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Georgia Scalliet

Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

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Britannicus : dans les arcanes du pouvoir

Prétendant malheureux à la succession de Muriel Mayette-Holtz, Stéphane Braunschweig se voit offrir un double lot de consolation puisqu’il est devenu le nouveau directeur de l’Odéon et qu’il est programmé pour la fin de saison à la Comédie-Française. Une année 2016 riche donc en rebondissements. Habitué au théâtre contemporain, Braunschweig retourne à ses classiques en montant Britannicus. La tragédie politique de Racine se retrouve ici chirurgicalement auscultée : pas de pathos ni de jérémiades mais la terrible bascule d’un gouvernant vertueux à un monstre ambitieux. Si l’atmosphère glaciale peut virer à l’assèchement des passions, le metteur en scène scrute avec une rigueur de tous les instants le fatidique dilemme entre amour et pouvoir ; filiation et trahison.

Dans Britannicus, se joue une guerre d’ego entre la castratrice Agrippine qui s’accroche désespérément au trône et son fils Néron, souverain juste et aimé de son peuple mais dont le désir de prouver son indépendance va le conduire aux portes de la folie. En enlevant Junie, la fiancée de son frère Britannicus, le tyran en germe dérape. C’est ce moment de renversement qui fascine Racine ; cet instant où les pôles du bien et du mal se brouillent, suite à des haines familiales trop profondément enfouies.

Exit les palais antiques avec leur décorum pompeux. Place à un immense bureau ovale évoquant sans l’ombre d’un doute les séries à la mode comme « House of Card ». La Rome impériale traverse les siècles pour débarquer dans notre présent. Tailleurs, trenchs et costumes sont de rigueur. Si cette volonté d’enraciner les conflits des puissants de nos jours ne brille franchement pas par son audace, le résultat fait tout de même mouche. Conscient de l’impact et de l’intérêt que nous portons aux arcanes du pouvoir, Braunschweig conçoit son Racine comme un épisode haletant d’une série télé (avec quelques baisses de régime cependant, surtout au milieu). Scénographe renommé, l’ancien patron de la Colline a conçu un espace aseptisé, impersonnel et froid où seul un dédale labyrinthique de portes blanches (une réminiscence d’Alice au pays des merveilles ?) interpelle et métaphorise l’égarement des personnages.

Les vers raciniens résonnent comme du cristal sur la grande salle Richelieu ; l’alexandrin coule de source, la diction est fluide. Pour ses premiers pas dans du classique pur et dur (excepté son Tartuffe), Braunschweig se montre d’une efficacité redoutable. C’est cinglant, cruel et impitoyable. Un peu comme un épisode de Dallas mais avec plus de cachet. D’autant plus qu’un jeu de contre-emplois dynamise l’affaire et complexifie la densité des caractères.

Étonnantes métamorphoses
On imaginait assez mal sur le papier Laurent Stocker en futur tyran. Pourtant, il ménage à merveille la transformation du despote éclairé en brute indifférente et impitoyable. Sa petite stature, peu impressionnante, se voit contrebalancée par un regard d’acier et des gestes sans équivoque. Il fait froid dans le dos. Benjamin Lavernhe, habitué à des rôles de gentils, étonne en fourbe perfide. Sa composition de Narcisse glace le sang. Se bonifiant d’année en année, Georgia Scalliet irradie de vulnérabilité en Junie tourmentée alors que Stéphane Varupenne se révèle moins adroit dans le rôle-titre. Hervé  Pierre, lui, est formidable en Burrhus. Le conseiller d’État devient clown effaré.

Bien sûr, l’événement attendu de tous était l’entrée de Dominique Blanc, nouvelle pensionnaire dans la maison de Molière. Elle crève sans surprise la scène ; après avoir joué Phèdre sous Chéreau, la voici sous les traits d’Agrippine, femme de poigne s’il en est. L’Agrippine qui nous est présentée n’a pas grand chose à voir avec une ambitieuse déclassée : on ressent davantage la détresse de l’abandon, la peur de la répudiation et de la solitude. La redoutable rhétoriqueuse manipule certes les mots comme personne mais sa persuasion et sa détermination se manifestent plus par une forme de douceur (qu’on peut bien sûr interpréter comme un fin stratagème). C’est une reine.

