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Jérôme Pouly

Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

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Isabelle Nanty ou le vaudeville dans le sang

Après Un Fil à la patte et Un Chapeau de paille d’Italie, la Comédie-Française termine sa saison sur un feu d’artifice vaudevillesque. La pétillante Isabelle Nanty s’empare de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau en explorant les variations de la fidélité conjugale avec la gouaille qu’on lui connaît. Malgré des longueurs, cette réunion alambiquée des désirs se suit avec un plaisir certain au rythme des imprévus en tout genre.

Un vaudeville sans lieu pour s’ébattre, cela n’existe pas. Pour éviter de se faire prendre la main dans le sac, il s’agit de trouver un lieu interlope, à l’abri des regards indiscrets. L’Hôtel du Libre-Échange, au nom tout indiqué, conviendrai très bien à Pinglet. L’architecte, castré par sa mégère de femme, souhaite batifoler avec la femme de son associé Paillardin, qui elle, n’en peut plus de passer pour la plante verte de service. Ces deux âmes esseulées décident de s’acoquiner… C’était sans compter la présence de Maxime, neveu de Paillardin venu se détendre avec Victoire, la bonne des Pinglet et Mathieu, un ami des Pinglet qui débarque avec ses quatre insupportables filles.

Rencontres en pagaille
Ces rencontres importunes sont évidemment à l’origine de tout le sel de cette comédie. Le crampon Christian Hecq qui arrive toujours comme un cheveu sur la soupe conquiert un public ravi. Ses bégaiements et ses airs ahuris sont tordants. Michel Vuillermoz joue de malchance avec une piquante contrariété tandis qu’Anne Kessler épate en dragonne-tragédienne sans concession. Florence Viala apporte une touchante humanité dans le rôle de la femme délaissée. Laurent Lafitte, lui, effraie en tenancier pervers aux gros chicots et aux talents certains de cabaretier. La fraîcheur ravissante de Julien Frison en philosophe coincé s’ouvrant aux plaisirs de la chair est à relever : son allure de grande liane montée sur ressorts lui promet une rapide ascension dans les rôles comiques.

L’élégant décor de Christian Lacroix joue sur nos perceptions : ses airs de maison hantée chic et insalubres à la fois renvoient à la réconforte étiquette bourgeoise sapée par des pensées immorales bien moins glorieuses…. L’idée d’une juxtaposition d’étages reliés par un escalier en colimaçon est bienvenue : elle permet une simultanéité et un agrandissement de l’espace qui accentue la démesure des situations.

Point noir cependant : Feydeau, gourmand, tire trop ses effets. L’ajout d’un troisième acte, qui laisse les personnages mal en point après leur nuit de folie, n’a pas d’intérêt dramatique et offre des rebondissements à rallonge qui sont autant de pétards mouillés. Le spectacle dure tout de même deux heures trente sans entracte. Beaucoup trop long pour une comédie : Nanty aurait du expédier l’affaire avec moins de ménagement et procéder à des coupes.

L’HÔTEL DU LIBRE-ÉCHANGE de Georges Feydeau.  M.E.S d’Isabelle Nanty. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h30. ♥  ♥  ♥

© Brigitte Enguérand

Brecht englué dans la toile des convenances au Français

Un même sujet. Deux visions radicalement opposées. Hasard du calendrier ou miroir consciemment réfléchi, la Comédie-Française a proposé pour cette saison 2016/2017 un diptyque autour de la montée du nazisme. Dégainant le premier, Ivo van Hove glaçait les esprits avec Les Damnés, une tragédie familiale éprouvante. Si sa mise en scène, un brin trop millimétrée, tenait en bride les émotions, il n’en demeurait pas moins qu’on sortait abasourdis de la salle Richelieu. Rien de tout cela avec La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach, surdéterminée par l’ombre pesante de Brecht, se complaît dans un hommage en bonne et due forme à l’expressionnisme allemand. En ne prenant aucun risque, la metteur en scène ne cherche pas à aller au-delà de la reprise de codes vieillis et dépassés.

Un vent de crise souffle sur Chicago. La Grande Dépression a fait des ravages. Arturo Ui, un petit mafioso sans grande envergure, va prendre du galon en tirant adroitement parti de la situation. Écrite en 1941, la pièce transpose dans une Amérique fantasmée la montée en puissance fulgurante de Hitler.

