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Christophe Paou

Léa Drucker et Micha Lescot, un tandem digne de Feydeau !

Après un Système Ribadier décoiffant, Zabou Breitman se frotte encore à Feydeau dans La Dame de chez Maxim. Attentive à en restituer la mécanique explosive, la metteur en scène s’appuie sur une distribution quatre étoiles. Si le jeu des comédiens est de haute voltige, les longueurs bavardes du vaudeville auront eu raison de notre patience.

C’est la débandade dans la chambre du docteur Petypon ! Après une folle nuit d’ivresse, notre savant comate et ne se rend même pas compte de la présence d’une cocotte importune dans son lit ! Comment éviter le scandale ? En faisant passer la danseuse du Moulin Rouge pour sa légitime pardi ! C’est par ce fâcheux concours de circonstances que se noue l’intrigue de la pièce.

Feydeau se joue, comme souvent, de l’irréprochabilité de façade d’une bourgeoisie névrosée et lâche. Zabou Breitman accentue ce décalage et convie le public à une critique de l’intérieur de ce microcosme parisien avec comme détonateur une fille vraie et nature qui s’amuse comme une folle de la situation. Les magnifiques décors, dans l’esprit pop up, d’Antoine Fontaine, nous plongent dans un univers de faux-semblants où tout se joue sur des malentendus.

Troupe de dingues
Aucune place n’est laissée au hasard ici puisque les comédiens s’inscrivent dans une belle énergie de groupe, galvanisés par l’œil éclairé de leur metteur en scène. On aime retrouver Micha Lescot dans un rôle comique proportionnelle à sa taille. Élastique au possible, il se fait traîner dans tous les sens sans broncher, et son allure aristo-désinvolte sied parfaitement au rôle de beau salaud macho du docteur Petypon. Pour lui donner la réplique, Léa Drucker ne se fait pas prier en grisette franche du collier à la gouaille sympathique. Sa Môme Crevette donne du souffle et de l’entrain à l’ensemble même si on aurait pu imaginer une comédienne plus jeune dans le rôle.  Anne Rotger, impeccable de maîtrise, campe une Madame Petypon solidement accrochée à sa logique, pauvre dindon bigot complètement déboussolé. André Marcon, lui, jouit d’une belle autorité sur scène, un peu gaillarde. Il était donc idéal dans la peau du militaire fortuné.

Quelques gags récurrents tels que le fauteuil-somnifère ou le travestissement de ces messieurs en duchesses et baronnes donnent le sourire tout comme quelques scènes jouées en accéléré, clin d’œil aux balbutiements du cinéma ou encore cette parodie de duel effectué avec… des doigts !

Cependant, le temps semble s’éterniser à la Porte Saint-Martin. Des essouflements se font sentir assez rapidement malgré le train d’enfer que tente d’imprimer Zabou Breitman à la représentation. Le problème se niche bien dans le noyau textuel de la pièce de Feydeau, qui se ramifie à l’envi et s’enferme dans ses quiproquos jusqu’à l’écœurement. Bien que des coupes aient déjà été effectuées, il aurait encore fallu davantage oser tailler dans ce matériau afin d’offrir un rythme plus soutenu à l’ensemble. ♥ ♥ ♥

LA DAME DE CHEZ MAXIM de Georges Feydeau. M.E.S de Zabou Bretiman. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h.

© Jean-Louis Fernandez

Les mille feux des Constellations paquiennes

Sciences et amour peuvent-ils faire bon ménage sur scène ? Nick Payne nous le prouve avec Constellations, une pièce douce-amère à la construction exigeante et déroutante. Séduit depuis longtemps par le théâtre anglais contemporain, Marc Paquien explore la théorie des mondes multiples avec un sens certain des nuances. Dirigeant avec sensibilité Marie Gillain et Christophe Paou au Théâtre du Petit St-Martin, il distille émotion et humour dans un chassé-croisé qui fait mouche.

Marianne est physicienne ; Roland est apiculteur. Ils se sont rencontrés lors d’un barbecue pluvieux : étrange coup de foudre, un brin loufoque et pas vraiment naturel. À rebours des « love stories » traditionnelles, Constellations place sa dramaturgie sous le signe du « Et si… ? » Tout se construit autour d’une trame non linéaire poussant jusqu’au génie absurde la logique scientifique des multivers. À l’instar du « Jeu dont vous êtes le héros », l’histoire de Roland et Marianne bifurque constamment vers des chemins de traverse. Le piège serait de tomber dans l’exercice de style pur et dur mais ce puzzle sentimental et existentiel captive justement par cet art des infimes variations.

