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Michel Vuillermoz

Florence Viala, une Locandiera de caractère

Alain Françon connait bien Goldoni. Il avait déjà monté au Français une formidable Trilogie de la villiégature. L’ancien directeur de la Colline retrouve la troupe de Molière pour La Locandiera. Comme toujours avec Françon, pas de révolution théâtrale en vue mais une direction d’acteurs à couper le souffle et un respect du texte. Après La Nuit des rois ultra sexuelle de Thomas Ostermeier, un vent plus conventionnel souffle salle Richelieu. Ce qui n’est pas pour nous déplaire ! L’occasion pour Florence Viala d’illuminer la scène de sa présence malicieuse et si sensible.

Mirandolina mène son petit monde à la baguette. Aubergiste florentine appréciée de tous, elle navigue entre une foule de prétendants. Ce n’est pas de sa faute si tout le monde tombe amoureux d’elle ! Et pas n’importe qui s’il vous plait ! Un Comte dépensier et un Marquis pingre se disputent ses faveurs, en vain. Elle tient à son indépendance la belle… L’insulte d’un Chevalier misogyne va piquer la dignité de la locandiera au vif. Bien décidée à laver cet affront, elle se lance dans une entreprise de séduction qui se retournera contre elle…

Au centre de la distribution, Florence Viala rayonne avec une assurance lumineuse. Elle sait insuffler à ce rôle ambigu suffisamment de complexité pour ne pas faire de Mirandolina qu’une simple manipulatrice. Orpheline et célibataire, elle doit se débrouiller seule pour survivre. Son franc parler le dispute à sa duplicité envers le Chevalier. La sociétaire souffle le chaud et le froid avec intensité entre être et paraître.

Autour d’elle, gravite un essaim de mâles en pleine forme à commencer par le duo Michel Vuillermoz/Hervé Pierre qui se tire constamment dans les pattes avec une exquise délectation. Impeccable en homme du peuple digne et impassible, Laurent Stocker tempère les ardeurs de tout ce beau monde. Enfin, Stéphane Varupenne amène de la densité à  son interprétation du Chevalier. Détestable au premier abord, il gagne peu à peu notre sympathie en homme rongé par le désir et les brûlures de l’amour.

Alain Françon sait exactement où il doit mener ses comédiens et toutes les pièces du puzzle s’assemblent harmonieusement. Le décor taupe, d’un doux rustique, de Jacques Gabel, tout comme les détails raffinés des objets, évoque un cadre accueillant. On s’y sent bien… Une soirée très agréable en perspective, dans le respect des traditions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA LOCANDIERA de Carlo Goldoni. M.E.S d’Alain Françon. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Christophe Raynaud de Lage

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Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

Isabelle Nanty ou le vaudeville dans le sang

Après Un Fil à la patte et Un Chapeau de paille d’Italie, la Comédie-Française termine sa saison sur un feu d’artifice vaudevillesque. La pétillante Isabelle Nanty s’empare de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau en explorant les variations de la fidélité conjugale avec la gouaille qu’on lui connaît. Malgré des longueurs, cette réunion alambiquée des désirs se suit avec un plaisir certain au rythme des imprévus en tout genre.

Un vaudeville sans lieu pour s’ébattre, cela n’existe pas. Pour éviter de se faire prendre la main dans le sac, il s’agit de trouver un lieu interlope, à l’abri des regards indiscrets. L’Hôtel du Libre-Échange, au nom tout indiqué, conviendrai très bien à Pinglet. L’architecte, castré par sa mégère de femme, souhaite batifoler avec la femme de son associé Paillardin, qui elle, n’en peut plus de passer pour la plante verte de service. Ces deux âmes esseulées décident de s’acoquiner… C’était sans compter la présence de Maxime, neveu de Paillardin venu se détendre avec Victoire, la bonne des Pinglet et Mathieu, un ami des Pinglet qui débarque avec ses quatre insupportables filles.