On comprend qu’à l’époque de sa création, La Résistible Ascension d’Arturo Ui ait naturellement crée des ponts entre la fiction et le réel. Brecht dénonçait le régime nazi sous couvert d’une farce noire grinçante. Soixante-quinze ans après, la même lecture pose problème. Quel est l’intérêt en 2017 de présenter explicitement Ui sous les traits d’un Hitler chaplinesque ? Aucun. Thalbach, emprisonnée par l’héritage de sa mère (actrice dans la troupe du Berliner Ensemble) et de Brecht, ne présente rien de plus qu’un jeu de pantins macabres et bouffons qui reprend à bon compte les tics irritants de la fameuse distanciation de l’oncle Bertolt.

Hommage sans surprise
Le problème, c’est que cette mise à distance outrée désamorce toute tentative possible d’implication de la part du spectateur. Avouons que le canevas alambiqué de la pièce ne suscite guère l’enthousiasme. Idem pour la partition clownesque qui finit par lasser. Dans le genre faciès enfarinés pour Pierrots mabouls, Bob Wilson se montre plus convaincant. Quelques images sauvent la mise : cette imposante toile d’araignée d’abord, qui occupe la majorité de l’espace et qui concrétise l’aliénation mentale de ces populations embrigadées par les discours séduisants d’un bonimenteur. À la verticale ou penchée, cette toile offre d’impressionnants numéros d’acrobatie. Néanmoins, cette agitation perpétuelle peine à faire écran : on a la sensation d’une vacuité tenace qui ne nous quittera pas durant deux heures. Le spectacle a subi le poids des années.

Heureusement que le talent des comédiens du Français est inoxydable : méconaissables, ils s’engouffrent dans la brèche de la pantomime avec délectation. Laurent Stocker est à couper le souffle en despote moustachu et colérique. Ses mimiques et ses explosions complexifient son interprétation : aussi drôle que terrifiant. Jérémy Lopez n’en finit pas de nous surprendre : notre chouchou endosse ici le costume du bras droit de Ui au sourire machiavélique. La souplesse de Thierry Hancisse étonne ; d’une forme olympique. On retiendra également le jeu de Serge Bagdassarian toujours aussi caméléon en mafieux-chanteur. Dommage seulement que Florence Viala soit cantonnée à un rôle de godiche : elle mérite tellement mieux… !

En somme, monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui tel que l’a imaginé Katharina Thalbach n’a pas grand sens en 2017. Sans doute en 1941. Mais les temps ont changé, d’autres dictatures ont pris le pas. À force de vouloir se soumettre à une figure tutélaire, sa mise en scène perd en authenticité et consistance. D’autant plus qu’elle souligne très lourdement les échos permanents entre la vie des gangsters et les exactions des nazis. Tout cela se veut bien trop didactique et redondant ; la pièce pêche déjà par excès de bavardage. Sans vouloir chercher à tout prix une modernisation parfois caduque, on attendait un parti pris plus radical et moins convenu. Ce sera pour une prochaine fois. ♥

LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI de Bertolt Brecht. M.E.S de Katharina Thalbach. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Christophe Raynaud de Lage

Jatahy pousse les règles du jeu dans leurs derniers retranchements

Après Les Damnés version van Hove, au tour de Christiane Jatahy de chambouler les codes du Français. Attentif au microcosme théâtral, Éric Ruf a su convaincre les grands metteurs en scène du moment de travailler avec sa troupe. En adaptant La Règle du jeu, la Brésilienne poursuit son exploration sur la porosité des genres cinématographique et dramatique. Ce spectacle hybride décuple notre plaisir voyeuriste et se plaît à proposer un jeu de piste entre fiction et réel qui souligne le faste  de la maison de Molière.

