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Jacques Vincey

Shakespeare ou le temple du consumérisme

En sous-titrant Le Marchand de Venise, Business in Venice, Jacques Vincey souligne l’importance du commerce dans nos sociétés et de la marchandisation non seulement des biens mais aussi des êtres. Le fric facile, la monétisation des échanges régissent le monde et Shakespeare l’avait bien compris. Qu’en retenir en 2017 ? Une mise en relief d’une surenchère consumériste, la dégradation des rapports humains ? Sans doute oui. D’une modernité acide, cette relecture outrancière dégomme le capitalisme en adoptant un point de vue carnavalesque et bigarré. Une fête cruelle et sans pitié où l’amour véritable aura du mal à émerger.

Mais où donc se trouve Venise sur la scène du Théâtre 71 ? Nulle trace de la Sérénissime. En revanche, nous sommes accueillis par d’immenses étals d’un supermarché grandeur nature. Parfait pour le placement de produits ! Un Coca, des chips ou des céréales ? Vous pouvez presque grimper sur scène et attraper ce qui vous fait envie… Dans ce temple de la nourriture, un sympathique bouffon de roi ouvre le bal en guise de prologue un brin provoc. Pierre-François Doireau est impayable dans sa manière d’apostropher le public et de réclamer de l’argent. C’est lui qui dirige les opérations avec un malin plaisir !

L’intrigue est somme toute assez cruelle : Bassanio souhaite emprunter de l’argent à son riche ami Antonio afin de conquérir sa belle Portia. La fortune d’Antonio navigue sur les flots. Il décide donc d’emprunter de l’argent à Shylock, vieil usurier juif méprisé par tous. L’homme accepte à une condition : si le délai de l’emprunt est dépasser, il pourra prélever une livre de sa chair… La question de l’antisémitisme irrigue donc l’ensemble de la pièce et la violence des attaques et des injures perpétrées contre les Juifs épouvante. Tous les clichés y passent : insensibles, ladres, monstrueux…

Le fric, c’est (pas) chic !
Jacques Vincey pousse la valeur marchande de l’Homme dans ses derniers retranchements. Le début du spectacle hérisse les poils et l’on craint franchement le pire. Fête costumée trash avec au choix masque d’éléphant rose à grosse trompe, Superman à fraise ou combi moulante avec des poils extra-longs à l’entrejambe ; musique à plein tube… On hurle, on crie. Bref, c’est un peu pénible. Et agaçant. Dans quelle galère s’est-on embarqué…

Par la suite, on trouve son rythme de croisière. La situation et les comédiens se posent. On respire. Si on regrette parfois une direction d’acteurs un peu brouillonne, les comédiens tiennent parfaitement leur rôle. Thomas Gonzalez est un superbe Bassanio, maniéré et impétueux ; d’une élégance sale. Jacques Vincey donne de l’humanité au personnage de Shylock. La longue scène du procès permet de mettre en lumière l’entêtement digne de l’homme qui ne revient jamais sur sa parole. La machine infernale l’écrase mais sans jamais en faire un être abject. Jean-René Lemoine campe un Antonio à la voix posée et bienveillante, charismatique. Océane Mozas est une irrésistible Portia, à la fois évanescente et tellement too much avec sa perruque blonde et sa longue robe blanche tirée d’un conte de fée… Vincey manie d’ailleurs à merveille la parodie lors des scènes de l’épreuve du coffre destiné à tester la valeur des prétendants de Portia. Un mélange entre la télé-réalité, la Roue de la Fortune et Dallas… C’est clinquant, débordant de strass et d’artifices mais tout cela renvoie bien à la société corrompue par le fric que dénonce Shakespeare.

Cette version supermarché aura donc le mérite d’aller jusqu’au bout de son parti-pris qui peut énerver par son extravagance appuyée, sa folie tapageuse et démonstrative. Mais l’ensemble se tient malgré des longueurs notamment au dénouement qui aurait pu être expédié bien plus rapidement. ♥ ♥ ♥

LE MARCHAND DE VENISE (BUSINESS IN VENICE) d’après William Shakespeare. M.E.S de Jacques Vincey. Théâtre 71 (puis tournée). 3h (avec entracte).

© Christophe Raynaud de Lage

Natalie Dessay, « ice-queen»

Notre étoile de la scène lyrique aime incontestablement les défis. Pour ses premiers pas au théâtre, Natalie Dessay troque sa peau de sirène ensorcelante contre les habits d’une aristocrate juive ravagée par les fantômes de la Shoah dans Und. Ce monologue ardu et mystérieux, repris au Théâtre de la Ville, interroge non sans trouble la question du deuil impossible et de la schizophrénie traumatique.

Mains dans le dos, implacable raideur et regard sévère : pas de doute, Und rumine. Elle attend son amant depuis un petit moment déjà. Que peut-il bien faire ? En somme, une exposition digne d’un boulevard classique. Or, tout comme Harold Pinter dans Ashes to Ashes, son contemporain Howard Barker plonge dans la trivialité pour évoquer l’Histoire avec un grand H, mais de manière discontinue, presque pointilliste. Le spectre d’Auschwitz plane sur cette femme dont le prénom renvoie ironiquement à une connexion manquée entre le passé et le présent, l’amour et la mort.

