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Comédie de Valence

Seasons of Love

Retenez bien son nom : Alexander Zeldin. Encore inconnu en France, le trentenaire britannique a fait chavirer d’émotion l’Odéon. Avec Love, l’ancien assistant de Peter Brook met un coup de projecteur sur les exclus de la société, sans racolage ni misérabilisme. Des paroles saisies sur le vif, troublantes d’authenticité. Un théâtre du quotidien où la vraie vie rejaillit sur scène et vous prend à la gorge.

Le vivre-ensemble est une expression devenue tellement galvaudée qu’elle semble en avoir perdu son sens. Pourtant, le noyau qui gravite autour d’un foyer d’urgence insalubre n’a pas le choix. La cohabitation s’avère compliquée ; l’intimité difficilement permise. La pièce, écrite à partir de témoignages malheureusement bien réels, tente une radiographie de ces laissés pour compte qui n’abandonnent pas. Dean et sa petite famille ; leur voisin-ovni et sa mère malade ; un réfugié syrien et une exilée soudanaise essayent de s’apprivoiser, non sans difficulté. Les toilettes, à jardin, constamment occupées rendent criante la métaphore de la promiscuité indigente. Et pourtant, quelle dignité dans le traitement de ce combat de tous les jours !

Le dramaturge expose sans fard la précarité de ces honnêtes gens qui n’arrivent plus à  joindre les deux bouts. Sans tomber dans un voyeurisme malsain, il s’appuie sur des silences éloquents, des regards, une langue crue ainsi que sur une élégante pudeur qui évite le démonstratif. Le public, très proche de la scène, se retrouve partie prenante dans cette odyssée de l’intime.

L’amour en partage
L’émotion vous cueille sans y prendre garde. Vous vous surprenez à sentir des larmes salées couler le long de vos joues tandis que cette femme âgée (campée par Anna Calder Marshall, bouleversante de lucidité) dont le corps lâche, passe, les yeux dans le vague, parmi les spectateurs, à la recherche d’une main tendue. Et là, la magie du théâtre opère : on la tend spontanément cette main, on veut accompagner les derniers instants de Barbara. Un silence règne aux Ateliers Berthier. Une silence d’une beauté saisissante qui invite à goûter aux joies du partage.

Love pourrait glacer le sang par ses thématiques bien sombres. Pourtant, le désespoir ne gangrène jamais les éclairs heureux qui illuminent l’espace. Oh, il suffit de trois fois rien pour esquisser un sourire : un shampooing au liquide-vaisselle, une petite qui se prend pour un professionnelle du gospel, un baiser d’amour pur qui scelle la promesse d’un futur plus radieux. L’amour comme ultime protection contre les coups du sort.

Saluons-les tous : Janet Eduk, le sourire toujours aux lèvres, épatante en compagne enceinte jusqu’aux dents ; Emily Beacock, adorable gamine étonnamment mature pour son âge ; Luke Clarke, père courage droit dans ses bottes ; Nick Holder, voisin bien mystérieux et maladroit ; Waj Ali, fantôme boiteux au mutisme sympathique ; Mimi Malaz Bashir, discrète exilée et Yonatan Pelé Roodner, ado rebelle amateur de rap. Ce sont eux qui composent la galaxie Love. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE d’Alexander Zeldin. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon puis Comédie de Valence. 1h30

© Sarah Lee

Pio Marmaï, tueur en série assurément koltésien

Pour son premier grand rôle au théâtre, Pio Marmaï s’est lancé un défi de taille en s’emparant d’un rôle énigmatique du répertoire contemporain. Dans Roberto Zucco, le jeune trentenaire rôde comme un lion fou dans une cage crasseuse. Subtilement dirigé par Richard Brunel, le comédien-star ne vole pas la vedette à ses partenaires et évolue au sein d’une distribution d’une belle densité. À la Comédie de Valence, la tragi-comédie universelle de Koltès explose dans une limpidité prenante.

Avec Roberto Zucco, le complice de Chéreau envoie valdinguer tous les tabous en inventant une figure d’évadé parricide et matricide, tueur d’enfants et d’innocents. Marginal-monstre, le Casanova déambule au fil de ses rencontres, sans but précis, à part peut-être donner du sens à une existence marquée par la solitude. Sa relation pédophile mais sincère avec Gamine ouvre une brèche dans ce cœur de pierre mais trop tard pour sauver un anti-héros autodestructeur en soif d’absolu.

