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Côme de Bellescize

Les Beaux ou les tourments de Barbie et Ken

Qui n’a jamais eu envie de pulvériser le sourire Émail Diamant de Barbie et Ken ? Leur idylle sirupeuse et sans nuages a de quoi filer de l’urticaire. Leur jeunesse, leur beauté et leur plastique parfaite donnent le bourdon…

Sous le vernis irréprochable des apparences, se cache une réalité beaucoup moins reluisante. Dans Les Beaux au Petit Saint-Martin, Léonore Confino envoie valser les bienséances et nous entraîne dans le tourbillon de la vie à deux . C’est par le prisme idéalisé de la petite Alice, la fille du couple, que le décalage entre le rêve et le quotidien s’opère. En s’évadant dans son univers de poupées, la fillette fuit le conflit en se créant un cocon réconfortant, celui d’une famille heureuse et parfaite.

La vie à deux se transforme ici en uppercuts mordants, entre ironie et hurlements incontrôlés. L’auteur jongle entre une vision très juste des rapports humains et un certain esprit de démesure qui confinerait presque à la caricature. Entre moqueries et noms d’oiseaux, ces parents se cherchent et cherchent encore à donner du sens à leur couple. On sent poindre une forme de désespoir chez ces deux êtres au bord du gouffre qui n’en peuvent plus de se mentir et sont prêts à exploser.

Côme de Bellescize entretient avec art cette confusion entre jeu et gravité tout au long de la pièce. Entre déshumanisation grotesque et engagement émotionnel, le metteur en scène impose un jeu très physique à son tandem de choc. Élodie Navarre et Emmanuel Noblet montrent une belle alchimie et savent adopter la bonne distance ou au contraire un rapprochement au moment opportun. Très bien dirigés, ils s’investissent à fond et se révèlent aussi hilarants que touchants. ♥ ♥ ♥ ♥

LES BEAUX de Léonore Confino. M.E.S de Côme de Bellescize. Petit Saint-Martin. 1h. 01 42 08 00 32.

© Émilie Brouchon

Côme de Bellescize, la maieutique au travail

On attendait avec ferveur la nouvelle création de Côme de Bellescize. Après des sujets délicats (la fin de vie dans Amédée, la décision de garder ou non un bébé handicapé dans Eugénie), le dramaturge s’engouffre dans des sentiers apparemment plus balisés avec Soyez-vous même. Au Théâtre de Belleville, le monde du travail se transforme en entretien d’embauche mystico-philosophique étonnant de jusqu’au boutisme. Porté par un duo de jeunes comédiennes qui se donne sans compter, cet affrontement 100% féminin entre parade et électrochocs mérite qu’on s’y attarde.

Jusqu’à quel point sommes-nous prêts à aller pour décrocher le métier de nos rêves ? La jeune ingénue pleine de détermination qui postule pour un poste dans la communication n’est pas au bout de ses surprises. Il s’agit ici de pousser l’autre dans ses retranchements. De briser le rituel inévitable d’embellissement lorsqu’on doit faire bonne impression. La directrice se livre ici à une entreprise maïeutique aussi vivifiante que traumatisante. Parvenir à son moi intime à travers une succession de tests humiliants, éprouvants, absurdes (mais finalement pas tant que cela).

Duo extrême
L’entreprise de de Bellescize joue la carte des métaphores : le poste à pourvoir est dans la javel, il va falloir se mettre à nu dans tous les sens du terme… Le message est bulldozer mais efficace. L’écriture, acérée et cash, se fait plaisir et ne tergiverse pas vraiment. Deux boules d’énergie s’apprivoisent sur le plateau exigu et se déchaînent. Fannie Outeiro se démarque en ingénue fraiche et volontaire qui va progressivement lâcher prise tandis qu’Éléonore Joncquez. L’interaction entre les deux femmes se veut complice car elles se révèlent jumelles de l’extrême. Si l’envie se fait se sentir d’assister à un coaching éprouvant mais fructueux, vous savez ce qu’il vous reste à faire ! ♥ ♥ ♥ ♥

SOYEZ VOUS-MÊME de Côme de Bellescize. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Belleville. 01 48 06 72 34. 1h10.