Rencontres en pagaille
Ces rencontres importunes sont évidemment à l’origine de tout le sel de cette comédie. Le crampon Christian Hecq qui arrive toujours comme un cheveu sur la soupe conquiert un public ravi. Ses bégaiements et ses airs ahuris sont tordants. Michel Vuillermoz joue de malchance avec une piquante contrariété tandis qu’Anne Kessler épate en dragonne-tragédienne sans concession. Florence Viala apporte une touchante humanité dans le rôle de la femme délaissée. Laurent Lafitte, lui, effraie en tenancier pervers aux gros chicots et aux talents certains de cabaretier. La fraîcheur ravissante de Julien Frison en philosophe coincé s’ouvrant aux plaisirs de la chair est à relever : son allure de grande liane montée sur ressorts lui promet une rapide ascension dans les rôles comiques.

L’élégant décor de Christian Lacroix joue sur nos perceptions : ses airs de maison hantée chic et insalubres à la fois renvoient à la réconforte étiquette bourgeoise sapée par des pensées immorales bien moins glorieuses…. L’idée d’une juxtaposition d’étages reliés par un escalier en colimaçon est bienvenue : elle permet une simultanéité et un agrandissement de l’espace qui accentue la démesure des situations.

Point noir cependant : Feydeau, gourmand, tire trop ses effets. L’ajout d’un troisième acte, qui laisse les personnages mal en point après leur nuit de folie, n’a pas d’intérêt dramatique et offre des rebondissements à rallonge qui sont autant de pétards mouillés. Le spectacle dure tout de même deux heures trente sans entracte. Beaucoup trop long pour une comédie : Nanty aurait du expédier l’affaire avec moins de ménagement et procéder à des coupes.

L’HÔTEL DU LIBRE-ÉCHANGE de Georges Feydeau.  M.E.S d’Isabelle Nanty. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h30. ♥  ♥  ♥

© Brigitte Enguérand

Brecht englué dans la toile des convenances au Français

Un même sujet. Deux visions radicalement opposées. Hasard du calendrier ou miroir consciemment réfléchi, la Comédie-Française a proposé pour cette saison 2016/2017 un diptyque autour de la montée du nazisme. Dégainant le premier, Ivo van Hove glaçait les esprits avec Les Damnés, une tragédie familiale éprouvante. Si sa mise en scène, un brin trop millimétrée, tenait en bride les émotions, il n’en demeurait pas moins qu’on sortait abasourdis de la salle Richelieu. Rien de tout cela avec La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach, surdéterminée par l’ombre pesante de Brecht, se complaît dans un hommage en bonne et due forme à l’expressionnisme allemand. En ne prenant aucun risque, la metteur en scène ne cherche pas à aller au-delà de la reprise de codes vieillis et dépassés.

Un vent de crise souffle sur Chicago. La Grande Dépression a fait des ravages. Arturo Ui, un petit mafioso sans grande envergure, va prendre du galon en tirant adroitement parti de la situation. Écrite en 1941, la pièce transpose dans une Amérique fantasmée la montée en puissance fulgurante de Hitler.

On comprend qu’à l’époque de sa création, La Résistible Ascension d’Arturo Ui ait naturellement crée des ponts entre la fiction et le réel. Brecht dénonçait le régime nazi sous couvert d’une farce noire grinçante. Soixante-quinze ans après, la même lecture pose problème. Quel est l’intérêt en 2017 de présenter explicitement Ui sous les traits d’un Hitler chaplinesque ? Aucun. Thalbach, emprisonnée par l’héritage de sa mère (actrice dans la troupe du Berliner Ensemble) et de Brecht, ne présente rien de plus qu’un jeu de pantins macabres et bouffons qui reprend à bon compte les tics irritants de la fameuse distanciation de l’oncle Bertolt.

Hommage sans surprise
Le problème, c’est que cette mise à distance outrée désamorce toute tentative possible d’implication de la part du spectateur. Avouons que le canevas alambiqué de la pièce ne suscite guère l’enthousiasme. Idem pour la partition clownesque qui finit par lasser. Dans le genre faciès enfarinés pour Pierrots mabouls, Bob Wilson se montre plus convaincant. Quelques images sauvent la mise : cette imposante toile d’araignée d’abord, qui occupe la majorité de l’espace et qui concrétise l’aliénation mentale de ces populations embrigadées par les discours séduisants d’un bonimenteur. À la verticale ou penchée, cette toile offre d’impressionnants numéros d’acrobatie. Néanmoins, cette agitation perpétuelle peine à faire écran : on a la sensation d’une vacuité tenace qui ne nous quittera pas durant deux heures. Le spectacle a subi le poids des années.

