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Clotilde de Bayser

L’adolescence, brûlant mausolée selon Clément Hervieu-Léger

Comment mieux définir l’adolescence qu’en évoquant l’image d’un mausolée ou d’une prison ? Clément Hervieu-Léger, avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi, prend la métaphore au pied de la lettre et conçoit L’Éveil du printemps comme un espace d’aliénation trouble. Oscillant constamment entre la candeur désarmante et distanciée de la jeunesse dans sa direction d’acteurs et la machinerie implacable, monacale et glacée d’un décor interlope, son interprétation de la pièce sulfureuse de Wedekind séduit. Relevant le défi d’une imposante distribution, le sociétaire qui monte sait très bien où il va et nous embarque dans cette odyssée adolescente avec brio.

Tel un bourgeon de fleur prêt à enclore, L’Éveil du printemps s’ouvre sur le personnage espiègle de Wendla qui refuse de porter une robe trop longue pour son anniversaire. Quatorze ans déjà, le temps file… Femme-enfant, la jeune fille dévoile de plus en plus (consciemment ?) ses atours au grand désespoir de sa mère surprotectrice. Trois heures plus tard, lorsque le rideau tombe, Wendla meurt suite à un avortement brutal. Ce grand écart entre la sève vivifiante de la jeunesse et la mort précipitée d’une génération ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’adolescence.

Cette étape cruciale dans la vie de tout un chacun est abordée sans fard par Wedekind. Suicide, viol, désirs SM, homosexualité, masturbation : rien ne nous est épargné dans cette quête identitaire qui prend la forme d’un jeu aussi innocent que malsain. Dans cette pièce chorale, où l’individu n’existe qu’au sein du collectif, les comédiens du Français virevoltent avec énergie. Trois d’entre eux se distinguent : Georgia Scalliet irradie d’innocence mutine dans le rôle de Wendla : sa soif de compréhension du monde et de questionnement sur ses propres désirs captive. Sébastien Pouderoux, lui, dévoile une virilité mi-brutale, mi-intellectualisée attirante. Christophe Montenez, enfin, n’en finit pas de démontrer son talent en interprétant des personnages tourmentés et opaques. Sa composition très énigmatique de Moritz relève presque de la démence : chien fou en rut au comportement ultra intériorisé, on sent bien qu’il est sur le point de craquer à tout moment mais l’acteur se maintient constamment en équilibre. Prodigieux. Saluons aussi Cécile Brune, formidable en mère poule, Serge Bagdassarian effrayant de rigorisme en directeur obtus et Éric Genovèse terrifiant mari macho qui tente de sauver son enfant de la perdition.

L’ensemble des trois groupes, adolescents, parents et enseignants, évolue au sein du monumental décor de Richard Peduzzi : cet assemblage de panneaux coulissants d’un bleu-gris monochrome étonne de prime abord. On se serait attendu à plus de couleurs, de psychédélisme, de vie en somme pour incarner cette irruption des désirs. Que nenni : l’austérité presque glaciale de la scène contrebalance les émois amoureux de nos jeunes gens et confirme cette sensation étouffante d’enfermement et d’onirisme. Ce contraste chaud/froid permet de mieux abattre la carte de la distanciation, qui fonctionne à merveille.

Malgré quelques tunnels, cet Éveil du printemps maintient effectivement les sens en alerte. L’excitation brûlante se révèle tempérée par une prison glacée qui relèverait presque de l’ascétisme. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVEIL DU PRINTEMPS de Frank Wedekind. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45.

© Brigitte Enguérand

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Lagarce et ses fantômes au Français : troublante maison de poupée

Une maison de poupée fantomatique accueille les spectateurs du Vieux-Colombier. Du tulle transparent délimite les différents espaces de la maison, comme si le quintet féminin en présence évoluait dans un cocon mi-protecteur, mi-effrayant. En portant sur scène J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Chloé Dabert souligne la ritournelle obsédante du texte de Lagarce : déni du deuil, retour glorifié, force du souvenir et volonté de s’affranchir du poids de ses morts pour enfin vivre. Ce texte ardu, troué de circonvolutions, demande une attention de tous les instants : une attention récompensée par la contemplation de cinq comédiennes en harmonie, en rupture, pleines d’une douleur digne et révoltée à la fois.