Figure typique du « musulman » conceptualisé par Primo Levi, Und se traîne comme un zombie dans un état de non-humanité et s’élance vainement vers des retrouvailles impossibles et fantasmées.

Prison gelée
Pour matérialiser cette aliénation mentale; Mathieu Lorry-Dupuy a conçu une imposante scénographie : encerclée par un lustre de lames glacées créant une pluie continuelle de fines gouttelettes, Natalie Dessay entame une prodigieuse course contre la montre. Tandis que les illusions s’envolent, les stalactites explosent sur le sol. Jacques Vincey, le directeur du CDR de Tours, sublime la partition interprétative de la colorature. Poupée de cire rigide qui bascule insidieusement vers la folie plus complète pour parvenir à une lucidité non moins terrible, cette ondine volcanique se délecte visiblement de son rôle avec une gourmandise de petite fille au rêve enfin accompli.

Portée par l’accompagnement musical oppressant d’Alexandre Meyer (avec les sons lancinants de cloches apocalyptiques), la fraîche comédienne se paye le luxe de se moquer de son statut de diva avec un aplomb de reine des neiges. Gérant aussi bien les couleurs comiques de la pièce que ses aspects bien plus dérangeants, elle brûle les planches avec une assurance déconcertante. Jusqu’à ce déchirant kaddish final… ♥ ♥ ♥ ♥

UND de Howard Barker. M.E.S de Jacques Vincey. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h.

© Christophe Raynaud de Lage

yvonne_malteLe décor de serre tropicale révèle la moiteur d’une société en décomposition. Dans Yvonne, princesse de Bourgogne, Jacques Vincey met en scène le basculement d’une cour royale abêtie par ses tics et ses convenances dans l’horreur meurtrière en propulsant Marie Rémond, spectre rêveur, comme catalyseur oppressant et fascinant. Farce tragique, où le rire corrosif s’allie à merveille à la violence d’un lynchage épouvantable, cette pièce trouve un écrin grotesquement festif assumé. On se régale au Théâtre 71 !

Ping-pong, exercices de fitness, cardio… La pauvre Yvonne se transforme davantage en sportive qu’en princesse. Avant le début de la représentation, le public assiste à toute une batterie d’efforts métaphorisant le calvaire physique et la torture mentale que va subir la simple d’esprit. Gombrowitz affirme dans sa préface que « Les héros de la pièce sont des gens tout à fait normaux, mais qui se trouvent dans une situation anormale. ». La version de Vincey s’écarte in medias res de cette banalité pour indiquer la perversion d’une famille dégénérée. Les déclamations emphatiques de la Reine Marguerite, le sadisme effrayant du Prince Philippe qui décide d’épouser Yvonne,par défi face aux lois de la nature malgré son dégoût, ou encore le Roi Ignace cousin d’Ubu, totalement déjanté plantent l’ambiance. On ne peut donc parler de « normalité » ici. Simplement, Yvonne l’étrangère renvoie, tel un miroir muet d’autant plus révélateur et implacable, toute la noirceur et la lâcheté d’une cour dont les mots creux apparaissent bien dispensables. Yvonne succombera finalement aux pulsions collectives meurtrières d’une famille obsédée par le maintien des étiquettes.

À part dans le paysage dramaturgique, le personnage d’Yvonne provoque d’emblée l’empathie. Cette « chèvre-émissaire », frêle, timide, laide et empotée, semble cultiver tous les maux de la Terre mais la force brute et la pureté de son amour détonnent dans cette société hypocrite. C’est elle la reine du bal au final. Marie Rémond saisit l’opportunité en or de se glisser dans le gilet à capuche hideux de son rôle pour susciter l’émotion à travers un jeu quasi exclusivement gestuel. Démarche apeurée et enfantine, regard perdu et inflexible, grognements de bête traquée… L’actrice délivre une interprétation réjouissante et touchante. Ses camarades ne sont pas en reste : on retiendra surtout Hélène Alexandridis impériale en Reine lyrique et poétesse enflammée dont ses tirades folles évoquent Lady Macbeth sur un mode comique génial. Thomas Gonzales campe un Prince enragé au regard de psychopathe convaincu tandis que Jacques Verzier séduit en Chambellan fantasque et obséquieux.

Jacques Vincey se permet quelques fantaisies osées et gourmandes telles ces perches en Ferrero Rocher ou cet envahissement progressif de la sauvagerie avec les palmiers envahissant le loft chic au moment même où la cour laisse parler ses instincts les plus primitifs. Les deux heures de représentation filent assez fluidement et le nouveau directeur du CDR de Tours nous embarque dans un spectacle où l’irréel côtoie la bassesse de la nature humaine. Une adaptation forte et choc à découvrir rapidement ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Pierre Grosbois
© Pierre Grosbois

 

 

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