Heureusement que le talent des comédiens du Français est inoxydable : méconaissables, ils s’engouffrent dans la brèche de la pantomime avec délectation. Laurent Stocker est à couper le souffle en despote moustachu et colérique. Ses mimiques et ses explosions complexifient son interprétation : aussi drôle que terrifiant. Jérémy Lopez n’en finit pas de nous surprendre : notre chouchou endosse ici le costume du bras droit de Ui au sourire machiavélique. La souplesse de Thierry Hancisse étonne ; d’une forme olympique. On retiendra également le jeu de Serge Bagdassarian toujours aussi caméléon en mafieux-chanteur. Dommage seulement que Florence Viala soit cantonnée à un rôle de godiche : elle mérite tellement mieux… !

En somme, monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui tel que l’a imaginé Katharina Thalbach n’a pas grand sens en 2017. Sans doute en 1941. Mais les temps ont changé, d’autres dictatures ont pris le pas. À force de vouloir se soumettre à une figure tutélaire, sa mise en scène perd en authenticité et consistance. D’autant plus qu’elle souligne très lourdement les échos permanents entre la vie des gangsters et les exactions des nazis. Tout cela se veut bien trop didactique et redondant ; la pièce pêche déjà par excès de bavardage. Sans vouloir chercher à tout prix une modernisation parfois caduque, on attendait un parti pris plus radical et moins convenu. Ce sera pour une prochaine fois. ♥

LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI de Bertolt Brecht. M.E.S de Katharina Thalbach. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Christophe Raynaud de Lage

Michel Vuillermoz, grand gentil loup

Noël approchant à pas de loup, la Comédie-Française dégaine son traditionnel spectacle jeune public au Studio-Théâtre. Pas de création cette année mais la reprise d’un grand succès auprès des petits comme des grands. Adapté d’un conte de Marcel Aymé, Le Loup se moque des stéréotypes liés à cet inquiétant animal avec beaucoup d’humour et de malice. La version guillerette de Véronique Vella swingue et convoque l’esprit de la forêt pour un périple initiatique aussi mystérieux que convivial. Gare au loup (même s’il s’essaye à la gentillesse) !

Que faire lorsque deux fillettes se consument d’ennui dans une maisonnée stricte ? Laisser rentrer le loup ? Ce serait ouvrir la porte à tous les dangers, voire à la mort… Pourtant, Marcel Aymé s’amuse à détourner la cruauté vorace de loup en repentance fougueuse et idéaliste : au contact des deux sœurs, l’animal éprouve de la bonté, tout comme les petites apprennent les valeurs de l’amitié et de la tolérance par leur contact hebdomadaire avec la bête.

Cachettes amicales
Véronique Vella, touchée par cette histoire d’amitié pas comme les autres, s’est attachée à retranscrire avec pétulance cette fable d’émancipation. Les vrais méchants ici sont les parents trop autoritaires qui étouffent l’éducation de leurs filles dans un carcan religieux et moral peu épanouissant. Sylvia Bergé et Jérôme Pouly excellent dans leur rôle de poupées mécaniques. Michel Vuillermoz a tout d’un loup né tant son jeu cartoonesque se prête à merveille aux exubérances de son personnage : séducteur, ingénu et fourbe, il mène la danse ! Florence Viala et Elsa Lepoivre, enfin, s’avèrent adorables en gamines prudentes puis espiègles, bloc de candeur maligne.

Non seulement les comédiens sont en grande forme mais la mise en scène bénéficie aussi d’un traitement spatial tout à fait probant. Perturbant les frontières entre le dehors et le dedans, Éric Ruf plante une cabane enchantée au milieu de la petite scène. Multipliant les trappes et les cachettes, ce lieu s’ouvre sur l’extérieur avec des images de forêt tentatrices. Les tic-tacs de l’horloge répondent aux hurlements bestiaux. Entre la liberté et le savoir apportés par le loup et une chambrée dominée par les conventions, le choix semble être vite fait.