La pièce pourrait ressembler à une succession de morceaux de bravoure : à tour de rôle, les membres de ce gynécée isolé exposent le lien qui les unit au jeune frère, celui qui a été chassé par le père pour réapparaître des années plus tard sans crier gare et s’écrouler à l’agonie au pas de la porte de la maison. Suliane Brahim ouvre le bal, regard mélancolique de biche blessée, droite face au public. Elle resplendit dans son ciré bleu marine et sa jupe d’institutrice. Papillon impertinent et farouche, elle virevolte telle une reine des fées sur le plateau.

Percutante partition
Ces blocs de discours effraient au premier abord car Lagarce nous perd dans les dédales d’un langage qui ne cesse de jouer sur de microscopiques variations : la parole devient souffle épique. Paradoxalement, l’interaction entre les cinq femmes demeure assez limitée : enfermé dans une prison de mots, notre quintet s’échappe dans les limbes de la mémoire. Le travail de Chloé Dabert met subtilement en relief cette dimension incantatoire puisque la puissance d’incarnation des comédiennes vivifie l’absence.

Cécile Brune est d’une tranquillité et d’un calme olympien dans son rôle de matriarche tandis que Clotilde de Bayser se montre crédible en mère rongée par l’absence de son fils unique. Rebecca Marder est touchante en cadette indignée par l’injustice de son sort, celui d’une gamine rejetée et délaissée. Enfin, Jennifer Decker, la plus fêtarde des trois sœurs, distille une émotion à fleur de peau.

Chloé Dabert signe une mise en scène très élégante et chorégraphique : les corps se déplacent, sont en attente, résignés, prêts à bondir. Les femmes se frôlent, courent. Entre urgence et torpeur, pas de délimitation franche. Cette alliance troublante fonctionne et interroge : peut-on réellement s’émanciper lorsqu’on étouffe sous le poids des souvenirs ? On tendrait à penser que oui… Mais pour cela, il faut avoir le courage d’oser s’affirmer et de parvenir à faire le deuil d’un être qu’on a tant chéri.

J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE de Jean-Luc Lagarce. M.E.S de Chloé Dabert. Vieux-Colombier (Comédie-Française). 01 44 58 15 15. 1h30. ♥ ♥ ♥

© C. Raynaud de Lage

Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Le sérail ronronnant d’Éric Ruf

Au théâtre, l’imprévu s’invite souvent à la fête. Avec plus ou moins de bonheur. Éric Ruf en a fait les frais. Le patron du Français s’est lancé dans une aventure impossible en montant Bajazet. Il remplace en effet au pied levé Jacques Lassalle, qui devait initialement mettre en scène La Cruche cassée de Kleist. L’urgence peut parfois produire des miracles. Cependant, les conditions précipitées de création mènent la représentation vers une impasse. La musicalité des vers raciniens parvient mal jusqu’aux oreilles : la mollesse de l’ensemble, d’une part, entraîne une forme de lassitude et d’autre part, le flot de paroles parfois mal maîtrisé oblige à courir derrière les comédiens pour pouvoir espérer comprendre un minimum l’intrigue passablement compliquée. Ce double problème de tempo crée un effet de sourdine : on sort du Vieux-Colombier passablement exténué et frustré. Gageons qu’avec le temps, le spectacle gagnera en puissance, en émotions et en énergie.