Défi relevé donc pour Braunschweig : si les sentiments subissent l’étranglement d’une bride, la mise à mal de la stabilité familiale et les conflits d’intérêt éclatent avec une splendeur moderne. Une mise en sourdine des mécanismes du pouvoir paradoxalement tonitruante. ♥ ♥ ♥ ♥

BRITANNICUS de Jean Racine. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Pascal Victor

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Dea Loher. Retenez bien son nom. La dramaturge allemande née en 1964 effectue une entrée fracassante au répertoire du Français avec Innocence. Le québécois Denis Marleau accompagne avec une douceur gracieuse et stylisée cette quête de sens construite sous forme de kaléidoscope choral sur les laissés pour compte.

Une grande ville portuaire. Fadoul (Bakary Sangaré, incroyable conteur) et Elisio (enragé Nâzim Boudjenah), deux immigrés clandestins. Une noyée rousse ressemblant étrangement à Rosa (agaçante Pauline Méreuze au jeu trop maniéré). Franz, son mari, croquemort (décevant Sébastien Pouderoux). Frau Zucker, sa belle-mère ex-communiste, diabétique et unijambiste (hilarante Danièle Lebrun). Absolue, une aveugle strip-teaseuse (malicieuse et touchante Georgia Scalliet). Ella (Cécile Brune dans une forme olympique), la philosophe vieillissante qui disserte sur La Non-Fiabilité du monde. Frau Habersatt, la mère mythomane (Claude Mathieu, sublime égarée). Deux candidats au suicide (cocasses Louis Arène et Pierre Hancisse). En somme, un microcosme d’éclopés et d’handicapés dont la vie bascule par un événement peu ordinaire : une montagne d’argent dans un sac plastique, la folie, le deuil d’un enfant, la culpabilité.

Dea Loher ne verse jamais dans un misérabilisme facile : elle semble éprouver une vive sympathie pour ses personnages banals en quête de rédemption et la tête pleine de rêves… Sans émettre de jugement moral, l’auteur questionne notre responsabilité individuelle et collective, notre force de résilience et la prise en main possible ou non de notre destin. La construction astucieuse en tableaux, amplement adoptée de nos jours dans les écritures dramatiques, permet un déplacement de focales en va-et-vient, une constellation de lumières qui forme petit à petit un cosmos d’êtres réunis par les contingences. On passe ainsi d’une solitude lugubre à la lente édification d’une solidarité timide mais solide.

Dans une boîte à musique où les mélodies s’isolent et se rejoignent, Denis Marleau orchestre sa partition avec doigté : tous présents sur scène, les douze acteurs dessinent une cartographie ramassée et dessinée par touches impressionnistes : ces essaims d’entités virevoltent au gré d’une narration cassée et alternée, contribuant à créer une dynamique tout en jouant avec une structure en trous savamment bâtie. Certaines histoires se révèlent plus passionnantes que d’autres (notamment celle d’Absolue) d’où quelques longueurs mais l’ensemble tient la route.

Saluons à ce titre, la création vidéo de Stéphanie Jasmin qui consolide la charpente de la mise en scène en distillant des images ravissantes de candeur, douces et tendres, abstraites et enfantines. Ce support d’images évite de sombrer dans un réalisme déplacé et concoure à apporter une touche d’onirisme bienvenue dans ce monde inhospitalier où la tour des suicidés comptabilise ses morts…

Il était donc temps que la Comédie-Française accueille dans sa prestigieuse salle Richelieu des auteurs dramatiques actuels de premier ordre, qui plus est des femmes. En renouvelant son répertoire, la maison de Molière peut ainsi capter un public différent, en quête de nouvelles écritures. Remercions Laurent Mulheisen, conseiller littéraire du Français et traducteur français attitré de Loher, d’avoir convaincu Muriel Mayette de monter cet écrivain majeur et célébré Outre-Rhin. Innocence de Dea Loher s’apparente à un soutien bienveillant envers les démunis, ceux qui souffrent mais persistent dans leurs espérances. Et Denis Marleau a réussi à restituer toute la poésie de la dramaturge allemande en alimentant un univers d’images attachantes qui trouveront sans doute écho chez chacun d’entre nous. ♥  ♥  ♥  ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