Parés pour une escapade dans les bois ? Alors engagez-vous à l’orée d’une aventure ludique et entraînante, ponctuée de chansons mignonettes et vous obtiendrez une heure de cache-cache en toute amitié en compagnie d’un gentil-méchant grand loup ! ♥ ♥ ♥

LE LOUP de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Brigitte Enguérand

Desplechin dans la spirale tamisée de la guerre des sexes

Un lourd poids pèse sur les épaules d’Éric Ruf. Attendu au tournant pour son premier mandat en tant qu’administrateur de la Comédie-Française, il sort le grand jeu avec Père d’August Strindberg. Ouvrant le bal de la saison salle Richelieu, ce combat intellectuel sur fond de guerre de sexes s’avère orchestré avec une rigueur classique par le cinéaste Arnaud Desplechin, ravi de transposer sa pièce fétiche sur scène.

De l’orage dans l’air entre Laura et son mari le Capitaine Adolphe… Bertha, leur pauvre fille, devient l’enjeu principal de leur confrontation : tandis que le père souhaite délivrer son enfant de l’ambiance étouffante d’une maisonnée religieuse, la mère entend la couver indéfiniment. Qui remportera cette bataille de l’éducation ? Un déséquilibre flagrant se profile lorsque Laura laisse sous-entendre qu’Adolphe ne serait peut-être pas le père de Bertha et fait passer pour fou son époux…

Enfer conjugal trop sobre
Tragédie de la paternité, Père s’inscrit dans la mouvance naturaliste chère à Zola en disséquant la vie de couple sous l’angle d’une cristallisation sujette à caution : l’éducation apparaît en effet comme un prétexte fallacieux sous-tendant une lutte intestine bien plus conséquente. Qui de l’homme ou de la femme s’imposera ?

Avec Strindberg, le débat semble ouvert et bien sournois. Misogyne patenté, le Suédois dénonce l’institution du mariage comme infailliblement castratrice et sacrificielle pour l’homme alors que dans le même temps, il croque un portrait de femme à la Merteuil, odieuse et pathétique, perverse à souhait et finalement victorieuse de ce combat sans merci. Bien que les revendications féministes soient pleinement légitimes, les moyens mis en oeuvre pour les acquérir ne brillent pas par leur honnêteté. Strindberg marche comme un funambule, louant l’intelligence calculatrice de son personnage féminin tout en condamnant son implacable ambition.

Le flair d’Arnaud Desplechin a su réunir un couple harmonieux dans ses violentes dissonances : Michel Vuillermoz s’enfonce avec une crédulité enfantine dans la démence : de pater familias inflexible, il se prend à son propre piège et dévoile une fragilité désarçonnante de dépossession. Anne Kessler surprend en agneau machiavélique : la comédienne d’un naturel si délicieusement piquant et insouciant se révèle glaçante en mythomane opportuniste. Le contraste entre son hypocrisie mielleuse et sa volonté de fer s’incarne merveilleusement sur ses traits bien qu’elle gère plus maladroitement les instants purement émotifs (comme celui terrible où elle avoue à son mari qu’elle l’aime en tant que mère et pas comme épouse). Martine Chevallier, elle, instaure une respiration bienvenue d’amour sincèrement maternel en nourrice complice.

Arnaud Desplechin insiste sur l’aspect thriller psychologique du drame. Les lignes de tension sont clairement tracées ; l’ambiance tamisée traduit subtilement le conflit en sourdine entre le couple et la présence d’esprits hantés dans l’immense bibliothèque-bureau du Capitaine-savant. Cependant, la vision du cinéaste rejaillit d’une façon trop discrète pour être pleinement personnelle : plus de risques, de partis pris de mise en scène plus audacieux, moins calqués à la pièce de Strindberg auraient rendu l’affaire plus dynamique. Le résultat vire parfois dangereusement dans le pathos même si Desplechin, en bon commandant de bord, réussit à redresser à temps la barre.