Des rangées de chaussures encombrent  le plancher selon une exactitude géométrique qui confine à la maniaquerie. L’image est saisissante et rend palpable la matérialité ordonnée et féminine omniprésente dans cette tragédie du sérail. On pense évidemment à la mise en scène récente des Fausses Confidentes par Luc Bondy (mais là, on avait plutôt affaire à des Louboutin…). De belles armoires, imposantes et austères, encadrent le plateau, tels des gardiens impassibles renfermant d’innombrables secrets. Le huis-clos, habilement scénographié, sera donc l’espace de confidences à vif, d’aveux brûlants et de dénouement macabre.

Seulement, la scène d’exposition interminable plombe immédiatement l’ambiance et annonce un rythme mortifère. Volontiers bavarde, Bajazet ne lésine pas sur les explications. On apprend ainsi que Bajazet et Atalide s’aiment en secret depuis l’enfance. Roxane, la sultane, tombe amoureuse de Bajazet sans connaître cette liaison tandis que le grand Vizir Acomat, chargé de placer sur le trône le héros éponyme, désire Atalide. De ce chassé-croisé amoureux, le sang jaillira, bien sûr.

Flottement généralisé
Comme toujours chez Racine, passion et raison d’État s’affrontent pour déboucher sur un jeu de massacre. Ruf a visiblement éprouvé des difficultés à restituer ces déchirements intérieurs car sa mise en scène se montre trop léthargique et la direction d’acteurs semble dangereusement flottante. Laurent Natrella est égaré dans le rôle-titre, très effacé, presque transparent. Encore verte dans son interprétation, la très jeune Rebecca Marder ne sait pas sur quel pied danser : parfois hystérique et donc fausse ; parfois lumineuse et éclatante de douleur. Denis Podalydès apparaît plus sur de lui en ambitieux tactitien. Saluons surtout Clotilde de Bayser, impeccable en Roxane (malgré plusieurs bafouillements). D’une dignité hiératique, elle impose une prestance indéniable à son personnage d’amoureuse éconduite et rend son rôle de furie vengeresse presque sympathique. On la comprend cette Roxane qui a un poids lourd à supporter sur ses épaules.

Ruf restitue plutôt finement l’atmosphère oppressante du sérail : l’homogénéité initiale des costumes délicats de Renato Bianchi présente les femmes comme une sororité virginale (des ancêtres de la famille de La Maison de Bernarda Alba peut-être). Les tensions apparaissent ensuite par des couleurs plus écarlates et des tenues plus raffinées puisque les manœuvres de séduction se révèlent plus soutenues. On admirera également le magnifique travail de clair-obscur opéré par Franck Thévenon transformant la scène en crépuscule inquiétant, digne de Barbe-Bleue.

Éric Ruf a donc joué de malchance ou/et d’un manque de stratégie car monter avec soin du Racine en si peu de temps est une entreprise périlleuse. On sent la plupart des comédiens pas encore suffisamment rodés pour être à la hauteur de leur rôle. Avouons aussi que si le contexte historico-social de la pièce se veut passionnant, sa transposition textuelle pêche par une amplitude d’informations barbante. Si les sérails vous passionnent, nous vous conseillons vivement la lecture des Lettres persanes de Montesquieu (d’ailleurs, tiens tiens, l’héroïne féminine se prénomme… Roxane). En somme, l’ennui pointe assez rapidement le bout de son nez car la mise en scène ronronne trop pour le moment. ♥

BAJAZET de Jean Racine. M.E.S d’Éric Ruf. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Vincent Pontet

Vinaver, une laborieuse entreprise

Pour sa première mise en scène au Français, le sociétaire Gilles David a opté pour La Demande d’emploi de Vinaver. Mais pourquoi, en fait ? L’ancien PDG de Gillette a tenté de fusionner le cadre professionnel d’un entretien d’embauche avec le foyer conjugal d’un homme à la dérive. Mêler l’intimité de la cellule familiale aux humiliations de l’entreprise était audacieux en 1971. Plus en 2016. Tout comme cette écriture hybride et hachée extrêmement compliquée à suivre. Malheureusement, on pique rapidement du nez. La faute, non pas au quatuor toujours très bien dirigé, mais bien davantage à un texte poussif qui se perd dans les méandres d’un lexique technique vite fatigant.