MISMolière se serait sans doute retourné dans sa tombe en assistant à la représentation de son Misanthrope monté par le jeune pensionnaire Clément Hervieu-Léger. La version proposée de cette pièce âpre et exigeante sur l’inadaptation au monde d’un atrabilaire amoureux dépressif et lunatique laisse dubitatif quant à son manque d’audace, son étirement interminable et ses excentricités précieuses superflues. Ayant déjà mal dirigé Loïc Corbery dans L’Épreuve, le metteur en scène récidive dans le rôle-titre. La crise existentielle que traverse cet anti-héros se retrouve paralysée par des gamineries futiles et anecdotiques. Le reste de la troupe trouve cependant rapidement son envol et la magnifique scénographie fait sens mais ce Misanthrope semble tout miser sur l’emballage et délaisse malheureusement le fond. L’absence d’un véritable parti-pris ou d’une quelconque vision de ce monument littéraire range cette adaptation plus qu’en demi-teinte dans les cartons des ratés de la Comédie-Française. Une grande déception donc qui, d’une manière plus générale, traduit un singulier manque d’innovation dans la maison de Molière.

Le salon de la coquette Célimène ne respire pas l’opulence ou l’hospitalité : un lustre au sol, des meubles recouverts d’un drap blanc, tuyauterie et fils électriques nus impriment une atmosphère de maison hantée à ce haut lieu de rencontres mondaines. La scénographie inspirée et en clair-obscur d’Éric Ruf symbolise d’emblée la déliquescence d’un monde, celui d’Alceste. Ce misanthrope, dégoûté par l’hypocrisie des hommes, cherche à fuir à tout prix cette ignoble société. Son ami Philinte tente de le raisonner et de lui insuffler une bonne dose de modération mais en vain. Encagé dans son amour pour Célimène, Alceste se retrouve confronté à un dilemme moral : vivre en ermite ou conquérir sa belle ? La fin de la pièce signe la cruelle réclusion du personnage, complètement désœuvré.

Clément Hervieu-Léger opte pour une esthétique de la lenteur pesante et ennuyante : sa version du Misanthrope dure trois heures, avec un entracte coupant un rythme déjà bien monotone. Pour combler le temps, les personnages courent et s’agitent, montent et descendent les escaliers et tentent d’occuper l’espace pour faire diversion et créer un semblant d’action bien illusoire. Le problème majeur de cette proposition provient de son absence de vision : que veut transmettre le metteur en scène en adaptant cette pièce maintes et maintes fois adaptée ? Quel regard neuf apporte Clément Hervieu-Léger sur un texte connu de tous ? Pour dire la vérité pas grand chose. Le jeune pensionnaire transforme Alceste en un gamin pleurnichard et inconstant bien loin de ressentir une quelconque déchirure intérieure : Loïc Corbery, comme à son habitude, cabotine trop et ses gémissements exagérés exaspèrent vite. Le comédien n’arrive pas à procurer suffisamment de subtilité dans son outrance colérique : ses jérémiades incessantes se substituent à l’empathie que l’on devrait ressentir pour cet homme prisonnier de ses contradictions. Ici, ce sale adolescent attardé tend les joues pour se faire battre et aucune compassion ne peut émerger de cette interprétation monolithique, remplie de tics et de tocs. Erreur gênante de casting donc pour le rôle principal.

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

Les seules audaces que se permet le metteur en scène constituent des minauderies inutiles : passons sur les notes de piano insistantes pour s’attarder sur l’essaim de domestiques parasitant le plateau. Cette armée de valets annihile l’oppression et l’intimité du huis clos. Ils entravent les mouvements des personnages et leur présence muette et hyperactive gênent le bon déroulement de la pièce, qui souffre d’ailleurs d’un niveau de diction anormalement bas (le comble pour une salle dont l’acoustique vient d’être rénovée). La trop longue scène d’introduction entre Alceste et Philinte passe ainsi aux oubliettes tellement les propos des personnages nous parviennent atténués. Un défaut qui devrait être rapidement réglé.

