glauque dont elle apprendra l’existence à la fin de la pièce. La chute sera d’autant plus douloureuse que Nora aura déjà goûté au plaisir de la revanche des sexes. Ce que Lorraine de Sagazan questionne, c’est bien la possibilité pour une femme de gravir les échelons sans l’aide des hommes. Existe-t-il un déterminisme masculin ? Vaut-il encore le coup de lutter pour les femmes si la société est encore conditionnée par une norme testostéronnée ?

Incompréhension manifeste
Jeanne Favre porte sur ses épaules de Wonder-Woman le poids de ce combat. Amazone heureuse, elle virevolte telle une fée satisfaite dans tous les domaines. Puis vient le temps des doutes et de l’épiphanie finale et là, la colère s’exprime franchement. La conscience soudaine d’avoir vécu son mariage dans un mensonge permanent, l’incommunicabilité fondamentale entre lui et elle, le désir enfin d’être égoïste et de vouloir vivre pour soi.

Cette transformation intérieure, la comédienne sait la transmettre au public. Cette rage impuissante, cet anéantissement d’une vie rangée se manifestent par des poings serrés, des secousses. C’est intense. Face à elle, Romain Cottard est admirable dans le rôle du salaud lâche et sûr de sa supériorité. On aurait sans doute attendu un face-à-face plus équilibré entre Nora et Torvald car la bêtise suinte trop rapidement des pores de ce mari odieux. La caricature n’est jamais bien loin et son personnage aurait mérité d’être plus nuancé car on a du mal à comprendre comment l’avocate a pu tomber amoureuse de ce goujat. Les seconds rôles paraissent pâles à côté du couple (Antonin Meyer-Esquerré en particulier dont la diction est vraiment à retravailler). Benjamin Tholozan tire son épingle du jeu en ami condamné et lucide dans sa future déchéance.

Malgré ce défaut d’écriture, saluons la vivacité de l’adaptation de la metteur en scène qui verse beaucoup dans l’esprit work in progress contribuant ainsi à rendre les propos plus dynamiques et naturels. On a vraiment l’impression de pénétrer dans l’intimité de ce couple. La fin de la représentation se montre d’une violence absolue puisque Nora se terre dans un silence assourdissant. Son ultime tirade, manifeste féministe et rupture en bonne et due forme, défile sur un écran. Comme si la parole, exsangue et tarie, n’avait plus la force de s’exprimer et qu’il fallait le pouvoir de l’écriture pour fixer une bonne fois pour toutes la mise à mort du patriarcat. Cette dissociation de la voix et du corps exalte la révolte sourde mais bien réelle de la jeune femme. Le mari, lui, ne comprend toujours rien… Affligeant constat d’une impossible réconciliation. ♥ ♥ ♥ ♥

UNE MAISON DE POUPÉE d’après Henrik Ibsen. M.E.S de Lorraine de Sagazan. Monfort Théâtre. 01 56 08 33 88. 1h40.

© Pascal Victor/Artcom Press

 

Dark Circus : le noir et le blanc épousent la beauté de l’instant

Bienvenue au Dark Circus ! Si vous espériez déguster de savoureuses barbes-à-papa en vous émerveillant devant des numéros respirant la joie de vivre, fuyez votre chemin ! Les amateurs d’humour grinçant et macabre devraient en revanche se régaler : l’histoire concoctée par Pef et brillamment mise en musique et en scène par Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet est un petit bijou nocturne.

Nous sommes conviés à une expérience unique fondée sur la beauté de l’instant, sur une poésie de l’insaisissable : si les circassiens décèdent tous d’une mort brutale (la trapéziste s’écrase sur le sol, le lanceur de couteaux est victime d’une maladresse ou le dompteur de fauves finit dévoré par sa bête…), leur trépas n’a rien d’effrayant. Les bambins réagissent plutôt de bon cœur à ces séries de décès inattendus.