Grain de sable bouleversant
Sous ses airs de romance faussement sucrée, la pièce demande une attention de tous les instants car tout se joue dans ces riens, dans un mot qui change, une intonation qui dévie… L’impression de répétition, parfois mécanique, est enrayée par ce grain de sable imperceptible si l’on n’y prête gare. Pour parvenir à restituer ces modulations, il faut un couple béton. Marc Paquien a immédiatement pensé à Marie Gillain et à Christophe Paou. Si l’alchimie sur le papier n’était pas forcément évidente, force est de constater qu’ils se complètent à merveille. Elle, toujours craquante en éternelle gamine boudeuse et pimpante, sait trouver des ressources bouleversantes d’émotion lorsque la tumeur au cerveau de son personnage se déclare et que le langage s’embourbe. Lui, souvent la tête dans les nuages, un peu ahuri, sait faire preuve d’une gravité empathique palpable.

Sur un plateau circulaire nu, Paquien matérialise abstraitement le cycle de la vie et de la mort, des éternels recommencements et de la nécessité aussi d’aller de l’avant malgré tout… On passe du rire (danses de salon cocasses, ou cet aveu en miroir d’un cocufiage surprenant) aux larmes (la découverte progressive de la maladie, sublimée par un dialogue en langue des signes absolument déchirant) en un battement de cils. Paquien mène sa barque comme un vieux loup de mer aguerri, naviguant entre deux flots émotionnels avec une remarquable fluidité.

Ces Constellations brillent ainsi de mille feux : feu ardent des balbutiements de l’amour ; feu tenace des tourbillons de la passion ; feu noir et glacé de la mort qui plane. Marc Paquien est parvenu à soutenir ces permanentes tensions en s’engouffrant avec sincérité dans la brèche d’une structure dramatique compliquée à restituer sans tomber dans le pathos, la niaiserie ou les automatismes. Pari relevé. ♥ ♥ ♥ ♥

CONSTELLATIONS de Nick Payne. M.E.S de Marc Paquien. Théâtre du Petit St-Martin. 01 42 08 00 32. 1h15.

© Pascal Victor

foret

Attention, Objet-Théâtral-Non-Identifié au Monfort ! Le collectif des Possédés investit la petite cabane pour une pièce forestière dérangeante sur fond de contes de fée trash et traumatismes incurables. Au beau milieu de la forêt désarçonne et fascine par son hybridité entre jeu ultra réaliste et onirisme barré. Dans ce bordel foutraque et décomplexé, les loups ne sont pas ceux auxquels on pense mais résident en chacun d’entre nous. N’hésitez cependant pas à sortir de vos cachettes pour vivre cette aventure loufoque et inspirée !

Les parents de Baptiste accueillent leur fils prodige après quinze longues années d’absence. Accompagné de sa femme Rose, l’homme âgé de trente-cinq ans reprend tranquillement ses habitudes dans cette ferme abandonnée. Entre un père bourru et rustique et une mère incestueuse hostile à toute nouveauté, la pauvre Rose tente difficilement de se faire une place dans cette famille légèrement frappée. Un loup hante les lieux et tourmente la mère en la blessant. Père et fils partent à la chasse mais Baptiste ne reviendra qu’une année plus tard, métamorphosé.

Au beau milieu de la forêt peut laisser perplexe : revitalisant le topos du grand méchant loup, la pièce se caractérise par un hyper réalisme cassant l’illusion théâtrale et lorgnant du côté de l’improvisation. On sourit lorsque les personnages dégustent des tartines de rillettes ou quand ils se prélassent sur une balançoire. On frétille lorsqu’ils nous prennent directement à parti et semblent broder en direct sur scène. Dans le même temps cependant, on assiste à une trame solide avec son lot de rebondissements. Les allusions au conte avec son cadenas mécanique se heurtent à l’interactivité des acteurs : le mélange ne sera pas du goût de tout le monde mais nous avons été séduits par la magie de ce patchwork illuminé où les fées et les trolls côtoient le vin et la vie campagnarde. Katja Hunsinger, qui signe à la fois la pièce et la mise en scène, superpose avec habilité deux mondes a priori antithétiques. On croit aussi bien à cette morosité paysanne fondée sur un ostracisme tenace qu’aux délires enfantins de Baptiste jouant avec ses amis les monstres et chevauchant des écureuils : la ligne tenue entre la réalité terrienne et l’univers féerique défile sur un même horizon.