Heureusement, tout n’est pas à jeter dans cette courageuse adaptation d’un monstre sacré de notre patrimoine littéraire. À commencer par sa sublime distribution. Georgia Scalliet trouve sans doute ici l’un de ses plus beaux rôles : pimpante et futile en coquette superficielle, elle sait aussi se montrer poignante lors de sa cérémonie de démystification. Elle rayonne tout simplement. Florence Viala se révèle venimeuse et piquante en Arsinoé garçonne à souhait ; Serge Bagdassarian explose en Oronte outré et diablement hilarant. Louis Arène et Benjamin Lavernhe s’imposent comme deux jeunes talents prometteurs et à suivre de très près : géniaux en petits marquis fats et ridicules, ils forment une paire à l’efficacité redoutable. Éric Ruf et Adeline d’Hermy composent un couple de sages amants sensibles avec bonheur.

Quelques scènes et trouvailles (surtout à la fin de la pièce) valent le détour comme ce passage où Alceste écoute, caché dans un coin derrière la porte, Oronte débiter son fameux sonnet à une Célimène charmée.  Le leitmotiv central du mensonge et de la trahison s’avère parfaitement transposé sur scène. Le moment où Célimène se voit confondue par tout ce microcosme d’aristocrates émeut profondément : dos au public, Georgia Scalliet ploie sous le coup des remontrances de tous ses amants trompés. L’effet de tableau prend alors tout son sens et l’image reste belle. Dernière fulgurance inspirée : l’ultime action de la pièce est une invention de Clément Hervieu-Léger. Célimène revient une dernière fois sur scène, tente peut-être de se racheter auprès d’Alceste mais n’aperçoit qu’un plateau vide, déserté par ce cœur trop humilié. La scène se passe de parole mais tout est dit. La solitude contamine tous les personnages et ce cercle d’amis se dissout sans espoir possible de réunion. Des détails qui n’en sont pas éveillent l’intérêt du spectateur : les sublimes costumes de Caroline de Vivaise traduisent un détérioration des relations entre les personnages : de vert émeraude à bordeaux, les costumes des petits marquis deviennent d’un noir lugubre tout comme le tailleur originellement crème d’Arsinoé.

Ainsi, ce Misanthrope proposé par Clément Hervieu-Léger constitue un raté au Français : malgré une troupe éclatante et quelques beaux moments, cette adaptation ne décolle jamais. Empêtrée dans un rythme plombant et alourdie par un rôle-titre mal dirigé et des coquetteries dispensables, la pièce s’avère froide et terne. Le metteur en scène a eu les yeux plus gros que le ventre et son intention louable de proposer une version personnelle de ce chef-d’œuvre se heurte justement à une absence de prise de risques notable qui plonge son Misanthrope dans les oubliettes. Dommage. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

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Période de fêtes de Noël obligent et après le réjouissant Les Trois petits cochons, le Studio-Théâtre nous replonge en enfance avec une adaptation parodique et swingante à souhait d’un conte d’Andersen. La Princesse au petit pois, dont l’intrigue tient en à peine une page, trouve un second souffle grâce à l’écriture à six mains d’Elsa Tauvernon, Antoine Guémy et Édouard Signolet. La mise en scène de ce dernier insiste sur l’aspect social et transgressif de ce conte dont la morale repose sur un petit pois mais manque de fantaisie et de folie. Le quatuor de comédiens court dans tous les sens et nous entraîne dans un univers jazzy et labyrinthique réjouissant et enlevé.

Il était une fois Roi et Reine qui vivent en misanthropes dans un royaume lointain et fort heureux. Tout va pour le mieux jusqu’à ce que leur fils Prince, un brin dépressif et ignorant, se mette dans la tête de se trouver une Princesse. Malgré l’attitude surprotectrice de ses paternels, Prince est envoyé en voyage afin de découvrir le monde et de ramener l’élue de son cœur chez lui. Après moult péripéties, Prince revient chez lui plus accablé que jamais mais finit par trouver sa promise en la personne d’une Princesse qui ne paye pas de mine au prime abord mais qui passe avec succès l’épreuve du petit pois caché sous le matelas.

