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Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

Annabella, l’étincelante putain

L’histoire littéraire ne fait aucun cadeau : comment succéder au triomphe mondial de Shakespeare sur la scène théâtrale ? Ses contemporains directs ont en fait les frais, John Ford en tête. Pourtant, avec Dommage que ce soit une putain (Annabella), le dramaturge jacobéen signe une brillante tragédie grand guignol gore et excessive. Injustement tombée dans l’oubli, cette pièce sulfureuse est remise à l’honneur grâce à Frédéric Jessua. Au Théâtre de la Tempête, le metteur en scène décuple la folie de ce brûlot corrosif en s’autorisant tous les délires possibles et inimaginables. La farce absurde s’imbrique dans la pureté incestueuse avec un sens efficace du va-et-vient (malgré quelques réajustements de registres à revoir).

Annabella respire l’interdit : dans la Parme du XVIème s, Giovanni et Annabella se livrent à un amour furieusement passionnel. Seul hic, ils sont jumeaux. La décence religieuse et la morale condamnent cette union contre-nature mais quand on est jeunes et fougueux, la bienséance importe peu. À côté, Roméo et Juliette ressemblent à des enfants de chœur…  Si on ajoute en outre une foule de prétendants en herbe, une amante délaissée jalouse et des domestiques comploteurs, le danger est à son comble.

Emporté par « l’énergie folle des personnages », Frédéric Jessua ne perd pas de temps et orchestre une valse sans répit entre Eros et Thanatos. La scénographie en tri-frontal accentue le côté show revendiqué de l’adaptation tout comme une mise en musique mi-rock, mi-Era (guitare et flûte traversière en tête). Pas de palais fastueux mais une immense bâche plastique noire façon sac poubelle dessine les contours d’un double niveau. C’est volontairement laid et cracra, histoire de bien souligner les vices de la société parmesane. L’un des courtisans (fantasque Harrison Arévalo) se la joue Freddie Mercury taggueur de pacotille. Le gâteau du banquet célébrant le mariage entre Annabella et Soranzo (fou furieux Thomas Matalou) est un immense fake en carton-pâte. Des machines à bulles égayent une scène intime dans une baignoire (vite transformée en cercueil…).

Liberté ludique
Ces quelques exemples donnent l’ampleur de la liberté de la mise en scène, qui ne se refuse décidément rien. Ultra ludique, elle met en valeur par contraste les moments purement amoureux, ceux où les jumeaux se dévoilent, jouissent et méditent sur le bien-fondé de leur liaison. Tatiana Spivakova et Baptiste Chabauty (déjà remarqué dans Platonov par Benjamin Porée il y a deux ans) forment un couple criant de vérité, félin et exalté. On y croit à cette histoire fusionnelle : l’assurance de la jeunesse, ses serments de fidélité et ses doutes. Les remords d’Annabella dans son monologue final se projettent dans une dimension aérienne puisque la comédienne est suspendue dans les airs, une vierge de fer menaçante autour d’elle. Simple et futé.

Saluons aussi la performance de deux révélations protéiformes : l’extraordinaire Justine Bachelet, caméléon à lunettes cynique et hilarante aussi bien en valet-confident qu’en musicienne coincée et l’épatante Elsa Grzeszczak qui endosse pas moins de trois rôles : la commère cash Putania ; la déchaînée Hippolita et le prétendant louche Grimaldi. Les deux jeunes comédiennes sont à suivre de très près.

Le grand bain de sang final, trash et tordant à force d’effets too much, résume ainsi la démarche de Frédéric Jessua : liberté et hubris ; parodie et grandiloquence ; terreur et fou rire. Miroir baroque de notre temps. Annabella est restituée ici avec la force de ses contradictions et de son instabilité. En plein dans le mille. ♥ ♥ ♥ ♥

ANNABELLA (DOMMAGE QUE CE SOIT UNE PUTAIN) d’après John Ford. M.E.S de Frédéric Jessua. Théâtre de la Tempête. 01 43 28 36 36. 2h05.

© A. Bozzi

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