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Hier au théâtre

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Heidi-Éva Clavier

Tea time corrosif à l’Artistic Athévains

Probablement les Bahamas évoque un décor de carte postale, des cocotiers, le sable brûlant… Un cadre idyllique néanmoins nuancé par l’adverbe « probablement » qui induit le doute et l’hésitation. En digne successeur de Pinter, Martin Crimp décape un quotidien apparemment terne en lui injectant une bonne dose d’inquiétante étrangeté. L’air de rien, ses dialogues renvoient à une société déliquescente et violente. La mise en scène que propose Anne-Marie Lazarini à l’Artistic Athévains traduit avec intelligence l’imposture des apparences et des convenances.

Home sweet home ! C’est ainsi que nous sommes accueillis dans la maison cossue de Milly et de Franck, un couple de retraités anglais. Ils font la causette à un invité (qui sera toujours de dos et silencieux) et insistent notamment sur la réussite spectaculaire de leur fils unique Michael. Madame rêve d’exotisme tout en ayant peur de l’extérieur ; Monsieur semble plus en retrait, dévoré par la logorrhée insatiable de son épouse. La jeune fille au pair hollandaise, elle, parait déconnectée de la réalité comme s’il vivait dans un monde intérieur après un traumatisme.

Sous le vernis des convenances…
Concrètement, il ne se passe rien sur scène : tout se tapit dans le langage, dans ses redites et ses errances, ses reformulations. Milly, par exemple, fait preuve d’une nette xénophobie et juge sans ménagement sa bonne en critiquant sans cesse son accent. Elle ne cesse de répéter que son fils est parfait alors qu’on comprend qu’il abuse de son pouvoir et a sans doute violé la pauvre fille au pair. Sous cette apparente platitude des échanges, percent une déflagration impitoyable, une mise à jour de la vieillesse et de ses peurs irrationnelles. Le spectateur se retrouve coincé à la place de cet invité (un ami, une connaissance ?) et pris au piège : obligé de subir les poncifs du genre (exhibition de photographies, évocation de projets, conversation qui tourne en rond), il devra faire semblant de rester attentif jusqu’au bout. Des saillies menaçantes viendront pourtant perturber la trivialité des échanges : cambriolage qui tourne mal, perte d’un bébé, chien décapité…

Le trio de comédiens se révèle à la hauteur des subtilités du texte de Crimp. Catherine Salviat excelle dans les rôles de peau de vache perfide. Monopolisant la parole, elle dégaine ses piques avec une politesse hypocrite délicieusement insupportable. Jacques Bondoux joue les époux endormis et résignés avec une certaine flegme. Heidi-Eva Clavier est fantastique en bonne évaporée et bouleversante lors de sa confession. Évoluant dans une jolie maison de poupée décloisonnée, le trio se croise sans jamais vraiment s’écouter les uns les autres. Un dialogue de sourds qui se termine insolemment sur l’impératif  « Écoute ».  À méditer. ♥ ♥ ♥

PROBABLEMENT LES BAHAMAS de Martin Crimp. M.E.S d’Anne-Marie Lazarini. Artistic Athévains. 01 43 56 38 32. 1h.

© Marion Duhamel

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John Osborne ? Ce nom ne vous dit probablement rien et pour cause. Cet auteur dramatique britannique, fondateur du mouvement des « hommes en colère » (comprenant notamment Pinter, Bond et Barker) est peu connu dans nos contrées. Hervé Pierre a déterré une pièce jetée aux oubliettes du dramaturge et retrouvée en 2009 lors d’une exposition sur la censure. Le sociétaire de la Comédie-Française s’est constitué en chef de troupe pour le spectacle de fin d’étude de la promotion 2013-2014 des élèves-comédiens. Ce démon qui est en lui permet aux six jeunes artistes (accompagnés d’un septième issu d’une promotion précédente) de placer leur vitalité et leur talent au centre d’une intrigue questionnant le déchirement d’un jeune homme entre soumission à l’ordre moral et religieux et un désir d’émancipation aboutissant à une tragédie. Mise en scène tendue, acteurs pleinement investis et texte dramatiquement abouti font de cette carte blanche un délicieux moment de théâtre. À voir jusqu’au 12 juillet au Vieux-Colombier.

