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Micha Lescot

Entre insouciance et fatalité, la passion slave de Françon

Fin connaisseur de l’oeuvre de Tchekhov, Alain Françon a su en souligner la temporalité diaphane et mélancolique. L’âme slave, l’ancien directeur de la Colline la restitue également en mettant en scène Un mois à la campagne, une pièce oubliée de Tourgueniev. Créée au Montansier, cette réflexion en action sur les ravages de la passion dans une société policée brille par la complémentarité d’un duo du tonnerre : Anouk Grinberg et Micha Lescot.

Emma Bovary n’aurait sans doute pas dédaigné adopter Natalia Petrovna comme sœur de cœur. La jeune femme s’ennuie ferme à la campagne auprès d’un mari qui la néglige. Sans aucun doute, son esprit doit être absorbé par mille rêveries enchanteresses : escapades romantiques, billets doux et mots tendres susurrés du bout des lèvres… En plein été, un mirage semble ravir son âme : l’arrivée du nouveau précepteur de son fils l’émoustille au plus haut point sans qu’elle veuille se l’avouer. Sans l’œil perspicace de son vieil ami Rakitine, Natalia va se plonger avec délice et effarement dans des pensées adultérines…

Alain Françon prend le temps. Le temps de planter le décor, le temps de présenter les personnages, le temps d’installer l’intrigue. Une plénitude bon enfant semble envahir l’espace. Le belle toile de fond épurée et lumineuse en arrière-plan évoque des tableaux de Georges Seurat. On a l’impression de goûter à la russe dans une datcha accueillante. Cette sensation de sérénité et de plaisir n’est qu’illusoire : Françon installe peu à peu une mise en tension : les masques tombent et la passion éprouve de plus en plus de difficulté à se contrôler.

Anouk Grinberg et Micha Lescot : des amants impossibles à se damner
La matérialisation de la fatalité s’incarne dans les soubresauts d’une troupe au diapason. On connaît les talents de magicien de Françon : il sait diriger ses acteurs comme personne. Tous tiennent leur partition avec une rigueur et une générosité sans appel. Chorale, la pièce met cependant en avant deux personnages, incarnés par deux comédiens absolument délicieux.

Quand Anouk Grinberg prend place sur le devant de la scène, on se demande si c’est une petite pestouille qui taquine ses invités. Sans âge, elle ressemble aussi bien à une gamine qu’à une noble autoritaire, cruelle et manipulatrice. La fille de Vinaver joue l’ambivalence à fond : chatte lascive, confidente mielleuse ou femme courageuse dans l’expression de ses sentiments. Il faut l’observer sur son canapé en train de succomber aux feux qui la submergent : parodie ou transe ? Face à elle, Micha Lescot est extraordinaire de dignité blessée dans le rôle de l’éternel ami Rakitine. D’une lucidité douloureuse, il confère à son personnage un calme terrien. Les deux font réellement la paire et la pièce bat son plein lorsqu’ils sont réunis. Notons aussi la rafraîchissante présence d’India Hair, ravissante pupille un brin ingénue qui s’avérera finalement redoutable psychologue.

Les mises en scène de Françon relèvent souvent d’une esthétique classique, en rien révolutionnaire, mais extrêmement tenue. Le temps se délite lentement, implacable et insouciant à la fois. C’est cette dualité temporelle que l’on ressent de plein fouet à la sortie du théâtre. ♥ ♥ ♥ ♥

UN MOIS À LA CAMPAGNE d’Ivan Tourgueniev. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre Montansier puis Théâtre Déjazet. 2h.

© Michel Cordou

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Bella Figura : je t’aime mélancolie

Pour son grand retour sur les planches, Yasmina Reza met en scène sa dernière pièce au Rond-Point. Mystérieusement baptisée Bella Figura, cette création navigue en eaux troubles autour de la déliquescence des âmes et des couples. Oscillant entre une comédie bourgeoise caustique et une ambiance crépusculaire shootée au fantastique, la « Belle Figure » se cherche encore dans une dramaturgie balbutiante. Solidement incarnée par un quitet de comédiens rodés et unis, cette vague à l’âme généralisée laisse un peu sur sa faim.