Jatahy donne le la dès le lever de rideau ; où plutôt lorsque l’écran géant commence à projeter un film. La caméra en plan subjectif invite le spectateur à pénétrer dans les arcanes d’une fête chatoyante et pleine de surprises. Les invités triés sur le volet papotent, se font la bise et se réunissent pour célébrer le retour en fanfare d’André Jurieux, un navigateur héroïque qui a traversé la Méditerranée en sauvant des émigrés. La soirée ne fait que commencer…

Renoir convoque Marivaux et Musset dans son film : ces références au répertoire ainsi que la réappropriation des classiques sont autant de questionnements qui passionnent la metteur en scène. Ces chassés-croisés amoureux, entre cocufiage, révélations et renonciations, donnent le tournis et servent d’écrin à la beauté des lieux. Jatahy explore littéralement de fond en comble les loges, les façades, les couloirs, les escaliers. Aucun recoin n’est épargné et la Comédie-Française se transforme véritablement en un personnage à part entière. On se retrouve perdu dans ce dédale, en proie à un vertige hagard qui nous désoriente avec un plaisir certain.

Pulsions scopiques
Si la vidéo occupe près de la moitié de la représentation, elle ne s’avère pas théâtrophage. Les deux genres dialoguent avec une fluidité qui joue sur les mises en abyme à gogo :  pièce dans la pièce dans la pièce… La caméra, omnipotente, scrute sans pitié les visages de ces âmes amoureuses, enragées ou désillusionnées. Elle zoome les moindres expressions faciales, carte du Tendre des surprises du désir. Lorsque l’on passe sur le plateau, les corps sont davantage appréhendés dans un mouvement global, d’ensemble. On s’épie, on joue à s’épier, on veut s’épier. Une démarche voyeuriste qui fait mouche.

Jatahy pousse les comédiens à s’encanailler, à lâcher prise, à sortir de leur zone de confort. Une chasse au lapin SM malsaine qui dégénère, un remix un brin alcoolisé des meilleurs tubes de Chantal Goya, du Dalida en mode karaoké… Le quatrième mur vole en éclats et la troupe se démène allègrement parmi un public médusé. Non, non vous ne rêvez pas. Tout cela se passe salle Richelieu.

Cette sauterie-massacre réunit la crème du Français. Depuis quelques années, Jérémy Lopez se voit attribuer des rôles de plus en conséquents et s’impose comme l’un des jeunes les plus prometteurs et polymorphes de la maison. Après Roméo, voici Robert, un maître des lieux un peu schizo et sur la brèche. La gravité mélancolique et l’angoisse de la solitude siéent bien au trentenaire. Il retrouve Suliane Brahim, sa Juliette, fébrile et si farouche à la fois. Elsa Lepoivre campe une maîtresse à la dérive avec aplomb ; Jérôme Pouly un éternel numéro 2 charismatique ; Serge Bagdassarian une Zaza ultra extravertie et Laurent Lafitte un héros belle gueule qui joue parfaitement les golden boys. Du lourd, on vous dit. ♥ ♥ ♥ ♥

LA RÈGLE DU JEU d’après Jean Renoir. M.E.S de Christiane Jatahy. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h35.

© Christian Raynaud de Lage

Le Cerf et le Chien : la forêt de la tolérance

Après Le Loup, Véronique Vella plonge dans un autre chapitre des Contes du chat perché de Marcel Aymé au Français. Avec Le Cerf et le Chien, la sociétaire s’aventure dans un univers gentiment désuet qui prône le droit à la différence et la tolérance. Les comédiens se prêtent volontiers à ces métamorphoses animalières et effraient autant qu’ils émeuvent.

Marinette et Delphine ont grandi : fini l’emprisonnement dans la maison, le monde extérieur leur ouvre grand les bras. Quand un cerf poursuivi par une meutre de chiens enragés demande l’asile, les jeunes filles acceptent et le protègent. Animal épris de liberté, le cerf va se plier aux exigences de la vie domestique mais le naturel reprend vite le galop… Un désir de retourner dans la nature qui se payera au prix fort.

Sous ses apparences de conte d’antan au vocabulaire d’autrefois et aux accents parfois un brin Bisounours, Le Cerf et le Chien laisse échapper des effluves de cruauté et de violence. Les chansons rétro ajoutées par Véronique Vella soufflent le chaud et le froid : parfum d’insouciance fleuri ou menaces à peine voilées. On sourit et on tremble. La belle scénographie de maison de poupée de Julie Camus nous prend par la main et nous entraîne dans un monde inquiétant et rassurant à la fois.

