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Georges Feydeau

Lilo Baur nous offre une Puce bondissante au Français

Chez Feydeau, la question du déréglement sexuel est au cœur de tout. En adaptant un vaudeville peu connu du maître, La Puce à l’oreille, Lilo Baur met nos sens en ébullition. Le public de la Comédie-Française sort en effet revigoré de cette machine infernale du désir menée à un rythme trépidant par une troupe de comédiens habités.

La metteur en scène sort la carte d’un chic de façade qui cache des pulsions beaucoup moins recommendables. Rejetant les codes d’un jeu ultra réaliste, elle préfère plutôt adopter une distance loufoque et grinçante qui plonge le spectateur dans un ahurissement goguenard et qui sied parfaitement à l’absence totale de crédibilité de la pièce, totalement surréaliste.

Une lettre aura une importance capitale pour l’intrigue et inutile de vous dire que les quiproquos, les soupçons d’adultères et autres gaillardises en-dessous de la ceinture seront de la partie !

D’emblée, le décor est posé : un feu de cheminée (kitsch à mort avec ses grandes flammes artificielles), une tête de cerf, une horloge à coucou, une immense baie vitrée avec flocons de neige et de beaux canapés verts. Ambiance cocooning avant la tempête… On se sent bien oui en compagnie de ces félés jaloux, hystériques ou à côté de la plaque. Et ce, deux heures durant !

Sauts de puce
Si cette Puce à l’oreille rend tellement enthousiaste, c’est que Lilo Baur a intégré tous les ingrédients du vaudeville pour en restituer l’énergie débordante, voire bondissante ! Quelle fougue dans cette proposition ! Quelle attention portée aux déplacements qu’il s’agisse des pas de biche des vraies fausses potiches incarnées avec délectation par Anna Cervinka et Pauline Clément, de la foulée nerveuse de Thierry Hancisse, propriétaire d’hôtel despote ou bien encore le trublion Jérémy Lopez, mari sanguin à l’accent espagnol qui saute dans tous les sens. Les comédiens, admirablement dirigés, sont tous du côté de la vie avec leur exubérance et leur folie. Serge Bagdassarian impeccable dans un double rôle de mari net de domestique simplet.

L’acte II, prenant place à l’hôtel du Minet Galant, cristallise la tension sexuelle et façonne un labyrinthe de luxure contrariée assez vertigineux. On ne sait plus où donner de la tête, comme la patronne jouée par une Cécile Brune totalement dépassée par les événements.

Bravo donc à Lilo Baur pour ce travail généreux qui comble visiblement les comédiens présents sur scène et qui nous enchante également ! Feydeau a encore de beaux jours devant lui au Français… ♥ ♥ ♥ ♥


LA PUCE À L’OREILLE de Georges Feydeau. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Brigitte Enguérand

Léa Drucker et Micha Lescot, un tandem digne de Feydeau !

Après un Système Ribadier décoiffant, Zabou Breitman se frotte encore à Feydeau dans La Dame de chez Maxim. Attentive à en restituer la mécanique explosive, la metteur en scène s’appuie sur une distribution quatre étoiles. Si le jeu des comédiens est de haute voltige, les longueurs bavardes du vaudeville auront eu raison de notre patience.

C’est la débandade dans la chambre du docteur Petypon ! Après une folle nuit d’ivresse, notre savant comate et ne se rend même pas compte de la présence d’une cocotte importune dans son lit ! Comment éviter le scandale ? En faisant passer la danseuse du Moulin Rouge pour sa légitime pardi ! C’est par ce fâcheux concours de circonstances que se noue l’intrigue de la pièce.

Feydeau se joue, comme souvent, de l’irréprochabilité de façade d’une bourgeoisie névrosée et lâche. Zabou Breitman accentue ce décalage et convie le public à une critique de l’intérieur de ce microcosme parisien avec comme détonateur une fille vraie et nature qui s’amuse comme une folle de la situation. Les magnifiques décors, dans l’esprit pop up, d’Antoine Fontaine, nous plongent dans un univers de faux-semblants où tout se joue sur des malentendus.