Cas de figure classique : un homme marié un peu lâche (Boris) – une amante possessive et un brin lasse (Andréa). Dispute sur un parking, les rancœurs éclatent ; on essaye de se rabibocher quand paf ! une mamie (Yvonne) se fait renverser par la voiture jaune flashy. Manque de chance, la bonne copine de la femme de Boris et son mari Eric font partie de la famille de la dame âgée.

Sur ce canevas improbable, Reza tisse une comédie de caractère et de moeurs piquante qui fait se rencontrer des personnages hauts en couleur et très bien dessinés. Voici d’ailleurs le principal atout de cette pièce. Josiane Stoléru amuse la galerie en vieille gaga infantilisée ; Camille Japy excelle en harpie qui se laisse progressivement aller : Micha Lescot toujours formidable en grand dadais bien sous tout rapport et qui explose : Louis-Do de Lencquesaing touchant en homme acculé, pathétique. Enfin, Emmanuelle Devos domine la distribution dans le rôle de cette femme extravagante qui aimerait enfin profiter de la vie. Carnassière, entière, émouvante, elle est toujours sur le fil et jamais dans la caricature.

Vague à l’âme nocturne
L’emsemble est imprégné d’une réelle mélancolie, d’une forme d’exténuation léthargique qui se propage jusqu’au public. Paradoxalement, malgré des situations explosives et incongrues (cf la scène des toilettes et du diner), le tout génère une léthargie qui plombe le rythme global. Reza cultive cette atmosphère nébuleuse mais de manière trop figurative. Des bruitages animalesques de crapauds tentent d’introduire une dimension inquiétante mais il aurait fallu densifier et complexifier l’affaire. Idem pour ces mini-films en noir et blanc entre chaque saynète. Le clair-obscur des lumières est beau, on a l’impression d’être une soir d’été à la terrasse d’un restaurant… Cela ne suffit pas à nous embarquer totalement dans cette histoire finalement banale.

Bella Figura de Yasmina Reza. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00 . 1h25 ♥ ♥ ♥

©Pascal Victor

Micha Lescot et Jérôme Deschamps, Laurel et Hardy flaubertiens du tonnerre

Laurel et Hardy, Bouvard et Pécuchet modernes ? Assurément oui selon Jérôme Deschamps qui adapte le roman de Flaubert au T.N.P. (repris aussi au Théâtre de la Ville).  Face à ce grand dadais longiligne de Micha Lescot, l’ancien directeur de l’Opéra Comique lui donne la réplique avec une gouaille et une énergie montées sur ressort. Multipliant les gags et autres bouffonneries uro-poétiques, le spectacle tend la main à notre présent en égratignant mine de rien quelques maux du siècle (la pédophilie des prêtres, le recyclage à tout prix…) On adhère.

C’est l’histoire de deux employés de bureau qui s’ennuient à mourir dans les rues brûlantes de la capitale. Réunis sur un banc, ils vont rapidement lier connaissance pour ne plus se quitter par la suite. Une amitié est née, celle de Bouvard et de Pécuchet. Direction Chavignol et la campagne normande pour fuir tous ces insupportables bobos… L’occasion peut-être de prêcher le ramassis d’ignares qu peuplent cet « océan de verdure » ?

Si Flaubert égratigne avec férocité le monde des pédants ignares, il n’en reste pas moins bienveillant à leur égard, presque tendre. Jérôme Deschamps respecte cette dualité en proposant une vision gentiment moqueuse de nos deux zigotos qui ressemblent à un couple de guignols. Ce sera à qui débitera la plus grosse énormité pour mieux se faire mousser.

Le roseau et la pierre
Entre Micha Lescot et Monsieur Deschamps, difficile de choisir. Après des rôles sombres et tourmentés, quel plaisir de découvrir notre sauterelle dégingandée dans un rôle purement comique. Hypnotiseur de pacotille ou revêtu d’une simple couche de mousse, la liane poivre et sel distend sa voix et sa gestuelle. Jérôme Deschamps, lui, bien plus tassé, campe un Monsieur Je-Sais-Tout assez truculent. Ses petits airs de fouine suffisante et lourdingue valent leur pesant d’or. Et quand le duo se met à imiter Maïté, le bonheur est à son comble…

Dans ce castelet de tôles métalliques, Pauline Tricot, avec sa voix d’attardée à croquer et Thibaut Hérault, alcoolique rustique à côté de ses pompes apportent un contrepoint très premier degré idéal. Quelle judicieuse idée d’avoir intégrer ce couple de cobayes péquenauds dans cette aventure ! Le quatuor gagne en consistance et la dichotomie entre les deux couples abolit finalement les distances (ce sont quatre idiots, mais d’une idiotie bien différente). Vive la science ! (et ses pédants si attachants) ♥ ♥ ♥ ♥

BOUVARD ET PÉCUCHET d’après Gustave Flaubert. M.E.S de Jérôme Deschamps. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h25.