Le canevas initial du conte d’Andersen est ainsi respecté mais Signolet en subvertit le sens pour en proposer une vision sociale pertinente et plutôt bien trouvée. Il est beaucoup question d’« envers », d’« endroit » et de « vrai » dans la pièce où la norme apparaît comme un principe de vie essentiel. S’en éloigner s’avère tout bonnement impensable et le droit à la différence est proscrit. Dans un univers régi par la perpétuation royale, où l’écart est tout simplement banni (pas de prince ou d’ours à épouser !), le pauvre Prince doit marcher dans les traces de ses parents et assurer la descendance familiale sans broncher. Cette quête de la norme apparaît pourtant problématique puisque Prince ne fait que tourner sur lui-même : l’espace reste le même, seuls les personnages changent. Le motif labyrinthique conduit donc à un piétinement du voyage initiatique du héros, qui se confronte à un même mur d’opposition et se retrouve frustré de ne pas pouvoir accomplir ses désirs.

Jérémy Lopez enfile le costume un peu trop étriqué de ce Prince boy scout avec un petit air Droopy délicieusement irrésistible. Au fil de ses aventures, il ne manque pas de tomber inévitablement sur une ribambelle de séductrices incarnées par l’impériale Elsa Lepoivre et la sensiblement hilarante Georgia Scalliet (qui trouve enfin grâce à nos yeux) : cannibales, dominatrices, excentriques, hautaines, désemparées, monstrueuses, émouvantes… La première en impose autant en Reine glam dans sa magnifique robe rouge fourreau moulante qu’en maîtresse SM en body panthère bestiale alors que la seconde agace autant en pimbêche starifiée à la Marilyn qu’elle émeut en princesse de cœur. Elliot Jenicot complète le quatuor avec un talent clownesque époustouflant notamment lors d’une séquence de mime animalier qui vaut le détour.

La mise en scène de Signolet modernise les propos d’Andersen avec une bande-son jazzy du meilleur effet. Le spectacle s’ouvre sur « Cheek to cheek » ; on entend ensuite « Marmelade Mambo » pour finir sur une chanson du petit pois diaboliquement entraînante. Cette musique qui swingue a pour effet de dynamiser le rythme de la pièce et d’amener un esprit cartoonesque fortement sympathique. Le décor en rubik’s cube, loin d’être original, reste assez malin et commode et permet d’évoquer rapidement les espaces. Les costumes réalisés par Laurianne Scimemi sont d’une beauté onirique enivrante : frous-frous, collants multicolores, robes virevoltantes. Bref, un délire visuel qui fait plaisir aux mirettes. Quelques effets scéniques ravissent également la vue comme cette sublime descente de matelas mais on aurait vraiment voulu que Signoret se laisse plus aller et apporte un grain de folie encore plus marqué sur scène. On n’a pas vraiment l’impression d’assister à un conte ici : le merveilleux est peut-être trop ramené à un esprit terre-à-terre et un manque de poésie se fait légèrement sentir.

Nonobstant ce parti-pris scénique un peu trop sage, La Princesse au petit pois se suit avec un plaisir régressif palpable et le rire des bambins témoigne avec justesse de la réussite du spectacle. Cette quête initiatique ponctuée de déceptions finit évidemment dans la bonne humeur mais l’aspect subversif de la parodie du conte d’Andersen résonne avec force sur la petite scène du Studio-Théâtre. Un beau moment de théâtre familial. ♥ ♥ ♥ ♥

© Cosimo Mirca Magliocca
© Cosimo Mirca Magliocca

Après un triomphe la saison passée, La Trilogie de la villégiature est reprise salle Richelieu pour à peine quinze jours de représentations. On ne saurait que trop vous conseiller de vous précipiter sur ce triptyque de Goldoni, mis en scène avec rigueur et délectation par Alain Françon, un habitué du Français. Le bel esprit de troupe de la maison de Molière est parfaitement incarné dans cette comédie truculente mais bien pessimiste.

Goldoni, contemporain de Beaumarchais, se veut un peintre de la société de son époque. Centrant l’intrigue de La Trilogie autour de bourgeois désargentés, obnubilés par les apparences et leur respectabilité, le dramaturge italien passe au scalpel la déliquescence de cette bourgeoisie échouant à assimiler les codes de l’aristocratie.