Magie de l’éphémère 
Aucun tour de magie ici, tout se déroule à vue : le duo d’artistes fonde son esthétique sur la transparence et l’authenticité. Jardin et cour sont mobilisés : le public observe avec attention le spectacle en train de se construire sous leurs yeux : tout est projeté ensuite au milieu de la scène et on reste ébahis devant tant de maîtrise : un simple jet de sable permet de créer un décor, un manche de guitare se transforme en dresseur de lions… Dans un univers régi par le noir et le blanc, les saynètes prennent vie à toute vitesse et leur création ex nihilo laisse rêveur. Quelques coups de crayon, de pinceau ou de feutre configurent un cirque un brin glauque présidé par un Monsieur Loyal accro au Lexomil. Le degré de synchronisation entre les deux performeurs tutoie les sommets ici : la machinerie dévoilée sans trucages au public donne l’illusion d’une accessibilité, d’une facilité dans l’exécution alors que cela demande une rapidité et une maîtrise incroyables. En sortant du Monfort, on se prend à devenir calligraphes. Une calligraphie qui finira par se teinter de couleurs et de paillettes… ♥  ♥  ♥  ♥

DARK CIRCUS de Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet. D’après une histoire de Pef. M.E.S des auteurs. Monfort-Théâtre (en partenariat avec le Théâtre de la Ville). 01 56 08 33 88. 55 min.

© Anne-Christine Poujoulat

Cyril Teste et Falk Richter : une union fertile

L’entreprise, un havre de paix épanouissant ? Une chimère invraisemblable pour Cyril Teste qui scrute à la loupe les dérives du monde de l’entreprise dans Nobody. Par le biais d’un collage pertinent de plusieurs textes de Falk Richter, le plasticien expérimente son concept de « performance filmique » en superposant avec un art consommé du montage le théâtre et le cinéma. Une hybridité transdisciplinaire glaçante et bien sentie à ne pas rater au Monfort.

Enfermé dans une cage en verre chic et aseptisée, un groupe de hyènes se jauge et se lance dans une compétition effrénée pour déterminer qui est le meilleur dans l’agence de consulting Outsource. Coups bas, hypocrisie et délation assurés. Dans cet univers impitoyable, Jean Personne tente de percer comme il peut. Ce Rastignac désabusé s’érige en témoin sans concession de pratiques douteuses et son regard lucide sur son entourage professionnel vise à mettre à nu les dérèglements d’une société hiérarchisée et prête à tout pour conserver sa place.

Si le sujet de Nobody ne brille pas par son originalité, le ton très premier degré de Falk Richter fait des ravages sur scène. Le décalage instauré entre le ridicule des situations cocasses (comme ces entretiens chez la psy totalement hallucinants, comme avec cette employée confessant son penchant abusif pour la masturbation qui n’engendre que de l’ennui ou cette séance grotesque de brainstorming à propos d’une comédie musicale avec un phoque) et le sérieux imperturbable des acteurs renforce à coup sûr l’absurdité et le cynisme des propos. Méchamment drôle !

Magie double
Là aussi où Nobody frappe fort, c’est que Cyril Teste a imaginé avec le collectif MxM un dispositif binaire mariant frontalement deux arts apparemment opposés : le cinéma et le théâtre. La magie de l’éphémère et le génie du montage s’assemblent pour accoucher d’une proposition visuellement très léchée et tout à fait opérante du côté de la dramaturgie.

À travers le dédoublement de focales, les points de vue se multiplient et se nourrissent entre eux. Du zoom à la vue d’ensemble, l’écart entre les individualités et la survie dans cette masse hostile n’apparaît que plus saisissant. Le mode cinématographique offre également des envolées omniscientes en voix off qui permettent de mieux saisir les pensées de notre héros. Déconcertante en premier lieu, cette union s’emballe très vite avec une belle fluidité et se dévore comme un épisode de série télé. Entre Caméra Café et The Office, il n’y a qu’un pas !

Les jeunes acteurs du collectif de la carte Blanche en ont sous le coude et produisent une synergie extrêmement séduisante où chacun peut démontrer la mesure de son talent, Matthias Labelle en tête dans le rôle clé et délicat de Jean, cadre lunaire et prophétique.