Si Ruf peut se targuer d’avoir inauguré sa saison avec un grand nom du cinéma, le passage sur scène peut lisser la singularité d’un tel artiste. Tel est le cas de Desplechin, qui malgré un travail tout à fait honorable porté par un duo d’acteurs à l’alchimie bouillonnante évidente, ne parvient pas à imposer sa patte. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir, ce Père se savoure comme un bon Hitchcock rempli d’un suspense démoniaque. ♥ ♥ ♥

PÈRE d’August Strindberg. M.E.S d’Arnaud Desplechin. Comédie-Française. 08 25 10 16 80. 1h55

© Vincent Pontet

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Pari manqué pour Galin Stoev. Presque dix ans après la version de Marcel Bozonnet, le metteur en scène bulgare s’empare de Tartuffe, classique des classiques (pièce la plus souvent représentée au Français depuis sa création). On avait connu un Stoev inspiré, notamment dans son Liliom la saison passée à la Colline. On le retrouve perdu, autant par manque d’ambition que par un rôle-titre bien trop fantoche… Michel Vuillermoz s’égare dans une partition farcesque alors que Didier Sandre s’impose en Orgon d’une dignité admirable. Cohérent dans sa vision lugubre de la pièce, Stoev signe cependant un travail plat et sans grande envergure malgré des fulgurances poignantes.

Tartuffe ou les manipulations d’un imposteur qui s’introduit dans la famille d’Orgon afin de voler ses biens, sa réputation et sa femme. Cette comédie sérieuse du patron de la maison s’apparente plutôt à une tragédie malgré un dénouement heureux in extremis. Notamment dans la personnalité du héros éponyme, d’une noirceur sidérante. Arriviste, libidineux, vénal et machiavélique, ce faux dévot se munit d’une double facette : celle d’un ange cachant un diable redoutable.

Le bât blesse d’emblée avec une direction d’acteur épouvantable concernant le rôle-titre. Arrivant au troisième acte, là où l’acmé est la plus forte, le comédien peine déjà à instaurer un climat trouble de perfidie mielleuse. Constamment campé dans une attitude ahurie, l’acteur ne parvient jamais à dégager un sentiment de menace ou de terreur. En ressort une interprétation bien fade et sans nuances. Sacrilège pour un tel monument, justement admiré pour la richesse de sa complexité ! Contrairement à Micha Lescot qui avait incarné un Tartuffe séduisant, inquiétant et lubrique ce printemps à l’Odéon, Vuillermoz reste presque impassible ou bien cabotine. Son jeu terne profite à Didier Sandre qui lui vole la vedette dans le rôle d’Orgon. Drapé d’un aveuglement inimaginable dans sa foi en Tartuffe, le comédien a su retranscrire toute la bonté du personnage mais aussi son indéfectible ténacité. Le reste de la troupe déploie une belle énergie sur scène. À commencer par Elsa Lepoivre, tragique Elmire d’un maintien superbe. Cécile Brune campe une Dorine insolente en diable, parfaite pour le rôle. Serge Bagdassarian  s’avère toujours constant dans sa bonhomie naturelle. Anna Cervinka et Christophe Montenez, les deux nouvelles recrues dénichées par Stoev, s’érigent en adolescents d’une fraîcheur et d’une rage folle. Attention toutefois au débit mitraillette qui entrave la bonne compréhension de la musicalité des vers de Molière.

La scénographie imposante d’Alban Ho Van situe l’action dans un manoir hanté élégant mais apparemment délabré. Les musiques cléricales angoissantes combinées aux têtes de guignol grandeur XXL dans la scène finale amplifient cette impression. Stoev réussit tout de même quelques scènes et pressent tout le potentiel tragique et émouvant de la tentative de viol d’Elmire lors du fameux épisode de la table (avec un strip-tease, avouons-le, hilarant de Vuillermoz) ou lors des retrouvailles entre Orgon et Damis. Le metteur en scène se permet quelques fantaisies rigolotes comme cette croix blasphématoire tracée à la bombe blanche ou bien la présence d’espions comblant malicieusement les transitions entre chaque acte.