Départ volontaire ou licenciement, on ne saura jamais vraiment. Fage souhaite en tous les cas changer de vie. Un entretien décisif avec Wallace, DRH d’une société innovante, pourrait aboutir à une vie plus palpitante. Si le commercial paraît d’abord sûr de lui, la pugnacité et la sournoiserie de son interrogateur le mettent à rude épreuve. Pauvre Fage ! Chez lui, le temps est aussi à l’orage : son ado Nathalie annonce qu’elle est enceinte (l’avortement reviendra comme un leitmotiv tout au long de la pièce) et sa femme se pique de vouloir travailler ! La bérézina en somme.

On voit très (trop) bien où Vinaver veut nous embarquer : en brouillant les frontières entre les cloisons du foyer et celles du brouillon, le prolixe dramaturge souligne le chaos généralisé qui gouverne notre monde. Comment faire front au travail alors qu’on ne parvient même pas à gérer son chez soi ? En souhaitant valoriser cette poétique du banal et du quotidien, Vinaver aplatit les enjeux de son texte. Le vocabulaire beaucoup trop trivial n’autorise pas d’échappées réellement littéraires et l’ensemble paraît bien plat.

Louis Arène, remonté à bloc
Pour tenter de pallier cet ennui, il faut une mise en scène béton et Gilles David s’en tire plus qu’honorablement. On oubliera ces agaçants fondus au noir entre chaque séquence, qui tendent à robotiser sa proposition. Dans un espace blanc ultra épuré en forme d’angle droit, les quatre comédiens sont impeccables. On apprécie de revoir Louis Arène, sous-exploité cette saison, dans un rôle à contre-emploi : implacable, il titille le malheureux Alain Lenglet (tout en dignité fissurée) avec l’appétit féroce d’un lion trop longtemps retenu en cage. On aime également retrouver Clotilde de Bayser, touchante en mère inquiète et femme au foyer parfaite progressivement ouverte à la voie de l’indépendance. Enfin, Anna Cervinka (au contraire, très exposée cette saison) se prête avec naturel au jeu de l’ado rebelle.

En somme, malgré une interprétation au taquet, une direction d’acteurs éclairée et un travail scénique tout à la fois sobre et déchaîné, cette Demande d’emploi bâtit d’un texte faible et peu  palpitant. Dommage. ♥

LA DEMANDE D’EMPLOI de Michel Vinaver. M.E.S de Gilles David. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h25

Britannicus : dans les arcanes du pouvoir

Prétendant malheureux à la succession de Muriel Mayette-Holtz, Stéphane Braunschweig se voit offrir un double lot de consolation puisqu’il est devenu le nouveau directeur de l’Odéon et qu’il est programmé pour la fin de saison à la Comédie-Française. Une année 2016 riche donc en rebondissements. Habitué au théâtre contemporain, Braunschweig retourne à ses classiques en montant Britannicus. La tragédie politique de Racine se retrouve ici chirurgicalement auscultée : pas de pathos ni de jérémiades mais la terrible bascule d’un gouvernant vertueux à un monstre ambitieux. Si l’atmosphère glaciale peut virer à l’assèchement des passions, le metteur en scène scrute avec une rigueur de tous les instants le fatidique dilemme entre amour et pouvoir ; filiation et trahison.

Dans Britannicus, se joue une guerre d’ego entre la castratrice Agrippine qui s’accroche désespérément au trône et son fils Néron, souverain juste et aimé de son peuple mais dont le désir de prouver son indépendance va le conduire aux portes de la folie. En enlevant Junie, la fiancée de son frère Britannicus, le tyran en germe dérape. C’est ce moment de renversement qui fascine Racine ; cet instant où les pôles du bien et du mal se brouillent, suite à des haines familiales trop profondément enfouies.