© Pascal Victor

Micha Lescot, un Eddy Bellegueule d’anthologie

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Richard Brunel crée la sensation en adaptant dans le cadre de son festival Ambivalence(s) En finir avec Eddy Bellegueule, le roman autobiographique à succès d’Édouard Louis. Dans cette lecture-spectacle (en réalité une mise en scène déjà plus que bien entamée), le fantastique Micha Lescot porte sur ses épaules de grand gamin lunaire l’incompréhension d’un enfant pas comme les autres, victime des préjugés homophobes et de la lutte des classes. Bouleversant et essentiel.

Voici l’histoire d’un môme à part qui n’a choisi ni son prénom ni son patronyme. Eddy Bellegueule : un nom qui claque, source de brimades en tout genre. Dans le Nord, la précarité et le chômage cimentent les relations sociales et familiales. Des parents aimants mais maladroits dans leurs gestes et attitudes, un grand frère violent, un nivellement intellectuel vers le bas. Autant de révoltes et de colère qui s’amoncellent dans l’âme du jeune Eddy. Édouard Louis signe un premier roman coup de poing, à fleur de peau et confondant de sensibilité.

Richard Brunel, le directeur de la Comédie de Valence, a flairé en Micha Lescot l’interprète idéal pour incarner ce jeune à vif et mal dans sa peau. Éternel adolescent, cette grande tige rasée de frais, jette ses tripes dans l’arène. Incarnant une myriade de personnages (le noyau familial), le dadais dandy dans son pull myosotis et sa chemise de garçon sage donne à entendre les tergiversations d’un enfant forcé de grandir trop vite et qui souhaite à tout prix rentrer dans le moule en sortant avec une fille ou en zonant avec des caïds. Sa quête de normalité conduit à un rejet et à une épiphanie : celle d’une fuite, pour échapper à l’ascendance d’une famille abrutissante. Lescot, l’air toujours plongé dans ses songes, s’impose donc comme le parfait candidat pour raconter ce voyage intérieur riche en péripéties.

Loin de se cantonner à une bête lecture statique, Brunel a imaginé en un temps record (huit jours seulement de répétions !) un spectacle déjà très abouti qui gère avec beaucoup d’aisance et d’idées la dimension spatiale de la représentation. Présentée hors-les-murs, dans un gymnase, cette adaptation déploie la métaphore du sport et de l’endurance comme leitmotiv dramaturgique. Entouré de jeunes comédiens talentueux du Conservatoire de Lyon, Lescot s’écroule sur des matelas, danse comme un diable sur du Lady Gaga et chante même un rap de Keen V ! La meute de racailles agit comme un aimant attiré par une source métallique : il fallait plus d’acteurs pour pouvoir prendre en charge les autres, c’est-à-dire la masse individualisée et collective à la fois de bourreaux implacables. Brunel parvient à mettre en scène des passages difficiles comme la scène de dépucelages répétés entre cousins ou de masturbation en groupe en faisant appel aux corps effectuant des galipettes torses nus ou sautant sur un trampoline. La violence et la sensualité des rapports sont ainsi distanciés mais pas absents.

Des niches représentent le salon familial et la chambre du petit Eddy : le public entre par effraction dans cette intimité remplie de non-dits avec tact. Une discothèque et une fête foraine se révèlent aussi simplement et judicieusement mises en espace avec scooters qui débarquent en prime. Cerise sur le gâteau, le final s’effectue sur les toits du gymnase et l’émotion de cette libération enfin effective touche en plein cœur.