Sauf que ces brèves éclaircies de génie ne pointent le bout de leur nez que trop rarement pour offrir un spectacle pleinement satisfaisant. Décevant ce Tartuffe donc. Distribution ratée quant au rôle principal, manque de souffle et de folie, pas vraiment d’innovation du point de vue de la mise en scène. Bref, une version tout à fait dispensable. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

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Après Un Conte d’hiver monté au Studio-Théâtre en 2004, l’administratrice générale du Français récidive dix ans après avec Le Songe d’une nuit d’été. Muriel Mayette voit dans cette comédie shakespearienne féerique « une dimension physique » omniprésente. Prenant le parti d’inscrire ce Songe dans la chair la plus sensuelle, la metteur en scène dirige sa troupe avec un sens du détail exceptionnel et nous prouve encore une fois que la saveur de cette institution repose sur son esprit d’équipe. Carburant à fond les manettes sur l’humour, Muriel Mayette donne à voir une version intense, loufoque et endiablée de cette pièce. La scénographie ultra minimaliste de Didier Monfajon se révèle beaucoup moins séduisante, ne parvenant pas à évoquer de façon suffisamment concrète cet univers enchanteur. L’administratrice aurait pu laisser libre cours à sa fantaisie d’une façon bien plus démonstrative et poétique, vu les moyens de la maison de Molière. On déplorera aussi le choix discutable de symboliser ces êtres irréels et magiques par des faunes préhistoriques bien loin de nous faire rêver… Bilan mitigé donc mais globalement positif.

Grande effervescence à Athènes ! Le roi Thésée prépare son mariage avec la reine des Amazones Hippolyta. Dans la forêt avoisinante, le roi des fées Obéron querelle sa femme Titania au sujet de leurs possibles amants. Pendant ce temps là, un quatuor d’amoureux transis mais chagrins ne parvient pas à se mettre d’accord : Hermia aime Lysandre mais son père Égée la promet à Démétrius, poursuivi par les ardeurs de la jeune Héléna. Des artisans, sous la houlette du vantard Puck, répètent également une tragédie pour les noces de leur roi. Dans ces bois charmeurs, où tout le monde se retrouve réuni, Obéron jette un sort sur tous ces personnages, assisté par le facétieux Puck. Résultat : les amours changent de cible et l’égarement règne en maître lors de cette nuit rêvée, vécue ou fantasmée selon les ressentiments de chacun.

Cette adaptation du Songe est l’épreuve du feu pour Muriel Mayette : vivement critiquée par la troupe, l’administratrice était  attendue au tournant pour ce qui pourrait être l’une de ses dernières mises en scène au Français. Autant le dire de suite : ce Songe est loin d’être une catastrophe malgré des partis pris scéniques et dramaturgiques parfois hasardeux.

Ces points noirs peuvent être répartis en deux catégories : les décors trop peu suggestifs et la volonté de faire ressembler les fées et les elfes à des créatures repoussantes et peu charmantes. On se demande pourquoi Muriel Mayette a opté pour cette scénographie presque nue, reposant sur une immense bâche blanche en toile de fond avec des colonnes souples de la même couleur. Visuellement, le rendu s’avère plutôt laid et ne permet pas de s’immerger dans ce monde enchanteur et étranger aux mortels. Certes, la décision de Mayette peut se révéler maligne : ce décor quasi inexistant permettrait de projeter toutes nos illusions et chacun de nos fantasmes au gré de notre imagination. Or, le minimum que l’on demande à un metteur en scène, c’est d’oser prendre des risques et de les assumer. Ce flou scénique et artistique ne nous a pas convaincus, jugé trop facile. Il est certain qu’on ne s’attendait pas à la baguette magique ou au chapeau pointu mais la moindre des choses aurait été de nous indiquer ne serait-ce qu’un peu la vision qu’aurait eu Mayette de cet univers féerique.