Exit les palais antiques avec leur décorum pompeux. Place à un immense bureau ovale évoquant sans l’ombre d’un doute les séries à la mode comme « House of Card ». La Rome impériale traverse les siècles pour débarquer dans notre présent. Tailleurs, trenchs et costumes sont de rigueur. Si cette volonté d’enraciner les conflits des puissants de nos jours ne brille franchement pas par son audace, le résultat fait tout de même mouche. Conscient de l’impact et de l’intérêt que nous portons aux arcanes du pouvoir, Braunschweig conçoit son Racine comme un épisode haletant d’une série télé (avec quelques baisses de régime cependant, surtout au milieu). Scénographe renommé, l’ancien patron de la Colline a conçu un espace aseptisé, impersonnel et froid où seul un dédale labyrinthique de portes blanches (une réminiscence d’Alice au pays des merveilles ?) interpelle et métaphorise l’égarement des personnages.

Les vers raciniens résonnent comme du cristal sur la grande salle Richelieu ; l’alexandrin coule de source, la diction est fluide. Pour ses premiers pas dans du classique pur et dur (excepté son Tartuffe), Braunschweig se montre d’une efficacité redoutable. C’est cinglant, cruel et impitoyable. Un peu comme un épisode de Dallas mais avec plus de cachet. D’autant plus qu’un jeu de contre-emplois dynamise l’affaire et complexifie la densité des caractères.

Étonnantes métamorphoses
On imaginait assez mal sur le papier Laurent Stocker en futur tyran. Pourtant, il ménage à merveille la transformation du despote éclairé en brute indifférente et impitoyable. Sa petite stature, peu impressionnante, se voit contrebalancée par un regard d’acier et des gestes sans équivoque. Il fait froid dans le dos. Benjamin Lavernhe, habitué à des rôles de gentils, étonne en fourbe perfide. Sa composition de Narcisse glace le sang. Se bonifiant d’année en année, Georgia Scalliet irradie de vulnérabilité en Junie tourmentée alors que Stéphane Varupenne se révèle moins adroit dans le rôle-titre. Hervé  Pierre, lui, est formidable en Burrhus. Le conseiller d’État devient clown effaré.

Bien sûr, l’événement attendu de tous était l’entrée de Dominique Blanc, nouvelle pensionnaire dans la maison de Molière. Elle crève sans surprise la scène ; après avoir joué Phèdre sous Chéreau, la voici sous les traits d’Agrippine, femme de poigne s’il en est. L’Agrippine qui nous est présentée n’a pas grand chose à voir avec une ambitieuse déclassée : on ressent davantage la détresse de l’abandon, la peur de la répudiation et de la solitude. La redoutable rhétoriqueuse manipule certes les mots comme personne mais sa persuasion et sa détermination se manifestent plus par une forme de douceur (qu’on peut bien sûr interpréter comme un fin stratagème). C’est une reine.

Défi relevé donc pour Braunschweig : si les sentiments subissent l’étranglement d’une bride, la mise à mal de la stabilité familiale et les conflits d’intérêt éclatent avec une splendeur moderne. Une mise en sourdine des mécanismes du pouvoir paradoxalement tonitruante. ♥ ♥ ♥ ♥

BRITANNICUS de Jean Racine. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Pascal Victor

Des Rustres du tonnerre

Au Vieux-Colombier, les femmes ne comptent décidément pas pour des prunes. Sous la houlette de Jean-Louis Benoît, les actrices du Français se déchaînent contre la tyrannie masculine des Rustres. La comédie de Goldoni pétille et explose comme un feu d’artifice verbal dans un travail d’une belle facture classique. Joyeuse cacophonie au programme !