Une orgie destroy clôture Nobody, laissant exsangues nos consultants mesquins. Un repos bien mérité après une performance si incarnée, naturelle et fraîche. Une seule envie en sortant du Monfort, ne jamais travailler dans une grande entreprise ! ♥ ♥ ♥ ♥

NOBODY d’après Falk Richter. M.E.S de Cyril Teste. Théâtre du Monfort. 01 56 08 33 88. 1h30.

© Simon Gosselin

Vous ne savez pas comment distraire vos enfants en cette période de Noël ? Rassurez-vous, un cadeau tout trouvé leur est réservé sous le chapiteau du P’tit Cirk. En partenariat avec le parcours Enfance & Jeunesse du Théâtre de la Ville, le Monfort présente Hirisinn, un spectacle circassien impressionnant et intimiste. Fortement imprégnée par les questions de transmission et de liens générationnels, cette proposition embarque toute la famille dans un voyage poétique et drôle. Les bambins n’hésitent pas à participer et leur joie contagieuse achève de prouver la magie du théâtre. Un enchantement indispensable !

Un homme chauve vêtu d’une veste à la Monsieur Loyal déboule sur la piste circulaire du Ptit’ Cirk. Spontanément surnommé Monsieur Muscle par les petits, il se lance dans une course effrénée autour du cercle. Bientôt rejoint par sa femme on imagine. Puis par deux jeunes hommes. En somme, une famille complète. D’emblée, la compagnie évoque les illustres noms du cirque comme les Gruss, les Pinder ou les Romanes où les traditions s’inculquent de manière séculaire aux jeunes pousses dans une démarche de don artistique. Les deux fondateurs de la troupe issus des Arts Sauts inoculent avec tendresse, angoisse et plaisir leurs savoirs à leurs deux « fils ». Du coup, l’alchimie entre le quatuor tourne à plein régime tant leur complicité transperce la piste.

Herisinn se compose d’une multitude de micro-numéros pour le moins scotchants. Les quatre acrobates s’amusent à jouer avec la verticalité via le trapèze et la haute voltige et l’horizontalité des anneaux chinois, propices à des sauts incroyables. Des numéros clownesques ponctuent le show, notamment par l’usage d’une bassine remplie de talc ou d’une pince à linge coincée dans une bouche… Justement, un numéro de pseudo-torture avec ces instruments domestiques recouvrant entièrement le corps d’un des circassiens semble renvoyer directement au titre d’Herisinn (« poils qui se dressent » en breton). Les petiots retiennent leur souffle, effrayés par une douleur qui paraît réelle : puis, tel Hulk, Pablo Escobar vient à bout de ces sangsues par la seule force de ses muscles. Danielle Le Pierrès, Christophe Lelarge et Damien Droin complètent la distribution avec la même énergie jubilatoire de transmettre leur passion à un public conquis.

Quand on assiste à un spectacle jeune public, l’émulsion se trouve déjà du côté de l’auditoire : les enfants s’improvisent critiques en herbe pendant l’espace même de la représentation. Aucune pudeur n’entrave leur jugement : ils vivent Herisinn avec toutes leurs tripes et quel plaisir de les voir s’enflammer, crier et applaudir ! La relève est indubitablement assurée et le cycle de transmission également. Un moment magique à aller découvrir en famille. Vous ne le regretterez pas. ♥ ♥ ♥ ♥

© Le P'tit Cirk
© Le P’tit Cirk

À l’honneur du Festival d’Automne avec pas moins de trois spectacles, le chorégraphe-comédien Alessandro Sciarroni l’avoue sans ambages : il n’y connaît rien au monde du cirque. Pourtant, dans UNTITLED_I will be there when you die, l’artiste italien invite à une mise en perspective du jonglage. Comme l’indique judicieusement son titre, ce spectacle hybride oscille entre la performance circassienne, la danse et le théâtre muet. Au delà de la beauté formelle du geste, UNTITLED hypnotise surtout par sa réflexion sur l’endurance : en épuisant les corps dans leurs derniers retranchements, Sciarroni nous convie à tester les limites de l’art. On sort subjugués du Monfort. Foncez !