© Pauline Le Goff

Eugénie, touchante leçon de vie

Côme de Bellescize se plaît à bâtir des passerelles entre des dilemmes éthiques de notre temps et des trouées oniriques aussi étranges que fascinantes. Moyen surtout de défamiliariser des situations réalistes insoutenables dans leur cruauté. Dans Amédée, le jeune metteur en scène abordait l’euthanasie avec une délicatesse poétique et brutale rare ; dans sa nouvelle pièce Eugénie, il se penche sur le handicap de l’enfant à naître dans une même dynamique d’ébranler les consciences. Pari réussi au Rond-Point.

Sarah désespère de devenir maman. Elle tombe enceinte mais multiplie les fausses couches. Samuel tente de joindre les deux bouts en vendant des photocopieuses dernier cri. Des reproductions à la chaîne performantes contre des tentatives avortées. Miracle, un enfant tient le coup et se développe à l’intérieur de l’utérus de Sarah. Mais le couperet tombe : si Eugénie naît, elle sera handicapée à vie. Une semaine pour se décider. Que faire ?

Sujet ultra touchy au possible donc pour ce nouveau bébé signé Côme de Bellescize. Comment réagir face à la pression d’une société qui nie votre propre arbitraire ? Entre une mère féministe, des médecins bonimenteurs et un mari qui pète les plombs, normal que Sarah craque. Le regard porté par le dramaturge possède une acuité et une véracité déconcertante : il ne juge jamais mais essaye de décortiquer les façons de se sortir d’un tel dilemme. Entre vénération et rejet, attente et pensées infanticides, les sentiments s’entrechoquent et brouillent les pistes.

K.O natal
Impossible de ne pas sentir sa gorge se nouer en sortant d’Eugénie : la « bien née » se transforme en bombe à retardement au sein d’un couple qui se déchire. Pourtant, aucun pathos n’émerge ici, et là réside la grande force de la pièce. Tout baigne dans un climat d’irréalité, voire d’absurde. Sensations troublantes lorsque l’enfant crie son mal-être et semble condamner ses parents du regard. Malaise quand une énorme pelle est à deux doigts de mettre fin aux jours de l’embryon…

Déjouant une quelconque logique temporelle, Eugénie se balade habilement entre les deux alternatives possibles : entre l’avortement et le retour à une vie « normale » et l’acceptation d’un enfant qui sera constamment jugé et pointé du doigt par la société.

Sur le plateau, ce floutage est rendu par une scénographie minérale exprimée par la terre, symbole de régénérescence et de putréfaction. Cocasse également, le décor prête à rire pour dédramatiser un tant soit peu la pesanteur de la situation. Pour preuve, cette scène hilarante au début de la pièce où Samuel conseille un client tout en couchant avec sa femme. Seule sa tête dépasse, d’où un double jeu truculent.

Enfin, chapeau bas au quatuor de comédiens à l’interprétation sans faille et à fleur de peau, à commencer par Éléonore Joncquez, déchirante d’humanité dans le rôle de cette mère à tout prix, perdue dans ses désirs. À ses côtés, Jonathan Cohen campe un Samuel, mi-abject-mi gamin avec une belle densité. Estelle Meyer irradie dans une double partition étonnante d’élasticité : foldingue en mama envahissante et désarmante de candeur triste dans le rôle-titre. Philippe Bérodot incarne quant à lui tous les rôles périphériques avec un abattage délectable.

Avec Eugénie, Côme de Bellescize bouleverse et amuse à la fois : doté d’une plume percutante qui laisse K.O, le dramaturge/metteur en scène réussit à se confronter à l’inacceptable sans a priori. Une leçon de vie qui laissera des traces. ♥ ♥ ♥ ♥

EUGÉNIE de Côme de Bellescize. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h30.

© Antoine Melchior

S’inspirant de l’histoire bouleversante de Vincent Humbert, Côme de Bellescize signe avec Amédée une pièce douce-amère, lumineuse mais profondément cruelle sur le droit de mourir dignement.

L’histoire d’Amédée semble débuter comme une comédie traditionnelle. Le jeune héros, digne représentant de la génération Y passe ses journées à se détendre aux jeux vidéo, complètement amorphe et toujours puceau… La vie est un long fleuve tranquille pour le gamer sauf quand sa mère le houspille pour pouvoir regarder en paix Des Chiffres et des lettres. Cette bulle dorée et aimante éclate subitement lorsque Amédée  est victime d’un grave accident de voiture. Plongé dans un coma artificiel, le jeune homme doit subir une longue rééducation, contraignante et semée d’embûches.