© Jean-Louis Fernandez photographe
© Jean-Louis Fernandez photographe

On s’amuse avec plaisir des pitreries de Christophe Paou dans le rôle principal : présence virile et magnétique, l’acteur se met le public dans sa poche avec son charme taquin (notamment lorsqu’il compare la beauté de la lune au postérieur de sa femme…) et imaginatif. Émilie Lafarge campe une Rose lunaire, perdue dans les nuages mais néanmoins maligne. Françoise Gazio crève la scène en belle-mère peau de vache et maman incestueuse en diable : sa tirade finale sur son locus amoenus que constituent son potager, son jardin et ses roses est habitée avec fougue. Yves Arnault complète la distribution en père bon vivant et amical.

Néanmoins, l’humour de la pièce ne masque pas les fêlures des personnages : bien au contraire, il les amplifie. Chaque membre du quatuor possède ainsi une part sombre et la comédie bascule peu à peu dans un drame glaçant. On apprend que le village a été déserté suite à la fusillade d’étrangers faits prisonniers. Ou bien que l’oncle du père Jonah tuait ses chiots d’une horrible façon. Ne parlons pas d’un affreux secret de famille trop longtemps tu. L’ultime scène d’Au beau milieu de la forêt confirme d’ailleurs que le mal ne situe pas en dehors du foyer confortable mais bien à l’intérieur.  Un jour ou l’autre, la frustration, la vengeance ou la colère prennent le dessus et conduisent à un destin funeste. La forêt, image typique de la perdition de soi mais aussi de l’apprentissage, emprisonne une famille dont le vernis de la perfection s’écaille brutalement. Elle est simplement métaphorisée ici par quelques fagots de bois, amplement suffisants pour nous plonger dans cette ambiance malsaine et poétique.

Au beau milieu de la forêt interdit ainsi tout avis nuancé : soit on aime, soit on déteste. Le parti-pris radical du collectif des Possédés, mixant distance fantasmatique et prosaïsme cru nous a emballés. La première pièce de Katja Hunsiger ne laisse pas indifférent et peut s’enorgueillir de brasser une foule de thèmes universels comme les non-dits, l’amour incestueux, la gestion du retour de ses enfants au bercail, les traumatismes de l’isolement et du deuil inachevé, sous couvert d’une comédie bordélique pourtant dramaturgiquement accomplie. La simplicité de la proposition et de la mise en scène ne doit pas faire oublier une belle direction d’acteurs, oscillant sans cesse entre deux pôles opposés : du rire aux larmes. Dépêchez-vous d’aller voir cette proposition audacieuse, la pièce se joue pour quelques jours seulement au Monfort. On retrouvera la troupe l’année prochaine à la Colline pour un Platonov qui s’annonce savoureux ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez Photographe
© Jean-Louis Fernandez Photographe

L’Allemand Marius von Mayenburg propose dans Perplexe une réflexion loufoque et saugrenue sur la perturbation de notre quotidien bien plan-plan en raillant les codes bourgeois du boulevard. La mise en scène de Marius von Mayenburg se distingue par son vent de folie salvateur et sa direction d’acteurs incisive et décapante. Un produit hilarant taillé sur mesure pour un quatuor d’acteurs déjantés à voir au Rond-Point.

Des ballons en forme de dauphins, un joli aquarium lumineux, un intérieur cosy et design. Tel est l’intérieur bourgeois d’Éva et de Robert, un couple qui revient de vacances dans le Sud et constate une panne de courant et des factures impayées qui s’accumulent… Scène de ménages classique de boulevard donc… Ce début somme toute coutumier des vaudevilles cède rapidement le pas à une inquiétante étrangeté dérangeante lorsqu’un couple d’amis, Judith et Sébastian, débarque à l’improviste et prétend habiter la maison de leurs hôtes. Ils ne se gênent pas pour casser les assiettes ou pour fourrer les ordures sous le canapé. Malaise ambiant.