Ils arrivent tranquillement sur un grand plateau nu et blanc. Les yeux fermés, plongés dans une intense méditation, ils se concentrent. Puis, saisissant tour à tour une quille, les quatre jongleurs commencent leur show, secondés par les notes de piano de Pablo Esbert Lilienfeld. Le son mat des massues retombant dans les mains des circassiens entament une mélodie lancinante. Puis, le tempo monte crescendo, la musique devient de plus en plus stridente en même temps que les difficultés se corsent. Une, puis deux, trois et quatre quilles, les yeux plantés face au public pour finir par des échanges totalement hallucinants. À chaque gradation numérique, le jongleur regarde ses camarades d’un air de défi complice.

Ce mouvement en dit long sur l’intention de Sciarroni : il s’agit dans UNTITLED d’exhiber la force du surpassement. Véritable prouesse, ce numéro de voltige engourdit les membres et fatigue les yeux de nos acrobates. De la sueur et des halètements ponctuent la performance. Le corps souffre devant nous dans une belle énergie. La démarche du chorégraphe encourage l’échec de la massue qui tombe. Anticipant le plaisir coupable du spectateur qui n’attend que ce moment terrible, l’Italien assume cette peur de la chute en la hissant en principe dramaturgique : évacuant la carte de la vitesse ou du rire pour contrecarrer cet incident de parcours, Sciarroni insiste au contraire sur le naturel de cette conséquence. Les pauses étudiées à chaque « ratage » expriment les fêlures de la vie d’acteur, sa fragilité. La beauté de ce spectacle réside justement dans son imperfection : la technique aussi impressionnante soit-elle n’exclut pas des loupés et en se focalisant dessus, l’artiste nous invite à réfléchir sur l’esthétique de la « faute » se mutant en art.

Durant cinquante minutes, UNTITLED nous aura donc transportés de bout en bout dans un voyage étonnant, où le jonglage apparaît finalement comme une métaphore de l’existence, avec ses envolées et ses retombées. Telle une caméra, le regard peut choisir de zoomer sur l’un des performeurs pour se mouver ensuite vers un autre et reculer afin d’obtenir une vue panoramique. Expérience à tenter absolument même (et surtout) si vous êtes réfractaires au cirque car le fond du propos ne se situe pas là mais bien plutôt dans cette valorisation de l’erreur qui souligne notre humanité tout simplement. ♥ ♥ ♥ ♥

© Alessandro Sala
© Alessandro Sala

foret

Attention, Objet-Théâtral-Non-Identifié au Monfort ! Le collectif des Possédés investit la petite cabane pour une pièce forestière dérangeante sur fond de contes de fée trash et traumatismes incurables. Au beau milieu de la forêt désarçonne et fascine par son hybridité entre jeu ultra réaliste et onirisme barré. Dans ce bordel foutraque et décomplexé, les loups ne sont pas ceux auxquels on pense mais résident en chacun d’entre nous. N’hésitez cependant pas à sortir de vos cachettes pour vivre cette aventure loufoque et inspirée !

Les parents de Baptiste accueillent leur fils prodige après quinze longues années d’absence. Accompagné de sa femme Rose, l’homme âgé de trente-cinq ans reprend tranquillement ses habitudes dans cette ferme abandonnée. Entre un père bourru et rustique et une mère incestueuse hostile à toute nouveauté, la pauvre Rose tente difficilement de se faire une place dans cette famille légèrement frappée. Un loup hante les lieux et tourmente la mère en la blessant. Père et fils partent à la chasse mais Baptiste ne reviendra qu’une année plus tard, métamorphosé.

Au beau milieu de la forêt peut laisser perplexe : revitalisant le topos du grand méchant loup, la pièce se caractérise par un hyper réalisme cassant l’illusion théâtrale et lorgnant du côté de l’improvisation. On sourit lorsque les personnages dégustent des tartines de rillettes ou quand ils se prélassent sur une balançoire. On frétille lorsqu’ils nous prennent directement à parti et semblent broder en direct sur scène. Dans le même temps cependant, on assiste à une trame solide avec son lot de rebondissements. Les allusions au conte avec son cadenas mécanique se heurtent à l’interactivité des acteurs : le mélange ne sera pas du goût de tout le monde mais nous avons été séduits par la magie de ce patchwork illuminé où les fées et les trolls côtoient le vin et la vie campagnarde. Katja Hunsinger, qui signe à la fois la pièce et la mise en scène, superpose avec habilité deux mondes a priori antithétiques. On croit aussi bien à cette morosité paysanne fondée sur un ostracisme tenace qu’aux délires enfantins de Baptiste jouant avec ses amis les monstres et chevauchant des écureuils : la ligne tenue entre la réalité terrienne et l’univers féerique défile sur un même horizon.