Le pitch de la pièce fleure bon le pathos, inévitable pour ce genre de sujet. Le défi pour le metteur en scène/auteur est donc de taille. : comment susciter une émotion sincère qui ne s’appuie pas sur un jeu larmoyant ? La réponse se situe au niveau de l’interprétation sans faille des comédiens et d’une mise en scène inventive, maîtrisée et poétique.

Côme de Bellescize s’appuie sur une distribution impeccable pour donner corps et âme à Amédée à commencer par Benjamin Wangermée qui campe avec stupeur et courage ce jeune oiseau trop tôt tombé du nid. Criant de vérité dans l’émotion délivrée, le comédien voltige avec aisance du gamin immature à la prise de conscience d’une vie en suspens. La relation fusionnelle que noue Amédée avec sa mère constitue le pivot émotionnel de la pièce. Maury Deschamps s’impose avec force et dévouement dans le rôle difficile de la mère surprotectrice, presque castratrice mais débordante d’amour pour son enfant. Entre rage et renoncement, sacrifice et dignité, la comédienne manie une palette d’émotions avec un talent égal.

Les autres acteurs ne sont pas en reste, notamment Florent Guyot, qu’on avait pu admirer récemment dans La Tempête aux Quartiers d’Ivry. Celui-ci apporte un contrepoint comique appréciable pour soulager cette atmosphère pesante. Véritable clown transformiste, il endosse allègrement divers costumes (boxeur, prostituée, comptable) et se métamorphose en coach « imaginaire » pour Amédée en l’enjoignant à reprendre pied. Éléonore Joncquez a su donner du relief à son personnage de petite amie égoïste et lâche, dévoilant cependant au fur et à mesure de la pièce une facette plus intime. La jeune femme incarne aussi une journaliste TV opportuniste et avide de scoops, n’hésitant pas à se ruer sur le malade pour attirer le plus d’audience possible.

L’autre point fort de la pièce réside dans le soin apporté à la mise en scène. Côme de Bellescize poétise d’une manière astucieuse ce sujet d’actualité en le rendant théâtral. Amédée fourmille de bonnes idées scéniques telles que la séparation du jeune homme en deux : d’un côté un mannequin symbolise l’enveloppe corporelle d’Amédée alors que la conscience du jeune homme est matérialisée par un box contenant l’acteur et Clov, le clown coach. Cette dissociation met en valeur l’enfermement psychique du héros, en décalage avec sa pensée toujours active et ses mouvements quasi inertes. Autre éclair de génie : l’utilisation pertinente, humoristique et émouvante de la vidéo qui transcrit les pensées d’Amédée et les restitue au spectateur en temps réel. C’est fin et de très bon goût, bravo. La scène finale, qu’on ne vous dévoilera pas ici, est un ravissement pour les yeux et une bien jolie manière de clôturer cette pièce.

Amédée s’offre à la fois comme une pièce onirique mais aussi sociale et terriblement réaliste. La fin de la pièce avec l’interview cruelle et sans gêne de la journaliste provoque un sentiment de colère et de frustration : jouant avec les émotions de cette famille brisée, les médias s’emparent avec voracité de ce combat pour mourir dignement. La scène et les mots sont attendus ; on se doute qu’à un moment donné cet instant surgira mais l’émotion domine malgré tout. On est pris d’une grande compassion pour Amédée, ce jeune de dix-neuf ans qui venait seulement de débuter sa vie et qui telle une belle bulle bien ronde éclate au sol, trop légère et trop fine.

Amédée secoue ainsi les tripes (malgré quelques longueurs) à travers le destin brisé de ce jeune adulte trop tôt fauché par un accident regrettable. Sans pathos, la mise en scène de Côme de Bellescize se distingue par son tact, son élégance et sa finesse. Tous les comédiens sont remarquables et donnent beaucoup de sensibilité à leurs personnages. Moment touchant et prenant que cet Amédée. Allez au Théâtre 13 si vous voulez vous offrir une bulle d’émotion non feinte. ♥ ♥ ♥ ♥

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