Animaux humains
La metteur en scène n’a pas choisi de grimer totalement les comédiens en animaux : un accessoire suffit à éveiller l’imagination, et la personnalité des acteurs modèle la représentation de chaque bête : Michel Favory est idéal dans le rôle du chat philosophe avec ses habits élégants et sa patte de fausse fourrure ; Jérôme Pouly ressemble à un Cerbère effrayant, emmitouflé dans son gros manteau (mention spéciale au costume d’Isabelle Benoist et à ses multiples têtes canines) ; Stéphane Varupenne s’impose clairement en bœuf bourru, un peu simplet mais tellement attachant. Enfin, Elliot Jenicot était tout trouvé pour incarner un cerf rock-star avec ses bagouzes, ses bracelets et son air farouche.

Côté humains, Véronique Vella et Elsa Lepoivre sont malicieuses comme tout, sans verser dans la niaiserie éhontée ; Cécile Brune et Alain Lenglet campent à merveille des parents pas commodes.

Les petits dans la salle n’ont pas hésité à exprimer leurs émotions : surprise, terreur, joie ou soulagement. Les grands aussi se sont pris au jeu. Pari réussi donc. ♥ ♥ ♥

LE CERF ET LE CHIEN de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Simon Gosselin

Michel Vuillermoz, grand gentil loup

Noël approchant à pas de loup, la Comédie-Française dégaine son traditionnel spectacle jeune public au Studio-Théâtre. Pas de création cette année mais la reprise d’un grand succès auprès des petits comme des grands. Adapté d’un conte de Marcel Aymé, Le Loup se moque des stéréotypes liés à cet inquiétant animal avec beaucoup d’humour et de malice. La version guillerette de Véronique Vella swingue et convoque l’esprit de la forêt pour un périple initiatique aussi mystérieux que convivial. Gare au loup (même s’il s’essaye à la gentillesse) !

Que faire lorsque deux fillettes se consument d’ennui dans une maisonnée stricte ? Laisser rentrer le loup ? Ce serait ouvrir la porte à tous les dangers, voire à la mort… Pourtant, Marcel Aymé s’amuse à détourner la cruauté vorace de loup en repentance fougueuse et idéaliste : au contact des deux sœurs, l’animal éprouve de la bonté, tout comme les petites apprennent les valeurs de l’amitié et de la tolérance par leur contact hebdomadaire avec la bête.

Cachettes amicales
Véronique Vella, touchée par cette histoire d’amitié pas comme les autres, s’est attachée à retranscrire avec pétulance cette fable d’émancipation. Les vrais méchants ici sont les parents trop autoritaires qui étouffent l’éducation de leurs filles dans un carcan religieux et moral peu épanouissant. Sylvia Bergé et Jérôme Pouly excellent dans leur rôle de poupées mécaniques. Michel Vuillermoz a tout d’un loup né tant son jeu cartoonesque se prête à merveille aux exubérances de son personnage : séducteur, ingénu et fourbe, il mène la danse ! Florence Viala et Elsa Lepoivre, enfin, s’avèrent adorables en gamines prudentes puis espiègles, bloc de candeur maligne.

Non seulement les comédiens sont en grande forme mais la mise en scène bénéficie aussi d’un traitement spatial tout à fait probant. Perturbant les frontières entre le dehors et le dedans, Éric Ruf plante une cabane enchantée au milieu de la petite scène. Multipliant les trappes et les cachettes, ce lieu s’ouvre sur l’extérieur avec des images de forêt tentatrices. Les tic-tacs de l’horloge répondent aux hurlements bestiaux. Entre la liberté et le savoir apportés par le loup et une chambrée dominée par les conventions, le choix semble être vite fait.

Parés pour une escapade dans les bois ? Alors engagez-vous à l’orée d’une aventure ludique et entraînante, ponctuée de chansons mignonettes et vous obtiendrez une heure de cache-cache en toute amitié en compagnie d’un gentil-méchant grand loup ! ♥ ♥ ♥

LE LOUP de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Brigitte Enguérand

damejambes

 

La Dame aux jambes d’azur… Quel joli nom pour un titre de pièce, n’est-il pas ? Tant de promesses pour une énigme si poétique. Cette « pochade » méconnue créée en 1857, la même année que L’Affaire de la rue de Lourcine, a été exhumée des cartons par Jean-Pierre Vincent, ex-administrateur du Français. Mais pourquoi donc nous infliger un tel supplice d’une heure qui semble une éternité ? Situation métathéâtrale esquissée à la va-vite, ressort comique inexistant étiré à l’envi pour un simulacre de pièce jamais drôle, comédiens au top mais tout de même gênés dans leur jeu. Bref aucun intérêt pour cette production indigne du Français. Fuyez !

