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Marina Hands

Actrice : des fleurs vénéneuses pour le théâtre

Le métier d’actrice est une machine à fantasmes infinie. Diva exubérante, femme complexe et insaisissable, amazone farouche qui dissimule ses fêlures. Autant de facettes que Pascal Rambert cristallise sur la scène des Bouffes du Nord en la personne de Marina Hands. La comédienne joue dangereusement avec les limites et se démène comme une lionne avec la force d’un désespoir lucide. Après Une Vie, le metteur en scène continue de tisser des pièces chorales qui s’articulent autour d’une figure centrale. Las, le mécanisme de la dramaturgie rouille assez rapidement et brille par l’inégalité des épisodes qui la constituent.

Des centaines de fleurs trônent au centre d’un lit d’hôpital. La beauté chatoyante des pétales évoque le fameux recueil de Baudelaire. Des sucs vénéneux étouffent Eugénia, sur le point d’embarque sur le Styx. La célébre actrice reçoit la visite de ses proches venus lui adresser leurs adieux. Une série de rencontres comme autant de confidences et d’échanges, souvent houleux, entre une personnalité volcanique et effacée et le reste de sa famille. Quelle trace laisser de soi au moment du départ  ?

Pascal Rambert offre à Marina Hands un rôle profondément ambigu, entre fascination et rejet. La première apparition hallucinée de l’actrice dans le noir, proférant d’une voix démoniaque son refus de mourir, ne convainc pas vraiment. Too much. Beaucoup trop. Le propre du métier ? En tous les cas, une forme de rage habite la comédienne. Une colère qui s’apaise par la suite, gagnée par la lucidité. Redevenue une enfant, bercée par la fatigue qui la gagne, riant parfois aux éclats, Hands émeut bien davantage dans ce registre plus feutré.

Circonvolutions superflues
Tout tourne autour de celle-ci : c’est bien là que réside la grande faiblesse du texte et de la mise en scène de Rambert. L’écriture tout comme l’interprétation s’éparpillent en fonction de qui se trouve en face de Hands. Pourquoi ne pas avoir réduit la pièce en une confrontation bien plus frontale entre les deux reines que sont Audrey Bonnet (la sœur qui a tout quitté pour faire fortune au Monténégro) et Hands ? Pascal Rambert est toujours plus virtuose lorsqu’il se concentre sur un tandem (qu’on pense à Clôture de l’amour ou Argument pour s’en convaincre). La tension est à son comble et la mise en scène plus nerveuse. Ici, la ruche qui bourdonne autour de l’actrice ne joue pas la même partition et occasionne de fâcheux déséquilibres. Par exemple, Jakob Öhrman s’avère particulièrement fatigant en mari alcoolique et toxique. Le combat de coq qu’il mène avec Elmer Bäck est épuisant et tourne vite en rond. En outre, on ne comprend absolument rien du texte avec leur accent très prononcé, ce qui demeure problématique. Emmanuel Cuchet et Ruth Nüesch campent des parents tendres et désemparés, avec un jeu naturaliste digne et émouvant tandis que les enfants sont campés Lyna Khoudri, pas spécialement à l’aise et un jeune enfant très dynamique mais avec trois lignes de texte. Yuming Hey est impeccable en infirmier-ange de la mort intransigeant et implacable.

 

Ces styles de jeu très contrastés n’entrent jamais en résonnance. Sauf lors du dernier épisode qui réunit toutes les forces en présence en une mise en abyme ultra kitsch du pouvoir réparateur du théâtre. Une troupe d’amateur joue des allégories pour égayer les derniers instants d’Eugenia. Couronnes de fleurs et danse grotesque en guise de catharsis. Pourquoi pas.

Cependant, cette dernière scène ne parvient pas à efface le sentiment de fouillus diffus de l’ensemble. Rambert veut partir à l’assaut d’une multitude de sujets : la mort, la situtation de la culture en Russie, la jalousie, la sororité, la solitude.. Finalement, on ne retient pas grand chose de la soirée. Rambert papillonne trop et survole donc son sujet… Dommage ! ♥ ♥

ACTRICE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 2h15

© Jean-Louis Fernandez

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Après Le Retour et Tartuffe, Luc Bondy poursuit son fidèle compagnonnage avec Micha Lescot, son acteur fétiche. En lui proposant le rôle-éponyme d’Ivanov, le directeur de l’Odéon s’est lancé un pari audacieux : celui de projeter son protégé vers un jeu plus rentré et moins hyperactif. De cerner le personnage tchekhovien dans un mouvement d’intériorisation et d’auto-critique sans concession. Que dire sinon que la mission est relevée haut la main ? Bondy maîtrise avec assurance cette évocation de la fameuse âme slave, qui sans être mélancolique, souffre d’une inadaptation complète face à une société de ratés opportunistes et alcooliques. Dans cet univers de médiocres pique-assiettes, le metteur en scène déroule une distribution quatre étoiles à l’unisson évoluant dans la scénographie digne d’un conte de fées de Richard Peduzzi. Malgré quelques inévitables baisses de régime, ce délicat ouvrage respirant la déliquescence d’une Russie engoncée dans ces traditions d’antan constitue sans nul doute un indispensable de cette rentrée hivernale déjà bien chargée. Foncez !