Englués dans cette toile d’araignée mensongère, ces bourgeois sont prêts à s’endetter pour pouvoir s’offrir une escapade à la campagne, dans l’espoir de ridiculiser ces aristocrates aisés.

Alain Françon a choisi de monter sur scène les trois parties de La Trilogie dans un spectacle fleuve de quatre heures trente. Dans La Manie de la villégiature, deux familles sont affairées à s’occuper des préparatifs. Dans Les Aventures de la villégiature, l’action se cristallise autour d’un moment de quiétude mêlant jalousie et romance. Enfin, dans Le Retour de la villégiature, les illusions se sont brisées. Ne restent que le dépit et la vertu, au détriment de l’amour sincère.

La pièce suit donc une ascension descendante : le ton badin du début, correspondant à l’exposition, renvoie clairement à la comédie. Les personnages sont pressés, sans le sou certes, mais joyeusement impatients de partir prendre des vacances à la campagne. L’air est à l’insouciance et à l’épicurisme malgré les caisses vides. Un moment d’apaisement vient ensuite avec une belle réception sur une terrasse, assortie d’élégants lampions et d’une violoncelliste exquise. La langueur est reine. La fin signe la décrépitude de la société bourgeoise vénitienne. La fête est finie, la banqueroute achevée bien qu’un espoir de changement éclaire un peu cette atmosphère lugubre. Le microcosme est envahi par les ténèbres ; la maison de Madame Costanza est sale, grise et terne. Le temps est figé, les mouvements lents, la désillusion installée. Finies les plaisanteries et place à la vertu bien pensante et ennuyante. Goldoni mêle la comédie au drame avec la même efficacité : on passe du rire aux larmes de manière progressive, les transitions sont subtiles même si prévisibles. La structure de ces trois parties se révèle implacable : les bourgeois sont punis de leur orgueil et renvoyés à leur réelle condition. Les masques tombent et la réalité reprend ses droits. Le constat, amer et cruel est d’autant plus cynique que le début de la pièce était léger. Les mariages, normalement consécrations d’un bonheur amoureux, n’apportent pas vraiment la joie escomptée. Dure chute pour ces mondains en quête de reconnaissance sociale de se voir ainsi déclassés…

Pour incarner cette bande de bourgeois envieux, le Français déploie les meilleurs éléments de sa troupe. Laurent Stocker campe un Leonardo farouche et jaloux en diable ; Michel Vuillermoz, un Ferdinando pique-assiette et mauvais à souhait tourmentant une Danièle Lebrun exquise en vieille veuve cougar et maniérée. Adeline d’Hermy et Benjamin Lavernhe forment un couple de jeunes clowns cabotins et virevoltants. Elsa Lepoivre et Éric Ruf incarnent des valets d’une touchante gravité, en se révélant bien plus matures et responsables que leurs maîtres. Bruno Raffaelli joue un Fulgenzio plein de sagesse, digne et honnête. Hervé Pierre est excellent en père soumis et faible devant les exigences de sa fille.

Deux actrices se distinguent de la distribution : Anne Kessler endosse son rôle de Vittoria avec une jubilation jouissive et fait preuve d’une hystérie coquette hilarante. Ses apartés mesquins et médisants s’avèrent savoureux et ses mimiques impayables. La comédienne est parfaite dans son personnage. L’autre excellente surprise se nomme Georgia Scalliet… Celle qui nous avait exaspérés dans Troïlus et Cressida avec sa voix traînante et geignarde trouve enfin un rôle de composition. Elle est tout simplement brillante en Giacinta et étonne par les nuances qu’elle apporte à son personnage, qui est un peu l’héroïne de la pièce. Géniale en pouliche hypocrite méchante et mondaine, notamment dans ses piques avec Vittoria, la jeune femme irradie aussi dans le désarroi, torturée par ses deux amants. La bienséance semble céder à la passion avant de reprendre le contrôle. Bravo à Mademoiselle Scalliet qui a su donner l’épaisseur nécessaire à son personnage.

Un petit bémol concernant le personnage de Guglielmo, incarné par Guillaume Gallienne. Le comédien semble bien mou et nous a paru manquer du feu nécessaire pour jouer le rôle d’un prétendant enflammé de désir. Sa prestation, assez terne, aurait pu être amplifiée par plus d’ardeur et d’énergie. Dommage.