Arnal (Gilles David ahuri et fat), metteur en scène raté, s’avance sur le proscenium et annonce à l’auditoire que la première de La Dame aux jambes d’azur doit être reportée au lendemain suite au manque de préparation de sa troupe… Offrant toutefois l’occasion d’assister à une répétition générale, Arnal tente d’insuffler un peu de discipline à ses acteurs malgré les nombreuses bévues émaillant la représentation : souffleur malade remplacé par un machiniste analphabète, princesse tragique s’enfilant des saucisses et amatrice de tricots (Julie Sicard merveilleuse de vulgarité) ou vieux comédien s’éclipsant pour chercher un appartement. Bref, la pagaille.

Vincent semble se complaire à rallonger un ersartz de vaudeville à l’argument peau de chagrin sauf que la machine comique ne démarre jamais et accumule les jeux de mots vaseux et les gags poussifs. Pathétique. Labiche passe à côté de la satire des artistes médiocres et suffisants en brossant à peine son sujet. Pour tout dire, le regard se concentre à la moitié du parcours sur deux adorables toutous (un yorkshire et un bouledogue à croquer). La seule raison de se rendre au Studio-Théâtre. Et aussi pour admirer Benjamin Lavernhe en collants bicolores moulants.

Voilà. Le mot de la fin sera : anecdotique.

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

oth

Il y a quelques saisons à la Comédie-Française, Léonie Simaga interprétait Penthésilée, la reine des Amazones. Cette brillante combattante n’a effectivement pas froid aux yeux. Pour sa première mise en scène d’importance dans la maison de Molière, la jeune sociétaire s’attaque à Othello, sombre tragédie shakespearienne de l’altérité. Confiant le rôle-titre à Bakary Sangaré, le seul acteur noir de la troupe, Léonie Simaga aurait pu se servir d’un raccourci facile, transformant la pièce en dénonciation du racisme ordinaire. Or, sa version de ce classique s’avère captivante de bout en bout trois heures durant : rythme crescendo savamment dosé, une alchimie d’acteurs évidente et une vision du drame à la croisée de l’intime et de l’épopée. Bien sûr, quelques maladresses plus ou moins gênantes entravent la complète réussite du spectacle : un Iago bien trop bouffon pour être effrayant, des scènes de combat brouillonnes et interminables entre autres. Nonobstant ces faiblesses, cet Othello nous a bouleversés : foncez !

De quoi se plaint donc le maure Othello ? Vainqueur triomphant des Turcs, ce général en chef de Venise récemment promu vient d’épouser la belle Desdémone. Malgré la défiance raciste de sa belle-famille, le guerrier à la « face de suie » savoure son bonheur. Jusqu’à ce que la jalousie maladive de Iago, son hypocrite serviteur, signe la chute irrémédiable du maure et de son entourage ourdie par un plan machiavélique.

La salle du Vieux-Colombier se retrouve plongée dans une obscurité quasi totale lorsque le rideau se lève : seuls quelques flambeaux laissent transparaître des visages… Ceux du traître Iago et de l’opportuniste Rodrigo. Les personnages s’agitent dans le décor imposant de Massimo Troncanetti où la profondeur de l’espace symbolise le vaste de Venise pour ensuite laisser place à un décor grisâtre de béton évoquant la forteresse chypriote, prison avec ses dédales d’escaliers. Cette ambiance mystérieuse plante d’emblée la vision dichotomique, entre ombre et clarté, de Léonie Simaga. Au fur et à mesure de la représentation, les lumières d’Elsa Revol éclatent avec plus d’agressivité : les péripéties s’enchaînent et se dévoilent au grand jour pour aboutir au massacre final. La modulation chromatique conditionne le public à des instants de dissimulation et de révélation habilement entremêlés. Cette confrontation du noir et du blanc renvoie aussi bien entendu à l’isolement d’Othello ayant du mal à s’intégrer dans une société exclusivement blanche. La metteur en scène a voulu insister sur cette notion d’étrangeté aliénante en choisissant le seul comédien malien de la troupe.