À Venise, Lucietta meurt d’ennui en compagnie de sa belle-mère Margarita. Lunardo, le maître de la maison, dirige d’une main de fer la cellule familiale. Hors de question de sortir quand bien même ce serait le carnaval ! Même ritournelle chez les deux ogres macho, Simon et Canciano. Alors, quand Lunardo décide de marier sa fille sans la consulter, c’est la goutte d’eau pour la bande d’amies. Bien décidées à jouer un tour à leurs lourdauds de maris, elles fomentent un plan pour permettre à Lucietta et Filippetto de se rencontrer avant le jour de leurs noces.

Avec Les Rustres, Goldoni dézingue la fatuité des riches marchands vénitiens, leur sentiment de supériorité et leur bêtise crasse et sauvage en leur opposant l’intelligence, la sagesse et le désir de liberté des personnages féminins. Bien sûr, tout n’est pas blanc ou noir et les femmes peuvent se laisser aller à des accès de jalousie incontrôlables tandis que sous leurs carapaces de brutes épaisses, les maris s’avèrent finalement plutôt attendrissants…

Drôles de dames
Désireux de restituer l’atmosphère suffocante de la pièce de l’Italien, Jean-Louis Benoît a conçu avec Alain Chambon un décor cuivré volontairement bien terne, d’où la sensation pesante d’une constante demi-obscurité. Retrouvant avec plaisir une grande partie de la troupe, Benoît a réuni une distribution aux petits oignons où tous se régalent à jouer la comédie avec une vitalité ébouriffante. Du côté des mâles, l’impayable Christian Hecq multiplie les clowneries et les mimiques d’un Lunardo de Funesque en diable. Bruno Raffaelli, Gérard Giroudon, Laurent Natrella et Nicolas Lormeau complètent le bal ainsi que Christophe Montenez, délicieux dans un contre-emploi de jeune premier nigaud.

Cependant, ce sont bien les femmes les véritables héroïnes de la pièce. Goldoni a pris soin de dresser un portrait avisé et plein de compassion de ces belle dames futées. À commencer par Clotilde de Bayser, virago à la rhétorique implacable. Elle joue avec bonheur Felice, la dominatrice intrigante avec classe et espièglerie. Un vrai plaisir, surtout lors de sa plaidoirie finale. À ses côtés, la découverte Rebecca Marder surprend par sa fraîche insolence ; telle une chatte sauvage, elle sort malicieusement les griffes de l’émancipation. Céline Samie est une Marina toute maternelle et bienveillante tandis que Coraly Zahonero est piquante à souhait en « marâtre » chipie et peureuse.

On se régale donc à côtoyer ces Rustres confondants de bêtise bornée. Benoît a soigné son casting et le résultat s’en ressent grandement sur scène. Tous les comédiens ont l’air de prendre un pied d’enfer à jouer une partition si enlevée malgré les échos actuels pas vraiment joyeux. Une distraction bienvenue avec les temps qui courent, alors n’hésitez pas ! ♥ ♥ ♥ ♥

LES RUSTRES de Carlo Goldoni. M.E.S de Jean-Louis Benoît. Vieux-Colombier. 01 44 39 87 00. 2h.

© Christophe Raynaud de Lage

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Salle Richelieu, Gérard Desarthe ressuscite l’âme russe avec Les Estivants, fresque féministe de Gorki. En entomologiste chevronné, le metteur en scène dissèque le microcosme de la petite bourgeoise oisive avec un sens étudié des tableaux et de la peinture des caractères. Saisissant la double direction antithétique de la pièce, Desarthe dévoile avec délicatesse la déliquescence d’une caste masculine vile et lâche et l’éclosion d’une conscience sororale exaltant la femme russe. Davantage de niaque aurait sans doute permis à cette version un peu sage mais fine et sensible de réellement exploser. Cependant, on assiste à un travail de belle facture dont il serait dommage de se priver. Et puis, quel plaisir d’admirer quinze acteurs du Français à l’unisson et de retrouver certaines têtes trop injustement délaissées sur le plateau (dont Anne Kessler et Alexandre Pavloff) !