Troupe de dingues
Aucune place n’est laissée au hasard ici puisque les comédiens s’inscrivent dans une belle énergie de groupe, galvanisés par l’œil éclairé de leur metteur en scène. On aime retrouver Micha Lescot dans un rôle comique proportionnelle à sa taille. Élastique au possible, il se fait traîner dans tous les sens sans broncher, et son allure aristo-désinvolte sied parfaitement au rôle de beau salaud macho du docteur Petypon. Pour lui donner la réplique, Léa Drucker ne se fait pas prier en grisette franche du collier à la gouaille sympathique. Sa Môme Crevette donne du souffle et de l’entrain à l’ensemble même si on aurait pu imaginer une comédienne plus jeune dans le rôle.  Anne Rotger, impeccable de maîtrise, campe une Madame Petypon solidement accrochée à sa logique, pauvre dindon bigot complètement déboussolé. André Marcon, lui, jouit d’une belle autorité sur scène, un peu gaillarde. Il était donc idéal dans la peau du militaire fortuné.

Quelques gags récurrents tels que le fauteuil-somnifère ou le travestissement de ces messieurs en duchesses et baronnes donnent le sourire tout comme quelques scènes jouées en accéléré, clin d’œil aux balbutiements du cinéma ou encore cette parodie de duel effectué avec… des doigts !

Cependant, le temps semble s’éterniser à la Porte Saint-Martin. Des essouflements se font sentir assez rapidement malgré le train d’enfer que tente d’imprimer Zabou Breitman à la représentation. Le problème se niche bien dans le noyau textuel de la pièce de Feydeau, qui se ramifie à l’envi et s’enferme dans ses quiproquos jusqu’à l’écœurement. Bien que des coupes aient déjà été effectuées, il aurait encore fallu davantage oser tailler dans ce matériau afin d’offrir un rythme plus soutenu à l’ensemble. ♥ ♥ ♥

LA DAME DE CHEZ MAXIM de Georges Feydeau. M.E.S de Zabou Bretiman. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h.

© Jean-Louis Fernandez

Un Dindon aux plumes ébouriffantes

Rien de tel qu’un vaudeville endiablé pour pimenter votre été théâtral. Le Lucernaire l’a bien compris et dégaine un remède miracle contre la morosité avec Le Dindon. Réorchestré par le couple Florence Le Corre et Philippe Person, le classique de Feydeau sort ses plumes fantasques et imprime son rythme de rouleau-compresseur comique avec une énergie récréative.

Inutile de résumer l’intrigue du Dindon, ce serait y consacrer des heures. Pour clarifier un tant soit peu la situation, rappelons qu’il sera question comme de coutume d’adultère, d’arroseur arrosé, de quiproquos à foison et de rivalités hommes/femmes. Comme toujours, les lieux auront une importance cruciale, en l’occurrence, une chambre d’hôtel qui suscitera tous les désirs.

Le théâtre de la rue de Notre-Dame-des-Champs réussit une gageure en condensant sur un petit plateau et avec une dizaine de comédiens la pièce de Feydeau en 1h20. Ainsi amplement dégraissie, l’histoire éclate sous ses saillies les plus monstrueusement outrancières. La lâcheté de ces petits bourgeois menteurs, incapables et infidèles explose donc tout comme l’ambivalence des femmes, outrées d’être trompées mais qui se rabibochent bien vite avec leurs conjoints…

L’art de la troupe
Le parti-pris saute donc aux yeux : il s’agit de projeter sous une lumière crue les tares d’un microcosme hypocrite. Autant en mettre plein la vue et le duo aux manettes ne s’en prive guère. Il respecte la mécanique implacable du Dindon en maniant l’art du décalage avec pas mal de doigté. On pense notamment à une hypnotisante séduction via « Ti Amo » ou alors ce couple de touristes revenus de chez Disney en vue d’une soirée déguisée pour le moins étonnante (avis aux amateurs de Minnie)… Le deuxième acte, concentré dans la chambre d’hôtel, est à cet égard savoureux : les rebondissements et les allées et venues des personnages s’enchaînent avec un tempo du tonnerre de Brest.