Carton plein donc pour cette création d’En finir avec Eddy Bellegueule. En adaptant ce roman touchant et criant de vérité sur un plateau, Richard Brunel offre un émouvant écrin théâtral à Édouard Louis. Fondée sur la performance toujours exceptionnelle d’un Micha Lescot totalement habité par son personnage d’exclu délicat et intelligent et sur l’utilisation pertinente et ingénieuse du lieu scénique, à savoir un gymnase, la réussite de ce spectacle n’est plus à démontrer. Une version complètement achevée de ce projet sera sans doute créée en 16/17… D’ici là, on gardera en souvenir une merveille théâtrale qui frappe fort et juste. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Après Le Retour et Tartuffe, Luc Bondy poursuit son fidèle compagnonnage avec Micha Lescot, son acteur fétiche. En lui proposant le rôle-éponyme d’Ivanov, le directeur de l’Odéon s’est lancé un pari audacieux : celui de projeter son protégé vers un jeu plus rentré et moins hyperactif. De cerner le personnage tchekhovien dans un mouvement d’intériorisation et d’auto-critique sans concession. Que dire sinon que la mission est relevée haut la main ? Bondy maîtrise avec assurance cette évocation de la fameuse âme slave, qui sans être mélancolique, souffre d’une inadaptation complète face à une société de ratés opportunistes et alcooliques. Dans cet univers de médiocres pique-assiettes, le metteur en scène déroule une distribution quatre étoiles à l’unisson évoluant dans la scénographie digne d’un conte de fées de Richard Peduzzi. Malgré quelques inévitables baisses de régime, ce délicat ouvrage respirant la déliquescence d’une Russie engoncée dans ces traditions d’antan constitue sans nul doute un indispensable de cette rentrée hivernale déjà bien chargée. Foncez !

Ivanov est en Russie ce que Dupont évoque à l’esprit d’un Français. Un patronyme banal et sans saveur. Pourtant, l’anti-héros de la première pièce consistante de Tchekhov détonne dans ce microcosme. Quel salaud quand on y pense ! Délaissant Anna Petrovna, son épouse malade de la tuberculose, le propriétaire terrien ruiné s’ennuie ferme dans son ménage. Pourtant, à peine quelques années plus tôt, il respirait la santé, l’ardeur et la foi dans le travail… Mais cet éternel insatisfait se lamente sans cesse, a le « cafard » et souffre d’une léthargie qui le contraint à végéter comme une âme en peine. Pour combler ce vide existentiel, pourquoi ne pas succomber aux avances de Sacha, la fille des richissimes Lebedev ? L’élévation morale reste à l’état de fantasme : la rédemption est rendue inopérante par un nihilisme ravageur. S’ensuivra un mariage raté et un suicide en coulisses. Bref, l’itinéraire tragique d’un homme de trente-cinq ans en quête d’une rédemption manquée.

Lorsque l’on pénètre dans la salle de l’Odéon, Micha Lescot nous accueille de dos. Assis, il se prête à une série de tics inquiétants. Sans même voir son visage, la sensation d’un tourment saute aux yeux. De l’autre côté de la scène, mort-vivant loin d’être soulagé, la grande tige d’un mètre quatre-vingt dix impose d’emblée son formidable aura. Qu’il maintiendra sans faille pendant trois heures et demi. Réaffirmons-le clairement : Lescot est sans conteste l’un des acteurs les plus brillants, les plus fins et les plus sensibles du paysage théâtral contemporain. Il a fait ici confiance à son mentor en enfilant un costume inhabituel pour lui : n’explosant quasiment jamais (sauf dans une scène terrible avec sa première épouse), Lescot parvient à suggérer avec une légèreté sidérante toute la pesanteur de son esprit pétri d’interrogations. Présence fantomatique mais continuelle, ironie féroce et élégance dandyesque. Exceptionnel comme d’habitude.

Bondy connaît très bien son affaire : en dirigeant la crème des acteurs du théâtre public, il les conduit d’un point A à un point B avec pertinence, goût et cohésion. L’ensemble de la troupe, presque vingt acteurs, s’envole vers une qualité d’interprétation tout à fait prodigieuse. En tête de liste, citons évidemment Marina Hands, dans le rôle de l’épouse bafouée. D’une dignité racinienne bouleversante, elle forme avec Lescot un duo idéal. La jeune Victoire Du Bois se distingue également dans la partition difficile de Sacha : femme-adolecente d’une pureté à toute épreuve, elle touche dans sa volonté à sauver Lescot de ses démons. Marcel Bozonnet attire immédiatement l’empathie en bon papa dominé par sa castratrice de femme grippe-sou (hilarante Christiane Cohendy). La cour hypocrite et antisémite des parvenus ne demeure pas en reste avec une Chantal Neuwirth délicieuse en entremetteuse sans-gêne, une Marie Vialle (l’épouse de Lescot) pouliche à souhait et un Laurent Grévill irrésistible en commerçant insatiable.