Corsée à interpréter, l’ultime pièce de Koltès épouse étroitement deux registres apparemment opposés : un réalisme affiché s’inspirant d’un fait divers et un onirisme revendiqué aussi bien par un langage précieux et vulgaire que par un cadre spatio-temporel flou et des situations décalées. Richard Brunel transcrit à merveille cette tension interne en soulignant la défamiliarisation de la violence dans un contexte familial borderline, rendu méchamment drôle : le frère de Gamine n’hésite pas à la vendre à un bordel ; sa sœur éprouve les limites d’une vie sentimentale par procuration et le père se noie dans l’alcool. Dans ce double portrait de famille brisée, Koltès démultiplie les espaces et brouille les repères : la scénographie maligne et ultra modulable d’Anouk Dell’Aiera transforme le plateau en un puzzle géant et brille par sa fluidité. Une balançoire suffit à évoquer un parc ; des escaliers escamotables reconfigurent les perspectives et la construction sur deux étages amplifie la profondeur. Une impression de démesure écrase Zucco comme le spectateur, pris au piège de ce drame de la fascination.

Fauve musclé
En choisissant Pio Marmaï pour le rôle-titre, Richard Brunel ne s’y est pas trompé puisque le beau brun à la musculature herculéenne use de ses charmes venimeux dans une interprétation mi-rentrée, mi-explosive. Personnalité hors-norme, Zucco se construit comme un être humain déréglé affilié à des figures mythologiques de l’excès : Œdipe pour le double meurtre de ses parents et Icare pour son désir mortel de transcendance. Envoûtant autant qu’ignoble, le comédien parvient à faire ressortir la complexité de ce rôle avec une ambiguïté palpable. Le reste de la troupe est à l’avenant, à commencer surtout par les seconds rôles féminins : Luce Mouchel est irrésistible de classe vaporeuse en cougar vamp ; Évelyne Didi rayonne en mère castratrice et en impitoyable tenancière de maisons close ; Noémie Develay-Ressiguier s’en tire avec doigté en Gamine rebelle.

« Liberté j’écris ton nom », comme dirait Éluard. Un nom tracé à la craie qui finit par s’envoler dans un tourbillon de sacs poubelles. Richard Brunel signe ainsi un Roberto Zucco accessible qui fait la part belle à la direction d’acteurs et qui joue constamment avec un clair-obscur dévoilant les intermittences du cœ‍ur d’un homme épris d’évasion. Réflexion pertinente  et toujours d’actualité sur l’instrumentalisation des foules par les médias, cette pièce tend un bras vers l’autre tout en réclamant le droit à l’insoumission collective. Musique paradoxale donnée à entendre avec beaucoup de sensibilité et de finesse par un Richard Brunel en grande forme. ♥ ♥ ♥ ♥

ROBERTO ZUCCO de Bernard-Marie Koltès. M.E.S de Richard Brunel. Comédie de Valence du 12 au 19 novembre (04 75 78 41 70). Puis TGP du 29 janvier au 20 février (01 48 13 70 00) 1h40

© Jean-Louis Fernandez

Une Fugue en demi-mesure pour Samuel Achache

Après le joli succès du Goût du faux et autres chansons, le collectif La Vie brève s’implante trois jours durant à Valence pour présenter leur nouveau spectacle, sobrement baptisé Fugue. Un mois avant de débarquer dans le In d’Avignon (avant une reprise en janvier aux Bouffes du Nord), ce cru inédit embarque à bord du Pôle Nord pour un road-trip convivial, à l’intensité variable. Prometteur mais perfectible.

Après avoir visionné bon nombre de documentaires sur la vie dans l’Arctique, Samuel Achache et sa bande ont concocté une écriture de plateau centrée comme d’habitude sur la notion d’improvisation travaillée. De fait, Fugue débute d’emblée presto et met les bouchées doubles côté déconnade. Rythme truculent porté surtout par l’abattage monstrueux de Léo-Antonin Lutinier dans le rôle d’un explorateur gelé qui se pique de prendre un bain avec un slip et un bonnet en ruban adhésif (sans oublier le cache-sexe bien sûr). Fous rires dans la cour du Musée de Valence malgré le mistral et l’heure tardive. La détente est assurée par un enchaînement de non-sens absurde où fantômes et collègues maladroits s’entrecroisent (impayable  Florent Hubert).