Ivanov est en Russie ce que Dupont évoque à l’esprit d’un Français. Un patronyme banal et sans saveur. Pourtant, l’anti-héros de la première pièce consistante de Tchekhov détonne dans ce microcosme. Quel salaud quand on y pense ! Délaissant Anna Petrovna, son épouse malade de la tuberculose, le propriétaire terrien ruiné s’ennuie ferme dans son ménage. Pourtant, à peine quelques années plus tôt, il respirait la santé, l’ardeur et la foi dans le travail… Mais cet éternel insatisfait se lamente sans cesse, a le « cafard » et souffre d’une léthargie qui le contraint à végéter comme une âme en peine. Pour combler ce vide existentiel, pourquoi ne pas succomber aux avances de Sacha, la fille des richissimes Lebedev ? L’élévation morale reste à l’état de fantasme : la rédemption est rendue inopérante par un nihilisme ravageur. S’ensuivra un mariage raté et un suicide en coulisses. Bref, l’itinéraire tragique d’un homme de trente-cinq ans en quête d’une rédemption manquée.

Lorsque l’on pénètre dans la salle de l’Odéon, Micha Lescot nous accueille de dos. Assis, il se prête à une série de tics inquiétants. Sans même voir son visage, la sensation d’un tourment saute aux yeux. De l’autre côté de la scène, mort-vivant loin d’être soulagé, la grande tige d’un mètre quatre-vingt dix impose d’emblée son formidable aura. Qu’il maintiendra sans faille pendant trois heures et demi. Réaffirmons-le clairement : Lescot est sans conteste l’un des acteurs les plus brillants, les plus fins et les plus sensibles du paysage théâtral contemporain. Il a fait ici confiance à son mentor en enfilant un costume inhabituel pour lui : n’explosant quasiment jamais (sauf dans une scène terrible avec sa première épouse), Lescot parvient à suggérer avec une légèreté sidérante toute la pesanteur de son esprit pétri d’interrogations. Présence fantomatique mais continuelle, ironie féroce et élégance dandyesque. Exceptionnel comme d’habitude.

Bondy connaît très bien son affaire : en dirigeant la crème des acteurs du théâtre public, il les conduit d’un point A à un point B avec pertinence, goût et cohésion. L’ensemble de la troupe, presque vingt acteurs, s’envole vers une qualité d’interprétation tout à fait prodigieuse. En tête de liste, citons évidemment Marina Hands, dans le rôle de l’épouse bafouée. D’une dignité racinienne bouleversante, elle forme avec Lescot un duo idéal. La jeune Victoire Du Bois se distingue également dans la partition difficile de Sacha : femme-adolecente d’une pureté à toute épreuve, elle touche dans sa volonté à sauver Lescot de ses démons. Marcel Bozonnet attire immédiatement l’empathie en bon papa dominé par sa castratrice de femme grippe-sou (hilarante Christiane Cohendy). La cour hypocrite et antisémite des parvenus ne demeure pas en reste avec une Chantal Neuwirth délicieuse en entremetteuse sans-gêne, une Marie Vialle (l’épouse de Lescot) pouliche à souhait et un Laurent Grévill irrésistible en commerçant insatiable.

Bondy possède l’art des tableaux : retenons cette arrivée d’Ivanov chez les Lebedev ou bien le bal final du désenchantement dans une valse dérisoire et mensongère. Gérant avec aisance tous les acteurs en présence, le metteur en scène s’en tire à merveille. Les décors impressionnants de Richard Peduzzi se matérialisent dans une maison de poupée configurant une foule de perspectives, notamment par le biais de la toiture en négatif prédécoupant l’espace en l’encastrant ou en le libérant de cette enveloppe.

Bondy opte ainsi pour une approche globalement sombre d‘Ivanov sans délaisser pour autant ses instants de drôlerie. Soignant son casting aux petits oignons, le directeur de l’Odéon a su saisir l’âme tchekhovienne sans exagération ni fioritures. La vie en somme, avec ses pauvres instants de répit pour ses innombrables échecs. Bravo pour ce moment intense, précieux et généreux. Et « Merci infiniment », comme dirait l’ami Ivanov dans son ultime réplique suite au « Salaud » du médecin Lvov.  ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

IVANOV d‘Anton Tchekhov. M.E.S de Luc Bondy. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 3h20 (avec entracte).

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