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Judith Henry

Fassbinder/Richter/Nordey : un trio sans concession

Après deux expériences en tandem (Das System et My Secret Garden), Falk Richter et Stanislas Nordey collaborent de nouveau main dans la main pour Je suis Fassbinder à la Colline. Crée au TNS, le spectacle coup de poing règle ses comptes avec les dérives d’une Europe nationaliste obsédée par son petit nombril. La figure tutélaire du réalisateur du Mariage de Maria Braun bâtit des ponts entre les années 70 et aujourd’hui en soulignant à quel point la peur de l’insécurité et le rejet de l’étranger restent toujours un sujet brûlant. On connaît et on adore le jeu et les mises en scène ultra volontaristes de Nordey ; la pièce-patchwork s’y prête à merveille. Bien que des portes soient allègrement enfoncées et que rien de fondamentalement nouveau n’émerge, l’irradiante conviction des comédiens force l’admiration. Entre diatribes anti FN et fanfaronnades collectives,  Je suis Fassbinder ose l’iconoclaste et assume avec panache sa vindicative sans concession.

Tout commence par un repas qui dérape entre une mère et son fils : tandis que maman est effarée du fourmillement de réfugiés qui envahit l’Allemagne et viole à foison des têtes blondes, fiston n’en revient pas de ces discours xénophobes. Les récents événements de Cologne enflamment le débat et les noms d’oiseaux volent. Enlevée, grossière et ahurissante, la conversation démarre sur les chapeaux de roue. Laurent Sauvage est hilarant en mère farouchement raciste et Stanislas Nordey génial en rejeton indigné. Cependant, derrière cette scène grotesque de comédie familiale, perce déjà un problème de référence et de brouillage genré : qui parle ici ? Stan ou Rainer ? Laurent ou la mère de Fassbinder ? Une confusion naît de ces appellations hésitantes et l’on a l’impression d’assister à une répétition en direct.

Richter sème la zizanie dans sa dramaturgie et exploite à fond le principe de l’impro et du happening, le gros point fort de Je suis Fassbinder. Nordey a toujours aimé l’aventure du collectif, la nécessité de créer ensemble, ici et maintenant, une communauté. Les séances de work in progress sont à cet égard criantes de drôlerie et d’auto-dérision : Nordey casse son image de metteur en scène démiurge lassé de devoir tout contrôler tandis que Thomas Gonzalez nous gratifie d’une « danse de la bite » sacrément impressionnante et rythmée.

Conviction contaminante 
Lorsque les personnages se retrouvent seuls, la tentation de l’emphase et de l’exposé moralisateur mine l’impact frontal de l’invective : Judith Henry est divine en allégorie de l’Europe à l’identité plurielle mais à force de tirer dans le tas, le texte de Richter se perd dans une dénonciation trop diffractée : tout le monde en prend pour son grade, des xénophobes aux homophobes, en passant par les capitalistes. Toutes ses attaques fourre-tout s’avèrent un peu tarte à la crème : on n’a pas attendu Richter pour se rendre compte de l’aliénation de notre monde. Il suffit de lire les journaux ou d’écouter la radio pour s’apercevoir de la catastrophe. Dans ce cas, que peut apporter le théâtre face à une situation déplorable déjà connue ? Une piqûre de rappel peut-être. Inutile ? Peut-être aussi mais c’était sans compter l’abattage monstre des comédiens (avec une petite réserve pour Eloïse Mignon, bien terne face à ses quatre camarades).

Qu’ils expriment les inquiétudes et les peurs d’un Fassbinder bourreau de travail mais désespérément seul, qu’ils s’engueulent en fumant cigarette sur cigarette à propos de tout et  de rien, ils s’emparent du plateau et ne le lâchent plus. Ce côté foutraque, engagé et totalement désinvolte à la fois nous entraîne à la capitulation. Malgré des coups de gueule rabâchés hors de la scène contre une multitude de fléaux tenaces, Je suis Fassbinder possède le mérite de s’impliquer politiquement et de s’interroger sincèrement sur notre capacité à redéfinir ensemble les contours d’une Europe qui se meurt mais qui ne demande qu’à retrouver son éclat multiculturel d’antan, défendu avec hargne et sans haine de l’autre. ♥ ♥ ♥ ♥

JE SUIS FASSBINDER de Falk Richter. M.E.S de l’auteur et de Stanislas Nordey. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h55.

© Jean-Louis Fernandez

Théâtre et philosophie ne semblent a priori pas faire bon ménage. Nicolas Truong, responsable des pages débats du Monde, nous prouve le contraire avec Projet luciole, joli succès au Monfort la saison dernière. Cette pièce hybride y fait son retour pour le plus grand bonheur du public car l’angle adopté par le metteur en scène se situe à mille lieux d’un quelconque pédantisme. Privilégiant une approche ludique, ce patchwork de concepts philosophiques se veut enjoué, à défaut d’être totalement compréhensible en regard de la complexité des propos. Judith Henry et Nicolas Bouchaud restituent avec gourmandise et espièglerie le plaisir des bons mots des penseurs de notre temps. Un ovni précieux et exigeant à découvrir.

Une pluie de livres tombe du plafond à la mention des grands philosophes du XXè siècle. Arendt, Agamben, Badiou, Rancière, Benjamin… L’occasion de faire dialoguer la pensée critique dans un esprit de complémentarité et de découverte. Les sensibilités s’entremêlent, le patchwork s’avère parfois difficile à suivre mais paradoxalement ce ne sont pas les discours philosophiques qui captivent l’attention mais bien le talent indéniable de la mise en scène de Nicolas Truong, Les lucioles de l’innocence et du savoir prennent magiquement vie dans la cabane du Montfort : tantôt ronds éblouissants, tantôt livres phosphorescents… Pas de pensées vulgarisées ici mais un spectacle intelligent et accrocheur sous une forme théâtrale ingénieuse et culottée. Dans ce fourmillement d’idées, Judith Henry et Nicolas Bouchaud se transforment en bestioles lumineuses attachantes et vives. La première possède l’insolence malicieuse du regard tandis que le second cultive un air farfelu et rêveur captivant. Tour à tour amants, amis ou rivaux (dans un savoureux duel conceptuel), le duo s’approprie avec délectation les aphorismes des philosphes.

Même si la portée philosophique de Projet luciole, pour ambitieuse qu’elle soit, peut dérouter par son hermétisme textuel, la mise en scène séduisante et accrocheuse de Nicolas Truong déporte le regard sur l’ambiance délurée et joviale de l’ensemble. Dirigeant avec virtuosité deux comédiens épatants, il parvient à dépoussiérer sérieusement la philosophie. Objectif atteint ! ♥ ♥ ♥

© Mathilde Priolet
© Mathilde Priolet

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