© Jean-Louis Fernandez photographe
© Jean-Louis Fernandez photographe

On s’amuse avec plaisir des pitreries de Christophe Paou dans le rôle principal : présence virile et magnétique, l’acteur se met le public dans sa poche avec son charme taquin (notamment lorsqu’il compare la beauté de la lune au postérieur de sa femme…) et imaginatif. Émilie Lafarge campe une Rose lunaire, perdue dans les nuages mais néanmoins maligne. Françoise Gazio crève la scène en belle-mère peau de vache et maman incestueuse en diable : sa tirade finale sur son locus amoenus que constituent son potager, son jardin et ses roses est habitée avec fougue. Yves Arnault complète la distribution en père bon vivant et amical.

Néanmoins, l’humour de la pièce ne masque pas les fêlures des personnages : bien au contraire, il les amplifie. Chaque membre du quatuor possède ainsi une part sombre et la comédie bascule peu à peu dans un drame glaçant. On apprend que le village a été déserté suite à la fusillade d’étrangers faits prisonniers. Ou bien que l’oncle du père Jonah tuait ses chiots d’une horrible façon. Ne parlons pas d’un affreux secret de famille trop longtemps tu. L’ultime scène d’Au beau milieu de la forêt confirme d’ailleurs que le mal ne situe pas en dehors du foyer confortable mais bien à l’intérieur.  Un jour ou l’autre, la frustration, la vengeance ou la colère prennent le dessus et conduisent à un destin funeste. La forêt, image typique de la perdition de soi mais aussi de l’apprentissage, emprisonne une famille dont le vernis de la perfection s’écaille brutalement. Elle est simplement métaphorisée ici par quelques fagots de bois, amplement suffisants pour nous plonger dans cette ambiance malsaine et poétique.

Au beau milieu de la forêt interdit ainsi tout avis nuancé : soit on aime, soit on déteste. Le parti-pris radical du collectif des Possédés, mixant distance fantasmatique et prosaïsme cru nous a emballés. La première pièce de Katja Hunsiger ne laisse pas indifférent et peut s’enorgueillir de brasser une foule de thèmes universels comme les non-dits, l’amour incestueux, la gestion du retour de ses enfants au bercail, les traumatismes de l’isolement et du deuil inachevé, sous couvert d’une comédie bordélique pourtant dramaturgiquement accomplie. La simplicité de la proposition et de la mise en scène ne doit pas faire oublier une belle direction d’acteurs, oscillant sans cesse entre deux pôles opposés : du rire aux larmes. Dépêchez-vous d’aller voir cette proposition audacieuse, la pièce se joue pour quelques jours seulement au Monfort. On retrouvera la troupe l’année prochaine à la Colline pour un Platonov qui s’annonce savoureux ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez Photographe
© Jean-Louis Fernandez Photographe

Jon Fosse rend hommage à son compatriote norvégien Knut Hamsun en proposant une réécriture condensée de son célèbre roman Faim. Ylajali désarçonne dans la production fossienne car on a du mal à retrouver la plume caractéristique du dramaturge forgée sur une poétique de la litanie et de l’ellipse. Certes, la pièce centre ses réflexions sur l’absence, le désespoir de la solitude, et l’indétermination, thèmes centraux chez Fosse, mais la magie a du mal à opérer malgré un trio de comédiens qui fonctionne efficacement. Gabriel Dufay, dans le rôle principal, signe également la mise en scène d’une beauté mystérieuse envoûtante.