Bondy possède l’art des tableaux : retenons cette arrivée d’Ivanov chez les Lebedev ou bien le bal final du désenchantement dans une valse dérisoire et mensongère. Gérant avec aisance tous les acteurs en présence, le metteur en scène s’en tire à merveille. Les décors impressionnants de Richard Peduzzi se matérialisent dans une maison de poupée configurant une foule de perspectives, notamment par le biais de la toiture en négatif prédécoupant l’espace en l’encastrant ou en le libérant de cette enveloppe.

Bondy opte ainsi pour une approche globalement sombre d‘Ivanov sans délaisser pour autant ses instants de drôlerie. Soignant son casting aux petits oignons, le directeur de l’Odéon a su saisir l’âme tchekhovienne sans exagération ni fioritures. La vie en somme, avec ses pauvres instants de répit pour ses innombrables échecs. Bravo pour ce moment intense, précieux et généreux. Et « Merci infiniment », comme dirait l’ami Ivanov dans son ultime réplique suite au « Salaud » du médecin Lvov.  ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

IVANOV d‘Anton Tchekhov. M.E.S de Luc Bondy. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 3h20 (avec entracte).

Après l’accueil triomphal du Tartuffe de Luc Bondy à Vienne en 2013, cette pièce mythique de Molière s’installe aux Ateliers Berthier dans une version française repensée pour l’occasion. L’ancien directeur de l’Odéon (récemment disparu , il aurait dû s’atteler à Othello d’où la reprise de la pièce) s’attache à retranscrire avec un sens du chic dévastateur la corrosion moliéresque dans une mise en scène au décor glacé. Dans ce jeu d’échecs où les pions et les rois s’inversent à l’envi, les acteurs se fondent à merveille dans la peau de leur personnage.

Une belle table dressée accueille un à un les protagonistes de cette terrible histoire d’aveuglement. Elmire mange un croissant, s’assied et lance un regard méprisant à sa belle-mère Mme Pernelle. L’ambiance, pesante, cache en sourdine un tonnerre prêt à s’abattre sur la maisonnée d’Orgon.

Luc Bondy, dès la scène d’exposition, donne judicieusement à voir l’éclatement d’une famille brisée par la dangereuse opération de séduction menée avec brio par Tartuffe. Françoise Fabian (remplacée par Christiane Cohendy), génialement odieuse en mégère acariâtre, fait tourner en bourrique toute sa famille et assène ses piques tout en tournant sur son fauteuil roulant à la vitesse de l’éclair. Le décor distingué, mêlant avec style animaux empaillés et meubles en noir et blanc, occasionne déjà un malaise palpable sur le plateau. La froideur de la scène et son aspect quasi inhospitalier entrent en choc frontal avec l’ardeur des protagonistes à défendre ou à accuser Tartuffe. La fin de la pièce offre un contrepoint apaisé de la situation : les personnages entonnent même un Benedicite ! La structure circulaire indique malicieusement la paix retrouvée au sein d’une famille déchirée par les abus d’un fieffé menteur.

La troisième mise en scène de Bondy possède le mérite non négligeable d’actualiser le mythe du faux dévot en en soulignant sa portée moderne à travers une forme de distanciation maîtrisée et chirurgicale. Luc Bondy saisit dès lors avec la dextérité d’un scalpel affûté les élans du cœur et du sexe contrariés par l’obligation d’une maîtrise de soi compliquée à gérer. Le rapport au corporel et à la gestuelle devient un enjeu dramatique primordial afin de saisir cette tension entre raison et passion. Le choix de Micha Lescot dans le rôle titre sonne donc comme une évidence : déjà admiré dans Le Retour et Ivanov ce comédien caméléon démontre avec maestria sa capacité à se métamorphoser sans transition en érudit puis en démon lubrique. Arrivant à la moitié de la pièce, son entrée saisissante capte d’emblée l’attention. Avec ses airs d’enfant de chœur charmants, rien d’étonnant à ce que ce personnage parvienne à chambouler Orgon. On peut en effet se demander comment un homme raisonnable peut abandonner tout son amour et tous ses biens à un homme qu’il vient de rencontrer. La question de la vraisemblance pose débat ici mais l’incarnation du comédien balaye comme un ouragan ce pseudo manque de cohérence.