Glaciers fondants 
Les choses se gâtent néanmoins en moitié de course, prouvant une fois de plus les limites du fonctionnement en collectif. Propos confus voire verbeux, délitement de l’action, fin bancale : autant de gênes qui occasionnent un décrochage progressif. Toujours en rodage, cette création en est encore à ses débuts et nul doute qu’Achache va continuellement rectifier le tir jusqu’à Avignon. Expérimentale mais pas trop, l’écriture de plateau offre un miroir textuel et interprétatif forcément inégal au regard de la diversité des membres du groupe.

Un détail qui peut sembler anodin mais au final significatif est résumé par la présence d’un seule comédienne sur scène, à savoir Anne-Lise Heimburger. Inconsciemment, notre attention est portée davantage sur l’actrice et son rôle dans l’histoire est l’un des plus conséquents. Au contraire, les hommes au physique plutôt semblable (de grands bruns barbus) se confondent facilement et il est parfois difficile de les distinguer ! Il faudrait peut-être rajouter une femme pour rééquilibrer les genres en présence mais en tous les cas, l’impression subsiste que tous les personnages ne sont pas traités sur un pied d’égalité ce qui est regrettable quand on opère en collectif.

Achache explique justement dans sa note d’intention qu’il a cherché à fixer son attention sur l’incommunicabilité à travers « l’impossibilité d’être entendu, ou d’entendre, de s’accorder. » On ne peut que lui donner raison dans la mesure où effectivement, il y a un problème dommageable d’écoute entre les différents acteurs. Du coup, manque de cohésion et de liant. La seconde partie de Fugue part d’ailleurs en vrille mais pas dans le sens heureux du terme. On a le sentiment d’un traitement bâclé et construit à la hâte pour ce final.

Cette Fugue a donc besoin d’un sérieux réajustement dramaturgique pour parvenir à réinjecter une dose d’attention et d’intérêt à un second mouvement souffrant cruellement d’une absence véritable de propos, de comique, d’écriture et d’intensité. Achache va certainement vite changer la donne d’ici le In pour proposer un spectacle plus abouti et efficace. Il en possède amplement les moyens ; sa première demi-heure irrésistible le confirme déjà. ♥ ♥

FUGUE du Collectif La Vie brève. M.E.S de Samuel Achache. Théâtre des Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h30.

© Jean-Louis Fernandez

Micha Lescot, un Eddy Bellegueule d’anthologie

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Richard Brunel crée la sensation en adaptant dans le cadre de son festival Ambivalence(s) En finir avec Eddy Bellegueule, le roman autobiographique à succès d’Édouard Louis. Dans cette lecture-spectacle (en réalité une mise en scène déjà plus que bien entamée), le fantastique Micha Lescot porte sur ses épaules de grand gamin lunaire l’incompréhension d’un enfant pas comme les autres, victime des préjugés homophobes et de la lutte des classes. Bouleversant et essentiel.

Voici l’histoire d’un môme à part qui n’a choisi ni son prénom ni son patronyme. Eddy Bellegueule : un nom qui claque, source de brimades en tout genre. Dans le Nord, la précarité et le chômage cimentent les relations sociales et familiales. Des parents aimants mais maladroits dans leurs gestes et attitudes, un grand frère violent, un nivellement intellectuel vers le bas. Autant de révoltes et de colère qui s’amoncellent dans l’âme du jeune Eddy. Édouard Louis signe un premier roman coup de poing, à fleur de peau et confondant de sensibilité.

Richard Brunel, le directeur de la Comédie de Valence, a flairé en Micha Lescot l’interprète idéal pour incarner ce jeune à vif et mal dans sa peau. Éternel adolescent, cette grande tige rasée de frais, jette ses tripes dans l’arène. Incarnant une myriade de personnages (le noyau familial), le dadais dandy dans son pull myosotis et sa chemise de garçon sage donne à entendre les tergiversations d’un enfant forcé de grandir trop vite et qui souhaite à tout prix rentrer dans le moule en sortant avec une fille ou en zonant avec des caïds. Sa quête de normalité conduit à un rejet et à une épiphanie : celle d’une fuite, pour échapper à l’ascendance d’une famille abrutissante. Lescot, l’air toujours plongé dans ses songes, s’impose donc comme le parfait candidat pour raconter ce voyage intérieur riche en péripéties.