Le rideau se lève sur un brouillard épais et troublant. Deux bancs, des feuilles mortes et un réverbère pour seul décor. Un lieu en extérieur donc, imprécis. On pourrait être dans n’importe quel coin du globe, à n’importe quelle époque. Un homme hagard entre sur scène, vêtu d’un bonnet, d’une écharpe rouge et d’un manteau miteux. Il crève de faim et de froid, il vient de se faire expulser de son domicile. Errant dans les rues, il lutte pour survivre. Il rencontre divers individus dont une magnifique femme, ensorceleuse, qu’il prénomme Ylajali et qui apparaît dès lors comme sa seule lueur d’espoir dans les ténèbres sans fond de sa faim .

Comment réussir à garder foi en la dignité humaine lorsque l’on se retrouve au rebut de la société ? Comment ne pas sombrer dans la folie lorsque plus rien ne nous retient sur Terre ? Fosse, en reprenant le canevas et les principales interrogations du roman de Hamsun, développe ses thèmes fétiches et se sert de l’hypotexte comme d’un moyen de projeter ses propres obsessions. On retrouve ainsi la frontière entre un onirisme fantastique appuyé, figuré par la silhouette évanescente d’Ylajali et une réalité brutale et violente, ici le monde de la pauvreté. Les tensions entre ces deux pôles s’éloignent au profit d’une symbiose harmonieuse. L’autre leitmotiv fossien fondamental réside sur le rapport à l’absence et au manque quasi clinique qui s’empare du héros clochard de la pièce. La faim se révèle terre-à-terre, physique et bestiale : il faut s’alimenter pour vivre. Le mendiant se retrouve forcé à vouloir vendre tous ses maigres biens pour avoir un repas chaud. Le bloc d’indifférence auquel il est confronté marque les esprits.

© Vladimir Vadsev
© Vladimir Vadsev

La famine ronge également l’esprit et le désir. Ce mendiant vire à la folie la plus terrible lorsqu’il se met à s’imaginer que des rats le dévorent intégralement et sa mise à nu littérale prouve à quel point la solitude peut conduire à la perte identitaire la plus totale. Une autre scène montre très bien l’appétit sexuel qui crie famine lorsque le héros se met à dévorer les seins de la jeune femme avec une gourmandise presque éhontée. Le cannibalisme à peine voilé de cet épisode indique combien l’homme réduit à la pauvreté la plus extrême souffre du manque de chaleur humaine.

Gabrel Dufay se révèle convaincant dans ce rôle d’abandonné de la vie, loufoque et désespéré. Il insuffle beaucoup de hargne à son personnage, une colère rentrée frappante et fracassante. L’acteur inspire de la compassion et l’on suit la boule au ventre son errance pathétique. Jean-Paul Wenzel campe divers rôles avec la même conviction et le même entrain : touchant clochard et implacable prêteur à gages. On sera plus nuancés avec l’interprétation un peu trop artificielle de Muranyi Kovacs, en déesse putain appuyant ses effets avec trop de manières.

Là où le bât blesse, ce n’est sûrement pas dans la mise en scène intelligente et troublante de la mise en scène, mais plutôt dans le texte en lui-même. La dernière pièce de Jon Fosse peine à convaincre, sûrement à cause du fait même de son statut d’adaptation littéraire. Même si Fosse a resserré l’intrigue et qu’il a mis en relief ses pôles thématiques de prédilection, le résultat ne décolle jamais vraiment. Le matériau littéraire d’origine empêche la liberté d’écriture du dramaturge de se faire entendre. On a tout simplement du mal à reconnaître une pièce de Fosse en prêtant attention à la langue durant la représentation. Cela est fort regrettable lorsque l’on connaît la force d’écriture du dramaturge, qui remplit les blancs avec virtuosité. Les comédiens font ce qu’ils peuvent avec ce texte et s’en sortent dans la majorité remarquablement bien comme dit précédemment.

Ainsi, Ylajali ne réussit pas à nous transporter dans l’univers fossien avec le même enthousiasme béat que d’ordinaire. Les carences du texte, trop éloignées de l’écriture fossienne, chamboulent celui qui connaît bien la production de l’auteur. La belle scénographie de Soline Portmann ainsi que la mise en scène poétique de Gabriel Dufay sauvent le spectacle d’un ennui lié au manque d’enjeu textuel. Déception donc. ♥ ♥

© Vladimir Vatsev
© Vladimir Vatsev

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