Si les décors ne permettent pas de se faire un avis, en revanche les costumes et les attitudes des fées et autres elfes renvoient clairement à un royaume préhistorique, bestial et sauvage. On cherche encore à comprendre en quoi ces faunes revêtus de fourrures de bêtes et de longues queues inspirent la féerie. Les costumes de Sylvie Lombart, inspirés par Jérôme Bosch, émerveillent les regards mais semblent à contresens de l’image que l’on se fait habituellement des fées. Dans l’inconscient collectif, ces êtres sont liés à la douceur, aux bonnes manières, à la beauté et à la gentillesse. Ici, que nenni ! La reine Titania, campée par une Martine Chevallier féline, hurle comme une chatte sauvage tandis qu’Obéron se montre diaboliquement inquiétant et n’inspire aucune sympathie. Christian Hecq, à son habitude, fait divinement bien le clown et divertit allègrement la compagnie. La révélation comique se nomme néanmoins Louis Arène, absolument incomparable dans le rôle de Puck. L’acteur, à mi-chemin entre Gollum et Scrat de L’Âge de glace, grogne et provoque à chacune de ses apparitions un rire sincère. Génial en gaffeur joueur, il insuffle un humour constant à la pièce. Même si cette transposition caverneuse du monde des fées nous a laissés dubitatifs, force est de reconnaître que Muriel Mayette joue la cohérence permanente à ce niveau-là.

Malgré ces deux défauts lourdement handicapants, cette mouture 2014 possède un grain bien particulier. Félicitions d’entrée de jeu le formidable travail de troupe des vingt comédiens présents sur scène qui tirent chacun leur épingle du jeu. La metteur en scène a vraiment bien fait de privilégier les jeunes talents de son équipe, donnant ainsi à cette version une fraîcheur et une joie vivifiantes. Comment ne pas ovationner le quatuor d’amoureux contrariés incarnés par les fougueux et virils Laurent Lafitte et Sébastien Pouderoux accompagnés des délicieuses Adeline d’Hermy et Suliane Brahim, idéales en pestes gamines et boudeuses. Ces quatre comédiens font des étincelles et assurent les meilleures parties du spectacle. Ils permettent également de mettre l’accent sur l’importance de la sensualité et de la gestuelle dans cette adaptation. Affriolantes en nuisettes ou excitants torses nus et velus, le quatuor se caresse sans cesse, joue au chien, touche des seins ou se fait des baisers dans le cou. Ce lit des rêves trouve sa concrétisation idéale avec ce carré amoureux. Tout comme les elfes et les fées, les mortels sont régis par des pulsions sexuelles bestiales incontrôlables.

L’autre atout fort niveau distribution réside dans la troupe des artisans comédiens emmenée par le boute-en-train Jérêmy Lopez, excellent dans le rôle de Bottom. Pierre Hancisse, Benjamin Lavernhe et Stéphane Varupenne complètent l’équipe avec une douce folie. Le bouquet final de la pièce, la représentation de Pyrame et Thisbé, achève ce Songe par un feu d’artifice magistral. S’amusant sur un registre burlesque, les comédiens donnent une farce hallucinée  et hilarante de cette histoire tragique.

Cette version bénéficie aussi de détails scéniques intelligents et bien pensés comme cette métalepse dramaturgique inaugurée d’emblée par la présence des aristocrates prenant place aux premiers rangs de l’orchestre. Michel Vuillermoz en autoritaire Thésée, et Julie Sicard en Hippolyta soumise, mènent le bal et invitent leurs convives à s’installer et à discuter avec le public. Cette rupture finement pensée revient notamment à la fin lors de la mise en abyme de la représentation théâtrale. L’effet relève d’une simplicité astucieuse de bon ton. Les morceaux chantés sont divertissants et savamment distillés bien que dispensables. On se croirait à Broadway version Grinch !

Ainsi, ce Songe vaut le détour d’abord par la qualité d’interprétation démentielle de la troupe, extrêmement bien dirigée. pour son rythme haletant et hilarant qui tient la distance et pour sa chorégraphie sensuelle et charnelle au service du texte. Néanmoins, des réserves se font fortement ressentir, surtout au niveau de l’absence d’audace scénographique et du manque d’onirisme de la pièce, pas assez affirmé à notre goût. En outre, ces faunes monstrueux apparaissent comme un contresens à l’ambiance magique et accueillante que l’on est en droit de s’attendre lorsque l’on évoque le royaume des fées. Le mot de la fin revient à Puck, qui une fois le rideau baissé lance au public qu’il faut être indulgent sur la comédie qui vient de nous être contée. Ce appel à la bienveillance résonne cruellement dans le contexte de crise actuelle que traverse le Français… ♥ ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor
© Pascal Victor

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