La notion même d’identité et de brouillage référentiel nourrit constamment la pièce de Mayenburg. L’une des grandes forces de Perplexe réside dans son double principe de réversibilité des personnages et dans sa construction en poupées russes d’une fluidité démentielle.

Les noms des personnages restent identiques mais les rôles se transforment à l’envie, s’échangent et se déploient dans une confusion millimétrée. Ainsi, Robert est en couple avec Éva puis avec Judith pour retourner avec Éva et succomber aux avances de Sébastian. Le principe s’applique à tous les personnages et des effets d’écho et de dissonance surviennent inévitablement avec une drôlerie irrésistible. On retrouve aussi des rôles d’enfant, de bonne, de locataire le tout dans un tourbillon identitaire saisissant. Les couples pratiquent également l’échangisme, faisant un clin d’œil impayable à l’interchangeabilité des personnages. Qui est qui finalement ? Jeu de pistes absurde, le spectacle insiste sur la relativité des individus. La perte de sens devient un point d’orgue théâtral et l’auteur s’amuse à déconstruire la signification avec une malice délectable.

© Stéphane Trapier
© Stéphane Trapier

L’autre point fort de Perplexe provient de l’imbrication hautement fine des situations décrites : les saynètes s’enchaînent avec une précision et un naturel assez bluffants. Cette cohérence paradoxalement foldingue a pour conséquence d’offrir un rythme sans répit à la pièce. Un exemple parmi d’autres : Robert enfant découvre un uniforme nazi dans l’appartement loué pour le séjour à la montagne et provoque l’ire de ses parents. Ce même déguisement constitue un fil directeur pour la scène centrale suivante : une soirée costumée dont le thème est les nuits nordiques. Le travail de Bélier-Garcia dénote une réelle attention à ces transitions brutales mais fluides. La structure de la pièce, apparemment hasardeuse mais très bien pensée se révèle au final circulaire. La fin reprend au début et l’illusion théâtrale se retrouve littéralement détruite. Les murs tombent et le jeu métaleptique qui s’instaure manifeste un aspect assez amusant : on pense évidemment à la quête pirandellienne des personnages en quête d’auteur, ici de metteur en scène. Celui-ci est mort et les personnages commencent à péter les plombs assez violemment. La scène ultime questionne avec brio le possible statut autonome des personnages.

Cette pièce emblématique du non-sens propose aussi pour chaque personnage une échappée pseudo-philosophique ironique et hilarante : Éva fuit son statut de bonne par la poésie, Judith prône un discours sur la non-existence (référence amusante à la dépendance du personnage à l’auteur), Robert réfléchit sur la frustration qui débouche sur une orgie arrosée et enfin Sébastian, à deux reprises et dans le plus simple appareil, a un éclair de génie concernant deux concepts déjà inventés par d’illustres prédécesseurs : la théorie de l’évolution de Darwin et l’allégorie de la caverne de Platon.

Saluons la délicieuse performance décalée du quatuor de comédiens dont le jeu se complète avec une précieuse évidence : Valérie Bonneton s’empare de la scène avec une hystérie communicative, hurlant sans cesse mais se soumettant aussi avec résignation. Son déguisement volcanique (très réussi d’ailleurs) la définit parfaitement. Christophe Paou se caractérise par une bestialité érotique séduisante : cet élan viril semble avoir un sexe entre les jambes, qu’on voit d’ailleurs en gros plan et qui fait penser à son rôle dans L’Inconnu du lac. Sami Guesmi incarne un mari blasé, un enfant capricieux et un amant qui s’ouvre au plaisir zoophile avec le même talent. Enfin, Agnès Pontier joue une Viking ivre épatante, une maman amnésique larguée et une propriétaire nazie colérique avec beaucoup de conviction.

Ainsi Perplexe surprend par sa construction pseudo bordélique mais incroyablement bien conçue. On ressort le sourire aux lèvres de cette pièce poilante au possible qui, sous ses aspects légers, s’interroge sur le statut du personnage. Les quatre acteurs se démarquent par leur harmonie interprétative et on rit sans cesse durant une heure trente. Un pur moment de bonheur donc. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Giovanni Cittadini Cesi
© Giovanni Cittadini Cesi

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