Loin de se cantonner à une bête lecture statique, Brunel a imaginé en un temps record (huit jours seulement de répétions !) un spectacle déjà très abouti qui gère avec beaucoup d’aisance et d’idées la dimension spatiale de la représentation. Présentée hors-les-murs, dans un gymnase, cette adaptation déploie la métaphore du sport et de l’endurance comme leitmotiv dramaturgique. Entouré de jeunes comédiens talentueux du Conservatoire de Lyon, Lescot s’écroule sur des matelas, danse comme un diable sur du Lady Gaga et chante même un rap de Keen V ! La meute de racailles agit comme un aimant attiré par une source métallique : il fallait plus d’acteurs pour pouvoir prendre en charge les autres, c’est-à-dire la masse individualisée et collective à la fois de bourreaux implacables. Brunel parvient à mettre en scène des passages difficiles comme la scène de dépucelages répétés entre cousins ou de masturbation en groupe en faisant appel aux corps effectuant des galipettes torses nus ou sautant sur un trampoline. La violence et la sensualité des rapports sont ainsi distanciés mais pas absents.

Des niches représentent le salon familial et la chambre du petit Eddy : le public entre par effraction dans cette intimité remplie de non-dits avec tact. Une discothèque et une fête foraine se révèlent aussi simplement et judicieusement mises en espace avec scooters qui débarquent en prime. Cerise sur le gâteau, le final s’effectue sur les toits du gymnase et l’émotion de cette libération enfin effective touche en plein cœur.

Carton plein donc pour cette création d’En finir avec Eddy Bellegueule. En adaptant ce roman touchant et criant de vérité sur un plateau, Richard Brunel offre un émouvant écrin théâtral à Édouard Louis. Fondée sur la performance toujours exceptionnelle d’un Micha Lescot totalement habité par son personnage d’exclu délicat et intelligent et sur l’utilisation pertinente et ingénieuse du lieu scénique, à savoir un gymnase, la réussite de ce spectacle n’est plus à démontrer. Une version complètement achevée de ce projet sera sans doute créée en 16/17… D’ici là, on gardera en souvenir une merveille théâtrale qui frappe fort et juste. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Jeanne Candel et Lionel Dray, deux gamins de l’amour

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Dans le cadre du Festival Ambivalence(s), Jeanne Candel et Lionel Dray ont conçu une performance fantasque et intrigante dans la belle chapelle de Notre-Dame de Soyons. Dans Dieu et sa maman, le duo interroge la vie de couple, ses élans et ses ressentiments, dans un format court qui multiplie les happenings choc et désacralise la sainte notion d’amour. Férocement jubilatoire malgré certains passages ardus à comprendre.

Des barques dans une église déconsacrée pour tout décor. Peut-être une métaphore de la galère dans laquelle vont s’embarquer nos deux zigotos. Elle, se terre dans le silence ; lui, plus bavard, enchaîne les cigarettes. Dieu et sa maman débute par la déconstruction littérale d’une maison de poupée, avec perceuse en renfort, qui finira d’ailleurs incendiée. Le ton est donné : la destruction et la mort règnent en maîtresses absolues, cependant teintés d’un humour corrosif. Un petit cercueil descend du ciel ; on sort les haches à la fin pour décloisonner et défoncer les parois pour mieux se retrouver ensuite.

Jeanne Candel et son acolyte Lionel Dray se sont clairement amusés pour cette performance. On connaît l’esprit potache, baroque et déroutant du collectif de La Vie Brève. Réduits à seulement deux membres, les échanges se révèlent donc concentrés et frontaux. Constitué de micro-séquences plus ou moins heureuses et compréhensibles, le spectacle de quarante minutes enchaîne des instants ludiques et cruels où le désir s’accouple à la gaminerie et aux pulsions morbides.

Les deux artistes ne cessent d’étonner avec finalement très peu de moyens.  Le résultat est à leur image, de bric et de broc mais tout de même pensé et construit. Des bouteilles d’oxygène pour réapprovisionner des poumons à sec après des baisers étouffants, une séance d’avion télécommandé qui s’échappe par les fenêtres, de l’argile verte et boueuse à visée intimidante, ou encore un repas bancal avec découpage de tomates et beurre fondu allègrement répandu sur les mains pour soigner des blessures.

Il faut donc accepter de lâcher prise pour pleinement savourer ce dynamitage en règle des relations amoureuses qui repose sur une série d’événements loufoques mais une fois reconstruits plutôt pertinents. Du Candel pur et dur ! ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

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