Dans un petit village perdu situé dans un trou du Pays de Galles, le strict couple de bigots Prosser gère chichement une pension de famille. Madame Evans, femme de ménage pétillante au courant de tous les ragots et Dilys, une jeune aide-domestique attirante s’occupent de maintenir la maison dans un état décent. Le fils Prosser, Hew, provoque l’embarras dans cette communauté galloise des années 40. Considéré comme un demeuré par son entourage, le jeune homme se réfugie dans ses cahiers, lieu d’expression poétique privilégié tendant à l’élever plutôt au rang de surdoué que de fou. Victime du rejet des autres pour avoir osé assumer sa différence, Hew se confronte à l’ignorance abjecte de villageois perfides.

Devant des parents affligés, deux figures s’affrontent : le pasteur Gruffuyd est convaincu de la nécessité d’exorciser l’adolescent, possédé par le démon, tandis que le jeune docteur Burn affirme que la crudité et la spontanéité des écrits de Hew symbolisent au contraire son statut de génie poète. L’incapacité à réellement trancher révèle bien l’ambiguïté de la jeunesse, entre conformité à un modèle familial et religieux établi et la volonté de trouver son propre chemin. Hew, désorienté par ces deux extrémités, commettra un crime pour se venger d’avoir été diffamé.

John Osborne avait dix-neuf lorsqu’il rédige Ce démon qui est en lui. On retrouve la fougue de la jeunesse dans cette pièce vive. Hervé Pierre s’attache avec justesse à retranscrire cet élan dans sa mise en scène. Le décor est minimal : quelques caisses suffisent à contenir habits, théières, et autres ustensiles. Des bancs situés de part et d’autre de l’espace central permettent aux comédiens non-présents sur scène de regarder leurs camarades et de les remplacer au pied levé lorsque vient leur tour. Bon point pour cette astuce dynamique. L’autre point fort réside dans l’usage justifié et poétique de la vidéo, réalisée par Guillaume Mika (qui joue d’ailleurs le pasteur avec une austérité impitoyable). Les images surgissent à l’instant où les personnages se plongent dans les cahiers scandaleux de Hew. Onirisme trash, corps peinturlurés de peinture roug sang, gros plan sensuel sur les torses, les seins ou les fesses, ambiance dark à souhait… Bref, une immersion troublante dans la psyché du garçon peut-être autiste.

Hervé Pierre s’est entouré d’une distribution fraîche et complice, totalement bluffante : Pauline Tricot incarne avec gourmandise une commère insatiable, élément comique indéniable ; Lola Felouzis campe une Divys faussement gourde et punie d’avoir tenté de fuir un monde misérable avec un bel abattage ; Heidi-Éva Clavier s’en sort à merveille dans le rôle de la mère désemparée et un peu coincée. Gabriel Tur joue un médecin humaniste avec conviction tandis que Matej Hofman effraie en mari tyrannique obtus. Enfin, Paul McAleer est une révélation : il parvient à s’emparer d’un rôle difficile, celui de l’anti-héros, sans tomber dans le pathos ni la caricature. Déchiré dans ses entrailles, apeuré, colérique et capable de magnifiques envolées lyriques, le comédien surprend et émeut. Jolie trouvaille.

Ainsi, Ce démon qui est en lui offre une belle porte de sortie aux élèves-comédiens du Français, concrétisant une année passée dans la maison de Molière. Le résultat s’avère passionnant, généreux et permet de découvrir une œuvre méconnue en France, pour notre plus grand bonheur. ♥ ♥ ♥ ♥

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