Autre bon point : les costumes de Renato Bianchi sont sublimes et extrêmement bien travaillés. Les robes des coquettes surtout sont magnifiques.

Alain Françon signe donc avec La Trilogie de la villégiature une mise en scène rigoureuse et éclatante d’une sombre joie. Sa direction d’acteurs est remarquable tout comme le soin apporté à la scénographie et aux costumes. Une adaptation de qualité, à découvrir d’urgence au Français. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Une pièce peu connue de Shakespeare, Troïlus et Cressida inaugure la salle Richelieu, fraîchement rénovée (notamment pour l’acoustique) en janvier dernier. Pour notre plus grand malheur… On se demande quelle mouche a piqué Muriel Mayette pour nous proposer un supplice visuel et sonore de trois heures.

Soyez prévenus : il vaut mieux connaître l’histoire de la guerre de Troie pour comprendre un minimum de l’intrigue qui se joue sous nos yeux. Shakespeare opère une démystification des héros antiques et montre une Troie en proie à l’ennui, aux doutes et aux tensions belliqueuses. Troïlus,  fils de Priam et troyen tombe amoureux de Cressida, la fille du devin grec Calchas passé chez l’ennemi. La pièce mêle vie privée et publique ; amour, politique et guerre et déploie une non-action verbeuse et anxiogène.

Le problème de Troïlus et Cressida est simple : c’est une pièce sur l’ennui qui ennuie. La pièce de Shakespeare est faible comparée à ses autres œuvres. Pour saisir l’histoire, il faut déjà pouvoir identifier correctement les personnages et trouver dans quel camp ils se situent. Avec plus de vingt personnages sur scène, autant dire que la tâche est rude. On comprend mieux pourquoi cette pièce a rarement été mise en scène et pour cause : les dialogues plombent l’action, les personnages nous perdent et on attend avec impatience que cette mascarade se termine. Le spectateur est assailli par une logorrhée atroce et interminable qui n’a ni queue ni tête. Le rythme de la pièce est désespérément lent et le désarroi des personnages se conjugue avec celui du public.

La traduction de Markowicz est littérairement très riche, mêlant le sublime et le grotesque, le tragique et le comique. Malheureusement, sur scène, cette restitution poétique de la langue shakespearienne tombe à plat et le débit des acteurs est trop rapide qu’on ne peut pas savourer ce mélange des registres si particulier à Shakespeare, ce qui se révèle frustrant.  L’alternance des vers libres et rimés doit très bien rendre sur le papier mais sur scène, on est plus sceptique.

L’action est confuse, brouillonne, lente et vaine. La pièce aurait pu aisément être coupée de moitié sans dommage préjudiciable à l’intrigue. Elle est, en outre, alourdie par une mise en scène peu inspirée et décevante, à commencer par le jeu très inégal des comédiens. Le couple éponyme navre par un jeu grotesque et peu crédible. Il s’avère surtout complètement désincarné et semble ne pas comprendre ce qu’il dit. Georgia Scalliet (si solaire en Irina dans Les Trois sœurs) déclame ses vers avec une diction insupportable et récite sa leçon lorsqu’elle déclare sa flamme à Troïlus. Stéphane Varupenne (si éloquent en garde dans Antigone et malicieux en petit cochon dans Les Trois petits cochons) semble lui aussi avoir appris par cœur les sermons qu’il adresse à Cressida. Le binôme est mal assorti alors que les deux acteurs se révèlent habituellement excellents.

Heureusement, certains acteurs tirent leur épingle du jeu. Loïc Corbery incarne un Ajax rendu à l’état primitif, fougueux et chien fou plein de folie guerrière ; Éric Ruf campe un Ulysse malin comme un singe, élégant et stratège dans ses discours ; Gilles David, dans le rôle de Pandare, est parfait en entremetteur hilare et indiscret. Enfin, Jérémy Lopez est à mourir de rire en Thersite bouffon et farcesque.

La scénographie imaginée par Éric Ruf est plutôt réussie notamment avec les gradins en bois et les tentes aériennes qui retranscrivent assez bien l’ambiance conseil de guerre des soldats.