Il fallait trouver des comédiens à la hauteur de la folie de Feydeau : pari réussi avec la première promotion de l’École d’art dramatique du Lucernaire. Saluons la délurée Cécile Caubet en Anglaise-mante religieuse ; Ondine Savignac en épouse S.M castratrice (avec fouett ET pantalon en cuir s’il v©ous plaît) ; Alexandre Zelenkin en bourreau des cœurs filou un brin mauvais garçon ; Nans Gourgousse en pseudo-amant snob et sacrément vorace du bas-ventre ; Lucas Bottini jeune mari attendrissant désespéré de se coltiner une épouse sourde comme un pot (hilarante Chloé Philippe). Le reste est à l’avenant.

Feydeau a toujours eu le vent en poupe, surtout lorsque la chaleur augmente. La preuve avec l’inquiétant Hôtel du Libre-Échange monté par Isabelle Nanty au Français. S’il est clair que les moyens ici sont beaucoup plus modestes (et ne s’en cachent pas), le résultat s’avère fort sympathique et tout à fait euphorisant. ♥ ♥ ♥ ♥

LE DINDON d’après Georges Feydeau. M.E.S. de Florence Le Corre et Philippe Person. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h20.

© Doriane Chapelier

Isabelle Nanty ou le vaudeville dans le sang

Après Un Fil à la patte et Un Chapeau de paille d’Italie, la Comédie-Française termine sa saison sur un feu d’artifice vaudevillesque. La pétillante Isabelle Nanty s’empare de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau en explorant les variations de la fidélité conjugale avec la gouaille qu’on lui connaît. Malgré des longueurs, cette réunion alambiquée des désirs se suit avec un plaisir certain au rythme des imprévus en tout genre.

Un vaudeville sans lieu pour s’ébattre, cela n’existe pas. Pour éviter de se faire prendre la main dans le sac, il s’agit de trouver un lieu interlope, à l’abri des regards indiscrets. L’Hôtel du Libre-Échange, au nom tout indiqué, conviendrai très bien à Pinglet. L’architecte, castré par sa mégère de femme, souhaite batifoler avec la femme de son associé Paillardin, qui elle, n’en peut plus de passer pour la plante verte de service. Ces deux âmes esseulées décident de s’acoquiner… C’était sans compter la présence de Maxime, neveu de Paillardin venu se détendre avec Victoire, la bonne des Pinglet et Mathieu, un ami des Pinglet qui débarque avec ses quatre insupportables filles.

Rencontres en pagaille
Ces rencontres importunes sont évidemment à l’origine de tout le sel de cette comédie. Le crampon Christian Hecq qui arrive toujours comme un cheveu sur la soupe conquiert un public ravi. Ses bégaiements et ses airs ahuris sont tordants. Michel Vuillermoz joue de malchance avec une piquante contrariété tandis qu’Anne Kessler épate en dragonne-tragédienne sans concession. Florence Viala apporte une touchante humanité dans le rôle de la femme délaissée. Laurent Lafitte, lui, effraie en tenancier pervers aux gros chicots et aux talents certains de cabaretier. La fraîcheur ravissante de Julien Frison en philosophe coincé s’ouvrant aux plaisirs de la chair est à relever : son allure de grande liane montée sur ressorts lui promet une rapide ascension dans les rôles comiques.