Flegme vicieux
Dans des habits contemporains de dandy (petit pull gris, chemise blanche et cravate noire), Micha Lescot se pose d’abord comme un intello à lunettes sérieux et connaissant sa Bible sur le bout des doigts. Mais dès qu’Elmire entre en jeu, l’envie physique de la possession et sa coquetterie le poussent à avouer sa flamme sous couvert d’un alibi religieux fallacieux. L’acteur se donne alors sans concession dans un jeu physique d’une violence érotique à la limite du viol. La fameuse scène de la table dresse un portrait malsain de l’anti-héros qui n’hésite pas à accrocher la petite culotte d’Elmire au tableau ! Sans oublier d’essayer de la pénétrer de force sous les yeux d’un Orgon médusé… Le coquin, une fois démasqué, pleurniche comme une fillette devant son emprisonnement : superbe retournement !

Clotilde Hesme campe une Elmire péroxydée à bout et pudique. Sous médocs et un peu alcoolique sur les bords, cette Elmire en robe blanche vaporeuse a tout d’une héroïne borderline. Sa léthargie feinte cache une habilité diabolique au stratagème et son faux laisser-aller traduit un art éprouvé de la dissimulation. L’actrice ressemble à une Marilyn évanescente, mutine et prodigieusement intelligente. Le duo qu’elle forme avec Micha Lescot respire la fraîcheur, la complicité et un désir sourd. L’alliance se révèle naturelle et fonctionne à merveille. On frémit lorsque le jeune homme lèche les doigts de la fausse blonde et on se surprend même à vouloir que les ébats se concrétisent.

Gilles Cohen, lui, est fantastique en Orgon manipulé comme un morceau de chiffon. Entre vénération quasi homosexuelle d’un côté et incompréhension mêlée de colère de l’autre, l’acteur alterne les registres avec une fluidité édifiante. Lorella Cravotta excelle dans le rôle en or de Dorine, prodigieusement insolente et futée tandis que Pierre Yvon incarne un Damis furieux avec un sens de l’excès toujours juste.

En 2016, la distribution a considérablement changé : la sublime Audrey Fleurot se glisse dans la robe d’Elmire avec beaucoup de distinction et d’autorité. Elle en impose sur le plateau. Parti du Français, Samuel Labarthe incarne avec une prestance naturelle un Orgon mystifié et tenace. Chantal Neuwirth, enfin, maîtrise sur le bout des doigts sa Dorine pour l’avoir déjà incarnée dans une mise en scène désastreuse de Marion Bierry il y a quelques années. Insolente et énergique, elle apporte la matière brutalement drôle de la franchise.

L’éclatante réussite de cette version d’une pièce vue et revue tient sans aucun doute à la puissance des tableaux parsemés de mille détails de Luc Bondy : comment ne pas éclater de rire en observant Dorine fourrer une dinde tout en critiquant Tartuffe ou lorsqu’elle se dissimule derrière des rideaux afin d’épier ses maîtres ? Comment ne pas s’esclaffer en voyant Tartuffe mordre et frapper à coups de cravate Damis tout en flattant Orgon ? Et que dire de la mise à mort de la foi en Tartuffe d’Orgon lorsque celui-ci, tel un fantôme enveloppé dans sa nappe blanche, sort de son brouillard fanatique ? Ou lorsque Tartuffe se met à fumer effrontément devant Cléante lorsque celui-ci le supplie de réhabiliter Damis mis à la porte de chez lui ? Le metteur en scène montre ici à quel point chaque finition compte dans sa mise en scène et que tout est signifiant, tel le chapelet de Mme Pernelle qui se casse au début tout comme les relations tendues entre les membres de la famille.

Ainsi, Luc Bondy électrise l’Odéon dans sa version glacée/enfiévrée d’un classique de la littérature française. Son Tartuffe s’inscrit avec une justesse confondante dans notre société minée par le pouvoir trompeur des postures et de la parole. L’aspect artificiel des sentiments orchestrés par Tartuffe trouve un écho pertinent dans la scénographie inhospitalière de Richard Peduzzi. Micha Lescot s’impose avec une classe machiavélique dans le rôle titre, d’une élégance redoutable. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

TARTUFFE de Molière. M.E.S de Luc Bondy. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h.

© Thierry Depagne

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