Cependant, ces quelques détails réussis ne parviennent pas à sauver la pièce du naufrage. Troïlus et Cressida est donc un raté au Français. La sauce ne prend pas et on espère que la pièce ne sera pas reconduite à la saison prochaine. Prions…

Les Trois sœurs constitue l’avant-dernière pièce de la tétralogie tchekhovienne. Écrite au début du siècle en 1901, après Oncle Vania et trois ans avant La Cerisaie, elle raconte la déréliction de trois sœurs qui rêvent de retourner à Moscou, la ville de leur enfance, leur paradis perdu, de se marier ou de travailler. Pièce de l’espoir puis des désillusions, Les Trois Surs nous embarquent dans une Russie reculée, aristocratique mais décrépie où la bourgeoisie et le pragmatisme grignotent les rêves et les désirs, annihilent la joie et les plaisirs.

La trinité sororale se compose de l’aînée Olga, institutrice vieille fille qui rêve de se marier, de Macha la cadette mélancolique et mystérieuse et d’Irina la jeune colombe solaire et joyeuse. L’action débute le jour de la fête d’Irina, un an après la mort du père. Le deuil est fini et les sœurs sont en liesse, la vie reprend son cours. Les militaires viennent égayer la maison familiale et de nouvelles connaissances font irruption comme Verchinine le nouveau commandant de la batterie et Natacha, la fiancée d’Andreï, le frère. L’espoir règne. Il sera de courte durée. Quatre ans plus tard, les rêves se sont écroulés et la vie redevient monotone. Malgré tout, les sœurs garderont la tête haute et tiendront le coup.

Alain Françon s’occupe de la mise en scène à la Comédie française. Habitué de Tchekhov, il a déjà travaillé sur Ivanov et La Cerisaie du temps où il était le directeur de la Colline. Françon avance donc sur un terrain connu et sait où il met les pieds. Il offre une relecture classique mais efficace de la pièce. La troupe de comédiens du Français est dirigée d’une main de maître. Florence Viala, Elsa Lepoivre et Georgia Scalliet  sont désarmantes d’harmonie dans le rôle de ces trois sœurs inséparables. La première campe une Olga sérieuse et raisonnable et responsable dans le rôle de l’aînée ; la deuxième incarne une Macha au bord de la folie, torturée et rêveuse, dans son monde ; la troisième joue une Irina flamboyante et rayonnante de vie aspirant au travail mais déchantant rapidement. Coraly Zahonero incarne une Natacha incroyable de sans-gêne et de vigueur : de brebis égarée, elle se transforme en louve vorace qui empiète et empare tout l’espace de la maison familiale.

Les hommes ne sont pas en reste avec notamment le réjouissant Salony joué par un Éric Ruf au meilleur de sa forme et le travailleur tendre Touzenbach, sensiblement incarné par Éric Genovèse. Gilles David est désopilant en nigaud heureux et cocu (Koulyguine) et Michel Vuillermoz convaincant en utopiste fougueux (Verchinine). Enfin, Stéphane Varupenne compose un Andrei épuisé et vaincu par tant de vigueur féminine.

Les Trois sœurs joue constamment sur la tension entre l’idéal et la réalité : l’ambiance languissante rendue par Françon éclaire bien cette opposition. L’action réside dans le langage, dans les discours inconscients ou implicites des personnages : Macha et son obsédant poème, Tcheboutykine et son fameux « Cela n’a pas d’importance », les déclarations d’amour sous-entendues entre Macha et Verchine qui chantent le Boléro…

La pièce dure trois heures, ce qui est conséquent et une baisse de tension se fait sentir après l’entracte. Le décor en carton-pâte est plutôt laid et ne ravit pas vraiment les yeux. Il est aussi dommage que Françon ait choisi d’enfermer les personnages dans des costumes et une atmosphère trop liés à l’époque de la création de la pièce. Un peu de modernisation au niveau de la mise en scène aurait été souhaitable, l’ennui étant par essence une notion intemporelle. Malgré tout, l’adaptation de Françon vaut le détour et satisfera les amateurs de Tchekhov. ♥ ♥ ♥

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