L’élégant décor de Christian Lacroix joue sur nos perceptions : ses airs de maison hantée chic et insalubres à la fois renvoient à la réconforte étiquette bourgeoise sapée par des pensées immorales bien moins glorieuses…. L’idée d’une juxtaposition d’étages reliés par un escalier en colimaçon est bienvenue : elle permet une simultanéité et un agrandissement de l’espace qui accentue la démesure des situations.

Point noir cependant : Feydeau, gourmand, tire trop ses effets. L’ajout d’un troisième acte, qui laisse les personnages mal en point après leur nuit de folie, n’a pas d’intérêt dramatique et offre des rebondissements à rallonge qui sont autant de pétards mouillés. Le spectacle dure tout de même deux heures trente sans entracte. Beaucoup trop long pour une comédie : Nanty aurait du expédier l’affaire avec moins de ménagement et procéder à des coupes.

L’HÔTEL DU LIBRE-ÉCHANGE de Georges Feydeau.  M.E.S d’Isabelle Nanty. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h30. ♥  ♥  ♥

© Brigitte Enguérand

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Qui aurait pu se douter que Feydeau concocterait avec L’Homme de paille une délirante comédie gay friendly  ? Benjamin Moreau s’attaque au Lucernaire à cette pièce de jeunesse avec un sacré abattage, portée par un duo de comédiens en pleine forme. Irrésistiblement irrévérencieux !

Salmèque (un provincial débarquant de Quimper) et Farlane (un médiocre compositeur narcissique) fomentent un projet commun : épouser la Citoyenne Marie qui cherche un homme de paille afin de se présenter incognito aux prochaines élections du Parti Radical-Libéral-Social. Les deux sans-le-sou y voient l’occasion de devenir riches à peu de frais. Seul problème, la Citoyenne est absente mais la porte ouverte… Audacieux, nos deux fripons pénètrent l’un à la suite de l’autre dans l’antre de leur future épouse. Seulement, suite à un quiproquo, ils se prennent mutuellement pour la Citoyenne. S’ensuivra une série de malentendus plus cocasses les uns que les autres.

Feydeau compose L’Homme de paille à vingt-trois ans : cette œuvre de jeunesse se veut audacieuse pour l’époque. Prenant comme d’habitude le cadre bourgeois de la Troisième République pour décor, le dramaturge se penche sur un sujet tabou : l’homosexualité latente. Sous le vaudeville, affleure une réflexion sur la part de féminité enfouie en chaque homme et vite gommée par une virilité exacerbée. Les deux loustics se lancent dans une parade de séduction hilarante qui agit comme un miroir : malgré une proximité confondante, le duo ne se rend pas compte de la supercherie bien qu’ils se moquent méchamment en aparté du physique de celui qu’ils prennent pour la Citoyenne Marie.

Avec un flair épatant, Benjamin Moreau a eu la bonne idée de remettre au goût du jour cette courte comédie en brossant avec habileté le portrait de deux filous grotesques et bêtas à la Laurel et Hardy. D’un côté, Frédéric le Sacripan, sec comme un coup de trique et agile comme un chat promène sa silhouette bouclée et désossée avec insolence tandis que de l’autre, Bruno Blairet éclate en provincial pas très malin et aux formes plus joufflues. Les deux font la paire et interagissent avec beaucoup de complicité. On éclate de rire lorsqu’ils dansent érotiquement avec un balai, cirent le parquet ou s’embrassent avec dégoût. On s’esclaffe devant leurs incompréhensions en chaîne, notamment lors d’un débat sur la polygamie qui ne manque pas de sel. Le rythme s’avère très haletant, la mécanique comique ultra bien huilée. Les cinquante minutes du spectacle passent à une allure folle sur cette scène de courtisane simplement suggérée par des guirlandes lumineuses, un grand sofa rouge et un lustre bling-bling.

Pour passer un bon moment avant dîner, cet Homme de paille constitue un apéritif trépidant, léché et imparable. Foncez !  ♥  ♥  ♥  ♥

© Florence Fouin Jonas
© Florence Fouin Jonas

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