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Dominique Pitoiset

Patrick Timsit à fleur de peau

Il est des livres qui laissent une empreinte durable en nous. Qui éveillent des émotions enfouies, qui entrent en résonance intime avec notre être profond. Pour Patrick Timsit, Le Livre de ma mère fait parti des ces œuvres charnières. Portant depuis très longtemps ce projet, l’humoriste dévoile un potentiel émotionnel touchant, sans jamais sombrer dans la pathos. Un Ave Mater sobrement dirigé par Dominique Pitoiset. L’occasion de redécouvrir le texte culte de Cohen sous un angle intimiste saisissant.

« Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance ». Toute la pensée de Cohen se résume dans ce bel aphorisme. En rendant hommage non seulement à sa mère mais aussi à toutes les mamans du monde, l’écrivain cristallise un amour complexe, entre adoration et honte. Sa maman, étouffante et attachante, chien docile qui suit son maitre sans rien réclamer en retour, est déifiée. Volontiers lyrique, la langue de Cohen est ciselée, démonstrative, emphatique. Elle touche car elle s’adresse à tout un chacun.

Dignité de bon aloi
Patrick Timsit, seul sur scène, se glisse avec humilité dans les pas de l’auteur de Belle du Seigneur. Face au public, il déguste les mots savoureux de Cohen comme des berlingots. Malicieux et digne, il mène sa barque sans fléchir dans un décor dépouillé. Un Mac, un téléphone, des pages à la main… Toute cette disposition renvoie l’artiste à son travail, comme s’il se dévoilait au fur et à mesure de la réprésentation, en même temps qu’il accouchait sur le papier de ses souvenirs.  Une madeleine en guise d’hommage à croquer sans modération…♥ ♥ ♥ ♥

LE LIVRE DE MA MÈRE d’Albert Cohen. M.E.S de Dominique Pitoiset. Théâtre de l’Atelier. 01 46 06 49 24. 1h10

© Gilles Vidal

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« Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.». Cette belle formule cristallise à elle seule l’esprit de Cyrano de Bergerac. Par l’expérience du miroir et du fusionnement, le classique d’Edmond Rostand dénonce le monde des apparences et ovationne le pouvoir de l’écriture et des bons mots. Cette pièce hybride sur le drame de l’incommunicabilité renvoie à notre propre condition humaine : faut-il avouer ses sentiments et violer la mémoire de ses proches ou décider dans le sublime du renoncement de laisser passer sa vie sans avoir pu pleinement la savourer ? Dominique Pitoiset explose les codes de ce drôle de monument et questionne la santé mentale de ce cher Cyrano. Est-il en pleine mesure de faire la part des choses ou s’abîme-t-il dans un rêve éveillé après tout ? Dirigeant avec brio le torturé Philippe Torreton, coincé dans un asile de fous, le metteur en scène dissèque de façon clinique cette pièce culte et en propose une vision neuve,trash et cohérente de bout en bout. En sortant de l’Odéon, il y a fort à parier que vous ne verrez jamais plus ce classique sous le même angle. Reprise au Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Des néons blafards mettent sous les projecteurs un décor sinistre d’hôpital psychiatrique : quelques meubles banals et un juke-box trônent sur un plateau à la sobriété maximale. Des patients un brin dérangés déambulent l’œil hagard : sensation malsaine et désagréable. Dans quoi est-on bien tombés ? Un freak show, un essaim de phénomènes de foire sans but dont l’épicentre se situe au devant du plateau. Dos au public, assis dans un fauteuil, l’anti-héros éponyme ne pipe mot. Normal, sa tête est déjà bandée et son crâne saigne. Spectateur muet de sa propre tragédie, Cyrano revit alors dans un mouvement d’analepse sa vie mouvementée, tel un fantôme désabusé et vaincu.

Roc timbré
Dès le lever de rideau, le parti-pris de Dominique Pitoiset sembler sauter au visage : la présence d’un Cyrano mort-vivant fait glisser la pièce dans une ambiance fantastique. Et si toute cette mascarade n’était qu’un songe éveillé destiné à distraire ses camarades timbrés ? Philippe Torreton livre ici un moment d’interprétation épique : il s’avère taillé comme un roc pour endosser le rôle complexe de cet ami au grand cœur, intransigeant, aussi timide en amour que kamikaze au combat. Son charisme lui permet d’insuffler aussi bien de la bravoure héroïque qu’une douce fragilité : boule de nerfs insatiable, l’acteur se donne corps et âme sur la grande scène de l’Odéon. Sa tirade du nez taille dans le vif comme autant de pointes acérées, ses « non-merci » sonnent comme autant d’anaphores implacables. Bref, un Cyrano d’envergure qui ouvre son cœur au moment de mourir : la langue performative aura eu raison de lui.

Le metteur en scène a eu le nez fin en modernisant ce classique des classiques : son Cyrano détonne par son noirceur et son refus des compromissions. Le public frissonne devant la honte de ce grand nez conscient de sa laideur : le vilain petit canard se transforme en cygne majestueux dès qu’il est question de manier les mots. Combat de plume et d’épée, cette version vivifiante de Cyrano, fourmille de pépites oniriques et déjantées comme ce réseau de fils bleutés accrochant les lettres de Roxane sur « Your Song » d’Elton John, ou bien la mythique scène du balcon métamorphosée en conversation Skype diablement coquine.

Les costumes de Katrinn Michel renvoient aussi bien à l’univers des contes avec la robe rose bouffante de Roxane déboulant de son carrosse à un monde contemporain avec baskets, joggings et pulls à capuche qu’à l’habit d’époque. Les transitions entre ces différents styles vestimentaires permettent d’ailleurs de rendre hommage au texte de Rostand : au marcel peu glamour et au survet usé du Cyrano initial succède le costume flambant neuf du siècle de Louis XVI. Retrouvant le panache à l’heure de sa mort, le personnage endosse sa « toilette funèbre » et décède avec élégance.

Saluons évidemment aussi la direction d’acteurs qui permet à onze talents de s’épanouir librement : on retiendra surtout la lumineuse Maud Wyler qui campe une Roxane précieuse, égoïste, chaleureuse et douloureusement résignée avec une égale justesse. Sa transformation au dernier acte en vieille fille endeuillée s’empiffrant de Mon Chéri et se délectant des potins vaut le détour tout comme ses orgasmes littéraires en gros plan à la webcam lors de la scène du balcon. Retenez bien son nom. Le Christian de Patrice Costa se révèle contrasté : bêta maladroit et intelligent à la fois. Le jeu coloré et gourmand de Jean-Michel Balthazar en pâtissier nous a conquis tout comme l’interprétation grotesque de Daniel Martin dans le rôle du pompeux et mesquin De Guiche.

Ainsi, cette version sous acide de Cyrano de Bergerac décoiffe sérieusement. Dominique Pinoiset actualise avec génie un sommet dramatique en lui injectant une bonne dose de folie assumée, entre onirisme et cauchemar. Philippe Torreton s’empare du rôle-titre avec une brutale véhémence et un désarroi sincère. Dans cet asile de dingues, la fête bat son plein et le juke-box nous entraîne dans une musique psychédélique divinement tentante. Du grand art. ♥ ♥ ♥ ♥

CYRANO DE BERGERAC d’Edmond Rostand. M.E.S de Dominique Pitoiset. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h30.

© Brigitte Enguerand

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