L’avocat Bassov et sa femme Warwara accueillent comme chaque été leurs amis dans un datcha en bord de mer. L’occasion de se retrouver au calme entre gens du même monde, celui de l’intelligentsia issue du peuple. L’arrivée de deux nouvelles têtes, la doctoresse engagée Maria Lwovna et le poète Chalimov chamboule l’ordre établi et fait éclater les vieilles rancœurs. La fin d’une harmonie hypocrite se profile pour engendrer une émancipation féminine implacable.

La pièce de Gorki constitue en réalité une déclaration d’amour à la femme russe, à son épiphanie libératrice : on suit la trajectoire ascendante de viragos prêtes à réclamer leur indépendance pour se délivrer des chaînes d’une misogynie étouffante. Cinq femmes seulement pour dix rôles masculins. Mais quelles femmes ! Desarthe a eu du flair en confiant ces partitions à de solides interprètes. En tête bien sûr, Sylvia Bergé domine la distribution en Warwara digne et noble, aux aspirations élevées. L’une des plus anciennes sociétaires du Français incarne le personnage à l’évolution la plus flagrante avec un maintien et une véracité des sentiments impressionnants. Clotilde de Bayser lui donne la réplique avec une autorité naturelle en Maria Lwovna. Les deux comédiennes distillent une sensation d’entraide féminine touchante et complice. Anne Kessler pétille toujours autant avec sa voix mutine de petite fille : elle est parfaite en jeune poétesse éprise d’idéal mais qui continue à trimbaler sa poupée de chiffon avec aplomb. De sa voix grave, Céline Samie assure en mondaine adultère éprouvée aux bons mots tandis que Martine Chevallier nous régale en vieille bourgeoise hilarante.

Face à ces amazones, les mâles ne peuvent que s’incliner et s’épanouir en une bande de fieffés ratés : Samuel Labarthe en écrivain désillusionné, Hervé Pierre en avocat ignare, Thierry Hancisse en alcoolique incapable, Alexandre Pavloff en prétendant enfantin, Pierre Hancisse en amant enragé ou Michel Favory en médecin surmené. Seuls Hervé Pierre et Loïc Corbery (même si ses vieux démons du cabotinage le reprennent) échappent à cette médiocrité généralisée.

Dirigeant avec agilité ses comédiens, Desarthe semble s’amuser à réinjecter les clichés russes dans sa mise en scène : samovar, ombrelles et bouleaux, rien ne manque pour parfaire le tableau début de siècle d’une Russie en plein tourment sociologique et politique. En outre, il sait retransmettre l’âme russe, avec son ennui inévitable et sa quête existentielle désespérée. Pas de fausses notes dans cette mélodie langoureuse d’un pays en crise identitaire donc. Simplement, un travail peut-être un peu trop appliqué, littéral et lisse, qui aurait mérité un écrin plus violent et moins maîtrisé. Les trois heures de représentation s’enchaînent avec une impression volontaire de lente sobriété, permettant un volte-face final d’autant plus édifiant.

Saluons aussi l’imposante scénographie de Lucio Fanti, esquissant une forêt d’arbres-visages inquiétants et un fond stellaire phosphorescent onirique à souhait. L’espace se révèle occupé avec une belle amplitude et un sens du gigantisme épique. On retrouve la balançoire d’Oncle Vania tout comme le décor de La Cerisaie ou la fureur de vivre des Trois Soeurs de Tchekhov avec plaisir.

Ainsi, ces Estivants nous entraînent dans les profondeurs d’une Russie mi-léthargique, mi-révoltée avec un esprit du collectif propre à la maison de Molière. Desarthe retranscrit cette grande fresque intimiste avec intelligence et goût, dans un respect sensible de la pièce. ♥ ♥ ♥ ♥

© Mirco Cosimo Maglioca
© Mirco Cosimo Maglioca

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