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

Bakary Sangaré possède une façon de jouer atypique et vite repérable : stature impressionnante, scansion hachée et enflammée et une interprétation à tendance monolithique. Ici, l’acteur insuffle une bestialité douloureuse à son jeu et rugit comme un lion blessé à mort par le poison de la trahison. Valeureux, flamboyant, impulsif, fou amoureux, son Othello dévoile de multiples facettes. La bonhomie naturelle de l’acteur se cogne intensément à la fureur de la découverte du prétendu adultère. Le couple qu’il forme avec l’exceptionnelle Elsa Lepoivre s’accommode d’un pseudo antagonisme racial : l’ivoire et l’ébène s’allient majestueusement. La comédienne prouve encore une fois qu’elle appartient à la catégorie des plus grandes tragédiennes actuelles : à l’opposé de sa farouche Phèdre, l’actrice à la liane d’or compose une Desdémone tout en douceur, à l’angélique sourire mais à la tristesse austère poignante. Sa totale dévotion envers son mari s’accompagne d’un moment d’égarement édifiant lorsqu’elle entonne sa petite chanson sur le saule : vêtue d’une nuisette immaculée, tel un fantôme, elle erre de long en large du plateau comme un zombie. Se doute-t-elle du sort qui l’attend ? La scène de sa mort, pleine de dignité tragique, bouleverse aux larmes. Céline Samie s’en tire à merveille en servante dévouée à sa maîtresse et catalyseur du dénouement. La vérité éclate par son truchement ; outrée d’apprendre l’ignominie de son mari Iago, elle décide de le punir en dévoilant son odieux stratagème. L’actrice parvient à restituer avec grâce l’horreur de la trahison subie ; son autre moment de bravoure tient à une tirade féminine cinglante déclamée avec ardeur et conviction. Le nombre restreint de vers dévolu à ce personnage capital ne fait pas oublier l’incroyable performance de Céline Samie.

Cependant, la direction d’acteurs souffre d’un contre-sens sidérant à nos yeux : en prenant le parti de définir Iago comme un bouffon farceur à la démarche simiesque, Léonie Simaga inscrit ce protagoniste vital dans un processus comique trop marqué pour être dramatiquement efficace. Certes, Nâzim Boudjenah déploie un belle cohérence dans cette version clownesque du rôle mais l’effet tombe à plat. Pourquoi tant de mimiques et de roublardise ? On ne peut décemment pas parvenir à croire qu’Othello puisse se faire berner par un idiot aussi peu subtil : le machiavélisme du personnage se retrouve réduit à un pur jeu et non pas à des motivations plus complexes de pouvoir. La mise en scène courageuse de la pensionnaire encaisse un certain nombre de maladresses, la plupart amendables comme ces scènes de cape et d’épée où les soldats ivres se bagarrent. La démesure apparaît trop démonstrative et les combats s’éternisent sur une scène étroite qui ne permet pas vraiment un tel épanchement. Le dernier reproche concerne les costumes : en voulant rendre hommage au prodigieux stock d’habits, de bijoux et d’accessoires du Français, Léonie Simaga se perd en chemin et propose un patchwork stylistique douteux : citons l’horrible tunique d’inspiration japonisante d’Elsa Lepoivre ou encore le pantalon en cuir serré de Iago qui flatte peu la vue.

Ainsi, malgré quelques faiblesses de mise en scène (ce Iago cabotin constitue notamment une erreur majeure de lecture de la pièce), cet Othello s’avère tout à fait recommandable et promet un bel avenir à Léonie Simaga. Cette femme intelligente et sensible a essayé de trouver un équilibre entre l’intimité d’un couple mise à mal par des scandales et l’épopée grandiose avec moults combats dans un bonheur plus ou moins patent. Le résultat se montre assez épatant et les acteurs bouleversent. On vous conseille ce spectacle intelligent, prometteur et ambitieux qui possède en germes toutes les qualités d’un futur épanouissement. À voir ! ♥ ♥ ♥ ♥

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